‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 238 sur 303 · MARQUIS DE FERRIÈRES · texte numérisé non relu

MARQUIS DE FERRIÈRES

<"i qui violera cet asile que le peuple donne à deux amis du y.:nre humain.

Un illustre écrivain moderne, M. Michelet, a senti vivement et exprimé d'une manière orig;inale cette forte attraction iiu'exerçait alors notre pays •

« Au fond des mers du Nord, il y avait une bizarre et puissante créature, un homme? non, un système, une scolastique vivante, hérissée, dure, taillée à pointes de diamants dans le granit de la Baltirpie. Toute religion, toute philosophie avait touclié là, s'était biisée là. Et lui, immiubia.

Nulle prise au monde extérieur. On l'appelait Emmanuel Kant, lui, 11 s'appelait le Critique. Soixante ans durant, cet être tout abstrait, sans rapport humain, sortait juste à la même heure, et, sans parler à personne, accomplissait pendant un nombre donné de minutes, précisément le même tour, comme on voit aux vieilles horloges des villes l'homme de fer sortir, battre l'heure, et puis rentrer. Chose étrange ! les habitants de Kœnigsberg virent (ce fut pour eux un signe des plus grands événements) cette planète se déranger, quitter sa route séculaire. On le suivit, on le vit marcher vers l'ouest , vers la route par laquelle venait le courrier de France »

Et ce n'étaient pas seulement des penseurs , des philosophes qui cédaient à cette influence véritablement magnétique : le regard tourné vers nous , les bras étendus , les mains jointes, des peuples entiers demandaient à être reçus dans la glorieuse famille française.

Ainsi avait fait, on l'a vu, le peuple avignonnais. Il est vrai qu'Avignon avait souffert cruellement de la domination des papes, pendant tout le temps qu'avait duré leur résidence dans cette ville devenue enfin leur propriété, par la vente que leur en fil une reine impudique. N'était-il pas là, toujours là, se hérissant sur son rocher, du côté du Rhône, cet édifice bâti pour être un palais , bâti pour être une prison, et qui cachait dans ses flancs monstrueux, à quelques pas des salles où avaient été torturées tant de victimes , les réduits impurs où s'était vautrée la luxure de leurs bourreaux? Pourtant, il faut le reconnaître : à l'époque de la Révolution française, tout cela était déjà bien loin dans' le passé; à Avignon comme ailleurs, le fanatisme religieux avait eu à compter avec la philosophie, et depuis que les papes étaient revenus s'installer définitivement à Rome, leur gouvernement , qui ne pesait plus d'aplomb sur les Avignonnais, ne présentait rien- que de très-tolérable. Pourquoi donc avaient-ils voulu, dès la fin de 1789, être Français, et l'avaient-ils voulu avec un emportement passionné? 0 prestige du droit victorieux! 0 puissance à jamais sainte de la justice sur les hommes, à certaines heures solennelles ! Et ce fut bien autre chose, lorsque, en 1 790, appelés à Paris par l'immortel spectacle de la Fédération, les députés avignonnais purent raconter, au retour, les merveilles dont ils avaient été témoins ! A partir de ce moment, le pacte sacré de l'union de ce peuple avec la France fut scellé irrévocablement au fond de tous les cœurs; que dis-je? un jour, sur la roche de Dons, un cri fut entendu, un cri monta vers le ciel, poussé par des milliers de voix, et ce cri était : Plutôt mourir que de ne pas vivre Français!

Dans le Gomtat Venaissin, même désir d'échapper au joug de Rome, même entraînement vers la France. Mais ici entre le parti des patriotes et celui des papistes la division était beaucoup plus tranchée, d'une part; et d'autre part, Garpentras, la ville principale du Gomtat Venaissin , ressentait à l'égard d'Avignon une jalousie qui la précipitait dans des voies contraires à celles où marchait sa rivale. Cette jalousie funeste, les prêtres ne connurent que trop bien l'art de l'enflammer. Les Avignonnais ayant émis l'idée de se réunir aux Gomtadins, et proposant, à cet effet, une convocation, par députés, de toutes les villes, de tous les bourgs et villages du Gomtat, le parti du pape s'empara de cette circonstance pour éveiller, sur la perte imminente de leur souveraineté locale, les inquiétudes des Garpentrassiens. Avignon dévoilait donc enfin ses secrètes pensées ! Gomment en douter désormais? Si cette ville ambitieuse voulait devenir française, c'était pour régner sur Carpentras, c'était pour être le chef-

