‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 235 sur 303 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ROBESPIERRE S'ANNONCE

Ù Mirabeau disparall I\ol)esj)ierre se montre.

Et en effet, nous Talions trouver, dans les grands débats parlementaires qui remplissent le mois de mai, s'imposant à ses- adversaires, elTiiçant ses émules, retenant autour de son nom l'opinion attentive, et déjà primant dans l'Assemblée, tour à lour irritée et surprise d'un pouvoir qu'elle ne soupçonnait pas.

Souvent, tandis f[ue, raidc dans son habit o. ve, l'œil fixe, le front contracté, et d'une voix aigre qu'accompag;nait un geste sec , Robespierre plaidait , à la tribune , la cause du peuple , on avait vu , au milieu des cbucliotements et des moqueries, Mirabeau contempler avec une curiosité pensive cet bomme au pâle visage. au sourire étrange, dont la pliysionomie respirait une sorte de douceur vague, en qui tout annonçait la {iassion de l'ordre, et qui paraissait plein du respect de lui-même, tant il y avait de soin dans sa mise, de gravité dans son attitude ri d'apprêt dans sa parole.

Quel était donc ce nouveau venu sur lequel s'arrêtaieni ainsi les pressentiments du génie, et dans la Ilévohition quel rôle sera le sien ?

Il demandera justice pour tous, pour tous sans exception : il prêcliera le droit.

Et avec lui jas de compromis : est-ce (pie la vérité n'est pas une? Qu'aucun p;irti ne le réclame: il est du parti de s;i conviction, cela suffit. Df-s son premier pas dans la carrièic où il laissera la trace de son sang et un nom maudit, on a pu le surnommer l'Immuable. Simple avocat, les honnêtes gens citaient son intégrité; législateur, les mécliants la redoutent. Toujours prêta défendre le peuple, il ne sait ce((uc c'est que de le flatter: il a pour cela trop d'orgueil à la fois et trop de vertu. Dans une société en désordre, c'est le culte de la règle (ju'ii |)rofes8e. L'anarcliie lui fait horreur ; la popularité, mendiée par le cynisme des habitudes ou du langage,

lui fait pitié ; il ne se cache pas de sou dédain pour les éuer gumènes. Et cependant, Fréron l'admire, Hébert le respecte, et il force Marat à le louer.

Sa vie est laborieuse, elle est austère; ses mteurs lionorent ses principes. D'autres, parmi les tribuns connus, étaleront une opulence suspecte, souperont à la lueur des lustres d'or, s'enivreront de vins exquis et s'endormiront sur le sein des courtisanes ; lui, il habite, rue Sainlonge, un misérable appartement dont un compagnon de sa jeunesse occupe et paye la moitié; il dépense à peine trente sols pour ses repas, se rend à pied où son devoir l'appelle, et sur ses honoraires de député, pieusement diminués d'une rente faite à sa sœur, ne trous-e pas toujours de quoi s'acheter un habit.

Mais il est des imperfections que notre nature imparfaite couvre volontiers de sa sympathie, il est des faiblesses qui se font adorer, et voilà ce qui manque à Rol)espierre. Quelque chose d'impénétrable enveloppe son âme. Sa vertu, comme un astre malade, brille sans rayonner. Même sur les lèvres qui d'ordinaire ne s'ouvrent que pour l'exalter, il semble que sa préseati' arrête les louanges légères et tout sourire familier. En parlant de miséricorde, il fait peur.

Pourtant, à Arras, où il était né, son enfance, on l'assure, avait annoncé beaucoup d'abandon et des goûts charmants. Quoique déjà porté à la méditation sérieuse, il riait d'un rire facile alors, et quelquefois jusqu'aux larmes; une volière en ce temps-là était sa répul)lique; de bonne heure orphelin, il aimait tendrement son frère, il idolâtrait ses sœurs; après, venaient ses chers oiseaux. Plus tard, au sortir du collège de Louis-le-Grand, dont la protection de 1 abbé de Saint- Waast lui avait ouvert les portes et où il eut Camille Desmoulins pour condisciple, ses préoccupations déjeune liommo se tournaient vers l'amour, elles s'échappaient en rimes galantes ; il entrait dans la société des liosatis, célébrait le chantre léger de V(rl-Vert sur un ton digne de son héros, et recueillait les couronnes académi(jues de sa province; que dire encore? Le serment que Mlle Deshortis lui avait fait de n'être jamais qu'à lui, ce serment d'amour trahi pendant l'absence, le jetait dans une douleur immense et naïve....

