‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 246 sur 303 · ARRESTATION DE LA FAMILLE ROYALE · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE LA FAMILLE ROYALE

i respirer ce doux encens ; une fois encore ils étaient heureux ! Mais quel changement soudain et terrible, lorsque, le lendemain, avant le jour, la cité bourgeoise, manufacturière et républicaine de Reims envoya ses phalanges d'ouvriers rudes, de clubistes et de sectaires! C'était une véritable armée qui remplissait Châlons, la Gliampagne presque entière étant accourue. Or, les Qiâlonnais et ceux de Reims se me Auraient si bien des yeux, (ju'un combat fut au moment de s'engager. Ce fut au sortir de la messe, célébrée ])our lui dans une chambre préparée à cet effet, que Louis XVI enlendit crier à Paris! à Paris! et déjà l'on couchait en joue les croisées. Résigné à son destin, il descendit, passa d'un

air calme devant un forcené qui le menaçait du poing, et remonta silencieusement en voiture avec sa famille.

Suivant le témoignage de Ferrières, l'arrestation, connu« à Paris, y avait jeté dans un embarras singulier les orléanistes, les contre- révolutionnaires, et même les constitution. nels. Les premiers perdaient le bénéfice d'un trône vacant; les seconds prévoyaient des outrages dont leur impuissance s'alarmait ; les derniers sentaient que la République avait plus'à gagner au spectacle d'un roi humilié qu'à son absence. Il y eut entre les principaux meneurs de l'Assemblée des conférences secrètes où l'on s'occupa de nommer les commissaires à envoyer au-devant de la famille royale. Dans le co-

mité qui se rassembla pour cela, Mathieu Dumas fut appelé. Un autre homme d'épée, le maréchal de Rochambeau, s'y trouvait. « On fut unanime, dit Mathieu Dumas, dans ses Souvenirs, pour conserver le principe monarchique et le respect dû à la famille royale. » Les commissaires choisis furent Latour-Maubourg, constitutionnel et grand ami de Lafayette, le républicain Pétion, et Barnave, représentant itrop fidèle du mouvement de défection qui commençait à diviser la gauche. Mathieu Dumas reçut commission d'accompagner les trois commissaires et de prendre le commandement de la force armée qu'on supposait devoir accourir çur le passage. Ils partirent.

Ce fut le 23 juin, entre Château-Thierry et Ghâlons, à deux lieues au delà de Dormans, que les quatre envoyés rencontrèrent la voiture. Ils mirent pied à terre. Les deux portières étaient ouvertes. Barnave s'avança et présenta le décret. « Messieurs, dit Louis XVI après l'avoir lu, je suis bien aise de vous voir. Je ne voulais point sortir du royaume J'allais à Montmédy, où mon intention était de rester jusqu'à ce que j'eusse examiné et accepté librement la Gonsti- Mution. » A ces mots, Barnave dit à voix basse à Mathieu Dumas, qui se trouvait près de lui : i Si le roi se souvient de répéter la même chose, nous le sauverons. » Puis, montant sur le siège de la voiture, il proclama le décret.

Mme de Tourzel quitta la voiture du roi, pour aller avec 'un des commissaires dans celle qui les avait amenés. Les deux autres montèrent dans le carrosse royal. La reine aurait désiré que Latour-Maubourg fût un de ceux-là, parce que sa figure ne lui était point inconnue. Mais ce dernier lui fît observer en particulier que Barnave était un membre trèsinfluent de l'Assemblée ; qu'il avait compté s'asseoir parmi la famille royale ; que sa vanité en serait ilattée ; que la reine .aurait ainsi l'occasion de le mieux connaître, et que cela n'était peut-être pas sans importance pour le service de Sa Majesté. Le comte de Valory, qui était sur le siège de la voiture et pouvait très-bien ne pas voir ce qui se passait à 'l'intérieur, raconte que «: Pétion poussa l'audace jusqu'à exiger que Madame Elisabeth quittât sa place, dans le fond du ■ carrosse, pour la lui laisser occuper. » Mais ce fait de gros- •sièreté brutale, si peu vraisemblable en soi, est formellement •démenti par la relation de l'archevêque de Toulouse, qui, écrivant en quelque sorte sous la dictée de la reine elle-même, dit : « Les choses furent arrangées ainsi : Barnave, qui était assez mince, se mit dans le fond de la voiture entre le roi et la reine, Pétion, sur le devant, entre Madame Elisabeth et la jeune princesse; le dauphin, sur les genoux de sa mère, de sa tante ou de sa sœur. »

D'abord la reine affecta de l'humeur et laissa tomber son voile sur son visage, comme si elle eût résolu de ne pas ouvrir la bouche tout le long de la route. Mais un regard rapide que Barnave jeta sur l'un des trois gardes du corps -assis sur le siège, et le léger sourire dont il accompagna ce regard, qui évidemment cherchait Fersen, ^dnrent tout à coup trahir dans le jeune avocat une préoccupation étrange. Hn un instant, Marie-Antoinette devina tout. Sans affectafton, elle trouva moyen de faire connaître quelles étaient les personnes qui étaient sur le siège, et Barnave, que la présence de Fersen aurait peut-être rendu aigre et moqueur, se montra aussitôt plein de douceur, plein de prévenances, et re^ectueux autant qu'ému. Attaqué de conversation par Louis XVI sur la Révolution, sur l'Assemblée, il mit à défendre son opinion une délicatesse qui n'échappa point à la reine et dont elle fut touchée. Insensiblement tentée du désir, Zîtten naturel et bien légitime, de gagner un cœur qui, avec

un entraînement si doux, venait s'offrir, elle releva son voile, elle parla. Barnave fut charmé, il était perdu!

Si Pétion poussa, au contraire, l'austérité jusqu'à l'insolence; s'il fut d'une familiarité presque cynique; si, ayant soif, il se fit brusquement servir à boire par Madame Elisabeth sans même la remercier..,, c'est ce qu'assurent des témoignages ttop royalistes pour n'être pas Suspects de quelque exagération. Ce qui est certain, c'est qu'il joua mal à propos le rôle du paysan du Danube, qu'il fut âpre, dogmatique et sec, oubliant ainsi que la rudesse, si elle est quelquefois de la dignité devant la puissance, n'est plus que du mauvais goût devant le malheur, et que la générosité est la première vertu d'une âme vraiment .républicaine. Et ce qui n'est plus douteux aujourd'hui, c'est qu'il eut la ridicule fatuité de supposer à Madame Elisabeth des intentions de séd»«tion naturelles ou préméditées, qu'il crut devoir repousser par une affectation d'austérité fort déplacée. Aussi la reine ne put-elle lui cacher combien elle se sentait blessée. Dans un moment où il tenait sur ses genoux le petit dauphin, et roulait sur ses doigts, assez fort pour le faire crier, les beaux cheveux blonds de l'enfant : « Donnez-moi mon fils, lui dit Marie- Antoinette; il est accoutumé à des soins et à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités. »

Plus souvent, du reste, plus volontiers, d'autant qu'il y était encouragé par le sourire de sa mère, le jeune prince allait à Barnave, dont, la physionomie ouverte l'attirait. Ses yeux s'étant un jour fixés sur les boutons de l'habit du tribun, il y aperçut des lettres, se mit à les épeler, et étant parvenu à déchiffrer l'inscription, tout joyeux il s'écria : « Tiens, maman, vois-tu : vivre libre ou mourir! » Il examine les autres boutons, et les trouvant les mêmes : i^ Ah! maman, partout vivre libre ou mourir. « Barnave était profondément attendri. La reine garda le silence.. .

On atteignit Dormans à neuf heures et demie du soir. La ville était illuminée. Un logement convenable ayant été préparé pour la famille royale, elle y passa la nuit tranquillement, tandis que, rassemblée en face de l'auberge, la foule stationnait, calme, muette, respectueuse même, mais ne perdant pas de vue les voitures!

Le lendemain, 24 juin, lorsqu'à la pointe du jour on se remit en marche, le nombre des seuls gardes nationaux formant une partie du cortège s'élevait à environ dix mille. Mathieu Dumas les fît ranger en bataille à droite et à gauche sur la route de Paris, les voitures roulant entre les deux lignes. Il y avait encore dans les cœurs un tel mélange d« sentiments contraires; le ressouvenir et les traditions du passé y combattaient encore avec tant de force les colères du moment et l'image de l'égalité républicaine, que lorsque les prisonniers passèrent, les troupes présentèrent les armes, et, en signe de respect, inclinèrent les drapeaux. Au surplus, depuis l'arrivée des commissaires, nul cri séditieux, nul mot outrageant à l'adresse du roi et de sa famille, nulle violence. Cependant un prêtre, pour avoir heurté le sentiment général par des manifestations trop marquées de doulBur ou d'indignation, avait couru, entre Châlons et Meaux, de sérieux dangers, et n'avait dû la vie qu'à quelques nobles paroles de Barnave, qui, dans cette occasion, se jetant presque hors la portière, fut retenu par Madame Elisabeth. La reine disait en racontant ce trait, que dans les moments des plus grandes crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours, et que la pieuse Elisabeth, retenant Barnave par le pan de son habit, lui avait paru la chose la plus surprenante.

