CARRA
ne faut pas oublier qu'en ce qui touchait l'avenir à préparer, ils avaient la prétention d'être des hommes d'PItat. Souvent même, dans leurs manifestations, l'élément conspirateur restait dans l'ombre, et c'était l'élément politique seul qui paraissait.
L'adresse suivante, envoyée par la Société mère de Pans aux Sociétés de province affiHées, à propos des événements de Nancy, donnera une idée du langage grave et dogmatique que les chefs jacobins étaient quelquefois capables de parler :
« Membres des Sociétés établies dans les villes où sont
des troupes de ligne et où quelques semences de trouble ont excité vos alarmes, employez tous vos soins à y ramener l'ordre et à y rétablir cett« union, cette franchise, cette cordialité, qui conviennent si bien à des militaires Dites leur qu'un aveuglement funeste égare leur patriotisme ; que, livrés aux suggestions des ennemis de la patrie, ils travaillent, sans le vouloir, à détruire cette Constitution qu'ils ont juré de maintenir; que, tandis que les bons citoyens sont alarmés de ces désordres, les méchants s'en réjouissent et se flattent d'opérer, par l'insubordination de l'armée, la ruine d'une Constitution qui s'est formée à l'abri de son civisme....
c Dites aiix chefs que les soldats, pour leur êt'-e subordonnés, n'en sont pas moins leurs compagnons d'armes, que ce titre appelle la bienveillance réciproque; que l'autorité ne perd rien de sa dignité en se concihant l'affection, et que, s'ils ont le droit de réclamer l'affection au nom de la loi, ils ont le devoir de la rendre facile par la confiance.
« Dites aux soldats que chaque état impose des devoirs, que l'engagement qu'ils contractent les soumet aux règles que l'intérêt de la nation a dictées ; qu'il ne peut point exister d'armée sans discipline et de discipline sans obéissance; que l'obéissance prescrite par les lois est un titre d'honneur.
« Dites à tous que le bien de la patrie leur commande de se conciher et de s'unir. •
Qu'aurait pu dire de plus mesuré, de plus politique, l'Assemblée nationale elle-même?
Et, du reste, la Société mère était une assemblée nationale véritable et à laquelle les Sociétés affiliées tenaient beaucoup plus étroitement que les corps administratifs ne tenaient au corps législatif séant à Paris; que dis-je? Pour les Jacobins des villes de province, relever directement du grand club de la rue Saint-Honoré était un titre d'honneur qu'ils ne souffraient pas qu'on leur disputât. Théodore Laineth, lorsque ses deux frères, Alexandre et Charles , étaient encore à la tête de la Société mère, ayant ravi, pour en gratifier une coterie suspecte, leur titre d'affiliation aux Jacobins de Lons-lc- Saulnier, formés en club il faut voir avec quelle émotion éloquente et profonde ils s'adressent au Club de Paris, font valoir leurs droits, demandent justice : « Nos titres sont nos opinions sur la liberté de la presse, sur l'amendement au décret du marc d'argent, sur la réunion d'Avignon à la France, sur la protection due aux Suisses persécutés, sur l'armement des frontières, sur l'organisation des gardes nationales.... et notre sang prêt à couler pour la révolution. » Ils déclarent ensuite qne leur club se compose : « de gardes nationaux , de juges, d'officiers municipaux , de citoyens ayant, au péril de levu- vie, arraché les armes de l'abbé de Cluny au faîte d'un rocher; d'artisans ayant dit, dans les langueurs des élections : On ignore qu'vne demi-livre di'. pain suffit pour deux jours; de paysans accoutumés à délibérer dans une grange, autour d'une table, soutenue aux quatre angles par des piques, avec le bonnet de la liberté au bout. »
Cette réclamation fut admise ; elle fait connaître en quoi consistaient les opinions et le personnel des Sociétés affiliées.
