‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 222 sur 303 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LES CLUBS

Au-dessus de cette agitation immense flottaient, comme .itant de navires sur un océan furieux, les clubs, et, en reiuière ligne, celui des Jacobins.

Dans notre Veisailles d'aujourd'hui, dans celle ville de la solitude et du sUenco, on montre aux étrangers, comme une merveille des âges éteints, un édifice appelé, depuis I^ouis XIV, le lieposoir. C'est un temple, un temple prolestant, c'est-à-dire consacré à la prédication de ce culte austère, qui commença par être une révolte. Oh! si quelque puissant mortel, doué du don de prophétie, eût péniUré dans ce lieu sombre, vers la fin de 1789, avant k's fatidiques

journées d'octobre , quel tressaillement il aurait éprouvé , en trouvant là, émus d'un même désir, animés d'un même enthousiasme, assis côte à côte et la main dans la main, ceux qui furent, un peu plus tard, les constitutionnels, les Girondins, les Montagnards , les sans-culottes , les thermidoriens , les philanthropes; ceux qui tour à tour, et l'un contre l'autre, disposèrent de la hache du bourreau : Mounier et Pétion, Sieyès et Volney, Baruave et Barère, Camus, Rewbel, Laréveillère-Lépaux , Buzot , Robespierre , Yadier, Boissy d'Anglas , Talleyrand ! Mais , chose non moins saisissante , ceci est un club fondé par les députés de Bretagne, pour rendre plus énergique contre le régime ancien l'action de l'Assemblée nationale , pour en finir plus vite avec les privilèges de naissance, avec les titres , avec la noblesse , et voilà que dans ce Comité breton qui va être et restera pour l'histoire le Club des Jacobins, les gentilshommes se pressent en foule! Quel Dieu juste ou quel démon railleur pousse donc là, pêle-mêle , avec tant de plébéiens ombrageux et tant de philosophes irrités, le duc d'Orléans , le duc de la Rochefoucauld, Mathieu de Montmorency, le vicomte de Noailles, le marquis de Jaucourt, Biron, de Broghe, d'Aiguillon, Gastellane, et les deux Lameth, et Lafayette et Mirabeau?

Nous avons déjà dit que, transporté à Paris, quand le peuple y eut conduit le roi fait prisonnier, le Comité breton loua aux frères prêcheurs dominicains une salle du couvent qu'ils possédaient, s'y installa, admit de simples citoyens à prendre place sur ses bancs, primitivement réservés aux seuls membres de l'Assemblée nationale, et adopta le nom de Société des amis de la Constitution.

Nom pacifique et légal s'il en fut, et indiquant un but très à portée! De quoi s'agissait- il, en effet? De bouleverser la France, de faire trembler le monde sur ses vieux fondements? Non : discuter d'avance les questions à décider dans l'Assemblée, travailler à l'établissement de la Gonstitution, et correspondre avec des sociétés de même nature, à supposer qu'il s'en formât d'autres..., l'ambition des fondateurs n'allait pas au delà. Mais quelle révolution n'a pas ses effets de mirage, et ses horizons qui reculent, qui reculent indéfiniment à mesure qu'on avance?

Plusieurs projets de règlement avaient été proposés, votés en partie ; voici celui auquel on s'arrêta définitivement :

Il y eut un président , un vice-président , quatre secrétaires, douze inspecteurs, quatre censeurs, huit commissairesintroducteurs, un trésorier, un archiviste. — Le gouvernement du club fut divisé en cinq comités : de présentation, de correspondance, d' administration, de rapports, de surveillance; on convint qu'ils seraient renouvelés tous les trois mois. — Les nominations avaient lieu par la voie élective. — Tout candidat dut être présenté par un membre de la Société et appuyé par deux autres membres ayant au moins un an de domicile dans la ville. La peine d'exclusion était suspendue sur quiconque aurait présenté un candidat sans le bien connaître. Il fallait que les demandes en admission fussent écrites. Les noms des candidats étant affichés dans la salle, les membres opposants n'avaient qu'à faire une croix à côté du nom qu'ils voulaient écarter, mais ils étaient tenus de donner leurs motifs , dans la huitaine , au comité de présentation, faute de quoi on passait outre. L'admission du candidat une fois prononcée, il était conduit à la tribune, accompagné de ses introducteurs , et on lui lisait la formule suivante à laquelle il devait adhérer : « Je jure de vivre libre ou de mourir, de rester fidèle aux principes de la Gonstitution, d'obéir aux lois , de les faire respecter, de concou-