lieu d'un des départements de la France ! Singuliers patriotes que ceux des enfants du Gomtat dont tout le patriotisme consistait à cesser d'être Gomtadins pour se faire 'Avignonnais ! Ce fut par ces disoeurs artificieux, ce fut en soufflant sur cette passion de l'envie , toujours plus violente quand elle est resserrée dans un petit cercle, que les prêtres parvinrent à dominer dans Carpentras. Ils y formèrent, en opposition à l'Assemblée électorale d'Avignon, une Assemblée représentative, qui, ayant à ses ordres une petite armée de gardes nationaux, commença contre les patriotes, partisans de la France, un système de persécution acharnée. D'affreux excès furent commis, h' Assemblée représentative assassina, par ses sicaires, le colonel de la garde nationale de Thor, vieillard de soixante-dix ans ; elle mit garnison à CavaiUon pour en assujettir les habitants, et força plus de cinq cents patriotes , que menaçaient ses fureurs , à chercher refuge dans Avignon.

Excités par les proscrits, les Avignonnais improvisent une armée. Patrix, un des leurs, marche sur CavaiUon et s'en empare. Mais la cruauté appelle la cruauté : les vainqueurs, en ensanglantant leurs succès par la vengeance , après le combat, les déshonorèrent. Bientôt ce ne fut, dans tout le Gomtat, qu'une effroyable série de dévastations. C'était la guerre, la guerre civile avec son cortège accoutumé d'horreurs et de représailles. A V Assemblée représentative, dispersée par la terreur, une seconde Assemblée, celle de Saintè- Gécile, n'avait point tardé à succéder : 4000 Avignonnais, renforcés d'une troupe de déserteurs français qu'avaient fournis les régiments de Soissonnais et de Penthièvre, vinrent camper devant Carpentras ; et le siège commençait, lorsqu'un orage dont il n'y avait pas encore eu d'exemple, tant il fut terrible et sinistre , fondit sur les assaillants , les remplit d'une épouvante superstitieuse, les mit en fuite.

A Paris, est-U besoin de le dire? c'était pour les Avignonnais que tenaient tous les révolutionnaires. L'Assemblée nationale n'ayant pas encore osé accepter l'offre que le peuple d'Avignon avait faite de son indépendance reconquise, après la fuite du vice-légat, Brissot, Marat, Camille Desmoulins, Carra, Fréron, ne cessaient de poursuivre de leurs clameurs ce sénat trop timide. Ils le rendaient responsable des calamités d'une guerre à laquelle ils assuraient que son intervention seule pouvait couper court; ils donnaient à ceux de Carpentras le nom de rebelles , et maudissaient dans leur résistance l'ascendant de l'abbé Maury, né à Valréas. Les sociétés populaires, de leur côté, avaient épousé avec tant de feu la cause des Avignonnais , que , sur le programme du Club des Jacobins, parmi leurs articles de foi politique, la réunion d'Avignon à la France figurait presque en première Hgne.

Dans ces entrefaites, un double assassinat ramena les Avignonnais devant Carpentras. Un membre de leur assemblée électorale, nommé Lavilasse, s'étant rendu à Vaisson, où il avait une maison de campagne, eut la folie de s'y donner des gardes, de s'y montrer en public, le front couronné de lauriers, et la folie, plus grande encore, de détourner les eaux des moulins à blé du village de Séguret, lequel s'était rangé sous les bannières de Carpentras. Ce fut son arrêt de mort. On l'égorgea pendant la nuit, on égorgea son ami d'Anselme, et un Te Deum fut chanté sur leurs cadavres mis en lambeaux.

A cette nouvelle il n'y eut qu'un cri dans A\Tgnon : Vengeance I Une nouvelle armée, forte cette fois de 8000 hommes, entre en campagne. Elle a pris le nom d'armée de Vauclusc,el Patrbc la commande. Telle était son ardeur

qu'elle franchit, presque sans s'arrêter, entre deux feux trèsvifs, un étroit défilé jugé impraticable et que gardait, à la tête des Garpentrassiens , ce même Albert de Rioms , chef d'abord, puis déserteur de l'escadre de Brest.

Arrivés devant la petite ville de Sarrians, les Avignonnais s'y engagèrent sans défiance, sur la foi d'un message pacifique, reçurent quelques coups de fusil tirés des fenêtres, et Mî croyant victimes de la plus noire perfidie, s'abandonnèrent à des barbaries auxquelles leur propre chef ne put échapper. Patrix, soupçonné de trahison, fut tué sur place et sa tète envoyée à Avignon, où on la promena au bout d'une pique. Il lui fallait un successeur : ce fut Jourdan qu'on choisit , non pas le Jourdan coupe-tète , mais un muletier tout aussi féroce que celui dont il portait le nom, devenu si horriblement célèbre. Le premier acte du nouveau général fut de trancher avec son sabre les doigts sanglants de Patrix, de les mettre successivement dans sa bouche en guise de pipe, et de se promener ainsi aux yeux de son armée.