Pour publier leur correspondance avec la Société mère, un journal fut fondé, dont le premier numéro parut le 30 no- ■vembre 1790, sous le titre do Journal de la Société des Amis de la Constitution. Il était revêtu du cachet de la Société, et, au milieu, on lisait, entourés d'une couronne de chêne, ces mots : Vivre libre ou mourir! Ce qu'il y a de singulier dans ce journal fondé par le Club des Jacobins de Paris, c'est qu'il ne rend aucunement compte de leurs séances. Des
articles historiques sur les travaux de l'Assemblée, depuis son in.stallation, des lettres envoyées de province, des dénonciations anonymes- ou collectives, c'est tout ce qu'on y trouve. La rédaction en avait été confiée à Choderlos de Laclos, qui, quoique orléaniste, n'eut garde de prêcher dans cette feuiUe autre chose que le respect et l'amour de la Constitution, selon la promesse du préambule : « Le but principal de cet ouvrage est de faire aimer la Constitution; le moyen qu'on emploiera sera de la faire connaître. »
On le devine bien, les attaques dirigées contre le Jacobinisme furent ' innombrables et furieuses. La haine y prit toutes les formes, la calomnie s'y glissa sous tous les aspects. t.e< Jacobins dévoilés, le Carnaval jacobite, l'anti- Jacobinisme, les Fecrets du, Club des Jacobins confiés au peuple. Dialogue entre un Jacobin et un enfant, la Pièce est pire que le trou, Ça ira ou ça n ira- l-il pas ; et, pour ça, faut-il être Jacobin on Feuillant?... etc., etc. Ces titres répondent à autant de libelles. Mais l'histoire y chercherait en vain des renseignements : tout cela est vide, puéril, déclamatoire ou d'une licence de langao;e qui rend les citations impossibles.
F. Marchand fit aux Jacobins l'honneur de fonder, pour les combattre, un journal spécial qu'il intitula les Sabbats jacobiles et auquel il donna pour épigraphe ces vers de la satire Ménippée : '
Gardez, messieurs, que l'on s'accorde.
Sans vous en demander avis; Car, après, sans miséricorde, Pourriez bien, au bout d'une corde, Faire la moue à vos amis.
Ici encore, très-peu de faits, encore moins d'esprit; mais beaucoup de grossièretés en prose et de bouffonneries en vers. Dans une séance du Club des Jacobins, inventée à plaisir, l'auteur, — et on peut juger par là de sa manière, qui, au surplus, est celle des Actes des Apôtres et de presque toutes les feuilles royalistes du temps, — l'auteur fait dire au duc d'Orléans :
La France n'est pas ce que j'aime; J'aime le trône de Louis.
Je voudrais bien m'y voir assis.
Avant la fin de ce carême.
Mais, se levant aussitôt, le duc de Chartres réplique :
Ne comptez jamais sur cela, Papa, papa, papa, papa.
Que je vous phins, vous ne régnerez pas!
Coups perdus! La popularité des Jacobins croissait de jour en jour, d'heure en heure, et la masse allait vers eux, portée par une sorte de courant magnétique. Mais comme la salle des séances ne pouvait contenir qu'un nombre assez limité de personnes, comme d'ailleurs elle était fermée aux femmes, comme enfin il y avait des frais d'admission que beaucoup d'ouvriers n'étaient point en état de payer, il s'éleva de toutes parts, sous le patronage du -Club des Jacobindes sociétés fraternelles où furent admis les citoyens le^. plus pauvres, et les femmes et les enfants. La première de ces sociétés fraternelles se forma aux Jacobins même, et reçut, pour y tenir ses séances, une salle basse du couvent. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans le journal de Camille Desmoulins :
« La plus ancienne et, jusqu'à ce moment, la plus iHustif des sociétés fraternelles doit sa naissance à un respectablç maître de pension qui a d'abord rassemblé la classe la moins
LES CLUBS
aisée, c'est-i-dire la plus intéressante du peuple, pour lui expliquer les décrets. M. Dansart, son glorieux fondateur, continue à présider la Société fraternelle. Il est là comme un père au milieu de ses enfants. Quelques mèches éclairent la salle. Les chaises se louent aux frais de la Société. La contribution est d'un sou par membre, et la Société trouve encore le moyen de répandre quelques bienfaits. La Société a fait plus que le serment civique. Gomme elle est composée en grande partie de femmes et de filles, elles ont fait serment d'apprendre à lire à leurs enfants dans la Déclaration des di oiis, et de ne jamais se marier avec des aristocrates. » Bientôt les sociétés fraternelles et les clubs patriotiques se multiplièrent à un point extraordinaire et qui est un des traits saillants de celte époque. Il y eut le Club des Dames, qui, chaque vendredi, donnait un concert, et qui publiait les Evénements du jour, par une Société de citoyennes. Il y eut le Club des Indigents, fondé par Prudhomme, et surnommé par les journaux royalistes, le Club des Bonnets de laine. Il y eut le Club des Fédérés, il y eut le Club des Noirs, il y eut le Club des Domestiques. Il s'établit, au Marais, un club qui tenait ses séances dans une ancienne écurie du cardinal de Rohan et que présidait, assis sur un coffre d'avoine, un palefrenier.
