‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 232 sur 303 · LAFAYETTE DECLINE · texte numérisé non relu

LAFAYETTE DECLINE

AFAYETTE, OU l'a VU, était le seul homme dont Mirabeau eût envié la popularité, le seul dont il eût craint la puissance. Et en effet, depuis le commencement de la Révolution , Lafayette exerçait un pouvoir incomparable. Chef de la bourgeoisie parisienne, enrégimentée et armée, il la faisait mouvoir d'un signe ; toutes les gardes nationales du royaume obéissaient à son impulsion; le peuple le respectait; la municipalité tenait à lui comme le corps tient au bras, et Bailly se sentait heureux d'être son compère ; chargé de veiller sur les jours du roi et en même temps d'obsei-ver ses démarches, il avait rempli de ses gardes l'intérieur des Tuileries, dont l'accès lui était ouvert à toute heure ; à l'Assemblée, sa parole avait quelque chose de l'autorité d'un commandement , et son vote le poids d'une épée; en un mot, la Révolution semblait toujours à la veille de recevoir de lui son mot d'ordre, et le roi s'estimait son prisonnier. De là mille appréhensions en sens divers. Prenez garde à Cromwell, disaient les uns I Prenez garde à Monk , disaient les autres ! et Camille Desmoulins, désespéré, s'écriait : « Paris, à bien meilleur droit que la ville des Etats-Unis, pourrait s'appeler Fayetteville. »

Mirabeau mort, il était naturel que Lafayette s'attendît à paraître plus grand. Marat en eut le frisson, et son effroi se changea aussitôt en rage. Il avait trouvé dans Fréron un auxiliaire dont les fureurs, pour être déclamatoires et factices, n'en agitaient pas moins les faubourgs. Dans des lettres qu'il se faisait adresser et qu'il accompagnait de frénétiques commentaires, Fréron enregistrait chaque matin la prétendue preuve des noirs complots ourdis par Lafayette. Rien de moins concluant que les faits dénoncés par / Orateur (lu peuple; mais du'sOMMAlRE de chaque feuille se détachaient en gros caractères des titres propres à frapper vivement l'esprit . Dénonciation des nouvaux actes tyranniques de Baiïlij et de Moitié. — Lafayette et Bailly absolument démasqués, etc., etc.... Ce qu'il entend dire sans cesse, le peuple finit par le croire. D'ailleurs, Marat savait joindre à ses calomnies des accusations fondées qui donnaient aux premières une vraisemblance sinistre.

Toujours est-il que l'astre de Lafayette commença justement de pâlir au moment où celui de Mirabeau venait de se coucher pour jamais. La section du Théâtre-Français ayant demandé la destitution du général, quatorze sections exprimèrent le vœu qu'on en délibérât, et le bataillon des Champs- Ély-iées refusa de le reconnaître pouf commandant. Sans être décisifs, ces symptômes étaient graves. Mais cela ne répondait ni aux inquiétudes do Marat, ni aux exigences de sa liaine. Parce qu'une dénonciation lancée contre Lafayette par un certain Rutteau était allée s'englouth- dans le Comité des

rcclierclies , parce qu'on ns se hâtait pus de destiluer L;i ■ fayette, parce qu'on ne le déclarait pas sans plus tarder traître <à la patrie, Marat s'écria : « 0 Parisiens, vous êtes si ignares, si stupides, si présomptueux, si Iklies, que c'est lolie d'entreprendre de vous retirer de l'abîme. » Et, mena • eant le peuple de l'abandonner, il parla d'aller prêclier chez une nation moins corrompue l'apostolat de la liberté.

La menace était simulée. Camille Desmoulins la prit au sérieux et écrivit : « Marat est sans confredil celui de tous li'S journalistes qui a le mieux servi la Révolution. L'Ami du jCiiple va se déshonorer en désertant le champ de bataille. Il est bien vrai que son plan de conduire le peuple jusqu'au ])ut, en l'emportant bien au delà, ne lui a pas réussi; cependant, ces trois bataillons qui voulaient, il n'y a pas longtemps, promener dans Paris son buste ceint de lauriers, lui prouvent qu'on rend justice à son courage. »

Qui le croirait? A ces éloges l'intraitajjle Marat répondit par un torrent d'injures, ce qui lui attira de la part de son compagnon d'armes cette réplique, chef-d'univre de finesse, de modération ironique et de dignité cruelle : c Marat , tu écris dans un souterrain où l'air ambiant n'est pas propre à donner des idées gaies et peut faire un Timon d'un Vadé. Tu as raison de prendre sur moi le pas de l'ancienneté et as m'appeler dédaigneusement jeune homme , puisqu'il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqué de toi ; de m'appeler injuste puisque j'ai dit que tu étais celui des journalistes qui a le mieux servi la Révolution ; de m'appeler malveillanl, puisque je suis le seul écrivain qui ait osé te louer; enfin de m'appeler mauvais patriote , parce qu'il s'est glissé sur qnehjues numéros une faute d'impression, si lourde que personne ne peut s'y méprendre. — Apostat Tpouv apoilolat. — Mais tu auras beau me dire des injures, Marat, comme tu fais depuis six mois, je te déclare que, tant que je te verrai extra vaguer dans le sens de la Ré%'olution, je persisterai à te loiu'r. parce que je pense ({ue nous devons défendre la lil»erté, comme la ville de Saint-Malo, non seulement avec des hommes, mais avec des chiens. »

Ces 'polémiques, trop caractéristiques pour être passées sous silence, n'empêcliaient pas Camille et Maral de poursuivre ensemble une guerre à outrance contre toutes les renommées suspectes d'indécision révolutionnaire, surtout contre La fayctîe. Les accointances du général avec le Chàtelet; ses conférences avec Suleau ; ses liaisons , à peine voilées , avec Montmorin et Bouille; son intimité à l'égard du duc d'Orléans, qu'il avait fait si arbitrairement espionner à Londres ; la persécution, sourde ou déclarée, dont il enveloppait Santerre; son refus de reconnaître l'indépendance des Belges; ses votes en faveur du veto absolu, de la loi martiale, du droit de paix et de guérie accordé au roi; son altitude enfin dans les affaires de Vincennes, de la Ciiapelle, de Nancy. ., tels étaient les griefs que Camille Desmoulins burinait dans sa feaille immortelle.