Cependant, ceux de Carpenlras préparaient tout pour une défense vigoureuse. Cliacun apportait, pour fondre des canons, les ustensiles en cuivre ou en bronze qu'il possédait. Les habitants de Montventoux, de Lubéron furent appelés au secours, et l'on vit sortir de Brantes, on vit descendre du haut de ces montagnes, séjour d'éternels frimas, des hommes terribles. Le Directoire de la Drôme, instamment invoqué, fournit aussi des auxiliaires. Une seconde fois, Carpentras fut assiégé par les Avignonnais.

La ville soutint le premier clioc avec tant de vaillance que les assiégeants s'en éloignèrent d'abord et se mirent à la canonner à boulets rouges. Alors, pour attirer leurs ennemis plus i portée, les assiégés imaginèrent de poser sur les toits les plus élevés des vases remplis de goudron. Ils y mettent le feu et poussent des cris qui imitaient ceux du désespoir. Croyant que leurs boulets ont incendié la ville, les Avignonnais s'approchent sans précaution. Deux batteries à mitraille sont tout à coup démasquées , et un carnage horrible commence. On assure que la cavalerie avignonnaise , chargée d'enlever les morts et les blessés, dont le nombre était considérable, eut recours à ce moyen qui fait frissonner : chaque cheval traînait une corde attachée à la croupière par un bout, et armée, à l'autre bout, d'un crochet de fer; les cadavres, les blessés gémissants étaient accrochés |)èle-mêle, et les cavaliers les traînaient derrière eux au galop I

Du reste, cette guerre avait été signalée par des atrocités sans exemples et imputables à l'un comme à l'autre parti. A Garomb, aeuf soldats de l'armée vauclusienne furent fusillés et couchés dans des fosses qu'on leur avait fait creuser de leurs propres mains; à Sarrians, un soldat de la même armée fut enterré vif; lors du saccagement de Gavaillon, un Garpentrassien ayant été assassiné, ses ennemis burent son sangl...

Telle était la situation du Gomtat au mois de mai 1791. Mais, Avignonnais ou Gomtadins, les patriotes n'avaient pas attendu jusque-là pour conjurer l'Assemblée nationale d'intervenir. Cette cause, importante à plus d'un titre, la réunion d'Avignon et du Comtat à la France , Robespierre l'avait plaidée, du haut de la tribune, dès le mois de novembre de l'année précédente, et, quoique ses efforts eussent été infructueux, les officiers municipaux d'Avignon, Richard, Mainvielle, Ayrae, Niel, Duprat, s'étaient empressés de lui écrire une lettre où leur reconnaissance s'exhalait en termes |).i8sionné8. On vient de voir à quelles horreurs les hésitations de l'Assemblée avaient, depuis, ouvert carrière. Pour peu qu'elle tardât encore, il était à craindre que la ville de

Carpentras, emportée à la suite de quelque assaut furieux, ne vint combler la mesure de tant de maux. Menou fut chargé d'éclaircir la question, et il s'acquitta de cette tâche avec un remarquable mélange d'érudition, de précision et de clarté.

Il s'agissait d'abord de savoir jusqu'à quel point la possession des papes était légitime.

Or, en ce qui touchait l'État d'Avignon, devenu la résidence des papes depuis que, sous le pontificat de Clément V, le Saint-Siège y avait été transféré, nul doute qu'en 1348 Jeanne, reine de Naples, comtesse de Provence, n'eût vendu cet État à la cour de Rome , moyennant la somme de 80000 florins d'or. Mais cette vente était nulle pour plusieurs raisons ; elle était uuUe parce que Jeanne n'avait hérité du comté de Provence qu'à la charge expresse dinaliénabilité ; parce qu'elle- même avait juré solennellement, en présence d'un grand nombre de Provençaux rassemblés à Aix, de tenir ses domaines pour inaliénables ; parce fpi'elle était mineure lors de la vente, parce qu'elle signa cette vente aussitôt après regorgement d'André, son premier mari, qu'on l'accusait d'avoir assassiné, et après son mariage avec Louis de Tarentc, désigné comme le complice du meurtre ; parce qu'enfin le pape ayant été appelé à juger Jeanne, tout conduit à supposer que la vente, faite à un prix très -modique et dont le payement resta douteux, fut le prix immoral de l'absolution dont Rome couvrit un crime avéré.