Il va sans dire que les feuilles royalistes et aristocratiques ne tarissaient pas de plaisanteries sur ces assemblées « où, disaient-elles, on prêchait les droits de l'homme à de petits polissons couchés dans des râteliers; > sur ces congrès où, à les entendre, on n'était admis < qu'à la condition de n'avoir ni feu ni lieu et de marcher pieds nus; » sur ces sociétés fraternelles où figuraient côte à cdte • la femme de l'honnête artisan, la bourgeoise caillette et la marchande de poisson. > Un pamphlet périodique, intitulé Jean Bart, et qui professait, dans un langage obscène, des opinions mixtes, s'élevait en ces termes contre la manie du clubisrae :
« On ne parle plus maintenant que clubs, qu'assemblées, que tripots patriotiques. £hl je me f....s bien, ventre mille Dieuxl de tout ce sacré patriotisme à la toise.... Je .rencontre partout des balillards, des motionnaires, des motionncux, et, au milieu de ce gâchis, il n'y a pas encore assez de Français. Et puis, admirez la contradiction ! la France se soulève contre l'espiil de parti ; elle sait combien les marchands de bons Dieux ont été nuisibles à son bonheur; elle supprime les moines I Eh bien , j'entre dans une Société où je suis inconnu. « Qu'est ce que c'est que cet habit bleu-là, avec sa grande culotte? — Madame, c'est M. Jean Bart. — Est-il Gordelier? Est-il Prémontré? Est-il Feuillant? Est-il Jacobin? — Je suis marin, f ..re, madame. Français pour la vie, et pas f...u pour être moine. — Vous n'êtes pas au courant, M. le marin. — Triple Dieu, madame, je vous demande mille millions d'excuses, mais je croyais, comme un Jeanr....e, que l'homme libre ne pouvait s'honorer d'un litre plus beau que celui de Français.... Jacobin 1 Ehl je me r....s bien d'aller dans une égUse où des moines criminels de lèse-nation armèrent Jacques Clément pour frapper Henri III et firent croquer une hostie à ce scélérat? Et c'est du nom de Jacobins que vous déshonorez de bons l>atriotes, car il y en a dans cette Société.... Jacobin! Je hais ce nom et j'embrasse les vrais Français que la malheureuse mode a transformés en Jacobinaille. Ces b s-là
sont mes frères, et je rejette avec exécration tous ceux qui osent avec une carte se dire bons citoyens, et achètent pour six francs de patriotisme. Point de partis, nom d'un million de boulets ramé» ! Point de partis ! l'esprit de corps est le poison de la liberté. «
Quelque utiles, quelque nécessaires que fussent alors les clubs, soit pour contre- balancer les complots de salon, soit pour tenir l'opinion publique en éveil ou éclairer le peuple, il est certain que dénoncer le danger de l'esprit de corps, c'était les toucher à l'endroit vraiment sensible : la guei're injuste déclarée par le Club des Jacobins au Cercle social prouva trop que la sortie cynique du Jean Bart n'était pas absolument dénuée de raison.
