LA GLACIÈRE D'AVIGNON
Ainsi commencèrent des représailles dignes de cannibales. Lescuyer fut relevé la tête meurtrie de coups de sabre, le bas-ventre et la poitrine écrasés à coups de bâton, respirant encore néanmoins, et semblant vouloir exprimer d'amers reproches de ce qu'on avait tant tardé à le secourir. On mit le corps sur un brancard qui fut porté par Mainvielle lui-même et promené dans Avignon, comme autrefois à Rome le corps de César. Le cortège passant devant la maison de Lescuyer, l'infortuné fit entendre qu'il désirait qu'on le portât chez lui ; mais on avait encore besoin du corps, et Mainvielle continua sa marche. Quelle journée pour Avignon ! Les maisons étaient marquées avec le fer ; les portes étaient enfoncées à coups de hache ; de vulgaires Syllas s'en allaient par les rues promenant leurs listes de proscription ; on arrêta des femmes, on arrêta des enfants. A une jeune mère, d'une éclatante beauté, on arracha, pour la traîner en prison , son enfant qui, tout en pleurs, l'avait enlacée de ses bras. Un fils ne voulant point quitter son père, on décida qu'ils resteraient unis dans la mort. Parmi les personnes arrêtées, quelques-unes furent interrogées dans l'appartement de Jourdan : « Un juge et quatre cléricaux écrivaient, » at-il dit dans son langage. Ce juge, c'était lui ! Vint l'heure où l'honnête homme repose et où le criminel veille, l'heure qui assure aux plus grands forfaits la complicité des ténèbres.
Le palais que les papes ont bâti à Avignon se compose de sept tours liées entre elles sans symétrie. Il est situé sur le penchant et au pied d'un monticule, au haut duquel est la métropole, sous l'invocation de Notre-Dame des Dons. Une prison est là que le palais embrasse. Au pied d'un grand escalier, qui monte à cette prison, se trouve la muraille méridionale de la plus haute et de la plus considérable des tours. On l'appelle la tour de Tourrlas ou de Casa-Major, et, par corruption, la Casama. La profonde cavité de cette tour, devenue historique depuis la Révolution, sous le nom de Glacière, avait fort bien pu, du temps des papes, servir de cbamier. La tradition du pays le disait, et les vainqueurs du 16 octobre ne s'en souvinrent que trop!
,Le massacre des prisonniers étant chose convenue, et un nommé Delraas ayant été fusillé le premier, dans la cour du palais, un des assassins s'écria : En voilà un de mort, il faut que tous y passent. Ce lut le signal. A mesure que les patrouilles amenaient un captif, on l'abattait d'un coup de sabre ou de bâton ; puis sans même s'assurer s'il était bien mort, on allait le précipiter au fond de la tour sanglante. Rien qui pîit fléchir la barbarie des assassins : ni la jeunesse, ni l'enfance, ni la beauté, ni les larmes. Et ils osaient se couvrir du saint nom de la France! > Tu vas mourir, dit un des assassins à une des victimes, d'une bien belle mort, tu vas mourir de la main de la patrie. » Pour donner du nerf au meurtre et le sauver de toute défaillance, vingt bouteilles de liqueur furent apportées. C'était un enfant de seize ans, le fils de Lescuyer. qui vengeant un crime par des crimes, semblait présider au massacre. Mme Niel étant au lit, on la force de se lever, et on la traîne jusqu'au lieu de son supplice. Là, par un noble effort, a'élevant au-dessus de la crainte : « Allons, dit-elle, il faut savoir mourir ! • Mais, au même instant, ses pieds heurtent un corps.. . qu'elle reconnaît. Elle s'écrie : • Si.'igneur ! . . . miséricorde!... ah! mon bel enfant! » Et elle tombe égorgée sur son fils égorgé. Plusieurs autres femmes périrent. Une pauvre jeune fille, du nom de Cliabert, fut étendue par terre d'un coup de sabre, au moment où elle demandait, tant elle était troublée, qu'on la conduisît en prison. On ne se contenta pas de tuer la dame Crouzet, célèbre dans Avignon par sa beauté : on la dépouilla de ses vêlements, et son corps
inanimé servit à éveiller des désirs infâmes.... Mais pousser plus loin ce récit est impossible. Soixante victimes amoncelées dans une fosse, et quelques-unes jetées là encore vivantes! Car les bourreaux du portefaix Rey ont raconté que, du fond de l'épouvantable charnier où ils l'avaient précipité, il appelait chacun d'eux par son nom, un quart d'heure après.
Parmi les femmes désignées pour la mort, deux seulement furent sauvées. L'une d'elles se trouvait avoir servi la Révolution très-vaillamment. Elle dut la vie à sa fille, qui, âgée seulement de neuf ans, n'avait pas voulu la quitter, et qui, à force d'embrasser les genoux des meurtriers, finit par les attendrir.
