I.WIII
était obligé de la rappeler et de se soumettre. Mais combien se sont trompés ceux qui ont attribué aux Etats g-énéraux l'honneur de cette rapide victoire ? Les Etats généraux, à cette époque, vivaient dans un homme. Et cet homme, c'était Marcel, héros d'un 93 anticipé, vrai Danton du quatorzième siècle. Froissard nous a conservé un mot (|ui montre combien fut grande la puissance de ce prévôt des marchands. Le jour où il monta dans l'appartement du Dauphin, pour y frapper sous ses yeux deux des plus hautes tètes de la noblesse, il commença par dire au jeune prince que c'était à celui qui devait hériter du royaume k le purger des bandes qui l'infestaient. A quoi le Dauphin répondit : « C'est à celui qui a les droits et profits à avoir aussi la charge du royaume. » Le véritable roi ici, c'était donc Marcel , et il le montra aussitôt en faisant tuer les maréchaux de Champagne et de Normandie, ou, mieux encore, en coiffant de son propre chaperon, comme pour le protéger, le fils de Jean, qui, voyant des gouttes de sang sur sa robe, s'écriait tout éperdu : « Sauvez-moi la vie! » l'ius tard, ce terrible e iemple devait être suivi, et un autre Marcel devait couvrir du bonnet rouge la royale tète de Louis XVL
Ce qui est certain, c'est que Marcel avait conçu les vastes desseins auxquels n'ont pu suffire ni à force d'audace, ni k force de génie, les plus célèbres révolutionnaires de 1793. Marcel voulait centraliser le pouvoir politique, etjamais la nécessité de la centralisation ne s'était plus clairement révélée. Des brigands sur toute la surface du royaume; les villageois en pleurs fuyant leurs demeures dévastées; les nobles rebelles à l'égard du chef, tyrans k l'égard du peuple ; la France foulée aux pieds par ceux qui auraient dû la gouverner ou la défendre.... tel est le tableau que nous trace de ces temps affreux le continuateur attristé de Guillaume de Nangis.
Quant il la cause de ces maux, les historiens contemporains s'accordent à la trouver dans l'absence de tout pouvoir dirigeant, en d'autres termes dans le défaut d'unité politique. Eh bien, cette unité, Marcel, sur les instances des citoyens opprimés , entreprit de l'établir. Pour y réussir, c'eut été trop peu des forces qu'il puisait dans la Commune de Paris : grâce k lui les États généraux furent convoqués, et pendant quelque temps il les anima de son souffle, il les fit vivre de sa vie. Veut-on savoir ce que devait être , dans la pensée de Marcel , la puissance de ces États généraux? Froissard nous l'apprend : « Toutes manières de choses se devoyent rapporter par ces trois Estats, et devoyent obeyr tous autres ])rélats, tous autres seigneurs, toutes autres communautez des citez et des bonnes villes à tout ce que ces trois Estats feroyenl et ordonneroyent. »
Au reste, les vues de Marcel sont parfaitement développées dans cette itnmortelle ordonnance de 1387. que les Etats arrachèrent au Dauphin, et qui l'ut l'ouvrage du prévi't des marchands. Cette ordonnance combattait l'anarchie politique par la formation d'un conseil chargé de surveiller les gaspillages de cour et de mater toute tyrannie capricieuse; l'anarchie féodale, par l'intervention, devenue permanente, du tiers état dans les affaires; l'anarchie administrative, par l'envoi de commissaires dans toutes les provinces et de commissaires tirés du
sein de l'assemblée; l'anarchie territoriale enfin, parla prépondérance assurée à la ville de Paris dont on faisait comme le cœur et le cerveau de la France. Charlemagne avait-il osé davantage? Mais ce que Charlemagne avait tenté pour l'établissement d'une centralisation monarchique, Marcel le tentait pour l'établissement d'une centralisation démocratique. C'est .pour cela qu'il avait fait décider qu'à l'avenir toute délibération serait stérile sans l'assentiment du tiers état. Bien siir , d'ailleurs , que dans le voisinage redoutable de la Commune de Paris, l'influence du troisième ordre aurait bien vite absorbé celle des deux autres.