Le Cercle social ou Assemblée fédérative des Amis de la Vérité fut inauguré le 1" octobre 1790, au cirque du Palais -Royal, devant près de cinq mille spectateurs, sans compter une foule de dames qui remplissaient les galeries. L'attente était solennelle : c'était Claude Fauchet qui devait parler, li parut à la tribune, au milieu de l'émotion générale, très ému lui-même, et débuta par ces belles paroles :
t Une grande pensée nous rassemble, il s'agit de commencer la confédération des hommes La société en est
encore aux éléments ; nulle part ces éléments n'ont été combinés pour l'avantage commun Les législateurs ont tracé des lignes où ils ont enfermé les peuples pour les contenir, non pour les rendre heureux. Les lois générales ont oublié l'amitié, qui associe tout, pour ne s'occuper que de la discorde, ([ui détruit tout. Aucune encore n'a pris pour base sociale que l'homme est un être aimant, et n'a dirigé vers ce penchant conciliateur les institutions publiques. Toutes ont supposé, au conti-aire, l'homme égoïste et adversaire de son semblable. En conséquence, elles ne se sont occupées que de prohibitions, de privilèges, de garanties individuelles, do jouissances pour les uns, de répression pour les autres ; elles ont interdit l'humanité aux riches, en protégeant leurs insolentes délices; elles ont interdit les droits de la nature, aux pauvres, en étouffant jusqu'à leurs plaintes. Après avoir ainsi casé à part tous ces animaux supposés féroces, et rendus tels par les institutions même qui, en les enchaînant, les isolaient les uns des autres, elles ont fermé l'enceinte des prétendues sociétés nationales et ont dit : « Les autres na- « tions vous sont étrangères; soyez prêts à les regarder « comme ennemies. » En sorte que l'univers entier est dans un état continuel de guerre : au dedans des empires, chaque homme l'un contre l'autre, et au dehors, chaque nation contre toutes »
Ce langage annonçait assez que la doctrine du Cercle social ne serait pas celle de l'individualisme; qu'elle procéderait de Rousseau beaucoup plus (|ue de Voltaire; qu'elle se rattacherait à Mably pour la politicjue, à ]\Iorelly pour l'organisation sociale, et que, pour la morale, elle remonterait à l'Évangile. Et, en effet, dans la Bouche de fer, organe du Cercle social, Claude Fauchet publia une série d'articles où Voltaire est immolé à Jean-Jac(iues, où Jean-Jacques luimême est respectueusement critiqué toutes les fois qu'il ne lire jjas de ses principes des conséquences radicales, et où le culte de la fraternité humaine est prêché, tantôt avec une gravité douce et forte, tantôt avec une éloquence passionnée.
« Être libre , raisonnable et bon , ranime ton existence , arme ta pensée , relève ton cœur, et recouvre ton domaine. La nature te le garde ; elle a fixé le temps de ton réveil et la fin de ses vengeances.... Toute la terre se soulève pour remonter à son maître , et reprendre , sous son empire renouvelé, un aspect plus heureux. Sublime Rousseau 1 âme sen- . sible et vraie I Tu as entendu , l'un des premiers , l'ordre éternel de la justice. Oui, tout jiomme a droit à la terre et doit y avoir en propriété le domaine de son existence — Dans le pacte associatif qui constitue une nation, selon les souverains décrets de la nature et de l'équité, l'homme se
donne entièrement à la patrie, et reçoit tout d'elle; chacun lui livre ses droits, ses forces, ses facultés, ses moyens d'existence, et il participe aux droits, aux forces, aux facultés, aux mo3ens d'existence de tous : grande unité d'où résultent une puissance harmonique, une sécurité entière, toute la somme de honheur dont chacun est susceptible, et le complément parfait des volontés de la nature ! »
Qui ne croirait entendre ici comme un écho lointain de ce socialisme, qui est le scandale du dix-neuvième siècle, son épouvante et sa gloire?