rir de tout mon pouvoir à leur perfection , de me conformer aux usages et règlements de la Société. » Indépendamment des frais de réception, fixés à 12 livres, chaque membre avait à payer annuellement 24 livres , aux époques des 1" janvier, 1" avril, 1*' juillet et 1" octobre, le tout pour faire face non-seulement aux dépenses intérieures, mais encore à l'impression des circulaires ou à la publication des pamphlets que les circonstances pouvaient rendre nécessaires. Qui ne payait pas se voyait exclus. — L'impulsion à donner aux sociétés affiliées regardait plus particulièrement le comité de correspondance, et comme ses fonctions demandaient beaucoup d'activité , il ne se composait pas de moins de dix- huit membres. Les séances se tenaient le soir. EUes n'avaient eu lieu d'abord que trois fois par semaine, mais elles furent bientôt quotidiennes, la vie du peuple étant devenue haletante, et la Révolution n'ayant pas le temps d'attendre.

Telle était l'organisation intérieure du Glub des Jacobins. Quant à ses principes, il importe de ne point confondre, pour en bien juger, la période qui précéda la scission dont nous allons parler et celle qui la suivit. Jusque vers le milieu de l'année 1 790 , rien de plus vague que la doctrine des Jacobins, réunis en club. Le préambule de leur premier projet de règlement contient les mots amour de l'égalité, respect du droit des hommes, défense des faibles. Mais comment l'égalité doit-elle être entendue? Jusqu'où s'étend le droit des hommes? Les pauvres sont-ils des faibles dont il faille prendre la défense, et de quelle manière, et contre qui? Sur tout cela, le préambule est muet. Seulement on y trouve celte phrase d'une profondeur suspecte : les institutions contraires à la nature ont besoin d'être soutenues par des lois profondément combinées.

Le 9 janvier 1 790, un journal très^-épandu dans le peuple, V Observai ur, disait : « Il existe à Paris, depuis un mois, deux associations libres, dont l'une s'occupe sans relâche du bonheur de- la nation , et l'autre du bien-être de quelques particuliers. La première, findée par les députés de Bretagne, se rassemble aux Jacobins de la rue Saint-Honoré ; la seconde , formée par des évêques et de gros bénéficiers, se rassemble aux Grands-Augustins. Les bons citoyens craignent l'Augustine, les mauvais ont peur de la Jacobine. »

C'étaient Malount et quelques-uns de ses amis qui, effrayés des tendances du Glub des Jacobins , quelque indécises qu'elles fussent encore, avaient voulu lui opposer une société rivale. Mais entre deux forces qu'un destin inexorable poussait à s'entre-choquer avec fureur, un pareil club ne pouvait qu'être écrasé. Décriés au couvent des Grands-Augustins sous le nom de modérés , les membres de cette réunion hermaphrodite allèrent achever à la Ghaussée-d'Antin , sous le nom à' Impartiaux, leur inutile carrière. Ils avaient lancé un journal qui , leur ayant survécu , marqua moins comme leur organe que comme leur testament.

A cette tentative téméraire une autre succéda qui n'eut pas un meilleur succès. A la suite de la fameuse motion àv dom Gerle, le côté droit s'étant avisé d'ouvrir, aux Gapucins, une sorte d'enseignement .public, le peuple s'y rendit en foule, mais pour huer les orateurs. Et ce ne fut pas tout. La presse se mettant de la partie, les malheureux sociétaire: furent accablés de railleries en prose et en vers.