A ces tentatives hardies, le Dauphin opposa l'intrigue, flattant le prévôt en public, mais l'environnant d'obstacles en secret. Bientôt la division s'introduit dans les États; les deux ordres se déclarent contre le troisième; la puissance créée par Marcel semble avoir hâte d'abdiquer, et il est forcé de se replier sur la Commune, abandonné par tous ceux qui, dans la révolution par lui préparée, tremblaient d'être entraînés trop loin. Marcel ne se décourage pas. Il tire de prison le roi de Navarre; il l'oppose au Dauphin; il épouvante les hommes de la cour ; et, pour remplacer cette souveraineté collective des trois ordres, dont prêtres et nobles ne veulent pas, il fait pour ainsi dire sortir de son audace et de sa volonté une assemblée nouvelle presque entièrement composée de ses compères de l'hôtel de ville.
Alors, on vit commencer entre le Dauphin et Marcel la môme lutte qui, à la fin du dix-huitième siècle, éclatait entre la Gironde et la Montagne. Le fils de Jean sort de Paris pour aller exciter dans les États de Normandie et dans ceux du Vermandois , la province contre Paris. Chose étrange ! c'est le pouvoir royal ici qui appelle à son aide l'esprit fédéraliste; c'est la monarchie qui, dans la personne du Dauphin , ose s'armer contre l'unité ! Guerre impie ! car ce fut de l'anarchie qu'elle servait à entretenir que sortit la Jacquerie. Que pouvaient ces malheureux paysans, dont on pillait les demeures, dont on déshonorait les femmes et les filles, qu'on égorgeait comme de vils troupeaux, et qui n'avaient contre les nobles, transformés en brigands, ni appui, m protecteur? Ils se résignèrent longtemps , et cette résignation était telle que les nobles en faisaient un objet de sarcasme , appelant ces infortunés Jacquis bonhomme. Et eux, ils se creusaient des habitations sous la terre, et là, ils attendaient sur le fumier et dans les ténèbres la visite de la faim, moins redoutée que celle de leurs oppresseurs. On raconte que les habitants des rives de la Loire passaient leurs journées sur des barques , au milieu du fleuve , trouvant, hélas ! moins de sécurité à vivre sur ses riv<nges que sur ses flots ! Mais un moment vint où tant de patience s'épuisa et se convertit en rage. P;iles et furieux. ils se levèrent un jour la vengeance dans le cœur et le blasphème à la bouche. Ce fut une horrible boucherie de nobles, jusqu'à ce que, revenus de leur surprise, les nobles à leur tour se lussent entendus. Et alors l'extermination continua en sens inverse! « Il n'était pas besoin, s'écrie le continuateur de (iuillaume de Nangis, que les Anglais vinssent de leur pays pour détruire le nôtre. Les Anglais, qui étaient les ennemis mortels du royaume.
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ORIGrlNES ET CAUSES
n'auraient pas fait plus pour sa ruine que ne firent les nobles qui y étaient nés. •
Il est à remarquer que, dans ces circonstances, Marcel prit parti |)our les Jacques, auxquels il envoya des secours ; tandis que le roi de Navarre, au contraire, se mit à la tête des nobles pour massacrer les paysans. Comment se fait- il que ce rapprochement ait échappé aux historiens, qui ont reproché à Marcel son alliance avec le roi de Navarre? Marcel ne s'était allié au roi de Navarre que pour se servir contre le Dauphin de l'ambition de ce prince. .Xftaquée de toutes parts, la Commune de l'aris comptait sur Charles le Mauvais comme sur un homme qui, s'il eiU été loyal et fidèle, eût pu la protéger efficacement contre la noblesse. Voilà tout le secret de cette alliance. Elle était nécessaire, et qu'avail-elle de honteux? Marcel était si p<'u a.sseni aux passions du roi de Navarre, qu'api^s l'avoir fait nommer capitaine de Paris, il n'hésita pas k lui enlever ces fonctions, aussitôt qu'il eut appris que ce prince penchait vers la cause des nol)les.
Cependant, le Dauphin Mienai,'ait la capitale. Marcel se prépare à \me vijfoureuse défense. Il fait creuser des fossés , élever des renqarts. Les monasl<"'res , les couvents, les églises, qui gênent l'achèvement des travaux, il les fait abattre sans pitié. Les ouvriers travaillaient jour et nuit : bientôt Paris fut en état de soutenir un siège. Service immense rendu au royaume, et que Frois- •^ard, malgré son amour pour les nobles , n'hésite p<'is h ri'connaitre.