Les événements ne tardèrent pas à mettre en saillie la porl.'-e de ces attaques.

Le temps pascal approchait : les prêtres réfractaires n'al)useraient-ils pas de leur ascentUmt moral, dans les jours plus spécialement consacrés aux exercices de dévotion? C'est ce que dut se demander le Directoire du dépailement de Pari.s .

La vérité est qu'aux yeux des prêtres non assermentés la nouvelle Eglise était hérésiarque au premier chef. Les vrais c;Uholiqucs, — ainsi s'intitulaient les hommes du pape, — refusaient de commimiipier avec elle, d'assister à ses prières publiques. Et ce fut bien pis, lors([ue, par deux brefs, l'un

du 10 mars 179! , l'autre du 13 avril suivant, le pape enf déclaré suspens de leur ordre tous les prêtres jureurs qui ne se seraient pas rétractés dans le délai de quarante jours. La constitution civile du clergé n'étant, au dire de Rome, qu'un chaos de schismes et d'hérésies, quel respect pouvait-elle attendre de ceux que Rome tenait en laisse? La braver, l'insidter devint pour eux œuvre pie. Or, comme il n'est pas d'excès qui ne provoque un excès contraire, il y eut intolérance de part et d'autre , et intolérance furieuse. Le pape damnait les révolutionnaires • ils se vengèrent en promenant sur des ânes un mannequin qui représentait le pape.

Le Directoire du département de Paris avait donc un justesujet de craindre f[ue la célébration des mystères de Pâques ne devînt l'occasion des plus grands troubles. Il crut les prévenir en ordonnant de fermer les églises qui n'étaient pasconser\-écs, sans interdire toutefois aux religieuses d'entendre la messe dans l'intérieur de leur couvent; encore fallait-il ([ue le prêtre non assermenté qui voudr.ât y célébrer l'office, commençât par se munir d'une permission du curé de la paroisse et la fit viser au nouvel évêtpie diocésain. Cette mesure tyrannique était due à l'intolérance du clergé constitutionnel, et on est forcé de reconnaître ([u'il y avait quehjue chose d'étrange à voir les catholiques romains sans églises , là où les calvinistes avaient leurs temples, les juifs leurs synagogues, et les l'urcs leurs mosquées. Mais cette inconséquen( qui, dans des circonstances tout autres, eût été en effet choquante, le peuple n'avait garde de s'y arrêter. Et pourquoi i Parce que son instinct lui disait (jue la religion ici n'était que le voile dont se couvraient les passions politiques et des. intérêts mondains; parce ipi'il apercevait ^ cachés dans l'ombre des anciens autels, les rois, les nobles, les privilégiés de toute espèce ; parce qu'il sentait à merveille que, sous couleur de théologie, c'était la Révolution même que le sacerdoce romain brûlait de remettre en question. Aitssi, une société de catholiques anticonstitutionnels ayant loué de la municipalité, aux termes de la loi, et ])ayé d'avance l'église des Théatins, il se forma sur le quai un attroupement nombreux

Là, par malheur, étaient accourus quelques-uns de ces lio.nmes dont la triste mission, dans ces jours troublés, fut de haranguer toujours, non la raison du peuple, mais ses défiances ou ses colères. Il en résulla'des emportements honteux. Une jeune demoiselle, conduite |>ar sa mère, s'étant présentée, on la fouetta sur les marches de l'église, après fmoi, deux balais furent attachés sur la porte, en guise de menace. Acte indigne, qui ne fut que trop imité, et dont l'indécciile apologie déshonora la verve de Camille!

Cependant Louis XVI succombait aux agitations de sa conscience. Habitué à ne voir Dieu qu'à travers le prêtre, il se croyait une âme irréparablement souillée, depuis qu'il avait souffert qu'on portât la main sur le clei^é. La lettre suivante que, le 15 avril, il écrivit secrètement à l'évêque de Clermont, donnera une idée de ses préoccupations d'alors, de ses scrupules et de la nature étrange de ses terreurs :

« Je m'adresse à vous avec confiance, j)ère vénéré, comme à un des membres du clergé qui a toujours montré le zèle le plus éclairé poiu- la religion, pour vous consulter relativement aux dévotions de Pâques : puis-je et dois-je les faire? Vous connaissez la misérable situation où je suis, ayant accepteles décrets relatifs au clergé. J'ai toujours regardé cette acceptation comme un acte forcé, n'ayant jamais hésité, pour ce qui me concerne moi-même, à rester uni aux pasteurs c-atholiques, et étant bien résolu, si jamais je recouvre mon autorité, à rétablir entièrement le culte catholique. J'ai vu un

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prî'Ire ((ui croit que ces sentiments peuvent suffire et que je pu '- faire mes dévotions de Pâques; mais il vous appaitient plus particulièrement de dire ce que rÉj:lise pense à cet égard et d'apprécier les circonstances dans lesquelles je suis pliué.... etc.... ■ Signé : Louis. »

L'esprit de l'Eglise se révèle tout entier dans la réponsedure, inflexible, que fit à cette lettre, si soumise, de l'infortuné monarque, l'évêque de Glermont. Après avoir exprimé, combien il était touché de la confiance du roi, l'orgueilleux, prélat ajoutait :

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