Cette assemblée des Capucins n'était pas née viable : elle ne tarda pas à se disperser au milieu des huées. Il en fut do même du Club Français; car à l'égard de toutes ces réunion-^ aristocratiques, le peuple se montrait impitoyable, et, comme il n'arrive que trop souvent , se faisait tyran pour être libre.

LES CLUBS

« Le peuple, racontait r Observateur au mois de mai 1790, a déniché un club d'aristocrates qui se tenait rue Royale,

butte Saint -Roch C'est un rendez-vous de financiers, de

robins et de prêtres qu'assemble l'espoir d'une contre-révolution. Une dame de Level leur loue le premier et le second étages de sa maison, à raison de mille écus par mois.... Pendant toute cette semaine, il a tenu ses conciliabules au milieu des sifQets et des huées , et ayant toujours une garde nombreuse à l'entour de la maison. « Voilà des aristocrates

qui en gardent d'autres, » disait la foule Bailly se rendit

là jeudi, et assura au peuple, ce qui ne le conienta point, i(ue cette as.scmblée n'avait aucun mauvais dessein. Le lendemain, une ordonnance qui l'autorisait fut affichée.... Mais, dans la soirée même, on y courut.... Le traiteur qui apportait à manger fut repoussé et forcé de retourner sur ses pas. L'abbé Maury, la veille, avait craché sur le peuple, du haut d'une croisée : il fut conspué à son tour. Le gros Mirabeau tira ses pistolets. » Bref, pour empêcher les choses de tourner au tragique, il ne fallut pas moins qu'une interdiction formelle de la police au Club Français de continuer ses séances.

Cest ainsi que les Jacobins allaient à exercer, sur la place publique, un pouvoir sans contre-poids. Mais eux-mêmes, ils se divisèrent. Les hommes qui, comme Lafayette, Bailly, le Chapelier, Sieyès , la Rochefaucauld , voulaient une constitution monarchique, un régime bourgeois, et rien de plus, ne tardèrent pas à s'inquiéter des paroles hardies qui s'écliapjiaient des lèvres de Pétion, d'Antoine, de Salle, de Dumelz; ils aperçurent tout à coup, ainsi qu'un fantôme qui s'allonge dans Pombre, une figure grandie.... celle de Robespierre, de Robespierre laissant déjà deviner dans les plis de son front d'étranges pensées , et la peur les prit. Ce n'étaient pourtant encore, dans les premiers mois de 1790, ni Pétion ni Robespierre qui primaient aux Jacobins : les dominateurs du moment, les meneurs souverains, c'étaient les deux Lameth, c'était le grave Duport, c'était le brillant Bamave. Mais, même en de telles mains, un sceptre, et celui-là était plus réel que l'autre!... blessait les regards de Sieyès et de Mirabeau, esprits orgueilleux. Un schisme était donc inévitable : il éclata au mois d'avril 1 790. Le I S , les schismatiques ■ vinrent s'installer pomjteusement, raconte Ferrières, dans un superbe appartement du Palais-Royal, avec tout le fracas propre à attirer et à frapper la multitude. • Rien ne manquait au Club de 89 de ce qui pouvait lui donner de l'éclat; il compta dans son sein d'opulents financiers; il fit, parmi les académiciens et les philosophes, d'aimables recrues; il put écrire dans son livre d'or les noms de Condorcet et de Clavif-re, de Marraontel et de Chamfort. Là, bientôt, les fleurs, la musique, les vins exquis furent sommés de rendre la politique charmante. AprJ^s le dîner, toujours très-somptueux, on s'étiilait sur les balcons, on se plaisait à respirer l'encens de la faveur populaire mêlé à l'air embaumé du soir dans les jardins. Et pendant ce temps, pressés dans leur noir couvent de la rue Saint-Honoré, les Jacobins purs, les vrais Jacobins, s'occupaient, à la lueur de quelques tristes flambeaux, des moyens de pousser la révolution eu avant.