Oui, tel avait été Robespierre enfant, tel avait été Robespierre jeune homme. Mais la Révolution s'est avancée, elle la saisi, elle l'a façonné pour le besoin qu'elle avait de lui; et le voilà devenu l'incarnation glacée d'un principe, la statue du droit, statue pensante, mais de marbre. Il aime l'humanité, cependant, il l'aime avec un froid délire, il l'aime jusqu'à vouloir mourir pour elle tout couvert d'opprobre. Mais dans sa tête est désormais le siège de sa sensibilité ; là seulement va se passer le drame de son dévouement : ne lui mettez pas la main sur le cœur, vous n'y sentiriez pas frémir la vie! Car, les pleurs qu'on voit couler, les gémissements qui frappent l'oreille, les blessures saignantes et tangibles, voilà ce qui appartient aux émotions du cœur ; le cœur ignore les attachements abstraits, il n'est pas logicien, il ne gêné ralise pas. Or, c'est à travers le temps et l'espace, c'est en les embrassant dans leur obscur ensemble et leur masse confuse, que Robespierre écoutera, debout sur des ruines, le cri des souffrances humaines. Aussi ne sera-t-il compris que par les multitudes entassées, et tandis qu'instinctivement elles feront de lui leur idole, tout homme, pris à part, s'écartera de cet être puissant et infortuné, répulsif et sincère. Il aura des séides, mais pas d'amis!

Une preuve que les situations créent les instruments qui leur sont nécessaires, c'est que l'ascendant de Robespierie se révéla juste au moment où l'Assemblée sacrifiant l'idée du droit à celle du privilège, s'étudiait à consacrer d'une manière définitive, dans l'organisation de la garde nationale, la distinction si injurieusement établie entre les citoyens actifs et les fit' yms non actifs.

Le Comité de constitution avait élaboré à cet égard un long projet, dont Rabaul-Saint-Étienne fut chargé de présenter le rapport. Mais Marat n'attendit point jusque-là pour pousser le cri d'alarme : o Ils ont commencé par exclure provisoirement de la garde nationale les classes indigentes, c'est-à-dire les sept dixièmes du peuple. — Les six premiers articles du projet font des citoyens et de leurs fils les soldats du corps législatif, ensuite ceux du monarque, non les soldats de la Itatrie. — Quel est leur but? D'armer les riches contre les pauvres laissés sans armes. — Quoique l'article 16 permette des compagnies de 102 hommes dans les grandes villes et que l'article 4 en fixe le nombre à 54, les conditions exigées par les'articles 14, 15 et 2'), le réduisent nécessairement à 45; or, chaque compagnie ayant un capitaine, un lieutenant, deux sous-lieutenants, deux sergents et quati'e ciporaux, le nombre des officiers formera le quart de l'armée citoyenne, disposition dont aucune troupe du monde n'offre d'exemple, et qui a pour but d'asservir les soldats par les officiers, toujours vendus à leurs chefs, comme ceux-ci le sont à la cour. — L'article 1 9 attribue aux gardes nationaux l'élection de leurs officiers; mais pourquoi l'article i2 remetil aux capitaines, lieutenants, sous- lieutenants et sergents la nomination des membres de V Etal-major des bataillons? Et pourquoi ceux-ci sont-ils seuls appelés à choisir les membres de l'Etot-major des légions? Et pourquoi des officiers d'étatmajor? — Au côté gauche de l'habit, d'après l'article 28, sur la poitrine, sera un médaillon écarlate , contenant ces mots circulairement écrits en lettres blanches : Comtitution, Liberté, Égalité, et dans le centre le mot : Veillez! Mais la constitution a tué la liberté. » A ces critiques, que nous avons résumées, Marat joignait le tableau qu'il jugeait le plus propre à détourner les citoyens du service de la garde nationale. On les accablerait de veilles et de fatigues! Qu'ils s'attendissent à une vie de galériens, les peines rigoureuses ne leur seraient pas épargnées, ils pouvaient en être sûrs!