Après avoir traversé Château - Thierry , la Ferté-soui Jouarre, on s'arrêta à Meaux, où l'on devait souper et cou

LE ROI PRISONNIER

cher, dans le palais que Bossuet avait autrefois rempli de sa présence et qu'il remplissait encore de son souvenir. Là, Pétion, qui craignait pour les trois gardes du corps, proposa de les faire évader, à la faveur d'un déguisement, et vit ses offres repoussées. Quel pouvait être le motif de ce refus? Louis XVI, comme il le dit en particulier à ses gardes, Croyait- il sérieusement que l'intention secrète de Pétion était de les faire assassiner, sous prétexte de les sauver? Une inspiration toute d'humanité fut-elle à ce point calomniée dans son cœur? Mais les périls au-devant desquels ils traînaient leurs serviteurs, en les retenant auprès d'eux, ni lui ni la reine ne les ignoraient. Car le comte de Valory raconte que Marie-Antoinette l'ayant emmené, ainsi que ses deux compagnons, dans une chambre attenante à celle de Louis XVI, elle tira des tablettes pour y écrire leurs noms de baptême, ceux de leurs pères, mères, sœurs et frères ; puis, les yeux hamides de pleurs, leur dit : « Si nous avions le malheur de vous perdre, et que nous ne succombassions pas nous-mêmes •eus les coups de nos ennemis, soyez certains que nos bienfaits iraient chercher vos familles. Ce serait moi qui leur apprendrais leur infortune, et les sentiments qui ne peuvent plus sortir de nos cœurs. » La reine prévoyait donc le sort auquel ses gardes pouvaient être exposés. Pourquoi la proposition généreuse de Pétion fut-elle écartée si injurieusement? Au moins eût-il été convenable de faire ôter aux trois gardes leur déguisement, qui ne les désignait que trop aux colères de la multitude ! C'est ce que Mathieu Dumas demandait. Il pressa le roi, il pressa la reine, de consentir à ce que les vestes de courrier fissent place à des uniformes de grenadiers de la garde nationale. Il ne put rien obtenir. La reine coupa court à ses instances par cette étrange réponse : « Non, le roi doit rentrer à Paris avec sa famille et ses gens, comme il en est sorti. »

La soirée, à Meaux, fut marquée par une circonstance qui . montre dans quel trouble d'esprit se trouvait Louis XVI Gomme la chaleur était grande, il s'était assis en chemise auprès d'une table, quoique les portes fussent ouvertes et que la pièce qui précédait sa chambre fût remplie de monde. Tout à coup, il appelle le commandant de la force armée : « Dumas, a-t-on mis des sentinelles du côté du jardin? — Oui, sire, j'ai moi-même donné les consignes. — Eh bien, il y a à la suite de cette garde-robe un escalier qui descend au jardin. Voyez où cela va. > Mathieu Dumas obéit, et Louis XVI parut tranquillisé en apprenant qu'au bas de l'escalier était une sentinelle.

Le 25 juin, — c'était le jour où l'on devait affronter Paris, — de fort bonne heure et pendant qu'on préparait le départ, Marie-Antoinette manda Mathieu Dumas. Elle était trèsémue. « Par où, dit-elle, passera-t-on pour se rendre aux Tuileries? — Par les boulevards extérieurs, madame, par la barrière de l'Étoile, les Champs-Elysées, le jardin. — Et pourquoi ce détour? Pourquoi, puisque Paris est tranquille, le roi n'irait-il pas droit à son palais? — Pour déjouer, madame, les projets des malveillants, en passant par un chemin où il n'y a presque pas de maisons. » La reine dit : « Je comprends!... »

Elle comprit bien mieux, hélas! lorsque, entre Livry et Bondy, elle vit sortir de la forêt une troupe de forcenés qui, se glissant jusque sous le ventre des chevaux, voulaient mettre en pièces la voiture, et lorsque, un peu plus loin, des femmes qui ressemblaient aux sorcières de Macbeth, apparurent inopinément sur le bord de la route en poussant des cris affreux.

Et Paris, pendant ce temps-là? Paris attendait, dans une

attitude formidable. Pas de clameurs vaines, cette fois; pas de fureurs, plus de bruit. Ce qu'on lisait sur les murs, c'était : Celui qui applaudira le roi aura des coups de bûlon, celui qui l'insultera sera pendu. Par une de ces inspirationssoudaines et fortes dont seul au monde, peut être, le peuple de Paris est capable, il s'était promis d'être calme. Car il se considérait comme la justice, au moment où devant elle vont comparaître les coupables, et Bonneville n'avait fait qu'exprimer la pensée commune, lorsqu'il avait écrit dans la Bouche de fer : « Paix là! Restez couvei'ts. Il va passer devant ses juges. »

Lafayette s'était avancé jusqu'à la rotonde de la barrière de Pantin. Là, les voitures s'arrêtèrent un instant. Là aussi, soit qu'il se sentît défaillir, soit qu'il se voulût prémunir contre le danger d'une émotion trop vive, Louis XVI demanda un verre de vin, qu'il avala d'un trait. Les chemins étaient couverts d'une foule innombrable. « La rue Saint-Honoré et le boulevard semblaient deux grandes rivières, gorgées par une pluie abondante, qui se déchargent dans un vaste bras de mer. « Les voitures traversèrent Paris au milieu d'un silence passionné. La garde nationale, qui bordait les boulevards, portait le fusil renversé, comme en un jour de deuil. Derrière elle, tranquille mais sombre, et le chapeau sur la tête, se tenait le peuple. Et, au moindre tumulte, il criait : La Loi! La Loi! Deux grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, avaient été placés aux côtés de l'avant-train de la voiture, un peu plus bas que le siège, au moyen d'une planche attachée par-dessous; et cet arrangement, qui donnait aux trois gardes du corps l'apparence de criminels, est ce qui a fait croire qu'on les avait enchaînés sur le siège. La chaleur était dévorante ; une poussière enflammée, que soulevait la marche de l'immense cortège , obscurcissait l'atmosphère. Marie-Antoinette paraissait souffrir cruellement ; Madame Elisabeth montrait sur son visage le calme d'une âme élevée au-dessus des orages de la vie; le dauphin pleurait sur lesgenoux de sa mère ; et quant à Louis XVI, plombé, fatigué, il promenait sur la multitude un regard plein de stupeur. Reconnaissant, à la tête du bataillon des Antonins, le redoutable Santerre, il voulut lui parler : Santerre lui tourna le dos, ainsi que lui-même, quelques jours auparavant, il l'avait fait au duc de Chartres. Derrière la voiture du roi, vrai corbillard de la monarchie, roulait une espèce de char triomphal, ombragé de palmes, du haut duquel Drouet et Guillaume recevaient les hommages de la foule. La place Louis XV et le jardin des Tuileries traversés, la famille royale mit pied à terre à la porte du pavillon du milieu. Jusque-là tout s'était passé dans un ordre imposant; le peuple avait déployé une modération invariable, et il avait vu sans colère, avec admiration presque, le député royaliste Guilhermy jeter au loin son chapeau dans la foule, en mettant au défi de le lui rapporter ceux qui criaient : « Restez couverts ! » Mais de même que les corbeaux suivent les armées en marche, il est des' hommes de proie que les révolutions attirent toujours à leur suite, par l'espoir de quelque pâture sanglante. Au moment où la famille royale allait entrer au palais, des furieux s'élancèrent, impatients de frapper, et, la garde nationale repoussant le choc, U y eut une mêlée où les trois gardes furent meurtris, une mêlée d'où Mathieu Dumas, après y avoir laissé son chapeau, son ceinturon et le fourreau de son épée, ne sortit que les vêtements en lambeaux. Dans ce désordre, en présence de ces dangers, la reine eut un mouvement honorable : elle ne voulut descendre de la voiture que la dernière. Deux hommes qu'elle détestait, le duc d'Aiguillon et le vicomte de Noailles, étaient généreusement accourus pour

la couvrir de leur popularité; ils l'enlevèrent en quelque sorte malgré sa répugnance, et, sans lui dire un seul mot, la conduisirent, presque en courant, du côté du château, tandis qu'un autre membre de la gauche, Menou, emportait le dauphin dans ses bras.

Rentrée dans ses appartements et n'apercevant pas -son fils, Marie-Antoinette fut saisie d'une terreur poignante : elle crut qu'on venait de le lui ravir. Mais c'était assez de douleurs pour son cœur brisé : la fortune lui épargna, du moins, ce dernier coup.

Ainsi se dénoua la tragédie de Varennes. 25 juin! date funèbre pour Louis XVI, presque aussi funèbre que le fut, plus tard, celle du 21 janvier! Car, le 21 janvier, on tua l'homme; mais, le 25 juin, on avait tué le roi.

GHAPITPtE YI

INTERREGNE

UE faire? Telle fut la question que s'adressèrent à la fois tous les partis, dès que la famille royale se trouva ramenée aux Tuileries.

Or, à cet égard, nous allons voir se développer, à travers les péripéties du drame intellectuel le plus intéressant qui fut jamais, trois opinions bien diverses :

L'une aboutissant à conserver la monarchie et à sauver le roi : ce fut celle d l'Assemblée;

La seconde concluant au maintien de la monarchie, mais à la déchéance de Louis XVI : ce fut celle des Jacobins ;

La troisième demandant la République : ce fut ceUe des Cordeliers.

Étudions d'abord la marche de l'Assemblée.

Parmi les constitutionnels, qui sui-jiassaient de beaucoup en nombre les partisans de l'ancien régime, il avait toujours existé, à côté de la fraction parlementaire conduite par Thouret, d'André, Le Chapelier, Desmeuniers, une fraction qui avait son point d'appui au dehors, et qui, poussée en avant par les Jacobins, servie par le Palais-Royal, acclamée par la presse révolutionnaire, s'était composée principalement, jusqu'à la fuite de Varennes, des deux Lametli, de Duport, de Rarnave, de Ruzot, de Pétion, de l'abbé Grégoire, d'Antoine, de Robespierre.

On a vu de quelle douleur jalouse l'influence croissante de Robespierre aux Jacobins avait pénétré le cœur des Lameth, et comment, sur la pente rapide de la Révolution, Duport s'était arrêté tout à coup, saisi de lassitude, et comment le sourire d'une reine captive avait subjugué Rarnave: à dater du retour de Louis XVI à Paris, ces quatre importants personnages n'hésitèrent plus. Rompant avec la place publique, rompant avec la fraction jacobine de l'Assemblée, ils se réunirent sans conditions comme sans réserve à la fraction purement parlementaire, qui, dès lors, devint tout à fait dominante, soit à la tribune, soit dans les comités.