Quant au Comtat ^'enaissin, l'histoire de son aliénation n'était pas moins scandaleuse. Raymond VII, comte de Toulouse, devient suspect d'hérésie au pape Honorius III, qui ambitionne ses dépouilles; il est excommunié. Louis VIII, roi des Français , sollicité par Rome, se met à la tête d'une croisade. Accablé, le malheureux Raymond est réduit à céder à l'avide pontife toutes ses terres au delà du Rhône, moyennant quoi on daigne l'admettre à faire amende honorable en chemise ! Cette spoliation était si honteuse, que Grégoire IX n'osa pas garder le Comtat comme propriété. Il prétendit ne s'être fait céder le Marquisat de Provence que provisoirement, pour y extirper l'hérésie, dans l'intérêt du salut éternel de Raymond VII. Les domaines usurpés furent donc remis en dépôt à saint Louis, puis restitués au comte . Mais Rome n'entendait pas lâcher ainsi sa proie, et en 1274, disposant du Comtat comme s'il en avait été le maître, Philippe le Hardi le donnait à Grégoire X.

Ces faits dont nous ne présentons ici que le sommaire, Menou les développa et les prouva historiquement dans un rapport qu'il lut le 30 avril à l'Assemblée. Il insista aussi sur ce que, par suite de mariages et de testaments princiers, Avignon et le Comtat devaient, en vertu du droit d'hérédité, appartenir à la France. Et de fait, les rois de France, Charles VIII, François I, François II, Charles IX, n'avaient cessé de réclamer les deux pays et de faire, en ce qui les concernait, des actes conservatoires; plus que cela, Louis XIV avait enjoint au parlement d'Aix de demander au vice-légat les titres du Saint-Siège pour les examiner, et le vice-légat n'ayant point comparu, le parlement d'Aix avait prononcé la réunion.... Mais la question, après tout, n'était pas là, elle était plus haut; et, dans son journal, Brissot reprocha au rapporteur de s'être livré à une dépense d'érudition bien inutile. Pour changer un gouvernement qui leur pèse, les peuples ont-ils besoin du consentement de leurs administrateurs? Les Avignonnais et les Gomtadins avaient-ils droit sur eux-mêmes? Les peuples étaient-ils un bétail immonde qu'il est loisible au premier venu qui s'en empare de vendre au

plus offrant, et à poipi'tuité? Il n'y avait pas, selon Biissot, d'autre point à considérer. Or, à cet égard, on le devine, les conclusions de Menou ne difféiaient point des siennes. '

Ici, cependant, s'élevait une ohjection spécieuse : telle ou telle province de France pourrait donc, si bon lui semblait, se détacher du royaume? • Non, répondait Menou, car, telle ou telle province des Français ne forme pas aujourd'hui un peuple indépendant. Sans doute, avant la Révolution, avant h pacte constitutionnel qui vient de réunir toutes les parties (le la France, chacune de ces parties aurait pu se séparer; elle en avait le droit, n'ayant avec les autres aucun pacte social consenti par elle et par tous. Mais, aujourd'hui, les 14 millions de Français, à l'exception de quelques ennemis du bien public, sont liés entre eux par un pacte social qui oblige ciiacun envers tous et tous envers chacun, et nul ne saurai' rompre ce pacte que par la volonté des autres coassociés, sans quoi la société pourrait se dissoudre à chaque instant. »

Ce problème une fois résolu, — et il était d'un intérêt immense comme tous ceux que souleva la Révolution française, — il n'y avait plus qu'à savoir si les Avignonnaii et les GomtEldins voulaient bien réellement la réunion, et si la France gagnerait à y consentir.

Menou prouva sans réplique que la réunion avait été demandée et l'était encore par la grande majorité des Avignonnais, non-seulement d'une manière formelle, mais pour ainsi dire à mains jointes. Il établit que, quant au Gomtat, d'après uu calcul pris dans les propres déclarations de l'assemblée (le Sainte-Cécile, le nombre des habitants qui s'étaient prononcés pour la réunion ne montait pas à moins de 1 04 000 sur une population de 152 OuO. Encore les 41000 autres ne s'étaient ils point prononcés contre : ils n'avaient pas pris de délibération, voilà tout.

La France pouvait-elle et devait-elle repousser l'offre de deux beaux pays qui, situés entre le Rhône, les départements de la Drôme, des Basses-Alpes et des Bouc!ies-du-Rhône, représentaient un sol fertile, une surface de 45 lieues carrées, de puissants moyens de défense contre une agression, et se trouvaient être une glorieuse conquête, non de la force, mais de l'esprit nouveau?