Et puis, servir de plastron aux hussards allemands on aux

cavaliers de la maréchaussée le bel honneur! La conclusion

était que les citoyens devaient refuser de se faire inscrire; qu'il fallait anéantir toute espèce d'oi^anisation de la garde nationale; qu'il était urgent d'armer indistinctement tous les citoyens, et qu'il n'y avait, pour peu qu'on menaçât la liberté, qu'à les pousser sur ses ennemis.

Rabaut présenta son rapport le 27 avril, et aussitôt Robespierre prit la parole. Beaucoup moins emporté que Marat, il alla droit, comme lui, au fond des choses. Il montra combien il était nécessaire d'empêciier les gardes nationales de former une caste militaire et d'adopter un esprit de corps dont, tôt ou tard, la liberté aurait à gémir. Il prouva qu'il importait au plus haut point de confondre la fonction de soldat avec la qualité de citoyen, ce qui ne se pouvait faire qu'en diminuant le nombre des officiers, en les nommant pour un temps limité, en resserrant le commandement dans le cercle d'un district, en bornant aux exigences d'un service la marque extérieure des grades. Il s'éleva contre l'abus de ces décoratioij^ militaires qui surexcitent la vanité des uns, produisent l'humiliation des autres, avilissent le peuple, abaissent le caractère national et enhardissent les tyrans. Mais où il fut véritablement éloquent, ce fut dans la revendication du droit de chaque citoyen domicilié à faire partie de la garde nationale : « Ceux qui ne payent pas de certaines contributions sont-ils esclaves? Sont-ils sans intérêt dans la chose publique? Tous, ils ont contribué à l'élection des membres de l'Assemblée nationale; ils vous ont donné des droits à exercer pour eux : vous en ont- ils donné contre eux? Sont- - ils citoyens, oui ou non? Je rougis d'avoir à le demander. 'Voul'Z-vous être seuls à vous défendre et à les défendre! » Gomme il se servait du mot peuple, interrompu par Lucas qui s'écria d'une voix amèrc : <i Le peuple, c'est tous les citoyens, » Robespierre reprit : « Et moi aussi, j'entends par peuple la généralité des individus dont la société se compose. Mais en employant cette expression dans un sens restreint, c'est votre langage que je parle! » Et en effet, quels étaient les hommes qui tendaient à diviser la société en deux classes, qui forçaient la langue française à opposer le mot peuple au mot bourgeoisie, qui détruisaient l'unité sociale? N'étaient-ce point ceux qui avaient créé et voulaient étendre cette distinction entre les citoyens actifs et les citoyens non actifs, si arbitraire, si injurieuse ?

Rabaut sentit toute la portée des attaques de Robespierre. Pour donner le change à l'opinion, il prétendit que si on en exceptait l'admission des citoyens non actifs, « pour laquelle ajouta-t-il, j'aurais du penchant, mais contre laquelle s'élèvent des décrets formels, » tout ce qu'on demandait se trouvait déjà dans le plan du Comité, et il cita ce passage d'un ancien : « Deux hommes se présentaient : l'un dit ce qu'il fallait faire, l'autre dit, je l'ai fait. »

Mais Robespierre n'était pas homme à lâcher pied devant un artifice oratoire : le lendemain, il revint à la charge, plus vif encore et plus pressant. Le mot liberté n'était pas proféré une seule fois dans le projet; il n'y était question que de repousser les brigands, de livrer à la justice les séditieux; le Comité de constitution semblait ne s'être pas douté que, si la garde nationale est destinée à combattre le désordre, elle l'est aussi à tenir en échec la tyrannie : tout cela fut relevé par Robespierre, sans violence, mais avec beaucoup de fo.ice et de clarté. Pétion l'appuya ; d'André entreprit de le réfuter. Quant à l'Assemblée, elle avait son parti pris d'avance, et brûlait de clore le débat. Elle éclata en murmures, quand pour la troisième fois, l'infatigable tribun reparut à la tri-