J'ai dit ailleurs, en parlant de la bourgeoisie de nos jours : « La bourgeoisie qui n'a pas le sentiment démocratique, est cependant républicaine Elle n'a, faisant violence à sa nature, adopté la monarchie que par égoïsme. Elle a cru quela royauté l'aiderait à contenir le peuple; que le trône serait comme ces bâtons vêtus qu'on plante dans les champs pour empêcher les oiseaux de s'y abattre. » Eh bien! cet esprit était celr,;

de la bourgeoisie en 1791. Elle voulait un roi qui lui fût asser\'i, qui consentît à vivre en sous-ordre, qui prit sa majesté au rabais, un roi sans initiative, sans pensée, sans mouvement, mîris enfin elle voulait un roi. Considérant le trône comme une niche qui, dans l'intérêt de l'ordre, doit être toujours occupée, elle avait besoin d'y placer une statue, et s'attendait naïvement à la voir rester immobile, lor.sque, après* tout, cette statue était un homme.

Aussi, que Louis XVI, en punition de sa fuite, fût dégradé publiquement et frappé de déchéance, les constitutionnels de l'Assemblée n'y auraient peut-être pas trouvé trop à redire, ne tenant à la monarchie par aucun sentiment tiré d'une croyance superstitieuse ou d'une fidélité chevaleresque, si le remplacement de Louis XVI sur le trône eût alors été possible d'une manière immédiate, effective et paisible. Mais le dauphin n'était encore qu'un enfant; on se trouvait en pleine révolution, et il y avait, à greffer sur les complications d'une vaste rénovation sociale les embarras d'une régence, un péril qui parlait vivement à l'imagination, déjà fort effrayée,, des Thouret, des Le Cliapelier, des Sieyès, des Goupil de Préfeln, des Barnave, des Duport. Us résolurent donc de détourner autant que possible, de la tête de Louis XVI, la responsabihté d'une fuite qui, aux yeux de l'opinion et eu égard aux circonstances, était un vrai crime d'État, et cette résolution les conduisit à une série de mesures où il ne pouvait y avoir ni franchise, ni droiture, ni dignité.

La tortueuse politicfue qui, même après la déclaration si exjilicite de Louis XVI, avait fait appeler sa fuite un enlèvement, reparut dans le projet de décret suivant, présenté par Thouret, le jour de la rentrée de la famille royale à Paris.

« Aussitôt que le roi sera arrivé au château des Tuileries, il lui sera donné provisoirement une garde qui, sous les ordres du commandant général de la garde nationale parisienne, veillera à sa sûreté et répondra de sa personne.

« Il sera provisoirement donné à l'héritier présomptif de la couronne une garde particulière, et il lui sera nommé un gouverneur par l'Assemblée nationale.

« Tous ceux qui ont accompagné la famille royale seront mis en état d'arrestation et interrogés; le roi et la reine seront entendus dans leurs déclarations, le tout sans délai.

« Il sera provisoirement donné une garde particulière à la reine.

« Jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné, le décret du 21 juin, qui enjoint au ministre d'apposer le sceau de l'État aux décrets de l'Assemblée nationale, sans qu'il soit besoin de la sanction et de l'acceptation du roi, continuera d'être exécuté dans toutes ses dispositions.

« Les ministres et les commissaires du roi préposés à la caisse de l'extraordinaire, à la trésorerie nationale et à la direction de la liquidation, demeurent autorisés provisoirement à faire, chacun dans son département, et sous sa responsabilité, les fonctions de pouvoir exécutif. »

Si ce décret avait pu laisser quelques doutes sur l'esprit qui l'avait inspiré, ils eussent été levés par le débat. Rœderer ayant laissé échapper le mot d'arrestation piovisoire du roi, les constitutionnels éclatèrent en murmures, et Thouret se hâta de protester, en leur nom, contre cette interprétation injurieuse à la royauté. Alexandre Lameth, de son côté, eut grand soin d'établir qu'il ne s'agissait en aucune façon d'altérer la forme du gouvernement. » Envoyés ici, dit-il, pour donner une constitution à notre pays, nous avons cru que l'étendue du royaume et une population de vingt-cinq millions d'hommes demandaient une unité de puissance et d'acliun qui ne pouvait se trouver que dans une constitution nuy-

L'INTERRÈGNE

narchiqve. » Enfin, Malouet s' élevant contre des mesures qui, selon lui, constituaient le roi prisonnier, et transportaient tous les pouvoirs dans l'Assemblée, Goupil proposa, . « pour tranquilliser M. Malouet, » d'ajouter que la personne du roi serait toujours inviolable et sacrée.

Ainsi, rien de plus clair: dans la pensée des auteurs du projet, il s'agissait, selon le mot de Rœderer, non de préserver la nation contre le roi, mais de préserver le roi contre la nation. Et pourtant, ce projet passa « à la presque unanimité. >

Mais l'opinion publique ne prit pas le change.

Marat, qui, souvent, rachetait par beaucoup de sagacité la violence et la grossièreté de son langage, rendit compte de la séance en ces termes : « Farce sérieuse jouée entre deux scènes. Dans la première, Malouet a feint de s'opposer au décret, sous prétexte qu'il tendait à changer la forme du gouvernement, pour donner lieu à Alexandre Lameth de déclarer que l'Assemblée n'y consentirait jamais.... Dans la dernière, Malouet s'est élevé contre le décret, sous prétexte qu'il tendait à faire le procès au roi, pour donner lieu à Thouret de vociférer qu'on prêtait à l'Assemblée des intentions loin de son cœur Le décret a passé, et vite Le Chapelier biribi a proposé de le faire publier à son de trompe. >

A son tour, Brissot écrivit: « Comment caractériser cette duplicité d'arrêter le roi, et de ne vouloir pas déclarer qu'on l'arrête? de rendre des ofljcier» responsables de sa garde, et de vouloir faire croire qu'il est libre? Est-il ou n'est-il pas prisonnier? S'il l'est, pourquoi jmentir? S'il ne l'est pas, pourquoi le retenir? »

Le fait est que, malgré les protestations de Thouret, et en dépit de toutes les subtilités parlementaires, le roi et sa famille étaient très-réellement prisonniers. Une garde nombreuse avait été. installée dans les cours du château. Couverts de tentes et de tout ce que traîne après lui le séjour des soldats, les jardins présentaient l'image d'un camp. Quiconque n'était pas du service indispensable se voyait fouillé en entrant et en sortant. Gouvion, aide de camp de Lafayette, avait fait placer le portrait de la femme de garde-robe, sa maltresse, au bas de l'escalier qui conduisait chez la reine, afin qiie la sentinelle ne permit pas à d'autres femmes d'y pénétrer; pour soustraire Marie-Antoinette au despotisme injurieux de cette consigne, Louis XVI dut intervenir personnellement auprès de Lafayette Des sentinelles furent placées jusque sur les toits; et cela n'était rien en comparaison de la surveillance intérieure. A côté de la chambre de la reine était une garde-robe si obscure, qu'en tout temps il faJUit l'éclairer par des bougies; elle était précédée d'un petit carré qui aboutissait à un escalier dérobé : là, plus que partout ailleurs, le soupçon se tenait aux aguets. Dans les premiers jours, la reine était obligée de se coucher, de se lever et de s'habiller devant deux gardes, postés dans sa chambre; ils y passaient 1^ nuits, à la lettre.... Plus tard, la sévérité de ces dispositions indécentes fut un peu adoucie. Les gardes demeuraient dans la chambre de la reine tant qu'elle était levée ; ils ne se retiraient qu'au moment où elle se mettait au lit. Alors l'un d'eux s'étabUssait au fond d'une espèce de tam])our que formaient deux portes pratiquées dans l'épaisseur du mur, de manière cependant à voir tout ce qui se passait, à travers celle qui donnait dans la chambre et qui restait toujours entr' ouverte.

A l'appui de ces détails, fournis par M. de Fontanges, Mme Campan écrit : « Mme de Jarjaïe, ma compagne, m'a raconté qu'une nuit le commandant de bataillon, qui couchait entre les deux portes, voyant qu'elle dormait pro-

fondément et que la reine veillait, quitta son poste et s'approcha de Sa Majesté pour lui donner des avis sur la conduite qu'elle avait à tenir. Quoiqu'elle eût la bonté de lui dire de parler plu» bas pour ne pas troubler le sommeil de sa première femme, celle-ci fut éveillée et pensa mourir de saisissement en voyant un homme en uniforme de la garde parisienne si près du lit de la reine. Sa Majesté la rassura, lui dit de ne pas se lever, que la personne qu'elle voyait était un bon Français.... » Et Mme Campan ajoute que le corridor noir derrière l'appartement servait au roi et à la reine pour communiquer ensemble; que ce poste fut souvent réclamé par l'acteur Saint-Prix, dont le but était de ménager entre les deux époux de courts entretiens.

Cependant, les meneurs de l'Assemblée poursuivaient leur marchQ. Peu soucieux des attributs de la royauté, comme ils l'avaient prouvé naguère en la dépouillant de ga plus touchante prérogative, le droit de faire grâce; peu soucieux de la personne et de la dignité du monarque, comme ils le prouvaient maintenant en lui infligeant les rigueurs d'une captivité insultante, ils n'entendaient pas néanmoins que le trône cessât un seul jour, une seule minute, de servir de digue contre les flots de la démocratie débordée. Pour cela, il fallait parvenir à mettre Louis XVI hors de cause, sans renoncer à l'avantage de l'avoir sous la main. Mais il fallait éviter en même temps de pousser la colère de l'opinion publique jusqu'à la fureur en' paraissant la braver. Les constitutionnels affectèrent donc, à l'égard des coupables subalternes, l'indignation la plus violente. Non contents de faire traîner en prison MM. de Malden, de Moustier, de Valory, ils accusèrent le corps entier auquel ces trois gentilshommes appartenaient de nourrir pour le roi un attachement qu'ils devaient ù la patrie, et les quatre compagnies des gardes du corps furent cassées. De Bonnai, ayant essayé de les défendre, fut lui-même dénoncé comme compUce : on lui imputait d'avoir envoyé chercher un cheval à Versailles dans les écuries du roi, pour accompagner la fuite. Il nia le fait, et s'écria : « A mes yeux le roi et la nation sont indivisibles. A l'un et à l'autre j'ai juré obéissance. Consulté, je n'aurais pas conseillé le départ; mais si le roi m'eût ordonné de le suivre, je me serais fait gloire de mqurir à ses côtés. » La déclaration ne manquait pas de courage ; seulement il était absurde de proclamer le roi et la nation inséparables, lorsque le roi venait de se séparer de la nation avec tant d'éclat.