Mais les nobles semblaient avoir juré dans leur cœur la ruine de la capitale. Placés à Corbeil, ils dominaient (If là le cours de la Seine, arrêtaient les arrivages, et affamaient Paris. Le Dauphin avait paru h Saint -Denis avec trois mille fantassins; et, de son coté, le roi de Navarre, à Charcnton, faisait battre la campagne par ses cavaliers. Contre tant d'obstacles, contre tant de dangers, que pouvait le prévôt des marchands? Paris étouffait dans SCS murs, fallait-il en ouvrir les portes à la iiiiblesse et au Dauphin, perdre le fruit de tant d'efforts, ahandonner la cause du p«;uple? Eh bien, [wur échap|>er à ces extrémités, un seul moyen restait : recourir au roi de Navarre, dompter |»ar lui le Dauphin , sauf à briser plus tard l'instrument s'il devenait dangereux. C'est ce que Marcel tenta , et c'est là que ses ennemis l'attendaient. Li haute bourgeoisie parisienne n'avait pu voir, sans ressentiment, son repos troublé à ce point, et sa sécurité compromise. Hllle résolut de renverser Marcel, et n'osant attaquer de front sa i>opularité , elle conspira tassement contre lui. On sait qu'il fut tué il'un coup de hache près de la porte Saint-Antoine, sous prétexte qu'il avait voulu livrer la ville à Charles le Mauvais.
Or, écoutons ce que dit Froissard : t Cette propre nuict que ce devoit advenir, inspira Dieu aucuns des bourgeois de Paris, qui toujours avoient été de l'acconl du duc, c'est à savoir Jean Maillard, Simo, son frère, et plusieurs autres, lesquels, par inspiration divine jainsi le doit-(m supposer), furent informez que Paris devoit estre couru et détruit. •
De ce récit il résulte : 1* que Maillard et les siens conspiraient contre Marcel en faveur du Dauphin , avec lequel ils étaient d'intelligence; 2* que l'assassinat de Marcel
était une chose résolue à l'avance. Car, comment auraient-ils pu savoir ce qui devait se passer dans cette nuit qu'ils rendirent sanglante? « P.ir inspiration divinfe, dit malicieusement Froissard ; at'nsi le doit-on supposer. »
Le récit du continuateur de Guillaume de Nangis n'est pas moins concluant. • Ils voulaient, dit-il en parlant des gardiens que Marcel trouva à la porte Saint-Antoine, ils voulaient que les proclamations fussent faites au nom du duc régent; le prévôt voulait, au contraire, que le nom du duc fût passé sous silence. » Lii-dessus la querelle s'engage, et le prévôt est assassiné.
Le lendemain. Maillard, rassemblant la foule aux halles, cilomniait devant elle la mémoire de l'homme intrépide dont il avait été le compère et qu'il avait trahi. Et le peuple, trompé, applaudissait ! Marcel venait d'être égorgé : il était maudit. Destinée commune à tous les grands cœurs qui se dévouent!
Le Dauphin rentra dans Paris comme un libérateur. 11 y rentrait |)Our fouler aux pieds cette souveraineté populaire que Marcel avait proclamée , et qu'il aurait établie |)eut-être, si les États généraux, qui lui devaient servir d'instrument, eussent été autre chose qu'un monstrueux comjiosé d'éléments hétérogènes.
Nous pourrions suivre ainsi pas à pas dans notre histoire la trace des Etats généraux, et nous les trouverions toujours indécis, toujours impuissants, tour à tour instruments aveugles de quelque mauvais prince et jouets de quelque faction impie.
Au reste, quelle preuve plus frappante pourrions-nous donner de la stérilité de l'institution que celle qui résulte des éternelles redites des cahiers? Lisez ceux de 1484, ceux de 1576, ceux de 1589, ceux de 161 4; lisez-les tous : ce sont toujours les mêmes plaintes formulées dans les mêmes termes.
Quelle était donc la portée de cette institution des fitats généraux? Ne nous hAtons pas de répondre avec d-idain. N'oublions pas que si, en fait, l'importance historique des États généraux était à peu près nulle, en droit elle était immense. Or, les institutions valent moins par leur application que par leur principe. Ce qu'elles expriment est plus essentiel que ce qu'elles produisent, au moins immédiatement.