ROBESPIERRE S'ANNONCE

Lune, d'où celte jiarole hautaine de Robespierre : « Toute demande qui tend à étouffer ma voix est destructive de la liberté. » Le sort en était jeté : les citoyens inactifs furent exclus de la garde nationale. La boufjjeoisie achevait de se constituer militairement, et à part !

« Quel est le citoyen, s'était écrié Dubois-Crancé, qid, à moins d'être un vagabond ou un mendiant, n'actpiitte pas toujours trente ou quarante francs d'imposition? • Mais, r jmme l'observa très-bien le journal de Brissot, les péripéties continuelles du eommei-ce, les crises de l'industrie, les chômages, rendent incertaine et flottante l'existence d'un :and nombre d'hommes (jui, pour n'Wre ni des vaL,'abonds, i.i des mendiants, n'en sont pas moins exposés à tomber, par le défaut de travail, dans des abimes de misère. Ainsi arrive-t-il souvent des ouvriers de grande fabrique; au point qu'en 1789, à Lyon, le chiffre des ouvriers momentanément incapables de payer une imposition quelconque, s'était élevé à vingt cin(| mille! Pas de droit politique à qui n'a pas de j)ain, avait dit l'Assemblée. N'avoir j»as de pain n'est doqc jamais un malheur? Dans une société qui ne sait point assurtr la vie du travailleur, n'avoir pas de pain est donc toujours un opprobre?..

En s'élevant contre ces conclusions impies, Robespierre lie pouvait man(|ucr d'agrandir, d'ennoblir son rùle : il eut Mentôt à soutenir d'autres comliats non moins glorieux.

Just^u'alors les Limeth, I)u|K»rt, Menou, d'Aiguillon, Bar-

nave et Beauhamais avaient formé une sorte de seplemviral

ilriole, très en crédit BU|irès des sociétés populaires; mais

>ut semblait annoncer le prochain déclin de ce crédit. Les

deux hommes qui, à r.\ssemblée, commençaient à Fixer les

regards, ceux pour qui la place publique faisait de préférence

fumer son encens, étaient maintenant Pétion et Robespierre,

Robespierre surtout. Aux Jacobins, l'influence de ce dernier

devenait de jour en jour plus nianjuée : les Lamcth en con-

irent une jalousie qui, dans l'àme profonde de Duport, ne

irda pas à se changer en haine, et le sourire milleur si sou-

■nt excité par les apparitions de Robespierre à la tribune

lit place, sur les lèvres du présomptueux Barnave, aux con-

li-actions d'une colère sourde.

Desmeuniers, Le Cliapelier, tous les patriotes devenus ■Duteux et dénoncés comme tels, la partageaient, cette colère, .1 sj donnant moins de peine pour la masquer : ils résolu-

nt d'atteindre Robespierre à travers les clubs, où il puisait ..le si grande partie de son ascendant.

Il existait à l'usage des clubs deux moyens d'action dont 's se 8er\aient avec un succès redoutable : c'étaient le droit ' i; pétition et le droit d'afliche. Brbter entre leurs mains ce double instrument, on ne le pouvait ; mais rien de plus facile que de l'émous-ser, il n'y avait pour cela qu'à décréter (|ue !<■ droit de pétition ne serait pas à l'avenir exercé collectivement, et que lu société seule serait a|)pelée à exercer, par le u'ouvernemenl qui la représentait, le droit d'affiche.

Telle fut en effet la marche qu'on suivit. Le 9 mai, en

ponse à une demande du Directoire, provoquée sous main • Ion toute apparence. Le Ghapulier présenta, au nom du Goluité de constitution, un rapport qui concluait :

1° .\ ne reconnaitn- (in'iiiix cUoynu actifs le droit de pél'.lion ;

2" A déclarer que lu droit de pétition était de nature inilividuelle, et ne pouvait par conséquent être exercé en nom

illcctif |)ar aucune réunion ou association de citoyens;

3* A réserver exclusivement à l'autorité l'exercice du droit d'affiche, par ce motif que la place publique est une pro- |iriété commune.