Le 25 juin, Duport vint présenter, au Comité de constitution, un projet de décret spécifiant que les personnes arrêtées en vertu de la décision antérieurement prise seraient interrogées par le trWunal de l'arrondissement des Tuileries, mais que, quant au roi et à la reine, leurs déclarations seraient entendues par trois commissaires de l'Assemblée.

« Je m'oppose à ces distinctions d'esclave, dit Robespierre. Est-ce que le roi est au-dessus de la loi? Est-ce qu'il n'est pas citoyen? — Le roi n'est pas un citoyen, répliqua Duport, c'est un pouvoir. » Et Malouet se hâta de renchérir, ajoutant f(ue c'était un pouvoir sacré, inviolable, rendu d'avance étranger à tout crime et à toute poursuite.

Les habiles comprirent le danger de cet excès de zèle. Ramenant la question à des termes plus simples , d'André , Tronchet observèrent qu'il s'agissait uniquement de renseignements à prendre auprès du roi et de la reine, ce qui écartait l'idée de juges, l'idée de procédure, et la nécessité de mettre en question le principe de l'inviolabilité royale. « Eh l)ien, dit Barère avec une finesse où se mêlait une intention railleuse, ces renseignements, pourquoi des juges ne les prendraient-ils pas? Lorsqu'un délit a été commis, est-ce

que le juge n'est point appelé à interroger, au besoin, les victimes de ce délit? » Mais il importait au succès de la politique des constitutionnels qu'une distinction formelle fût établie entre un roi accusé et un citoyen accusé. Le projet de décret passa, et les trois commissaires nommés furent Tronchet, d'André, Duport.

Le soir même , ils se rendirent au château, comme pour recevoir la déclaration spontanée de Louis XVI. Mais tout avait été soigneusement arrangé d'avance, et ils connaissaient à merveille la réponse qu'ils allaient chercher, cette réponse ayant été dictée secrètement à Louis XVI par Barnave. Rien de plus misérable, de plus honteux, que le langage tenu en cette occasion par le roi, sous l'inspiration de ses nouveaux conseillers. Sa déclaration était, d'un bout à l'autre, un démenti donné à celle qu'il avait laissée en partant. Ilaffumait, il osait affirmpr :

Qu'il était parti, justement pour prouver combien il était libre ;

Qu'il se retrouvait avec grand plaisir au milieu des Français, et, particulièrement, des Parisiens;

Que sa précédente protestation n'avait point trait aux principes de la constitution , mais seulement à la forme dans laquelle ils devaient être sanctionnés ;

Que son voyage lui avait montré du reste jusqu'à quel point la constitution était chère au peuple, etc., etc....

Cette étrange déclaration une fois signée, les commissaires allèrent trouver la reine.... Mais elle leur envoya dire de revenir le jour suivant : elle était au bain. Quand ils reparurent, elle leur dicta une réponse aussi fière que celle de Louis XVI l'était peu. Attentive à écarter le péril de ceux qui l'avaient servie, elle se contenta de dire, en ce qui la concernait personnellement : «t Je déclare que le roi désirant partir avec ses enfants, rien n'aurait pu m'empêcher de le suivre; j'ai assez prouvé depuis deux ans que je ne le quitterai jamais. »

Sur ces entrefaites, les journaux publièrent une lettre qui fit grand bruit.

Dès qu'ils avaient appris l'arrestation du roi à Varennes, des hommes de parti, plus orléanistes que le duc d'Orléans, s'étaient mis à parler de régence. Ils vantaient en même temps les qualités de leur prince , rappelaient les services rendus par lui à la cause du peuple, le désignaient enfin au choix de la Révolution. Survint une nouvelle : à Vendôme, le 23 juin , le jeune duc de Chartres , avec une intrépidité généreuse, avait sauvé de la fureur populaire un vieux prêtre, coupable, disait-on, d'avoir insulté un vicaire jureur. Ce fut un heureux texte fourni aux panégyristes de la famille : ainsi le fils se montrait digne du père ! On alla si loin que, dans sa Feuille villageoise, Cérutti se crut obligé de donner au duc de Chartres l'avertissement que voici : » Bon jeune homme, la couronne civique vous est due. Vous êtes trop ami du peuple, pour qu'on vous en souhaite une autre. »

Soit désintéressement sincère, soit crainte d'être compromis par l'ambition des siens, trop prompts à prendre les devants, Philippe fit insérer dans les journaux révolutionnaires la profession de foi suivante :

« Je suis prêt à servir ma patrie sur terre, sur mer,

dans la carrière diplomatique, dans tous les postes qui n'exigeront que du zèle et un dévouement sans bornes au bien public ; mais s'il est question de régence, je renonce dans ce inomenf, et pour toujours, aux droits que la constitution m'y donne. J'oserai dire qu'après tant de sacrifices à l'intérêt du peuple et à la cause de la liberté , il ne m'est plus permis de

sortir de la classe de citoyen, et que l'ambition serait en moi une inconséquence inexcusable....

« Ce 26.juin 1791.

« L. p. d'Orléans. »

Les patriotes applaudirent; les ultra - royalistes furent transportés de rage.

« Fourbe insigne! écrivit Suleau, qui t'a dit qu'il fût question de régence ? As-tu commandé l'assassinat de Louis XVI ? Les émissaires sont-ils partis? L'Assemblée nationale doiteUe, à force de tortures, arracher au roi une abdication honteuse ? »

Le royalisme, on le voit, avait ses Mîtrat et ses Fréron.

Mais il y a quelque chose de plus hideux encore que le déhre des partis , c'est leur égoïsme. Les constitutionnels s'épuisant en efforts pour épargner à Louis XVI l'humiliation et le danger d'un jugement , il semble que les contrerévolutionnaires du côté droit, en cela du moins, eussent dû leur venir en aide : eh bien, non. Qu'on étudie leur attitude dans des circonstances où leur infortuné maître avait tant besoin d'appui ! Une seule pensée les préoccupe : profiter de la confusion universelle , et , s'il est possible , l'augmenter pour ramener la France à l'ancien régime à travers le chaos. Un seul désir les anime : assister au spectacle des derniers triomphes de l'anarchie. A mesure que, par peur de la République, le parti constitutionnel se rapproche d'eux, ils reculent. Le concours qui leur est demandé, dans l'unique but de sauver le roi, ils le refusent. Au fait, qu'importe la ruine du monarque, si l'on peut acheter à ce prLx la chance de revenir au passé? Louis XVI mis en jugement? la déchéance décrétée? Tant mieux, tant mieux, parce qu'il faudra bien alors que les rois de l'Europe tirent l'épée. Et ne serait-il point permis de tout demander à l'imprévu, entre les hasards d'une guerre étrangère et les péripéties d'une guerre civile? « Les nobles et les prêtres ne cherchaient qu'à susciter une occasion bien prononcée de rupture avec les puissances étrangères. Ils eussent été charmés que l'Assemblée eût mis Louis XVI en jugement; qu'elle eût décrété la déchéance. » Ainsi s'exprime le marquis de Ferrières, un des leurs, et qui fut de tous leurs secrets, sans partager toutes leurs passions.

Ce n'est pas qu'Q n'y eût parmi eux, comme parmi les constitutionnels, quelques esprits sincères, quelques âmes loyales, des fils de preux. Mais hélas ! dans les partis, il est rare que l'influence dirigeante, surtout à l'heure des grandes luttes, appartienne aux nobles penchants, ou même au génie, s'il est coupable de trop de vertu. Voulez-vous gouverner toujours un parti? Comprimez d'abord votre cœur, révoltez-vous contre la meilleure portion de vous-même, vous deviendrez alors le maître, et vous serez le dernier des esclaves 1

Ici, que voyons-nous? Pénétré de douleur, dégoûté de cç qui l'entoure , découragé de vivre , Cazalès donne sa démission ; il abandonne la tribune , où il parle en vain, pour le champ de bataille, où il pourra mourir. ... Et Maury reste ! Il reste pour faire signer aux siens, de concert avec les plus aveugles et les plus violents, un manifeste qui était un acte d'hostilité à l'égard des constitutionnels, et qui, à l'égard de Louis XVI, fut un véritable acte de désertion.

Il y était dit que la personne du monarque étant atteinte, et l'anéantissement de la monarchie consommé, les membres du côté droit continueraient bien d'assister aux délibérations de l'Assemblée, mais avec la résolution de n'y plus prendre part, attendu qu'il ne leur était désormais loisible, ni de

L'INTERRÈGNE

reconnaître la légalité des décrets, ni d'en avouer les principes. Et toutefois , par une restriction où se révélait la crainte d'abdiquer, on se réservait de voter, quand t les seuls intérêts qui fussent encore à défendre > seraient en péril.