Ct' n'était pas évidemment au club nouveau qu'un semblable contraste pouvait profiter. La popularité s'use vite, mais combien plus vite quand elle n'est qui' de la curiosité! La foule que, pendant quclcjucs jours, les clubistes attirèrent sous les fenêtres de leurs salons étincelants, put satisfaire leur vanité, mais elle ne serait pas leur puissance ; et tandis que les dames de la Halle allaient au Club de ^9 complimenter le bon Bailly, et le brave Lafayette, et le Breton le

Chapelier, si digne d'être Parisien, et enfin notre comte de ttirtibau, tout ce qu'il y avait de sérieux dans le peuple stationnait aux portes de la vieijle salle jacobine, attendant les oracles qui sortiraient de cet antre des sibylles.

Et cet instinct du peuple ne le trompait pas. Car, peu de temps après leur fastueuse installation, on vit ceux des clubistes de 89 qui faisaient partie de l'Assemblée, voter avec les noirs dans plusieurs circonstances graves, et, par leurs alliances capricieuses avec le côté droit, fournir plus d'une fois à la contre-révolution un triomphe inespéré.

Il faut bien croire aussi qu'à tout leur étalage de luxe les schismatiques du Palais -Royal joignaient beaucoup de corruption, puisque Sieyès un des leurs pourtant, leur dit un jour dans un accès de vertueuse brutalité : » A l'exception de deux ou trois Jacobins que j'ai en horreur, j'aime tous les membres de cette société, et, à l'exception d'une douzaine de membres que j'aime parmi vous, je vous méprise tous. »

Il y eut entre les deux clubs diverses tentatives de rapprochement. Lafayette s'y employa, mais sans succès. Trop liabile pour affronter le péril d'une rupture complète, Mirabeau, en se donnant au Palais-Royal, n'avait eu garde de rompre d'une manière définitive avec la rue Saint-Honoré.. On le craignait assez pour le rechercher, et lui, sentant sa force, mais ne se souciant pas de la compromettre, il mettait à pencher, tantôt d'un côt^, tantôt de l'autre, un véritable art de coquette.

Cependant les clubistes de 89 ne se contentaient pas de faire une guerre sourde à leurs aînés. Dans un journal qu'ils présentaient comme les Mémoires du club et que rédigeait André Chénier, le frère de l'auteur de Chartes IX, ils parlèreiit, sans trop adoucir la crudité de leurs allusions, « de perturbateurs, de brouillons faméliques, d'hommes par qui 'il valait mieux être pendu que loué. • Et cela, parce qu'aux Jacobins, Bailly, Sieyès, lafayette ne jouissaient pas du privilège de l'inviolabilité. Camille Desmoulins répliqua, et rudement : « Maudit soit, s'écriait-il sur le ton du regret, l'hérésiarque qui a fondé 89 ! » Mais, sur le ton du triomphe, il ajoutait : • Le schisme, qui d'abord nous avait si fort aflaiblis, paraît aujourd'hui n'avoir que nettoyé l'aire et séparé l'ivraie du bon grain. •

La vérité est que, à l'époque où Oiraille Desmoulins écrivait ces lignes, le Club des Jacobins rayonnait déjà sur la France entière, et se trouvait avoir affilié cent quarante villes. D'un autre côté, la scission était loin de lui avoir enlevé tout son personnel littéraire ou aristocratique.

D'une liste publiée le 21 décembre 1790, par ordre de la Société, et au bas de laquelle on lit la signature de Mirabeau comme président, celles de Feydel, de Villars, de Verchère, d'Alexandre Beauharnais comme secrétaires, de cette liste il résulte que le nombre des membres s'élevait alors à onze cent vingt, lesquels représentaient :

La noblesse, par de Broglie, de Beauharnais, d'Aiguillon, de Noailles, Alexandre et Charles Lameth ;

Le peuple, par le boucher Legendre et le menuisier Duplay;

Le journalisme, par Carra, Gorsas, Camille Desmoulins, Fréron, Fabre d'Églaiitine;

La littérature, par Joseph Chénier, Choderlos de Laclos, Dulaure, Laharpe, le bibliothécaire Van Praét;

Le barreau, par Duporl et Robespierre;

La médecine, par Cubanis ;

Lu tliéâtrc, par Talraa;

Les arts, par David Gérard et Gros;

L'Eglise, par l'abbé Grégoire ;

La banque, par Laborde de Méréville ;

La philosophie sceptique du dix-liuitième siècle, par Naigeon;

Le cosmopolitisme moderne, par Clootz.