Quelque simple que la question nous paraisse aujourd'hui et parût alors aux vrais partisans de la Révolution, l'Assemblée nationale mit un temps énorme à se décider. Les conclusions du rapport de Menou furent vivement combattues, et par des adversaires nombreux. Ils objectaient : Liancourt, ((u'il était impossible de bien constater le vœu de la majorité dans des contrées qu(^ déchirait la guerre civile; Jessé, que la France était déjà bien assez troublée par les querelles religieuses; l'abbé Maury, qu'il n'y aurait à dépouiller le pape, ni générosité, ni justice; Glermont- Tonnerre, que Patrix avait été fusillé lorstpi'il méritait des autels ; Malouet, qu'en acceptant Avignon, la France alarmerait toute l'Europe.

Robespierre, Goupil, Pétion eurent beau développer, à l'appui du rapport, les considérations les plus frappantes, l'Assemblée, toujours indécise, adopta, dans la séance du 5 mai, cette rédaction ambiguë : Avignon et le Gomtat ne FONT point partie intégrante de la France Mais le lendemain, les mots r Assemblée décrète, portés au procès-verbal, y furent remplacés par ceux-ci : l'Assemblée dcclare, afin qu'il restât Lien démontré (jue, par son vote de la veille, l'Assemblée avait entendu seulement constater le fait, en rései-vant le drjit.

Pendant ce temps, la gufrre continuait dans le Gomtat, guerre d'extc:2îination où le,'; villes jalouses luttaient contre

les villes, les villages contre les villages, les catholiques contre les protestants, et des guerriers sauvages contre des bandes de fanatiques poussés en avant par des prêtres. De leur côté, les officiers municipaux d'Avignon redoublaient d'instances auprès de l'Assemblée, lui envoyaient messages sur messages. Le 24 mai, ils lui écrivirent : « Nous brûlons d'entrer dans la grande famille dont nous avons été trop longtemps séparés. Notre volonté est de vivre Français, ou de mourir. »

L'Assemblée résista cette fois encore, mais elle ne pouvait, s;ins barbarie, rester sourde à ces supplications touchantes; trois médiateurs, nommés par elle, — c'étaient l'abbé Mulot, Lescène et Vcrninac, — partirent en toute bâte. Arrivés à Orange, ils y convo.juèrent les représentants des partis adverses; et, grâce à une négociation habilement conduite, la paix fut enfin signée le 9 juin. Elle était placée sous la garantie du nom de la France.

En conséquence, le siège de Garpentras fut levé, et l'arme*; vavc'iiiV'iinc, campée à Monteux, reçut ordre de reprendre la route d'Avignon. C'était pour ces malheureuses contrées un bonheur presque inattendu. Quand les médiateurs français parcoururent le pays, ils virent se presser sur leurs pas des milliers de pauvres paysans qui. pleins d'unp émotion reconnaissante et le visage buigné de larmes, montraient leurs moissons que la llamme ne menaçait plus. On offrait aux p:icificateurs des couronnes formées de fruits. Les Garpentrassiens leur remirent, comme le plus noble don qui pût leur être fait, des prisonniers de guerre à rendre libres.

Mais, dans l'intenalle, l'ambition, l'envie, le désir d'oc cuper la scène et de la remplir, des accusations réciproques, bientôt suivies d'un violent échange de calomnies, avaieni jeté entre les officiers municipaux d'Avignon et les chefs du camp de Monteux les germes d'une haine inextinguible. Maudite et menacée par la faction militaire, la faction municipale s'était élevée avec une indignation malheureusement trop justifiée, contre les c.vccs que les soldats de l'armée vauclu- -ienne avaieni a?sociés à leur bravoure; elle leur iivait donné le nom do'briytnds, et avait décrété de prise de corps huit (le leurs chefs. Les farouches guerriers de Monteux n'étaient pas hommes à se laisser intimider : rappelés à Avignon, ils tirent retentir d'un long cri de vengeance tous les échos de la route. Pour mieux braver leurs ennemis , se parant de leurs injures, ils avaient décoré les chevaux et s'étaient ornés eux-mêmes d'un insultant papier sur lequel on lisait cette inscription incroyable : Brave briqnnd de l'armée de Vauc'use. Ce fut tambour battant, mèche allumée, et leure chefs décrétés marchant à leur tète d'un pas orgueilleux, qu'ils rentrèrent dans la ville. Elle dut se partager entre les deux factions rivales, et un mois s'était à peine écoulé, que tout n'y était plus que confusion, gémissements, clameurs forcenées. Les officiers municipaux jetés dans les fei-s ou mis en fuite ; Jourdan et les siens régnant par la terreur du sabre ; l'ancienne assemblée électorale réduite à errer de ville en ville, et au centre du désordre, les médiateurs français frappés d'impuissance, il ne fallut pas moins que cette série de désastres pour amener l'Assemblée nationale à prendre un parti décisif. Cette réunion, si vivement sollicitée et si ardemment attendue, fut enfin décrétée.

