‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 234 sur 303 · LAFAYETTE DÉCLINE · texte numérisé non relu

LAFAYETTE DÉCLINE

juHificative à la Convention nationale, il s'en faisait gloiii\ Cette adresse conseillait à Louis XVI d'éloigner les prêtres réfractaires, d'annoncer aux nations qu'il était à la tête d'un peuple libre. « Les circonstances sont fortes, sire; une fausse politique doit répugner à votre caractère et ne serait bonne à rien. »

Le 19 avril, l'Assemblée était en séance, lorsqu'un messager vint annoncer l'arrivée du roi. Il entra et dit :

« Messieurs, je viens au milieu de vous avec la confiance que je vous ai toujours témoignée. Vous êtes instruits de la résistance qu'on a apportée hier à mon départ pour Saint- Cloud. Je n'ai pas voulu (ju'on la fit cesser par la force. J'ai craint de provoquer des actes de rigueur contre une multitude trompée, qui croit agir en faveur des lois lorsqu'elle les enfreint; mais il importe à la nation de prouver que .je suis libre, rien n'est si essentiel pour l'autorité des sanctions et acceptations que j'ai données à vos décrets. Je persiste donc, par ce puissant motif, dans mon voyage de SaintGloud. Il semble que pour soulever un peuple fidèle, dont j'ai mérité l'amour par tout ce que j'ai fait pour lui, on cherche à lui inspirer des doutes sur mes sentiments. J'ai accepté , j'ai juré de maintenir la Constitution : la constitution civile en fait partie, et j'en maintiendrai l'exécution de tout mon pouvoir. »

Qu'on rapproche ce langage de Louis XVI de celui que, trois jours avant, il tenait dans sa lettre secrète à l'évêque de Clermont, et qu'on dise si jamais prince poussa plus loin ce genre de duplicité qui naît de l'excès de la faiblesse!

Ciiabroud, qui présidait, répondit par des protestations, emphatiques et devenues bien banales, de dévouement à la personne du monarque ; mais il évita soigneusement la question brûlante du voyage à Saint-Cloud. L'Assemblée comprenait la nécessité de cette réserve. Ne voulant ni violer ses propres décrets , ni affronter les fureurs populaires , elle menaça de l'Abbaye le marquis de Blacons, qui se préparait à agiter le débat, étouffa sous des clameurs calculées la voix de Cazalès, et s'ajourna.

Quant à l'opinion publique, elle fut indignée d'une scène où il n'y avait eu franchise et dignité ni d'un côté ni de l'autre. On s'étonnait que Louis XVI eût osé affirmer son respect pour la constitution civile du clergé, quand il était connu de tous qu'elle lui faisait horreur ; on se demandait ironiquement si c'était pour éviter l'emploi de la force, qu'il avait, attendu, pendant près de deux heures, dans sa voiture, la proclamation de la loi martiale et l'arrivée des ordres homicides que Lafayette était allé chercher à l'Hôtel de Ville. C'était pourtant de ses déclarations sans bonne foi que l'Assemblée avait feint d'être touchée jusqu'aux larmes, répondant de la sorte au mensonge des paroles royales par le mensonge, presque plus hoiiteux encore, de son enthousiasme et de ses transports! Ainsi parlaient ceux-là mêmes qui, moins républicains que Brissot, auraient craint de s'écrior, comme il le fit à cette occasion : « Pourcpioi r.\ssemblée s'est-elle levée devant le roi î L'ouvrier ne se lève pas devant l'instrument. »

Invitées par le conseil municipal à décider par oui ou par non s'il fallait prier le roi d'exécuter son' projet d'aller à Saint Cloud, ou le remercier d'avoir préféré rester pour no pas exposer la tranquillité publique, les quarante huit sections répondirent sèchement :

1* Que les municipaux n'avaient pas le droit de dire aux municipes : Vous délibérerez par oui ou par non;

2* Qu'il ne fallait point prier le roi d'aller à Saint-Gloud ;

3" Qu'il ne fallait point remercier le roi d'avoir préféré

rrstfr, parce que, s'il est permis à un roi de mentir, le mensonge est indigne d'une grande et puissante nation.