Dans ce curieux assemblage de noms, que celui de Lafayette manque, c'est tout simple, mais on s'étonne de n'y trouver, — quoiqu'ils aient toujours porté aux yeux du peuple le titre de Jacobins, — ni Fauchet, ni Danton, ni Marat. En revanche, le futur roi des Français, Louis-Philippe, y figure, sous le nom de Charires.

Rien de plus singulier à la fois et de plus caractéristique que sa vie de Jacobin, racontée par lui-même. Le 2 novembre 1 790, il est reçu membre de la Société, on l'applaudit, et il témoigne sa reconnaissance de l'accueil qu'on veut bien lui faire, assurant qu'il ne s'écartera jamais des devoirs sacrés de bon patriote. — Le lendemain, on le nomme membre du comité des présintalions. — Quelques jours après, il est élu censeur, c'est-à-dire, comme il le fait observer dans son journal, revêtu des fonctions d'huissier. — Le 11, après avoir endossé les citoyens Lebrun, Gommégras et Brichard, il fait ajourner l'admission d'un candidat intéressé dans la Gazelle générale, » qui est très-aristocrate. » — Le -23, on lui donne à faire le résumé de plusieurs lettres arrivées de la province. — Le 3 décembre. Bonne Garrère ayant lu un projet de règlement qui porte qu'à moins d'un cas particulier, nul ne pourra être admis avant l'âge de vingt et un ans, il demande, lui, que l'âge soit fixé à dix-huit, attendu que le Club des Jacobins est une école dans laquelle il importe que les jeunes gens soient admis de bonne heure. Ses raisons n'étant pas jugées sufiisantes, il insiste et fait observer que, si son amendement ne passe point, son frère, qui désire ardemment entrer dans la Société, sera rejeté bien loin. Mais un membre le rassure, en lui disant que quand on a reçu une éducation comme celle que reçoivent les princes, on est dans le cas des exceptions. Et il se trouve que cet appréciateur délié de l'éducation qu'on donne dans les palais est GoUot d'Herbois! — Le 24 décembre, grande panique au Club. Carra vient annoncer que, dans les caves des Jacobins, on a mis de la poudre pour les faire sauter. Aussitôt trois commissaires sont désignés, parmi lesquels le jeune' prince. Le voilà donc occupé à visiter les caves, où, fort heureusement, il n'y avait que du vin, etc.... etc....

C'est une chose dont on devrait fort se défier et dont on ne se défie jamais, que l'histoire des vaincus écrite par les vainqueurs : grâce aux écrits répandus sur le Jacobinisme, après sa chute, le mot Jacobin est resté comme l'expression de tous les désordres et de toutes les aberrations que peut traîner à sa suite une démagogie en délire. Il est cependant certain que l'esprit de cette société fameuse, — du moins pendant une longue partie de son existence, — répondait à une idée entièrement et même diamétralement contraire à celle qu'on a coutume aujourd'hui de s'en faire. Ce qui est vrai, c'est que jusqu'à une époque très-avancée de la Révolution, la Société des Jacobins fut une société, avant tout, politique. La haine des inégalités conventionnelles d'autrefois, des croyances raides, une sorte de fanatisme calculé, l'intolérance au profit des nouveautés hardies, le goût de la domination, et au fond l'amour de la règle, voilà, quoi qu'on ait dit, de quels traits se composa l'esprit jacobin. Le véritable Jacobin fut quelque chose de puissant, d'original et de sombre, qui tenait le milieu entre l'agitateur et l'homme d'État, entre le protestant et le moine , entre l'inquisiteur et le tribun. De là cette vigilance farouche transformée en vertu, cet espionnage mis au rang des procédés pali-ioti.|ues,

et cette manie de dénonciations qui commença par faire rire et finit par faire trembler :

Je dénonce l'Allemagne, Le Portugal et l'Espngne, Le Mexique et la Champagne, La Limngne et le Pérou.