Robespierre n'eut pas de peine à démontrer combien il était odieux d'interdire aux citoyens inactifs, ou plutôt à ceux que très-arbitrairement on qualifiait ainsi, la jouissance d'un droit aussi naturel, aussi sacré que le droit de pétition. « Je défendrai surtout les plus pauvres. Plus un homme est malheureux et faible, plus il a besoin du droit de pétition. Et c'est aux faibles, c'est aux malheureux que vous l'ôteriez! Dieu accueille les demandes non- seulement des infortunés mais des coupables » Sur la seconde question posée par le rapport, il dit : « Toute société qui a le droit d'exister reconnu par la loi, a le droit d'agir comme une collection d'êtres raisonnables, qui peuvent publier leur opinion commune et manifester leurs vœux » L'abbé Grégoire et Buzot vinrent à l'appui. • Ne laisser le droit de pétition qu'aux individus, s'écria ce dernier, c'est l'anéantir. Attendez que le despotisme soit en force : qui osera signer le premier une pétition hardie ? Malheur à ce premier signataire ! «

Dans la presse, l'opposition ne fut pas moins vive. Camille Desmoulins s'emporta : « Le rusé Le Cliapelier prétend que le droit de défense personnelle est un droit individuel aussi : donc tous ne peuvent se réunir en corps pour en imposer davantage à l'ennemi ? Misérable ergoteur ! »

Après une longue discussion dont Robespierre porta presque tout le poids, il fut enfin décrété :

Que le droit de pétition appartenait à tout individu, et ne pourrait conséquemment être e.xercé en nom collectif par les corps électoraux, judiciaires, administratifs, ni par les communes ou sections de communes, ni enfin par les sociétés de citoyens ;

Que tout pétitionnaire serait tenu de signer sa pétition;

Qu'aucune affiche ne pourrait être faite sous un nom collectif, et (jue tous les citoyens qui auraient concouru à une affiche devraient la signer.

On le voit : le coup destiné aux clubs les atteignait ; mais du moins le droit de pétition n'était pas enlevé aux citoyens les plus pauvres, et le droit d'affiche ne devenait pas, ainsi que, par l'organe de son rapporteur, le Comité de constitution l'avait proposé, une force dont l'autorité seule aurait la jouissance. Or, à Robespierre plus qu'à aucun autre revenait l'honneur de cette double victoire, et sa popularité s'en accrut. Camille se plut à l'appeler • notre Aristide. » Marat, f|ui n'épargnait personne, et qui traitait de lâches les Lameth, Barnave, Menou, Duport, Dubois-Crancé, Prieur, Chabroud, Goupil, et jus((u'à Pétion, Marat ne put s'empêcher de tracer ces mots, bien étonnants sous sa plume . « Le digne, l'incorruptible Robespierre. > Ailleurs, regrettant que le seul liomme qui, dans la Révolution, fût, selon lui, inattaquable, n'eût pas été présent à une certaine séance où se débattaient de grands intérêts, il expliquait cette absence ainsi ; « Robespierre est malade à coup sûr, si même il n'est victime de quelque attentat des conspirateurs. » Trait caractéristique! Ne pouvant soupçonner Robespierre d'une faute, Marat s'en dédommageait en soupçonnant ses ennemis d'un crime!

Cependant, à mesure qu'on avançait dans la Révolution, la ligne de démarcation que la bourgeoisie, de ses propres mains, avait si imprudemment creusée entre elle et le peuple, devenait plus profonde de jour en jour, d'heure en heure. Or, c'était par la majorité de l'Assemblée nationale que la bourgeoisie était représentée; et quoique le Club des Jacobins n'eût pas encore des principes bien arrêtés, c'était derrière cette puissance, rivale de l'Assemblée, que le peuple se giou pait. Une question d'une gravité immense vint mettre aux prises les deux forces adverses.