A vrai dire, les États généraux n'exprimaient la souveraineté d'aucun de ces trois ordres, puisqu'ils se formaient de la réunion des trois. Ils n'exprimaient pas non plus la souveraineté du peuple, puisque le peuple est un et qu'ils avaient, eux, un caractère multiple. Mais qu'im- |)ort<>? Ils représentaient quehiue chose de puissant quoique vague. Ils répondaient à une force peu agissante , réelle |iourtant, inévitable et reconnue. La souveraineté dont ils témoignaient, pour être mal comprise et mal définie, n'en était pas moins de nîiture, selon le sentiment de tous, à contre-balancer, au besoin, le principe monarchique et même à l'asservir. C'était un pouvoir politique mis en réserve, pour ainsi dire, et n'attendant pour entrer en exercice que des intérêts capables de le saisir. A force de rendre hommage à une souveraineté indépendante du trùne, la royauté s'effaçait peu à peu ; elle perdait, sans y prendre garde, ce genre de puissance attaché à tout ce qui est imique. Les rois disaient aux Etats : « Des
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subsides encore, des réformes ensuite. » Un jour devait venir où, retournant la phrase, les États diraient : » Des réformes d'abord, ensuite des subsides. » Et ce jour-là, qui empêcherait des mains hardies de couper les abus à la racine, en portant la cognée sur la monarchie ellemême ?
On vient de voir comment avait été consacré en Franco le grand principe de la souveraineté^ des assemblées. Il nous reste à chercher au profit de quelle classe cette souveraineté devait naturellement s'exercer.
Et d'abord, il est évident que les États généraux ne pouvaient profiter ni au clergé ni à la noblesse, puisqu'ils fournissaient au tiers état et à la noblesse l'occasion de dévoiler librement tout ce qui était faute , rapines, abus et tyrannies.
Quant à la noblesse , à part ce que ces révélations avaient de funeste pour elle , les États généraux tendaient inévitablement k sa ruine , par cela seul qu'ils faisaient une concurrence victorieuse aux États provinciaux, derniers refuges de la féodalité.
Quoi qu'en aient dit tous les histoiiens, ce n'est point seulement par la monarchie que l'unité nationale a été établie. Et si l'on nous demande par qui elle l'a été encore, nous répondrons sans hésiter : par les États généraux.
Dans la filiation des choses humaines , on attribue en général trop d'importance à celles qui se peuvent en quelque sorte voir et loucher. Des villes prises , des batailles gagnées, des négociations diplomatiques accomplies dans une vaste sphère, le passage d'un grand homme à travers le monde , voilà de ces événements dont l'influence est immédiate, éclatante, facile à reconnaître et à constater. Mais il est d'autres influences, d'un ordre supérieur peut-être, influences occultes, lentes à se développer, et qui constituent proprement la philosophie de l'histoire. Je sais tel principe, déposé dans une législation mal comprise, qui finira par apporter plus de changements parmi les hommes que les ravages d'Attila ou les bruyantes conquêtes d'Alexandre. Les quatre lignes qui, dans le Code Napoléon, consacrent la division des héritages, modifieront peut-être plus profondément les destinées du peuple français que n'ont fait toutes les victoires de l'Empire réunies. L'action des États généraux sur les pays d'états n'eut assurément rien de direct , rien de matériellement appréciable; mais le fait seul de leur existence avait quelque chose de plus décisif que tous les efforts de la royauté. Par cela seul qu'ils faisaient partie du droit public des Français, les États généraux conservaient intacte une tradition supérieure à tous les préjugés et à toutes les passions de localité. Leur convocation, bien qu'elle n'eût lieu qu'à des époques indéterminées et peu rapprochées l'une de l'autre, rappelait sans cesse aux esprits qu'au-dessus des provinces il y avait la nation. Les intérêts qui s'agitaient au sein de ces grandes assemblées n'étaient-ils pas communs à toutes les parties du territoire? Les iniquités qu'on y dénonçait ne pesaient -elles pas également sur les prolétaires du Nord et sur ceux du Midi ? Paris, lorsqu'il était le théâtre de ces solennels débats, n'avait-il pas droit de s'écrier : Je suis la France!
Les États généraux furent aux États provinciaux ce que la royauté fut aux puissances féodales.
Les États généraux représentaient le principe d'unilé à l'égard des provinces, comme la royauté le représentait à l'égard des fiefs.
Et, de même que ceux-ci devaient aller peu à peu se perdre dans la royauté , de même , par la nature deg choses, les États des provinces devaient aller insensiblement se perdre dans les États de la nation.