Je dénonce l'Italie, L'Afrique et la Barbarie, L'Anf;leterre et la Russie, Sans même excepter Moscou.

Une société semblable pouvait-eUe appartenir longtemps à Tinfluence du léger Barnave et des Lameth? Évidemment non. Le seul homme qui iùl propre à la personnifier, c'était Robespierre. Aussi ne fut-eUe pas longtemps sans se donner à lui.

D'un autre côté, on com])rend combien devaient se sentir mal à l'aise dans un club essentiellement organisateur et formaliste les natures indépendantes comme Camille Desmoulins, ou fougueuses comme Danton , ou sauvages comme Marat. Pour de tels hommes, l'atmosphère , aux Jacobins, était trop lourde; ils y mancjuaient d'air. A leurs libres allures, à leurs tendances négatives et destructives, à leur génie indompté, il fallait une association très-élastique, une association qui n'en fût pas une en quelque sorte. Et c'est justement là ce qui donna naissance au Club des Gordeliers.

Le Club des Gordeliers s'établit dans la chapelle qui, aujourd'hui encore, se voit presque en face de l'Ecole de médecine : enceinte assez vaste qui présentait un ovale tronqué aux extrémités, garni de bancs de bois en amphithéâtre et surmonté d'espèces de tribunes. Or, de même que la salle des Jacobins, celle des Gordebers était toute pleine de souvenirs liés, par je ne sais quel rapport tragique, à sa destination présente. Dans la première, la Ligue avait tenu de formidables assises, et des prêtres y avaient prêché l'assassinat des rois; dans la seconde, écho de l'anarchie religieuse du treizième siècle, s'étaient assemblés les moines mendiants, ces sans-culottes d'un autre âge. A proprement parler, le Club des Gordeliers ne fut que la continuation dans un endroit clos de ce grand club en plein vent qu'on avait vu délibérer dans le jardin du Palais-Royal en juillet, août et septembre 1789. Là coururent, non pas se grouper, mais se mêler confusément, s'amalgamer, se coudoyer, tous les révolutionnaires sans frein, tous les enfants éperdus de Voltaire, tous les démolisseurs tombés en ivresse ou à l'état d'extase, tous les mystiques de l'anarchie universelle, tous ceux des Jacobins qui, au sortir du Club des Jacobins, avaient besoin d'un théâtre où il leur fût loisible d'aller, de venir, de crier, de hurler, de rêver tout haut, d'avoir de l'esprit, de s'inspirer au hasard, de prophétiser, d'être en fureur. Chacun pour la Révolution et la Révolution pour tous, voilà la devise qui eût convenu aux Jacobins; les Gordeliers eussent pu adopter celle-ci : la Révolution pour tous et chacun pour soi.... Oui, chacun pour soi : Danton, pour le soulèvement du peuple; Marat, pour la guerre à coups de dictature ; Camille Desmoulins, pour beaucoup d'audace, à condition qu'on y mettrait quelque bon goût; Hébert, pour le sans-culottisme; Momoro, pour la déesse de la Raison; la jolie Théroigne de Méricourt, pour la liberté, qui était de son sexe, et l'Allemand Clootz, pour la fédération du genre humain.

Après cela, que le Club des Gordeliers n'ait pas eu de ramifications étendues, n'ait jamais dépassé les limites de Paris, cela devait être : par sa nature même, il repoussait toute organisation et n'admettait aucun genre de discipîuie.

LES CLUBS

En réalité, les Cordeliers ne furfent et ne pouvaient être qu'un corps de partisans : les Jacobins, au contraire, parvinrent à créer une armée, armée sombre qui eut ses mots d'ordre, ses chefs, ses bulletins, ses camps retranchés, et

qui lança, dans toutes les directions, ses redoutables détachements.

Mais si, à l'égard du passé et de ses débris, les inspirateurs du Club des Jacobins étaient des hommes de lutte, il

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