Mais elle venait trop tard pour couper court à une rage non encore assouvie. Lescuyer, un des chefs de la faction militaire, fut égorgé dans l'église" des Gordeliers d'Avignon par ceux de la faction rivale, pour avoir fait enlever du uiont-de-;^''''t.é une malle pleine d'argenterie et vendu de-

cloches. « La Vierge, disait une affiche placardée ce jour-là sur tous les murs de la ville, la Vierge avait été si indignée que sa statue en avait pleuré de colère. » Le parti de Jourdan répondit à un meurtre par un entassement de meurtres. Avignon, où vivait toujours le souvenir si doux des amours de Pétrarque et de Laure, Avignon eut, avant Paris, ses 2 et 3 septembre. Les prisons se changèrent en tombeaux , et la Glaciire, où l'on précipitait les corps des victimes, donna son nom à des massacres.

Quelque chose manquerait au tableau des surprenants effets que produisit au loin le pouvoir moral exercé par la Révolution française, si nous ne disions pas comment, tandis qu'elle attirait d'un côté des populations entières et gagnait des royaumes par la seule force de la sympathie, de l'autre elle allait conquérant les âmes les plus nobles et les plus grands etprits, ou faisait tomber dans un noir délire les intelligences d'élite qu'elle irritait.

Nous avons raconté la célèbre dispute qui, au commence-

UENOU

ment de l'année 1790, avait armé contre Burke, en Angleterre, le généreux Fox et Shéridan. Ce jour-là Biiike avait rompu définitivement avec Shéridan; mais son amitié pour Fox, quoique fort ébranlée, avait gardé (juelques racines dans son cœur. Le livre que, vers la fin de 1790, il publia contre la Révolution, et la désapprobation formelle que ce Hvre encourut de la part de Fox, envenimèrent les rapports.

Pilt voyait grandir ces germes de désunion avec une joie secrète. En 1791, alarmé de la manière bienveillante dont le roi s'était, à différentes reprises, exprimé sur le compte de

Fox, et craignant que son illustre rival ne devînt bientôt son successeur, Pitt fit répandre partout que le chef de l'opposition était au fond républicain, et l'on croit que ce fut lui qui, pour accréditer cette opinion, poussa Burke à provoquer Fox en plein parlement, en l'amenant sur le terrain de la Révolution française. Fox eut vent d'un projet qui ressemblait si fort à un complot ; il sut que l'attaque devait avoir lieu à l'occasion d'un bill sur la colonie de Québec, et la veille An jour fixé pour le débat de ce bill, mû par un sentiment de loyauté, il se rendit chez Burke.

HISTOIRE DE ^LA RÉVOLUTION FRAlCÇAlSE

Dans le récit très-partial, très-passionné qu'il a fait de la vie de Rurke, James Prior ne dit pas un mot des suggestions supposées de Pitt, et, dans la résolution que prit alors son héros, il ne voit que la légitime impatience de répondre à d'amères allusions précédemment lancées contre lui, soit par Fox, soit par Shéridan. Mais le fait de l'entrevue, il l'avoue.

Fox demanda franchement une explication, et ne cacha point ce qui se disait. Burke nia qu'il y eût complot, mais il déclara que son intention formelle était en efl'et d'entrer dans la discussion des Principes français. Fox ayant alors exprimé le désir que la lutte fût au moins ajournée, Burke s'y refusa, et il n'y eut plus qu'à se préparer, de part et d'autre, au combat.

Ce fut le 6 mai 1791 qu'eut lieu un des événements les plus mémorables, peut-être, qu'aient jamais présentés les annales politiques de l'Angleterre, tant la sensation fut profonde! tant les résultats furent importants! Le bill de Québec -était en discussion dans la Chambre des Communes, lorsque tout à coup, et contre l'usage ordinaire, qui est qu'on parle debout et découvert mais sans quitter sa place, Burke s'avança au milieu de la salle. Sa figure avait une expression de simplicité calme, ses bras étaient croisés sur sa j)oitrine, et lorsqu'il annonça son discours, ce fut d'une voix si faible, qu'à peine pouvait-on l'entendre. Mais bientôt, s'animant par degrés, il peignit à grands traits l'esprit de vertige qui aveuglait la plupart des gouvernements de l'Europe; il montra l'Espagne tombée en léthargie et devenue semblable à une

baleine échouée sur le rivage; il montra la France Ici,

l'attention des auditeurs redoublant, l'orage intérieur que Burke portait dans son sein éclata avec une violence terrible.... La France! elle recevait maintenant le prix du fatal engouement avec lequel on y avait couru au devant des doctrines nouvelles. Et il traçait le tableau de leurs horribles, de leurs scélérates conséquences, — car ce furent ses expressions, — quand les cris de chair! chair! hear! heai! order! go on! s'élevant à la fois de tous les bancs, au milieu d'un indescriptible tumulte : » Voilà, dit-il avec un mélange de raillerie et de tristesse, une scène semblable à celles dont la France donne aujourd'hui le spectacle! » Puis, il reprit le ■cours de ses invectives. Interrompu de nouveau, il déclara d'un ton solennel qu'il était de son devoir de saisir cette occasion d'avertir la Chambre des Communes qu'un sérieux danger menaçait le pays, parce qu'il s'y était formé une faction dont le but était de miner, de renverser la constitution.