Deux cent quatre-vingt-dix députés de la droite signèrent ce manifeste, dont « l'intention malfaisante » n'échappa point aux constitutionnels : on voulait é\'idemment rejeter sur eux tout le poids de la situation, les laisser en butte aux anathèmes des clubs et des faubourgs, s'ils sauvaient Louis XVI, et s'ils n'y réussissaient pas, les désigner d'avance .au ressentiment des rois. De là, le mot de Thouret, qui, sollicité par les nobles de son parti de revenir sur l'abolition des titres de noblesse, répondit furieux, le manifeste des deux cent quatrevingt-dix à la main : • Tenez, lisez! Plus d'arrangements. Ces gens-là nous forcent, pour nous soustraire à leur haine , de nous appuyer sur le peuple. *

Ce n'est pourtant pas ce qu'ils firent, tant les effrayait le fantôme de la République qui déjà, sous des formes gigantesques, se dressait devant eux 1

Le 30 juin, le président de l'Assemblée nationale reçut un paquet contenant une lettre que, de Luxembourg où il s'était réfugié. Bouille adressait aux représentants du peuple. < Gengiskan, à la tète de cent mille Tartares, » n'aurait pas éciit autrement.

c Je connais mes forces, disait Bouille avec une incroyable arrogance, et bientôt votre châtiment servira d'exemple mémorable à la postérité ; c'est ainsi que doit vous parler un homme auquel vous avez d'abord inspiré la pitié. N'accusez personne du complot contre votre infernale constitution ; le roi n'a pas fait les ordres qu'il a donnés. C'est moi seul qui ai tout ordonné ; c'est contre moi seul que vous devez aiguiser vos poignards et préjmrervos poisons. Vous répondez des jours du roi et de la reine à tous les rois de l'univers • si on leur ôte un cheveu de la tête, il ne restera pas pierre sur pierre à Paris. Je connais les chemins, je guiderai les armées étrangères.... Adieu, messieurs, je finis sans compliments, mes sentiments vous sont connus. >

Un immense éclat de rire accueillit dans l'Assemblée ces fanfaronnades, dont le ridicule effaçait presque la criminelle audace. Au dehors, les royalistes eux-mêmes, à quelques exceptions près, s'en montrèrent tout honteux. Suleau, le contre-révolutionnaire Suleau, ne ménagea pas le capitaine par excellence de la contre-révolution : « C'est à mon sens un étrange courage que celui qu'on a la bonté d'admirer dans ce cartel :

( Dans les champs de Pharsale il eût fallu l'avoir.

« Ne sied-il pas bien de s'escrimer en rodomontades, quand tout est perdu, même l'honneur? »

L'Assemblée avait passé dédaigneusement à l'ordre du jour : ce fut Rœderer qui, pour sa satisfaction personnelle, se chargea de l'accusé de réception. Après avoir rappelé à Bouille une conversation dans laquelle ce dernier lui avait dit : « Je vous donne ma parole d'honneur de faire toujours respecter les décrets de l'Assemblée nationale, » Rœderer ajoutait : « Depuis longtemps, la philosophie travaillait à déshonorer l'honneur, pour élever la vertu à sa place. Louis XVI et vous, avez rendu ce service à la nation. >

Et aux Jacobins, pendant ce temps, que faisait-on? Un résumé rapide des séances de ce club va montrer quelle nuance d'opinion il représentait.

Séance du 23 juin. Danton ; « L'individu déclaré roi des Français est criminel ou imbécile. Pouvant choisir, choisis-

sons ce dernier parti. Mais l'individu royal ne saurait continuer d'être roi dès qu'il est imbécile. Pas de régent, non plus ; mais un conseil à l'interdiction, nommé par les départements. »

Séance du 27 juin. D'Anjou demande un conseil de régence, présidé par un lieutenant général du royaume, celui que le droit de sa naissance porterait à la régence • c La Providence semble avoir conservé cet homme, aux genoux duquel il faudrait se jeter. » A ce servUe hommage rendu au duc d'Orléans, murmures d'improbation. L'orateur continue. Il veut qu'on fasse leur procès aux membres de la famille royale ; que le jugement soit prononcé au premier coup de canon tiré sur les frontières ; qu'on nomme pour gouverneur à l'héritier présomptif, non un de ces hommes que désignent les commérages des salons, tels que Gondorcet et la Rochefoucauld, mais des patriotes de la trempe de Pétion ou de Robespierre. GireyDupré observe que Louis XVI, inviolable comme roi, ne l'est point comme individu. Pourquoi confondre Y inviolabilité avec Yimpunissabilité? En conséquence, Girey-Dupré demande que Louis XVI soit déchu de la couronne, jusqu'à ce que son procès soit fait et parfait, pas plus tard que le 30 août, devant un haut jury. Dans le cours de cette âpre harangue , il a osé dire : « Deux fois les Anglais vous ont donné un giàiid exemple : vous êtes dignes de les imiter. » Allusion sanguinaire qui est écoutée avec calme.

Séance du 29 juin. Antoine propose un régent et la déchéance : « Qu'une seule tête par sa hauteur abaisse celle des ambitieux. » Rœderer désire un conseil de régence, afin « qu'une régence sans régent prouve qu'on peut avoir une fort bonne monarchie sans monarque. •

Séance du 1" juillet. Varennes pose la question n Quel est du gouvernement monarchique ou du gouvernement républicain, celui qui nous convient le mieux?» A ces mots, grand bruit. Bouche, qui préside, interrompt l'orateur . « La constitution a déclaré que le gouvernement monarchique est celui qui convient le mieux à la France. Vous voyez l'improbation qui vous frappe ! Je vous retire la parole. » Royez , évêque de l'Ain, et un des membres les plus influents du club, se lève, et propose formellement qu'on raye de la liste de la société le nom de Varennes. D'autres opinent qu'il faut se borner à le rappeler à l'ordre. Il essaye de s'expliquer : la majorité refuse de l'entendre. II sort : des applaudissements retentissent.

Ainsi, à la différence des constitutionnels, les Jacobins voulaient la déchéance de Louis XVI, sa mise en jugement, et Girey-Dupré, sans les émouvoir, avait pu leur montrer dans le lointain.... un échafaud, mais, comme les constitutionnels, avec eux, et d'une égale ardeur, ils insistaient pour le maintien du principe monarchique, tellement qu'il n'avait pas été permis à Varennes de s'élever contre ce principe, que dis-je? de le mettre en question!

Les Jacobins ne se séparaient donc des constitutionnels que relativement à la personne du monarque, et cela parce que le club était plus près que l'Assemblée de la place publique, d'où montaient alors, contre l'infortuné Louis XVI, les plus injurieuses clameurs. En pouvait-il être autrement? Marat, Fréron," Camille Desmouhns n'étaient-ils pas là, toujours là, surexcitant les passions du peuple, l'encourageant à la haine des personnes bien plus qu'à la discussion des idées, et lui soufflant la cruauté dans l'excès du mépris? « L'orgueil, la gourmandise, la colère, l'avarice, la luxure, les sept péchés capitaux sont la pâte ou la boue dont Arimane a pétri l'animal-roi, mâle ou femelle. — Louis XVI est un idio* à

destituer, ou un monstre à étouffer.... La femme de l'ex-mo narque, féroce instigatrice de tous les forfaits de la cour, doit être rasée et renfermée dans une maison de force. — Cette reine scélérate réunit la lubricité de Messaline à la soif du sang qui dévorait Médicis. » Et comme si ce n'était pas assez de ce débordement d'injures, suivaient les inventions les plus grossières, et des récits d'une invraisemblance grotesque. Tantôt, Louis XVI était représenté comme un fou dont le plus grand divertissement était de se cacher sous le lit, tantôt comme un maniaque qui brisait, dans son appartement, glaces et pendules. Nul doute que, dès son arrivée aux Tuileries, il n'eût dit : « J'ai fait là un f....u voyage. Mais je puis bien faire mes farces comme un autre.... Qu'on m'apporte un poulet. " Fréron prétendit avoir écrit sous la dictée d'une Mme de Flandre une lettre que celle-ci assurait avoir été adressée par Marie -Antoinette au prince de Gondé, et qui commençait en ces termes : i Notre ami, ne faites aucune attention au décret lancé contre vous par l'assemblée des cochons. Nous apprendrons à faire remuer les crapauds et les grenouilles (les Parisiens). Voici la façon dont notre gros partira, etc., etc.... » Et d se trouvait des gens pour croire à ces brutales calomnies ! Et Fréron mena grave ■ ment Mme de Flandre à la section du Théâtre-Français, où elle persista dans son dire ! Et la section du Thédtrc- Françuis ayant nommé douze commissaires, parmi le'squels Camille Desmoulins, ils eussent porté l'affaire dans l'Assemblée, si l'accès leur en eût été facilité par Pétion et Robespierre, auxquels ils s'adressèrent, et qui éludèrent la demande, indignés sans doute de cette farce indécente !

De la part de Fréron, singe de Marat, ou plutôt second Marat, moins la sincérité et le coup d'œU, de semblables fureurs étonnent à peine. Mais de quelle désolation, de quel désespoir on se sent l'âme saisie, quand on songe qu'en ceci l'émule de Fréron, c'était Camille, oui Camille, ce charmant esprit, l'époux de la tendre Lucile, et cpii, à cette époque du moins, aurait dû être bon, puisqu'il était heureux, puisqu'il était aimé !

Détournons vite les yeux de ce triste spectacle, et transportons-nous sur la scène où, sans s'avilir par de basses attaques contre la personne du monarque, de hardis penseurs appelaient l'opinion à condamner la monarchie.

Ici apparaissent quatre figures principales : Bonne ville, Thomas Paine, Brissot, Condorcet.