Deux sortes d'unité se. trouvaient ainsi en présence avant 1789 : l'unité administrative et l'unité nationale.
L'établissement de la première , nous l'avons prouvé , fut l'œuvre de la bourgeoisie agissant par les communes. On peut juger déjà que l'établissement de la seconde fut l'œuvre de la bourgeoisie agissant par les États généraux.
Par l'unité administrative, la féodalité fut chassée des fiefs. Par l'unité nationale, elle devait être chassée des assemblées.
Il était donc dans la force des choses que, tôt ou tard, les États généraux devinssent pour le clergé et la noblesse un tombeau, pour la bourgeoisie un piédestal.
En résumé, nous avons voulu montrer dans ce chapitre :
Que les États généraux en France datent de la décadence du régime féodal ;
Que leur importance, en droit, a ét^ fort grande depuis leur origine ;
Que, jusqu'en 1789, leur impoKance, en fait, a été fort petite ;
Qu'ils portaient dans leurs flancs , malgré cela , une révolution immense, à cause du principe qu'ils représ( ntaient;
Que ce principe était celui de la souveraineté des assemblées;
Que la reconnaissance d'une semblable souveraineté ne pouvait profiter ni au clergé, parce qu'elle était de nature à dévoiler les fautes et les abus de l'Église, ni à la noblesse, parce qu'elle rendait impossible l'existence des Etats provinciaux, dernier refuge de la féodalité aux abois ;
Qu'elle devait, par conséquent, profiter moins au peuple qu'à la bourgeoisie, seule admise à prendre place, dans les États généraux, à côté de la noblesse et du clergé.
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PROGRES DE LA BOURGEOISIE
POLITIQUE DE BICIIELIEU
Quand Richelieu fut appelé au conseil, le royaume était divisé et plein de troubles. Le pouvoir, s'échappant des
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ORIGINES ET CAUSES
faibles mains de Louis XllI, flotUiit h l'aventure entre l'insuffisant Cond<' et la reine mère. Tandis que la cour était livrée à mille intripues dont le bien public n'était I)as même le prétexte, le parti protestant formait dans l'État une sorte de royaume à part, qui avait ses cercles, ses assemblées politiques, ses places fortes, pour capitale la Rochelle, pour gouverneurs militaires les plus illustres »ei(nieurs et capitaines : Lesdipuières, Chalillon, La Trémouille, Soumise et Rohan. L'autorité royale, ravaUé« au dernier point . était forcée de subir les menaces de ces grands seigneurs, d'acheter la capitulation des uns, de guerroyer contre les autres. La révolte avait ses armoiries; et les réformés, agitant le Midi, tenant la mer, osaient lever des impôts et des troupes par commissions données sous leur grand sceau, « qui était une religion appuyée sur la croix, ayant en main un livre de l'Évangile, foulant aux pieds un vieux squelette qu'ils appelaient l'Église romaine. • Les finances dilapidées, grevées de pensions . offraient un tel désordre , que le marquis d'Effiat, à son entrée en charge, • trouva, dit-il , la recette dépensée et la dépense & faire. » Sur dix-neuf millions de tailles, il n'en revenait que six millions au trésor, le reste étant absorbé au jossage par les innombrables officiers de la finance. Le peuple gémissait dans la condition la plus dure. A la faveur des guerres civiles et en l'absence de tout pouvoir central, les nobles avaient exercé à leur aise les droits du plus fort. Ceux-ci usuri)aient les rommunaux des villages; ceux-là exigeaient du jjaysan des corvées arbitraires. Quelques-uns, ruinés |)ar le jeu et par la folie de leurs désordres, forçaient le laboureur .'i leur servir de caution ; d'autres s'étaient {«miis de lever des contributions, d'établir des banalités nouvelles, c'est-à-dire des moulins et des fours où le peuple était obligé de faire moudre son blé et cuire son pain. Profitant de l'indiscipline des armées, les gens de guerre se débandaient tians les marches , envahissaient la chaumière du paysan, lui volaient ses harde» et ses é|>argnes, rompaient malieieusement sesmeHbles,ei dételant la charrue du laboureur, prenaient les chevaux pour leurs bagages. Quant à la bourgeoisie, elle était d'une part entravée dans son commerce jKir les créations sans cesse renouvelées de ces charges inutiles, qu'elle ap|H'lait la mangerie des officiers: d'autre part, elle avait à essuyer, en attendant l'heure de la vengeance, les insolent.s mépris de la noblesse qui, aux États de 161%, s'était si fort indignée qu'on osât appeler frères les trois onlres du royaume.