Que ces opinions fussent entièrement celles de tous les membres du Cercle social , non sans doute : ni Goupil de Préfeln, ni Mailly de Glmteau-Regnauld, ni Gondorcet, n'auraient signé de tels programmes , du moins sans y changer quelque chose. Mais ce n'était point leur cachet que portait la Bouche de fer, c'était celui de Fauchet sous le rapport social, et celui de Bonneville sous le rapport philosophique. Or, tandis que Fauchet recommandait aux hommes , comme le suprême secret du bonheur, l'association universelle, Bonneville s'étudiait à propager le panthéisme :
L'esprit divinisé se conçoit, s'éternise. Remonte vers les cieux, par les cieux aimanté. L'homme est Dieu.... Connais-toi! Dieu, c'est la vérité.
Ce qui servait aussi à caractériser le Cercle social , c'est que les femmes y étaient admises à revendi((uer les droits de leur sexe; à protester contre les institutions et les mœurs qui font si souvent du mariage un vil marché et de l'amour un mensonge. Demander à la Révolution d'élever la condition de la mère, de l'épouse, de l'amante, c'était certainement lui adresser une requête digne d'elle!
Est-il besoin d'aller plus loin pour marquer la différence qui existait entre le Club des Jacobins et le Cercle social? Autant le premier l'emportait par l'intelligence politique, l'énergie et l'activité révolutionnaires, autant le second était supérieur à l'autre, comme portée de vues, hardiesse philosophique, science des idées, intuition de l'avenir. Mais au Gir- ([ue du Palais -Royal on parlait des avantages de la paix, lorsque partout grondait la guerre ; on y agitait les profondeurs de la société, lorsque, à sa surface , mille puissances malfaisantes attiraient les regards et concentraient les inquiétudes. Il était donc naturel que l'inlluence prépondérante appartml au- Club des Jacobins , qui répondait mieux , en effet, soit aux nécessités, soit aux préoccupations du jour. D'un autre côté, Voltaire continuait d'être, aux yeux de beaucoup, le premier saint de la Révolution ; et quand on voyait Claude Fauchet s'attaquer à ce grand nom , involontairement on se rappelait que Fauchet le tribun était, après tout, un prêtre. Ainsi s'expliquent les attaques que dirigèrent contre le Cercle social, et Anacharsis Glootz, et les rédacteurs des Révolutions lie Paris, et des patriotes très-sincères, très-décidés, mais qui n'entendaient point qu'on touchât au patriarche de Ferney, leur idole.
Cependant , tel était l'éclat des prédications du Cirque , telle était la foule qui se pressait à l'entrée de ces routes nouvellement frayées, que le Club des Jacobins s'en alarma. Exercé au maniement des passions jalouses, Laclos épiait, pour les mettre en mouvement , une occasion favorable : il prit texte de quelques lettres où des Sociétés affiliées interrogeaient sur le Cercle social la Société mère , et , dans une séance qu'il sut rendre orageuse, il éclata. Le crime impardonnable du Cercle social , selon Laclos , était de vouloir la loi agraire. Or, jamais accusation ne fut plus injuste: loin de prêcher l'égal partage des terres, système absurde et chimé-
rique, la Bouche de fer ne cessait d'insister sur l'adoption du principe d'association comme seul moyen d'appeler chaque membre de la famille nationale à la jouissance du droit de propriété. A la vérité, Bonneville avait vanté la loi agraire dans un de ses livres, mais cette opinion n'avait prévalu ni dans les enseignements oraux du Cercle social , ni dans le journal qui était le Moniteur officiel de sa doctrine. Camille - Desmoulins assistait à la séance où Laclos prononça son réquisitoire. Sans entrer dans l'examen de la question soulevée, il prit généreusement la défense des absents ; il affirma que les révolutionnaires du Cirque étaient les frères des Jacobins en apostolat ; qu'il « avait fait nombre d'agapes avec eux et les avait reconnus à la fraction du pain ; » qu'il n'y avait pas de différence entre les deux clubs, sinon qu'à l'entrée on
payait neuf livres dans l'un et douze dans l'autre On ne
le laissa pas achever. Laclos avait fait à l'esprit de corps un appel qui n'avait été que trop bien entendu. Le pauvre Camille, dont c'était le coup d'essai oratoire, et qui, comme il le raconte lui -même fort plaisamment, s'était attendu à quelque magnifique triomphe, fut obligé de descendre de la tribune, au milieu des huées, sauf à reprendre dans son journal le plaidoyer resté sur ses lèvres. On adopta la motion de Laclos , qui consistait à envoyer aux Sociétés affiliées une adresse pour les avertir de ne point confondre les deux clubs; et, le lendemain, usant de représailles, le directoire du Cercle social décida que désormais les cartes des Jacobin^ ne vaudraient plus billets d'entrée au Cirque.