En 1825, un de nos amis, Dulac, passant, à Paris, dans la petite rue des Grès, remarqua sur le devant d'une des nombreuses boutiques de libraire qui bordent cette rue, bien connue des habitants du quaitier latin, une femme déjà vieille, mais aux allures vives, à la physionomie frappante, et que désignaient plus spécialement à l'attention ses cheveux d'un noir de jais relevés au-dessus de sa tête d'une manière tout à fait inusitée. Notre ami entre, et se met à causer avec cette femme. Au fond de la boutique, dans l'ombre, ou apercevait, assis sur une chaise, un homme d'apparence fort étrange, qui ne parlait guère qu'à son chien et ne prononçait qu'en anglais le peu de mots qui lui échappaient. Ce débris du passé, c'était Bonneville. De sa femme, réduite alors à vendre des bouquins pour vivre, l'ami de qui nous tenons ces détails apprit que le pauvre homme avait perdu la raison ; que son imagination, éprise, vers la fin, de ces images fantastiques dont Hoffmann fut obsédé, s'était égarée dans le pays du merveilleux; qu'il se trouvait, chose inexplicable, avoir oublié sa langue maternelle et ne paraissait pas avoir conservé le sentiment de son individualité. Il avait un fils au service do l'Amérique. La femme, intelligente, active, philosophe, d'une

grande probité, parlait sans regret de sa richesse évanouie, et avec simplicité des connaissances illustres qui avaient charmé leur âge mûr, de Bernardin de Saint-Pierre , par exemple. Elle possédait quelques souvenirs très curieux des jours éteints, et montrait comme une relique l'écritoire de Thomas Paine.

Quels mélancoliques rapprochements présente la vie humaine I Le vieillard de la rue des Grès était ce même homme dont le talent avait jeté tant d'étincelles et que Charles Nodier a tant admiré! Ce fut lui qui, après la fuite de Varennes, éleva le premier la voix en faveur de la République. Bonneville avait toiijours été très-enthousiaste. Jeune encore, on raconte que, se promenant sur la montagne de Primrose, um livre à la main, il tomba tout à coup dans un tel délire, qu'il se tourna vers les quatre parties du monde et bénit le genre humain avec le volume qu'il venait de lire : la fameuse lettre de Junius Brutus à George III. En 1790, peu après la fête de la Fédération, il avait adressé à Louis XVI, qu'on aimait alors, une lettre très-singulière où le monarque, pour la première fois de sa vie, était publiquement tutoyé : « 0 Louis XVI, ô mon père ! c'est ton malheur que tu n'aies commencé à entendre le langage de la vérité que dans les plaintes d'un peuple au désespoir.... La loi t'a déclaré inviolable; cette loi est chère au peuple français. »

Éclairé par les fautes du roi, Bonneville avait fait bien du chemin depuis; et, quant à son enthousiasme des premières heures, s'il existait encore, ce n'était plus qu'associé aux rudiments d'une logique austère ou à d'incroyables élans d'audace intellectuelle. NuUe part le principe monarchique ne fut attaqué avec un plus singulier mélange d'esprit et de fougue que dans la Bouche de fer. Il est de Bonneville, ce mot dont Brissot fut heureux de pouvoir s'emparer, sans, du reste, en dissimuler la source : • Les Égyptiens avaient mis sur le trône une pierre pour leur servir de roi. Faisons de même, et donnons à cette pierre, éternel symbole du cœur d'un roi, un excellent conseil exécutif. » D'autres fois, c'étaient des emportements sombres et lyriques. A ceux qui affirmaient que les temps n'étaient pas mûrs pour la République, BonneviOe répondait par cette adjuration : t Si les temps ne sont pas mûrs, vous qui en un clin d'oeil mûrissez les Bastilles, ô amis de la vérité, allumez dans tout l'univers un feu si terrible que la liberté mûrisse enfin pour les nations. Que de tous côtés l'on s'écrie :

» Les temps sont arrivés, et pour leur châtiment La trompette a sonné le dernier jugement. »

Ou bien : « On répand que les ambassadeurs refusent de traiter directement, au nom de leurs maîtres?

« Nous combattrons vos rois, retournez les servir ! *

Et aux Jacobins qui repoussaient la République, il criait sur un ton plein de dédaigneuse fierté : « Jacobins, rompez vos fers! »

Mais, pour le triomphe de la doctrine répubhcaine , les ironies passionnées et les emportemeuts de Bonneville n'auraient pas suffi : il y fallait une raison froide, une cahne érudition, une intelligence de sang-froid : ces qualités se rencontrèrent dans un Anglais.

Il est peu d'hommes qui aient été, plus cruellement -que Thomas Paine, déchirés par leurs compatriotes . Chalmer, Rose, Cobbett, presque tous les biographes anglais, se sont, avec une sorte de rage, acharnés sur sa mémoire. A les entendre, la vie de Thomas Paine ne fut qu'un assemblage de

INTERRÈGNE

vices. Dans uu pamphlet, publié contre lui, sous le pseudonyme de Francis Oldys, venimeux libelle qui eut jusqu'à six éditions, et qui est intitulé : Vit de Tlwmas Paine, auteur du séditieux écrit : les I>roils de l'homme, il est comparé à une bète fauve, et l'asile qu'on lui donne à une tanière. Sa biotîi-aphie, par William Gobbett, aboutit à la conclusion que voici : « Quel que soit le lieu, quel que soit le moment de la mort de Tiiomas Paine, son dernier soupir n'éveillera ni la douleur, ni la pitié. La main d'un ami ne fermera pas se:^ yeux. Nul, près de sa froide dépouille, ne poussera un sou-

pir, nul ne versera des larmes. Gomme Judas, il vivra dans la mémoire de la postérité. Les hommes apprendront à exprimer tout ce qui est vil, méchant, perfide, blasphématoire, par ce simple monosyllabe : « Paine. »

Ges anathèmes avaient été déjà lancés depuis quelques années, lorsqu'un beau jour, un voyageur, venu d'Amérique, annonça d'une manière solennelle aux habitants de Liverpool, qu'il rapportait les ossements du célèbre républicain Thomas Paine, et qu'il conviait tous les amis de la liberté à honorer, par l'érection d'un magnifique monument funéraire, la mé-

TUOMAS PAINK

moire d'un grand homme. Ce voyageur était.... William Gobbett I

11 nous serait facile de réfuter les accusations dirigéi s contre Thomas Paine par des écrivains dont la haine par! ' évidemment le langage du délire. Ainsi, ils ont bien dit que. collecteur d'accises en Angleterre, il avait perdu cet emploi. et ils ont insinué que ce devait être par suite de quelque action criminelle ; mais ils n'ont eu garde d'ajouter que, moins d'un mois après, il était remis en possession de 8a charge, « preuve qu'il n'avait pas mérité de la perdre. » Ils racontent qu'il se sépara de sa première femme, et ils écrivent négligemment : * Quelques-uns disent que la mort (!<' celle femme fut le résultat des mauvais traitements qu'elL'

avait eu à subir; » mais donner une aussi vague hypothèse pour base à une imputation aussi terrible est un crime à la fois et une lâclieté. Ils lui reprochent, sans plus de détails, d'avoir été jeté en prison pour dettes ; mais il aurait fallu spécifier qu'ayant essayé, à Rotheram dans le Yorkshire, la construction d'un pont de fer, il fut victime de la banqueroute soudaine d'un marchand américain. Ils assurent que, faisant, en 1777, office de secrétaire pour le déparlement des affaires étrangères, auprès du Gongrès des États-Unis, il fut renvoyé comme coupable d'un scandaleux abus de confiance ; mais ils ne disent pas que ce scandaleux abus de confiance avait consisté dans une courageuse et pubhque dénonciation de Silas Deane, agent infidèle, sur lequel il venait de décou-

vrir, dans la correspondance étrangère, des rapports trèsdéfavorables, et dont les concussions depuis furent si bien prouvées, qu'il dut se cacher en Angleterre, n'oeant plus reparaître en Amérique.

Ah! ce ne furent point là, aux yeux de ses détracteurs, les vrais crimes de Thomas Paine : il en commit d'autres , que l'aristocratie anglaise ne pouvait pardonner. Il avait pris pour devise : Je pense par moi-même, I tiiougiit for myself, et fidèle à cette devise, digne de Descartes, il ne ménagea dans ses écrits ni les préjugés religieux de l'Angleterre, ni ses institutions politiques. Le déclin de la chute du système anglais des finances (The décline and fall of Ihe English System of finance) est un livre qui explique assez les invectives dont Thomas Paine fut l'objet, de la part de beaucoup d'écrivains anglais. Mais ce qui explique bien mieux encore leur ressentiment, c'est la part active, éclatante, infatigable, féconde que Thomas Paine avait prise à l'indépendance des Américains.

Honoré de l'amitié de Franklin, illustré par la reconnaissance patriotique de Washington, auteur de ce fameux pamphlet le Sens commun {the Common sensé) qui, dans les destinées de l'Amérique, eut presque le poids d'une bataille gagnée, enrichi par l'État de Pennsylvanie et par celui de New-York, qui, en récompense de ses services, lui firent cadeau, le premier d'une propriété à la Nouvelle-Rochelle, le second d'une somme d/8 cinq cents livres sterling, Thomas Paine était déjà popukire dans le nouveau monde, lorsque la Révolution française l'attira et le retint.

Bientôt les salons et les clubs se réunirent pour le mettre à la mode. Naturellement, présomptueux, il professait pour les livres d'autrui un dédain suprême, avouant sans détour que, s'il eût été en son pouvoir d'anéantir toutes les bibliothèques du monde, il l'aurait fait, pour détruire les erreurs dont elles sont le dépôt; et on peut en croire, sur ce point, l'affirmation d'Etienne Dum'ont, car déjà Paine avait écrit, en parlant de lui-même : « j'ai suivi ce que mon cœur m'a dicté. Je n'ai pas lu les livres,"'et ne me suis jamais attaché à étudier les opinions des autres. » Mais il n'était pas jusqu'à cette suffisance, abritée derrière le paradoxe, qui n'attirât sur lui l'attention. D'autant qu'il avait de l'esprit, une imagination vive, une éloquence populaire, et une certaine habileté à manier le ridicule.

C'était au mois de mars 1791 qu'il avait publié sous le litre de Droits de l'homme, la première partie de sa réponse à Burke : en apprenant la fuite de Varennes, il dit à son ami, M. Ghristie : « Vous voyez l'absurdité des gouvernements monarchiques 1 Voilà toute une nation qui va être troublée par la folie d'un seul homme. » On raconte aussi que, lors de la rentrée de Louis XVI à Paris, se trouvant sur le passage de la voiture royale au moment où chacun se tenait la tète couverte, il ne fut pas sans courir un grand danger, pour avoir perdu la cocarde attachée à son chapeau. Mais il paraît que cet accident le toucha peu, puisque quel- ({ues jours après, il figurait au premier rang des agitateurs populaires, au moins dans la sphère des idées.