« S'il en est ainsi, s'écrièrent plusieurs membres, la chose est assez grave pour qu'on en fasse l'objet d'une délibération séparée ; » sur quoi, lord Shefiield proposa de décider,' par une motion d'ordre, que les dissertations sur la constitution française et les événements qui se passaient en France n'étaient pas dans un rapport exact avec les clauses du bill de Québec, lequel devait être lu une seconde fois, paragraphe par paragraphe.

Aussitôt Fox se leva, comme pour appuyer seulement cette motion ironique, mais en réalité pour relever le gant. Après un court préambule, arrivant à la Révolution française, il la vengea dans un discours plein d'accablants sarcasmes qu'enveloppaient les formes du respect :

Ainsi, les droits de l'homme n'étaient que de vaines chimères ! C'est ce qu'il ne consentirait jamais à croire, lui , Fox, le disciple fidèle de Burke ; lui qui avait appris de Burke lui-même à se réjouir des succès de Washington, à donner des larmes à la perte de Montgomery, à regarder comme im-

possible que la révolte de tout un peuple fût purement factice. Oui, c'était bien Burke, son honorable ami, son maître en politique, qui un jour, avec autant d'énergie que d'éloquence, avait dit : « Je ne saurais lancer un bill d'accusation contre tout un peuple 1 » C'était bien lui aussi qui , en 1780, trouvait que l'influence de la couronne, en Angleterre, s'était accrue outre mesure et devait être diminuée : comment s'étonner, dès lors, qu'aux yeux des Français prudents, la trop grande influence de la couronne n'eût point paru sans danger? Son honorable ami professait un culte enthousiaste pour la Constitution monarchique de l'Angleterre, rien de mieux. Mais chacun pouvait se souvenir qu'en 1783, le discours de la couronne ayant fort déploré la perte cjue faisaient les Américains en étant privés des avantages du gouvernement monarchique, Burke sut admirablement tourner ce discours en ridicule , le comparant au langage d'un homme qui dirait : « Tenez, au moment où nous nous séparons, laissez-moi vous recommander une monarchie. »

Burke, sous cette accusation d'apostasie que lui lançait un ami, essaya de se débattre, mais sans retrouver sa force ordinaire. Il avait reçu en pleine poitrine la flèche empoisonnée, et sa douleur s'échappa en accents plaintifs. Il rappela ses services : il parla de son âge avancé ; il se plMgnit d'un homme qui mettait fin par d'aussi cruelles attaques à une amitié de vingt-deux ans. « Toutefois, ajoutait-il, si cette journée-ci est douloureuse pour moi, elle n'a rien qui me déshonore. Abandonné par un côté de cette chambre, désavoué et flétri par l'autre, je n'en ai pas moins rempli mon devoir. Au salut de mon pays j'ai sacrifié les sympathies de mon parti et les affections de mon cœur : peut-être l'Angleterre appréciera-t-elle la profondeur de mes convictions , quand eue songera au prix qu'elles m'ont coûté. »

Fox voulut répondre ; mais l'émotion l'avait gagné, il fondit en larmes. Une anxiété poignante se peignit sur tous les visages, et il se passa quelques moments où le silence ne fut interrompu que par des sanglots. Les premières paroles de Fox ne furent qu'un tendre, un touchant appel à des souvenirs de noble intimité ; mais une fois rentré dans le débat, l'orateur redevint, comme à son insu, amer et blessant. D'où celte dernière réplique de Burke : « L'affection que M. Foxm'a témoignée dans le commencement de son discours a été bien effacée par la suite et la fin. Il a eu l'air de regretter les durs procédés de cette soirée : je crains bien que nos ennemis ne s'en souviennent toujours. » Ensuite, répondant au magnifique éloge que Fox avait fait de la Révolution française, et se défendant d'avoir jamais attaqué les républiques : « La France n'est pas une république, dit-il, c'est — et il récita les vers de Milton, — c'est l'obscure, gigantesque et formidable image de la Mort, ayant un semblant de couronne sur un semblant de tête, avec un hurlement pareil à celui des chiens infernaux qui aboient sans fin ni cesse autour de la ceinture du Péché. C'est un monstre informe né du chaos de l'enfer. »

Dans le cours de ce débat mémorable, et au moment où Burke prononçait ces mots : Fly from the French Constitution (Fuyez la Constitution française), Fox ayant dit à demivoix : « Ceci n'est pas une rupture d'amitié, — Cest une rupture d'amitié, » avait repris Burke, d'un ton sévère Et, en effet, le lien qui avait uni si longtemps ces deux hommes célèbres fut alors rompu, et pour toujours.