ÎM. législature actuelle une fois arrivée au terme de s"»

travaux et de son existence, ses membres pourraient-ils, oui ou non, être réélus ?

Les Jacobins, qui tendaient de plus en plus à secouer la domination des Laraeth, de Duport, de Harnave, leurs premiers meneurs, et qui déjà étaient à la veille de se donner sans réserve à Robespierre, avaient un intérêt naturel à voir l'Assemblée, telle qu'elle se trouvait alors composée, faire place à une Assemblée toute neuve. Le désir d'écarter de la scène des personnages dont l'influence leur était devenue suspecte ou odieuse, l'espoir de changer à leur gré la Constitution, quand ne seraient plus là pour la défendre et la maintenir ceux dont elle avait été l'ouvrage, la certitude d'accélérer le mouvement de la Révolution en l'enlevant à dos mains fatiguées, voilà quels étaient les motifs des Jacobins. Et sur Celte route se pressaient tous les hommes nouveaux que leur naissante popularité appelait à remplir les places qu'on laisserait vides.

Mais ce n'était pas ainsi que l'entendaient, — • on le comprend de reste, — ceux qui avaient législativement commencé la Révolution, ses vétérans, les auteurs du pacte constitutionnel, les représentants en titre de la bourgeoisie victorieuse, L'S Thouret, les Desmeuniers, les Le Chapelier, les Railly. Ni Duport lui-même, ni Harnave, ni les Lameth, eux qui avaient si longtemps figuré à l'extrême gauche, ne pouvaient être de cette opinion, depuis qu'ils sentaient le Club des Jacobins li'ur échapper; menacés de perdre leur ascendant sur la place [)ublique, ils devaient tenir avec d'autant plus d'ardeur à conserver leur position parlementaire.

Restaient les nobles et les prêtres, la minorité de l'Assemblée. Allaient-ils, dans cette question décisive, pencher du côté des Jacobins ou du côté des Constitutionnels? Ce fut du côté des Jacobins qu'ils penchèrent, soit qu'ils comptassent avoir bon marché de ceux-ci quand les autres seraient renversés, soit qu'à leurs yeux le meilleur moyen de pousser la Uévolution à l'abîme fût de la pousser en avant.

Telle était donc la disposition des esprits, lorsque, le 15 mai, Robespierre prononça ces paroles solennelles dans l'Assemblée : « Je demande le décret que voici : les membres de l'Assemblée actuelle ne pourront être réélus à la proiliaine législature. » De toutes les parties de la salle des acclamations s'élevèrent. Déjà il avait l'ait rendre un décret portant que nul meml)re de l'Assemlilée ne pourrait être promu a)\ ministère pendant quatre ans après avoir quitté l'exercice de ses fonctions législatives : il venait maintenant demander bien davantage!

Si en cela Robespierre obéissait aux inspirations de l'intérêt personnel, il a été permis de te supposer; car il était parfaitement sûr, quand il aurait perdu la tribune de l'Assemblée, d'en retrouver, aux Jacoliins, une autre non moins sonore, et certes si, dans cette circonstance, le désintéressement était facile à (juebpi'un, c'était à lui. Toutefois il est juste de reconnaître qu'à l'appui de sa motion il présenta des considérations dont la grandeur et la noblesse semblent ne pouvoir venir que des plus hautes sources de la conviction.

Une première objection était à repousser : en composant la législature qui suivrait, d'hommes complètement nouveaux, aurait-on cliance d'avoir un nom])re suffisant de législateurs comparables, j)our le mérite, les lumières, l'expérience, à ceux qui avaient été une première fois investis de la confiance pul)Iique et l'avaient, du moins à tant d'égards, justifiée ! Robespierre répondit :

« Nos travaux et nos succès nous autorisent à croire qu'une nation de 25 millions d'hommes n'est pas réduite à l'impossibilité d'en trouver 720 qui soient dignes de recevoir

et de conserver le dépôt de ses droits Je pense, d'ailleurs,

que ce n'est point de la tête de tel ou tel orateur que la Constitution est sortie, mais du sein même de l'opinion publique qui nous a précédés, qui nous a soutenus. » Et il prouva que l'Assemblée n'avait été, après tout, qu'un imposant écho de la nation.