C'est lui, en eflet, qui le 1" juillet rédige l'adresse suivante qu'un jeune militaire, Achille Duchatelet, traduisit, signa et fit placarder, non-seulement sur tous les murs de Paris, mais jusque dans les corridors de l'Assemblée :

« Frères et citoyens,... tout ce qui concerne le ci-devant roi se réduit à ces cinq points :

« 1° Il a abdiqué, il a déserté son poste dans le gouvernement.

2° La nation ne peut jamiis rendre sa confiance à un

homme qui, infidèle à ses fonctions, parjure à ses serments, ourdit une fuite clandestine, obtient frauduleusement un passe-port, cache un roi de France sous le déguisement d'un domestique, dirige sa course vers une frontière plus que suspecte, couverte de transfuges, et médite évidemment de ne rentrer dans nos États qu'avec une force capable de nous dicter des lois.

• 3° .... A-t-il pris sa résolution de lui-même, ou la lui a-t-on inspirée? Que nous importe? Idiot ou tyran, il est également indigne des fonctions de la royauté.

« 4° Il est par conséquent libre de nous, comme nous sommes libres de lui; nous ne lui devons plus obéissance.

« 5° L'histoire de France n'offre qu'une longue suite des malheurs du peuple , dont la cause remonte toujours aux rois.... A tous leurs crimes, la trahison manquait. La mesure est comblée.

« Qu'est-ce, dans un gouvernement, qu'un office qui ne demande ni expérience ni habileté, qu'on peut abandonner au hasard de la naissance ? qui peut être rempli par un idiot, un fourbe, un méchant, comme par un sage ? Que la France, parvenue à l'âge de raison ne se lai.sse plus imposer par des mots, et qu'elle examine si un roi insignifiant n'est pas en même temps fort dangereux...? »

Cette .adresse inattendue émut extrêmement l'Assemblée. Malouet veut qu'on poursuive l'auteur, Martineau qu'on l'arlête, Chabroud qu'on le méprise. Il y eut de vifs débats que termina l'ordre du jour.

Le lendemain, Duchatelet écrivit à Chabroud et à Le Chapelier :

« J'ai appris que j'avais été accusé par l'un de vous d'être fou, et par l'autre d'être criminel, pour avoir signé un écrit antiroyaliste. On ne peut pas croire à beaucoup de bonne foi dans ces inculpations, quand elles sortent de la bouche de gens qui ont élevé une statue à Rousseau, lequel se nommait l'ennemi des rois, et qui ont rendu de justes hommages à Benjamin Franklin, lequel regardait le royalisme comme un crime égal à celui de rempoiso7inement. Un homme qui m'a lionoré de son amitié, le docteur Price, pensait comme Rousseau' ôt Franklin , il prétendait même que l'époque devait arriver où le monde entier ne formerait qu'une seule république. J'ignore si vous l'auriez déclaré fou, mais j'ai vu bien des gens le considérer comme un sage. »

De son côté, Thomas Paine provoqua publiquement Sieyès à une discussion en règle sur les avantages comparés de la république et de la monarchie. Mais Sieyès descendait difficilement des nuages où il se plaisait à rester enveloppé.

Il fallait un journal à ce mouvement : le Républicain fut fondé. Du reste, la République avait déjà son Moniteur dans la feuille de Brissot, qui, à cette époque, déploya une rare vigueur d'initiative. Dès le 24 juin, il avait dit en parlant de la politique du Club des Jacobins : « Cette répugnance pour le nom de la République, pour le nom d'un état où l'on est, doit paraître bien singulière aux yeux du philosophe 1 » Le 2 juillet, il écrit : « L'opinion républicaine gagne et gagnera toujours : c'est le propre de la vérité. Elle ne marche plus (ju'à pas de géant. ï Et, dans le numéro suivant, on lit : « Prix de 300 livres, déposé à Timprimerie du Patriote fran çais, pour celui qui fixera nettement les caractères politiques et moraux qui distinguent le citoyen libre du républicain. On est fâché que le prix soit aussi mesquin ; mais on n'a pas la liste civile à sa disposition. »

Ces défis, ces railleries hautaines, cette certitude bruyamment affichée d'un prochain triomphe, ne tardèrent pas à ébranler l'opinion. Aux Jacobins, Real put s'éerier : « La

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République est le pain des forts : c'est cette nourriture dont parle Rousseau qui demande pour sa digestion des estomacs (jui ne sont pas les nôtres. Dans vingt ans, notre jeunesse aura de l'instruction ; nos vieillards n'auront pas de préjugés ; nous aurons des mœurs, et le gouvernement républicain sera, n'en doutez pas, le gouvernement français, peut-être celui de tous les peuples de l'Europe. »

Mais Brissot se réservait de frapper un coup plus fort. Le 10 juillet, dans ce même club d'où quelques jours auparavant on avait voulu chasser BUlaud-Varennes comme républicain, Brissot prononça, en faveur de la République, un discours d'un éclat et d'une force extraordinaires.

Ah! le roi était inviolable, assurait-on? Inviolable! Gomme roi, oui, aux termes de la constitution ; mais comme individu, quelle dangereuse folie ! Si pour des actes d'administration, dont d'autres étaient appelés à répondre en son lieu et place, la fiction qui le couvrait se pouvait concevoir à la rigueur, comment l'admettre pour les actes qui, par leur nature, ne dépendaient que de lui! Ainsi donc, inviolable le prince qui porterait la main sur sa femme ! inviolable le prince qui enlèverait sa fille! inviolable le prince qui brûlerait sa maison I 0 rois, courage! Soyez fous tout à votre aise, soyez furieux, soyez traîtres, soyez assassins : vous êtes inviolables ! Était-ce assez insulter à la raison humaine ? On citait l'exemple de l'Angleterre. Mais il était faux que, même en Angleterre, l'inviolabilité eût jamais été entendue de cette façon dérisoire. Est-ce qu'en Angleterre la Convention de 1688 n'avait pas déclaré le trdne vacant?... Est-ce que Jacques I, tout théoricien du despotisme qu'il était, n'avait pas reconnu que le prince est soumis à la loi ? Qu'on se donnât la peine de parcourir l'histoire : on y verrait que Mariana, qui écrivait sous Philippe II, admettait le tyrannicide ; f{ue, chez les Juifs, les rois étaient jugés par le sanhédrin ; chez les Spartiates, par le sénat des vingt-huit et les éphores ; chez les Francs, par la nation, qui les déposait, rien que pour cause d'impéritie. La fuite de Varennes était-elle d'aventure un acte dont d'autres que Louis XVI fussent appelés k répondre? non, puisque ses propres ministres avaient été laissés dans l'ignorance. Louis XVI devait donc être jugé. Quant à la question de savoir quelle peut être l'utilité d'un monarque constitutionnel, d'un monarque automate, ceux qui se montraient pénétrés si profondément de cette utilité auraient dû au moins songer à la rendre un peu moins coûteuse , et imiter les Égyptiens qui , jugeant la royauté bonne, mais les rois funestes, les avaient remplacés par une pierre ; on avait encore l'exemple des Seikhs, qui mettent sur le trône l'Alcoran, un sabre, et vivent en républicains : en tout cas, c'était un moyen d'économiser la lutc civile !

Passant ensuite à l'examen des motifs qu'on pouvait avoir de craindre le ressentiment des cours étrangères, Brissot fit de leur impuissance une rapide et vive ])einture. D'ailleurs : « Si l'on avait dit à Miltiade, à Cimon, à Aristide : « Recevez notre roi, ou vous périrez, » ils auraient répondu : « Nous nous verrons à Marathon ou à Salamine ! > Les soldats de Washington, sans souliers et teignant la glace de leur sang, disaient : < Nous aurons des souliers demain : nous battrons les Anglais. > Ils devinèrent juste, parce qu'ils combattaient pour être libres. •

Ce discours fit rêver les Jacobins, et transporta de joie les Gordeliers. Camille Desmoulins n'y put tenir. Oubliant avec quelle violence il avait dénoncé le penchant de Brissot pour Lafayette, l'impressionnable écrivain se répandit en exclamations admiratives. Lui aussi, depuis longtemps, il soupirait

après la République, l'annonçait, la proclamait inévitable. Dans son n° 84, on trouve cette remarque profonde : « L'Assemblée, toute monarchique qu'elle est, a été entraînée par ses propres décrets, par les circonstances et par ses passions, à des mesures républicaines. Ils ne veulent point de régence, et la pudeur les empêche de reconnaître pour chef de la nation un roi aussi déshonoré que Louis XVI. Sans roi et sans régent, nous aurons la République, comme qui dirait par la force des cartes. »

Il est certain que tandis qu'ils repoussaient avec tant de véhémence l'idée de république, les constitutionnels de l'Assemblée se laissaient aller, sans y prendre garde, .^ur une pente qui y conduisait tout droit, par l'adoption des mesures les plus propres à avilir, dans Louis XVI, et le monarque et le chef de famille. Il avait été décrété, on l'a vu, qu'un gouverneur serait nommé au dauphin; et, dans la séance du 28 juin, l'Assemblée avait déclaré que nul de ses membres ne pouvait être désigné pour cet emploi, se réservant toutefois de former elle-même la liste indicative des candidats : cette Uste, qu'attendait impatiemment la curiosité publique, parut enfin. Parmi beaucoup de noms obscurs et qui étonnèrent, elle en contenait quelques uns de connus, mais qui se trouvaient singulièrement rapprochés : Berquin, Bougainville, Ducis, Gondorcet, Bernardin de Saint-Pierre, Lacépède, le mystique Saint-Martin, Hérault de Séchelles, Gérutti. Bossu, Dacier l'académicien, l'ancien avocat général Servan. Or, même sur ces noms, recommandables à divers titres, la malignité s'exerça de manière à les rendre à peu près impossibles : « Bossu? Quand le dauphin en sera aux mathématiques. — Bougainville? Il a fait le tour du monde, mais nous avons un décret qui ne permet au roi que le tour de France, pourvu qu'il ne débute pas par un voyage à Montmédy. — Gérutti ? Quel malheur qu'U ait été jésuite et qu'il ait tant d'esprit! — Docis? Autre chose est de représenter sur la scène des rois aveugles, imbéciles ou fous, autre chose de faire faire à un jeune prince l'apprentissage du trône. Dans le premier cas, on ne manque pas d'originaux; dans le second, tout est à créer. — Hérault de Séchelles? Magistrat petit-maître, homme aimable Ce serait dommage de l'enlever aux cercles dont il fait les plaisirs. »