Suivaient ces dures paroles : C'est le faible qui trompe.

Et elles n'étaient que trop vraies, appliquées à Louis XVI. La preuve en fut presque aussitôt après fournie par la note que Montmorin, sur l'ordre exprès du roi, envoya à tous les ambassadeurs de France dans les cours étrangères et qui porte la date du 23 avril 1791. Afin d'éviter toute confusion dans l'exposé des faits, nous ne donnerons, que lorsqu'elle sera naturellement amenée par le récit des menées diplomatiques, c'est-à-dire un peu plus loin, cette note qui produisit une sensation immense et fut un prodige d'audace, un modèle de fausseté. Qu'il nous suffise de remarquer ici qu'elle contenait ces mots véritablement inconcevables, de la part d'un prince qui, quatre jours auparavant, était allé se plaindre à l'Assemblée de n'être pas libre : « Les ennemis de la Constitution prétendent que le roi n'est pas libre : calomnie atroce si l'on suppose que sa volonté a pu être forcée; abi surde, si l'on prend pour défaut de liberté le consentement î qu'a plusieurs fois exprimé Sa Majesté de rester au milieu des citoyens de Paris. »

Contradictions furent-elles jamais plus choquantes? Mensonges furent-ils jamais plus transparents? Montmorin, qui répugnait fort à signer cette note trop fameuse et qui disputa aussi longtemps qu'il le put sa signature, aurait du moins voulu qu'on etTaçàt la phrase qui vient d'être citée. « Il est réellement trop fort, écrivait-il avec désespoir au comte de Jja Marck, de parler de la liberté du roi, le lendemain du jour où il est venu dire lui-même à l'Assemblée qu'on l'avait empêché de partir et qu'il persistait dans son dessein. » Mais on insista, et le ministre des affaires étrangères dut céder.

Faut-il être surpris, après cela, du sentiment de défiance extrême qui régnait parmi les citoyens? Pouvaient-ils ne pas se croire trompés, lorsqu'on les trompait avec si peu de précaution, et que la royauté, en se masquant, ne se donnait pas -même la peine de bien attacher son masque? Aussi, l'inquiétude du peuple était-elle sans bornes; il sentait la trahison sur sa tète, sous ses pieds, autour de lui, partout; pas de ruse qu'il ne jugeât Louis XVI capable d'employer pour sortir de Paris; et sa vigilance, souvent déjouée, mais infatigable, allait si loin dans le soupçon, qu'il arrêta un jour et visita une charrette, s'imaginant qu'il trouverait le roi caché sous des bottes de paille.

Pendant ce temps, que faisait Lafayette? Si l'on doit s'en rapporter au témoignage de Camille Desmoulins et de Marat, Lafayette, à peine sa démission donnée, avait mis tout en œuvre pour la reprendre. L'Ami du peuple raconte que, dans la nuit du 19 avril, le général, suivi d'un certain nombre de chasseurs des barrières et de grenadiers volontaires des Filles- Saint-Thomas, de Saitit-Hoch, de Henri IV, parcourut, coiffé d'un bonnet de simple grenadier, les cafés et cabarets du Palais-Royal, pour ranimer, s'il en était temps encore, sa popularité mourante. Quoi qu'il en ait pu être de ces démarches, que le caractère connu de Lafayette rend si invraisemblables, il est certain ([ue sa retraite avait jeté dans le gros de la bourgeoisie parisienne une sorte d'effroi. La majorité des bataillons exprima le vœu de le revoir à la tête de la garde nationale, et le 21 avril, à onze heures du soir, à pied, dans la boue, par la pluie, le corps municipal se transporta chez * ce Croniwell. » Là, grandes supplications de Bailly, Lafayette résistant ou affectant de résister. « C'était la scène des Lupercales, lorsque, de concert avec César, Antoine lui mettait sur le front le diadème, que celui-ci feignait de repousser. » Mais comment ne pas finir par céder à une aussi