Passant ensuite au raisonnement de ceux qui jugeaient nécessaire que l'Assemblée actuelle, en se retirant, léguât des guides aux Assemblées suivantes, Robespierre tint un langag-i bien frappant dans un homme qu'attendait l'accusation de dictature :

« Je ne crois point du tout à l'utilité de ces prétendus guides.... Quand ils parviennent à maîtriser les délibérations, il ne reste plus, de la représentation nationale, qu'un fantôme. Alors se réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils, encore enfant, il disait : « Voilà celui qui « gouverne la Grèce : ce marmot gouverne sa mère, sa mère « me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Athéniens « gouvernent la Grèce » Ainsi, xme nation de 25 raillions d'hommes serait gouvernée par l'Assemblée représentative. celle-ci par un petit nombre d'orateurs adroits; et par qui, quelquefois, les orateurs seraient-ils gouvernés? je n'ose h' dire.... Je n'aime point cette science nouvelle qu'on nomme la tactique des grandes Assemljlées : cUe ressemble trop à l'intrigue Je n'aime pas que des hommes habiles puissent, en dominant une Assemblée par ces moyens, préparer leur domination sur une autre, et peqiétuer de la sorte un système de coalition qui est le fléau de la liberté. J'ai confiance en des représentants qui, ne pouvant étendre au delà de deux années les vues de leur ambition, seront forcés de la borner à la gloire de servir l'humanité et leur pays. »

Mais n'était-ce point violer la lilierté des électeurs que de leur interdire d'avance tel ou tel choix? N'était-ce point porter atteinte à la souveraineté du peuple? Celte objection était grave, elle touchait à un principe admis par Robespierre : il la réfuta en ces termes :

0 Quoi! c'est violer la liberté que d'établir les formes, que de fixer les règles nécessaires pour que les élection-soient utiles à la liberté? Tous les peuples Hbres n'ont-il-^ pas adopté cet usage? N'ont-Us pas surtout proscrit la réélection dans les magistratures importantes, pour empêcher que, sous ce prétexte, les ambitieux ne se perjiétuassent . soit par l'intrigue, soit par l'habitude, soit par la facilité des peuples?... Toute restriction injuste, contraire aux droits de l'homme, et qui ne tourne point au profit de l'humanité, est une atteinte portée à la liberté du peuple ; mais toute précaution que la nature des choses commande de prendre contre la brigue, contre les abus du pouvoir des représentants, est commandée par l'amour même de la liberté. N'est-ce pas, d'ailleurs, au nom du peuple que vous faites des lois? C'est mal raisonner que de présenter vos décrets comme des lois dictées par des souverains à des sujets. C'est la nation (pii les porte elle-même par l'organe de ses représentants. Dès qu'ils sont justes et conformes aux droits de tous, ils sont toujours légitimes. Or, qui peut douter que la nation n'ait le droit de convenir des règles qu'elle suivra dans ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la surprise? »

Il termina en disant : « Athlètes victorieux inais fatigués, laissons la carrière à des successeurs frais et vigoureux qui s'empresseront de marcher sur nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards seuls enipccheraieiil de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors de l'Assemblée législative, nous en senirons mieux notre pays. Ré-

ROBESPIERRE S'ANNONCE

pandus sur toutes les parties de cet empire, nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières, nous propagerons l'esprit public, l'amour de la paix, de l'ordre, des lois et de la liberté. • L'effet de ces paroles fut décisif. Le côté droit applaudis-

sait ; le côté gauche n'osa repousser l'appel qui semblait être fait à son désintéressement. Thouret et les constitutionnels eurent beau protester contre le subit rapprochement des deux partis extrêmes de l'Assemblée; Rewbel et Le Chapelier eurent beau demander que, du moins, on les entendît; Beaumetz

Page 1