Ainsi, la France présentait, à l'avénenieut de Richelieu, tous les symptômes d'un empire qui penche : administration anarchique. princes impunis, rébellion, fédéralisme. L'unité était donc alors le premier besoin de la France : on devine à qui celte unité devait surtout profiter.
Mais d'abord , quels sont les principes de Richelieu , et quel est cet homme? Sous des dehors aimables il voile, au début, ses vastes projets. Ambitieux dans la galanterie, il commence par courtiser deux reines : il finira par leur parler en maître. Car, s'il a la souplesse qui mène au succès, il a aussi la fierté qui donne le commandement. Ministre, il efface en lui le prêtre, il lui faut des gardes, cl on le voit, quand il dit la messe, environné de
mousquetaires. Ne se plaisant ni aux médiocres périls ni aux embarras de second ordre, il rendra la charge du gouvernement si lourde, que seul désormais il y pourra suffire. Du souverain il fait son secrétaire : on ne l'aime pas, on lui obéit. Bientôt, élevant ses passions personnelles, ses haines, ses jalousies, à la hauteur d'un intérêt d'État, il sera plus que le roi, il sera la royauté. Tout sacrifier à la chose publique unique fin du prince et de ses conseillers, voilà son principe. Abaisser au dehors la maison d'Autriche, et au dedans le parti des grands seigneurs révoltés, voilà son but. La force maniée avec génie, voilà son moyen. Richelieu va donc clore la politique de Machiavel, importée en France par les Médicis. L'astuce de ces Florentins fera place au lumineux bon sens qui est le fond même du génie gaulois , et le glaive remplacera le poignard. Mais à qui la veut |x>ur agir, non pour s'y complaire, l'autorité impose quelquefois des devoirs violents : Richelieu se montrera terrible, jamais vil, la bassesse étant inutile à la force. D'ailleurs . bien silr de ne frapper dans ses ennemis que ceux de l'État, il ne reculera jamais. Les grands verront leurs forteresses démolies, leurs conspirations déjouées, leurs chefs les plus puissants décapités en Grève; et un ministre, qui est des leurs, les pré[>arera à l'égalité civile par l'égalité devant le bourreau.
Tel est ce Richelieu, et, par un heureux destin, il rencontre sur le trône l'homme le mieux fait pour seconder l>assivemenl ses vues. Monarque languissant, triste et cruel, Louis XIlI a toutes les infirmités et tous les vices voulus jiar son rôle. i*a faibles.se rassujettit; sa mélancolie le retient à l'écart; sa cniauté vient en aide aux rigueurs systématiques du ministre. A être sans pitié il se dédommage de l'humiliation d'obéir. Ordonner des supplices dont la [>ortée lui échappe est, pour lui, une manière d'être roi. Notons, en outre, que Louis XUI était brave de sa personne et que le goût des armes pouvait seul le liitT de la sonmolence où le plongeaient de mystiques amours : circonstance très-favorable aux desseins de Richelieu, qui allait mettre l'Europe en feu et la France en mouvement.
Disons-le tout d'abord : Richelieu n'avait pas d'entrailles pour le peuple, et jugeait la bourgeoisie en grand seigneur. Le peuple, il le comparait aux mulets, qui su gâteraient par le repos. Et, quant à la bourgeoisie, i écrivait, en parlant d'elle, qu'une basse naissance produit rarement les qualités nécessaires au magistrat; que, dans les petites extractions, il se rencontre beaucoup d'esprits d'une ausU-rité épineuse , et si difficiles à conduire, que leur vertu même est préjudiciable. A mérite égal, i préférait celui qui pouvait relever par le lustre extérieur la dignité de sa charge. Le même arbre, selon qu'on le plante dans une bonne ou mauvaise terre, donne des fruits plus ou moins beaux : pour Richelieu, la bonne terre, c'était un sang noble. Adversaire de la vénalité des offices, il y trouvait toutefois cet avantage, qu'elle excluait les gens de basse condition. Voilà pourtant l'homme à qui Dieu avait réservé la mission de déblayer la roule par où allait s'avancer en France la bourgeoisie! Car les grands honmies ne sont que de puissants aveugles. La partie qu'ils jouent n'est presque jamais la leur. Le ré-
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