Vers la fin d'octobre 1790, le Club des Impartiaux , qu'on avait cru mort, ressuscita tout à coup sous le nom de Club Monarchique, et avec une organisation plus complète, avec des moyens d'action plus puissants. Cette fois, c'était Clermont-Tonnerre qui figurait sur le premier plan. Son but était de pousser l'opinion publique à l'adoption d'un système constitutionnel à peu près semblable à celui des Anglais. Il n'ignorait point que, pour cela, il aurait à combattre les Jacobins : il s'y prépara résolument. Des affiliations du Club Monarchique furent établies en province ; on admit comme membres des personnes de toute classe, de toute profession ; l'on convint que les associés, en se faisant recevoir, payeraient une somme proportionnée à leurs ressources , et que ces fonds seraient employés en largesses. Bientôt les distributions commencèrent. Des cartes émanant de la Société et signées par son directoire mirent un grand nombre de pauvres en état de se procurer du pain chez certains boulangers, au prix d'un sol six deniers la livre seulement, et même pour rien. — Le pain de quatre livres se vendait alors neuf sols. — Mais ce que le Club Monarchique avait cru propre à servir ses desseins fut justement ce qui tourna contre lui. On l'accusa de manœuvies corruptrices. Quoi! il osait tenter de séduire la multitude! La conscience du pauvre est elle donc de si peu de valeur qu'on pût lui demander de la livrer en échange d'un morceau de pain? L'opinion publique en France allait-eUe être mise à l'encan, comme autrefois l'empire dans Rome avilie ? De brûlantes dénonciations, parties du Club de la rue Saint Honoré, trouvèrent en chaque quartier de Paris des échos qui lui donnèrent , en les répétant , l'accent de la menace. Les faubourgs s'ébranlèrent. La municipalité se montrait indécise et troublée. Le 25 janvier 1791, dans la séance du jour, Barnave n'hésita pas à porter à la tribune le ressentiment des Jacobins. Il invoqua les magistrats chargés de veiller à la tranquillité publique; il invoqua, contre le danger de ces distributions de pain à moitié prix , la prudente sévérité du Comité des recherches, laissant entendre qu'elles n'étaient que le salaire payé d'avance aux émeutes qui sont à
LES CLUBS
vendi-e. Le bruit avait couru que le pain distribué était empoisonné. G'-tte rumeur, le discours de Barnave, le serment tait par les Jacobins dans leur club de défendre de leur sang et de leur fortune, comme si la chose publique eût été en danger, tout citoyen sftisez dévoué pour dénoncer les conspirateurs, les traîtres, bouleversèrent Paris. Clermont-Tonnerre fie vit entouré , dans sa maison , d'une foule irritée. Il se Ijrésente, on crie à la lantofie! Il parle, les cris redoublent. 11 propose de s'expliquer à sa section et se met en marche ,
on se précipite sur ses pas, mais si tumultueusement, que quelques-uns de ses collègues, le jugeant en péril, accoururent et le dégagèrent.
Dans ces circonstances critiques, Clermont-Tonnerre déploya une fermeté stoïque. Il alla trouver Bailly, lui représenta que le droit de réunion existait pour tous les citoyens, se plaignit d'être opprimé. BaiUy lui disant qu'il était luimême du Club des Jacobins : « Tant pis , monsieur, rénondit-il, le chef de la municipalité ne doit être d'aucun club ; »