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douce violence? La maison était remplie de gardes nationaux, et tous joignaient leurs instances à celles de la municipalité. Quelques-uns allèrent même jusqu'à tomber à genoux devant le général, et comme il s'en montrait péniblement étonné: • Ne craignez rien, dit un grenadier, nous prenons l'attitude d'hommes libres, nous nous mettons à genoux devant la statue de la liberté. »

Lufayelte se rendit enfin. Malheureusement pour lui, soi^ partisans ne surent garder aucune mesure. Sur la proposition de Dubut de Longcbamp^ la formule d'un serment d'obéissance aveugle à Laf'ayette fut rédigée, et l'on décida que cette formule serait colportée de maison en maison, avec menace de chasser des rangs quiconque refuserait sa signature. Quelques milliers d'adhé-sions furent obtenues dans l'ardeui d'un premier élan; mais là était un péril que le cynique Hélicrt signala de la sorte : « Il est beau sans doute aux gardes nationales d'aimer leur commandant; mais il y a, f....e, un vieux conte de singes dont ils devraient se souvenir. A force /le caresser son petit, une f. ..ue guenon lui fit rendre l'âme. Avec moins de grimaces, la b....sse eût élevé l'animal. » L'avis était excellent. Les partisans du général ne le suivirent pas, et il ne tarda pas à en résulter une i-éaction violente. Dubois-Grancc protesta, comme garde national, en termes aussi nobles qu'énergiques. Aux janissaires qui se présentèrent chez lui, Girardin (d'Ermenonville) répondit : « Vous me ehassez de votre bande comme un bon citoyen qui ne veut <(u'obéir à la loi, et moi je vous chasse de ma maison comme xles assassins aux ordres d'un chef de brigands. • Plusieurs .soldats patriotes donnant leur démission, en haine du serment exigé : « Arrêtez, leur cria Marat furieux, arrêtez ! Quand

il n'y aura plus dans les bataillons que des assassins soudoyés, pour vous remettre dans les fers ils n'auront pas même besoin du glaive autrichien. Battez vos ennemis avec leurs propres armes, tout est permis contre ces ])rigands. Imitez le père du peuple qui a violé vingt fois ses serments; imitez le général perfide qui, non content de fausser les siens, a forgé de faux décrets pour avoir un prétexte de massacrer les patriotes. Jurez-lui tout ce qu'il voudra, jusqu'à ce que le moment soit venu de lui plonger la baïonnette dans le cœur. » Et à ce langage d'énergumène, Fréron, Audouin, Prudhomme, Camille Desmoulins donnaient le poids de leurs communes colères. Comment la popularité de Lafayette n'aurait-elle pas jjientôt perdu en force ce qu'elle avait paru un instant gagner en éclat? Aussitôt après sa réinstallation, il avait cassé, de cencert avec les municipaux, la compagnie des grenadiers de l'Oratoire, coupable à ses yeux d'avoir, dans la journée du 18 avril, appuyé la résistance du peuple: cet acte fut dénoncé comme celui d'un tyran. La compagnie licenciée était justement celle qui avait pris la Bastille ! Au bruit des faubourgs déjà mugissant, il fallut la réintégrer. Mais quatorze grenadiers ayant été témérairement exceptés de cette réparation, les clameurs continuèrent. La section de l'Oratoire arrêta qu'elle poursuivrait la cause des quatorze soldats illégalement punis d'exclusion, et que jusqu'au jour du jugement, elle leur allouerait trente sols par jour. C'était autant de coups frappés sur Lafayette. Les défections commencèrent. Le bataillon do Sainl-Nicolas des Champs, <iui avait été le premier à prêter le serment d'obéissance aveugle, fut surnommé par dérision le bataillon des Aveugles. Celui de Saint Roch se rétracta, brûla les registres de son serment, et dansa autour des flammes.

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