Un écrivain français, très-distingué d'ailleurs, M. ViUeraain, prétend que Pitt sembla demeurer impartial et presque indiffé-

rent. Cest une erreur. Son attitude avait été celle-là, lors de la lutte de 1790: mais, cette fois, sans défier nominativement la Révolution française, il déclara hautement que • Burke avait bien mérité de son pays, pour avoir exprimé avec tant d'habileté et d'éloquence son opinion sur le danger qui exis tait déjà. » Il parut même , dès lors, prendre plaisir à lui tendre publiquement les bras. N'était-ce pas annoncer qu'il enlevait à l'opposition un de ses chefs, cpie de dire : « M. Burke peut tenir pour certain que je m'unirai à lui, du fond du cœur, dans tout ce qui sera de nature à préserver ce qu'il estime être la constitution la plus parfaite qui soit au monde, de manière à ce qu'elle soit léguée aux générations futures, comme la meilleure garantie de la prospérité, de la liberté el du bonheur de r.\ngleterre. »

Le soir, au sortir de la séance, Gurven, un des membres du parti de Fox dans cette question, était à attendre sa voiture, lorsque Burke vint lui demander d'y prendre place : il pleuvait. A peine étaient-ils assis, que Burke se mit à revenir avec une chaleur extrême à ses invectives contre la Révolution. Curven gardait le silence. Soudain, Burke se tourne vers lui, le loue vivement de n'être pas de ceux qui approuvent les doctrines révolutionnaires des Français, et se tait jwur lui laisser le loisir de répondre. Gui-ven n'eut pas plutôt fait sa profession de foi, que Burke, transporté de fureur, saisit le cordon de la voiture , et s'écrie : « Ah ! vous êtes de ces gens-là ? Vite , descendez-moi ! ■ Ce fut difficilement que Curven par\int à le retenir; mais il continua la route, Hiuet et sombre; et, aussitôt que les chevaux s'arrêtèrent, il s'élança violemment hors de la voiture, sans proférer une parole.

L'illustre querelle que la Révolution française venait d'allumer eut une influence considérable sur la politicpie de l'Angleterre. Le Moming Chronicle déclara que le grand parti des whigs s'étant rangé du côté de Fox, Burke n'avait plus qu'à 8C retirer du parlement. C'était donner un puissant auxiliaire à Pitt, el ajouter aux matériaux de l'incendie qui allait envelopper toute l'Europe.

Les Avignonnais l'avaient achetée à un prix formidable, cette quahté de Français si ardemment désirée ! Et pourtant, jamais, depuis, un regret n'entra dans leur âme, restée pour toujours française. En se donnant à la Révolution, en devenant nos frères, ils s'associaient à des douleurs épiques, ils consentaient à porter avec nous la croix sur la route de notre calvaire ! Et l'hésitation leur fut impossible ! Oh ! qui l'expliquera, ce pouvoir fascinatenr dont la France est investie? La Révolution qui, en .\ngleterre, fil Cromwell, avait certes été bien profonde et bien vaste; elle avait apporté à l'esprit humain d'étranges sujets de trouble, de joie, d'exaltation : d'où vient donc que sur ces milliers de vaisseaux qu'elle avait à ses ordres , la grande révolte des Anglais fut impuissante à passer la mer? D'où vient que, tandis qu'elle éclatait, on voyait tout en face , sur de voisins rivages , le règne de Louis XIV ouvrir sa marche pompeuse et réglée? Ici quelle différence ! I^a Révolution française a beau se montrer sous un aspect effrayant, elle a beau ne promettre aux peuples qui se laisseraient séduire qu'une liberté orageuse, son apparition met en mouvement toutes choses, non-seulement autour d'elle, mais au loin. Elle parle, et d'innombrables échos (ju'on ne soupçonnait pas portent sa voix jusqu'aux extrémités de la terre. Elle remue, et la vieille Europe chancelle. Elle fait signe qu'on vienne à elle, et des peuples entiers, comme poussés par une force secrète, se précipitent à sa rencontre. Combien terrible, mais combien glorieuse, est votre destinée, ô mon pays I

Page 1