Le seul candidat qu'on eût été disposé à prendre au sérieux était Gondorcet. Or, il travaillait à l'établissement de la République, et certes, nul ne méritait mieux de partager les hasards de cette marche vers l'avenir que l'auteur de l'immortelle Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, que celui qui écrivit : « l'espèce humaine sera heureuse , » alors qu'il était lui-même accablé d'infortunes, atteint dans toutes les parties sensibles du cœur, et presque sous le glaive de mort, « qui n'aurait attendu pour frapper que le temps de constater l'identité de la victime. »

En 1791, Gondorcet avait quarante-huit ans; il représentait, dans la Révolution, cette génération des encyclopédistes dont il ne restait plus que quelques débris ; il était déjà en pleine possession de sa renommée d'académicien, de géomètre et de savant; il était dans toute la maturité de son génie. Il n'y eut donc rien d'un emportement juvénile dans les motifs qui le poussèrent à mettre au service du principe républicain ses vastes connaissances et l'autorité de son nom. Bonneville, Thomas Paine, Brissot, Camille Desmoulins ne pouvaient rencontrer un plus puissant auxiliaire. Les traits par où se révèle une âme vraiment républicaine abondaient dans sa vie. Rédacteur du Mercure, il avait refusé l'insertion d'une lettre dans laquelle le patriarche de Ferney rabaissait Montes-

quieu outre mesure, préférant la justice à l'amitié glorieuse de Voltaire. Pour n'avoir pas de relation avec Necker, dont il ne partageait pas les opinions économiques, il avait donné sa démission d'inspecteur des Monnaies. Affirmant un jour, lui qui se trouvait dans ce cas, que ceux qui se brouillaient avec Diderot avaient toujours tort, c Mais vous? lui objecta son interlocuteur. — Moi? répondit-il simplement, j'avais tort. » Caractère ferme et nature timide , homme du monde et homme du peuple, esprit froid et cœur passionné, tout en lui était contrastes, jusqu'à ses jambes grêles portant une haute stature, une tête d'un volume immense et un buste athlétique. Son visage était d'une douceur si voisine de la mollesse, que Mme Roland s'y trompa; elle le définissait : Une liqueur fine imbibée dans du coton. Mais d'Alembert, qui le connaissait mieux, l'avait défini : Un volcan couvert de neige.

Aussitôt après le voyage de Varennes, Gondorcet tint chez lui des conférences où il convia ses amis à discuter les moyens d'établir la République. Là vinrent entre autres personnages marquants, Dupont de Nemours, et ce duc de La Rochefoucauld, sur la tête de qui, selon le mot plaisant de Ruïhières, Turgot avait placé tant de principes. La majorité se prononça pour la monarchie. Mais Gondorcet ne se jugea point lié par un vote de salon, et, au risque de rompre avec le duc, son ancien ami, qui en effet ne lui pardonna pas cette démarche, il courut transporter le débat au Cercle social.

Grande y fut l'émotion, lorsqu'en présence d'un auditoire nombreux, instruit et attentif, il prouva :

Que la prétendue nécessité d'un roi n'existait nullement, partout où les pouvoirs étaient bien organisés ;

Que la liberté de la presse, et son empire défiaient le retour d'un Gromwell;

Que l'étendue de la France était plus favorable que con traire à l'établissement d'une république ;

Qu'on avait tort d'en revenir sans cesse à Rome et à Athènes, où il n'y avait point de vraie république, puisqu'on y tolérait des classes privilégiées ;

Qu'en les détruisant, on avait détruit tout ce qui pouvait rendre la protection d'un monarque nécessaire;

Que l'hérédité du trône, obstacle permanent à la marche des sociétés, créait la lutte, loin d'être une cause de stabilité et une garantie contre le désordre.

L'opinion d'un homme tel que Gondorcet était faite pour entraîner beaucoup d'esprits, et c'est ce qui arriva. Sa société, suivant un témoignage contemporain de beaucoup de poids, fut véritablement le foyer de la République. Il avait épousé Mlle de Grouchy, jeune personne si pleine de grâce et d'esprit, que la mère du duc de La Rochefoucauld, adversaire avouée du mariage des savants , avait dû dire , cette fois, au géomètre coupable : « Nous vous pardonnons. » L'influence de Mme Gondorcet ne contribua pas faiblement au résultat politique qui vient d'être signalé. Vengeance de femme, ont prétendu quelques-uns. expliquée par quelques mépris de la reine! Mais Etienne Dumont, peu suspect ici de partialité, repousse bien loin cette offensante hypothèse : • Un caractère sérieux, un esprit qui aimait à se nourrir de méditations philosophiques, des lectures républicaines, une passion pour les écrits de Rousseau, avaient enflammé la tête de Mme Gondorcet. Son mari avait un enthousiasinc de réflexion, elle en avait un de sentiment; tous deux étaient fortement persuadés que la liberté en France ne pouvait pas se soutenir à côté du trône. »

Pour compléter l'histoire du mouvement républicain, ajou-

tons qu'il était servi dès cette époque d'une manière ardente par Mme Roland, qui était arrivée de Lyon avec son mari au mois de février, et dont le salon devint un écho de plus en plus sonore, placé sur la route des idées.

Un événement, tout nouveau quoique attendu, fit un moment diversion à ces luttes :

Le 1 1 juillet, au milieu d'un prodigieux concours de peuple, les cendres de Voltaire traversèrent Paris en triomphe. De l'abbaye de Sellières, d'où les avaient rappelées un décret de l'Assemblée et un des cris les plus puissants qui fussent jamais sortis du cœur de la France, elles étaient arrivées dans un modeste chariot, sur les deux côtés duquel ces vers :

Si l'homme a des tyrans, il doit les détrôner. Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner.

Aux portes de la capitale, un char magnifique reçut les augustes dépouilles, et elles prirent le chemin du Panthéon.

n est des fêtes qui ne parlent pas à l'esprit, qui ne touchent point à l'âme humaine ; il est d'imbéciles et insultantes fêtes imaginées pour distraire de leur abaissement les peuples, trop jeunes ou déjà vieillis, qu'on tient sous ses pieds pourvu qu'on leur donne panem et circenses. De tels spectacles sont le luxe de la servitude. Plus ils sont splendides, plus ils dégradent la curiosité qui les accepte. Mais ici. Voltaire mort allant prendre au Panthéon, à travers les flots d'une multitude émue, possession de son droit à l'immortalité, c'était un encouragement sublime pour les uns, et pour les autres un châtiment ou une leçon. « Dieu, tu seras vengé, » cria un prêtre, caché dans la foule. Mais Voltaire avait passé sa vie à défendre l'Être des Êtres contre ceux qui, usurpateurs de sa majesté, la font servir à leurs passions en la plaçant sur un autel. Ah! c'était Voltaire qui, ce jour-là, vengeait Dieu ! Il vengeait le peuple aussi, bien qu'encenser les rois eût été une de ses faiblesses; et quelles réflexions ne durent pas être celles de Louis XVI se rappelant son entrée récente à Paris et la rapprochant de la scène saisissante qu'il contemplait, étonné, du haut d'une lucarne du pavillon de Flore !

Douze chevaux blancs traînaient le sarcophage, et, sur un lit funèbre, l'image endormie du philosophe. Ses œuvres, par qui le monde fut agité et l'est encore, on les portait dans une cassette d'or. D'innombrables devises flottaient sur la soie des drapeaux, quelques-unes touchantes, d'autres terribles.

Exterminez, grand Dieu, de la terre où nous sommes, Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.

Telle était la devise qu'avait choisie la société fraternelle des halles. Mais à la tête des citoyens du faubourg Saint- Antoine, marchait une femme tenant une pique au haut de laquelle ces mots : La dernière raison du peuple, réponse violente à la dernière raison des rois, baptême des canons! Le char s'arrêta devant la maison de Charles Villette, où Voltaire avait rendu le dernier soupir. Des guirlandes de chêne entrelacées y formaient un dais poétique que soutenaient des peupliers. Descendant d'un amphithéâtre rempli de jeunes filles couronnées de roses, Mme de Villette reçut en pleurant la visite de celui qui l'avait surnommée Belle et Bonne. A ses côtés étaient les filles de Calas!

Le soleil, malheureusement, n'éclaira point la fin dr la cérémonie. Il plut depuis la place du Théâtre-Français jusqu'au Panthéon : « Ablution expiatoire, dit gaiement Camille, satisfaction que saint Denis avait exigée pour quelques endroits de la Pucelle. »

INTERRÈGNE

Cet accident, la pn'sence des actrice? dans le cortège, un trop pompeux étalage de costumes antiques, Mme de Villetlc vêtue en Iphigénie, et une couronne par elle jetée à Lafayetle, qui la ramassa en rougissant , tout cela fournit matière, de la part des royalistes, à des railleries auxquelles

le dépit plus sombre des jansénistes mêla ses invectives. Mais l'impression générale n'en fut pas moins celle de l'enthousiasme et de l'attendrissement. Fréron, le fils du célèbre journaliste que Voltaire avait si cruellement déchiré, Fréron qui se disait le seul homme en France auquel il ne fût pas

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