S'il faut en croire Dampmartin, tout ne se borna pas à la boucherie des 16 et 17 octobre. « J'ai longtemps conservé dans mes papiers, dit-il, une déposition qui retraçait en partie les massacres de la Glacière. » Et il raconte qu'un certain Madagnon fut arrêté le surlendemain de la mort de Lescuyer; qu'on l'enferma dans la salle la plus haute d'une tour avec douze personnes, appartenant toutes à la classe aisée, prêtres, libraires, procureurs, marchands; que, le troisième jour, le geôlier en leur apportant leur repas, de l'eau et du pain noir, leur dit : « Mangez bien, c'est probablement votre dernier repas; » que, dans la soirée, en effet, on les fit descendre dans une salle basse où ils furent condamnés à mourir par un tribunal composé de quatre brigands. C'était Jourdan qui présidait et interrogeait. Complètement ivre, il demandait en patois à chacun de ces malheureux son nom, pourquoi il était là; et, après avoir fait semblant d'écouter, il prononçait ces mots : « Allons! va coucher avec ta femme, si tu en as une, sinon avec ta maîtresse. » Cela signifiait.... la mort.
Quoi qu'il en soit, la Terreur venait de commencer son règne, et il y parut bien à la stupeur profonde avec laquelle les habitants d'Avignon assistèrent à l'enterrement de Lescuyer, fête sombre qui fut célébrée par un silence sans larmes, solennité toute ple'ne de malédictions lancées à 1 assassinat par l'assassinat !
Ainsi qu'on peut aisément l'imaginer, les premiers rapports que reçut l'Assemblée étaient des rapports menteurs. Mais la vérité ne tarda à se faire jour ; et des troupes partirent pour Avignon, sous la conduite du général Choisy. Jourdan et les siens avaient songé un instant à se défendre ; mais ils renoncèrent bien vite à ce projet téméraire, et ne désespérant pas de gagner le général à leur cause s'ils parvenaient à le tromper, ils allèrent hardiment au-devant de lui, et s'offrirent à former son cortège lorsqu'il entra dans la vUle. Mais comment ne seraient-ils pas devenus les accusés, le jour où ils cessaient d'être les maîtres? Ils avaient eu beau jeter des torrents d'eau et des baquets de chaux vive dans l'horrible fosse; sur un des côtés du mur, il était resté pour dénoncer leur crime, une longue traînée de sang qu'on ne put jamais effacer; ils' avaient eu bsau murer le trou qui avait été pratiqué dans la grande tour, il est d'effroyables indices par où s'annonce le voisinage des morts. Lorsque sur les pas de Jourdan, forcé de leur servir de guide, les grenadiers de Choisy allèrent prendre possession du palais, une odeur cadavéreuse leur fut une indication suffisante, et leur cmsa une indignation telle, que Jourdan eût été mis en pièces s'il ne se fût enfoncé par une porte dérobée dans des escaliers dont les soldats ignoraient les issues.
Dampmartin, qui était présent à l'ouverture de la fosse, assure qu'on en retira cent dix corps, parmi lesquels les chirurgiens distinguèrent soixante-dix hommes, trente-deux femmes et huit enfants ; ce qui confirme son récit, relative-
ment aux personnes tuées même après la nuit du 16 au 17 octobre. D'un autre côté, une relation serai -officielle porte que, quand on ouvrit la fosse, on trouva des corps à genoux contre le mur, dans une attitude qui prouvait qu'ils avaient été enterrés vifs !
Un pareil spectacle parlait assez haut : l'ordre fut donné, au bout de quelques jours, d'arrêter ceux qui eux-mêmes s'étaient appelés les braves brif/ands de l'armée de Vaucluse , et cet ordre fut exécuté violemment, sans qu'aucun d'eux essayât la moindre résistance, si ce n'est toutefois Mainvielle jeune, qui se défendit avec une intrépidité sauvage, fit et reçut plusieurs blessures, et ne fut pris qu'après avoir eu la cuisse traversée d'une balle. Tournai et Mainvielle aîné furent découverts, dans la maison de ce dernier, au fond d'un trou pratiqué dans l'épaisseur du mur et recouvert d'un tableau. Quoique Duprat jeune se trouvât à trente lieues d'Avignon, lors du massacre, on l'arrêta comme les autres, et — cette fois encore, la justice acceptant le ministère de la fureur, — sa femme se vit traînée par les cheveux le long des rues, au milieu des insultes et des huées.
Jourdan seul manquait. Un jeune homme, dont il avait mis la tête à prix et qui se nommait Bigonnet, promit de le ramener si on lui donnait vingt hussards. Il se mit effectivement sur sa trace et l'atteignit au moment où il passait à cheval, et armé jusqu'aux dents, la rivière de la Sorgue : « Si tu avances, lui crie Jourdan d'une voix terrible, je te tue. — Non, répondit le jeune homme, tu es un lâche : tu me manqueras. » Jourdan tire, le coup rate. Bigonnet lance son cheval à l'eau, joint son ennemi, et d'un coup du canon de son pistolet dans la poitrine, le renverse au milieu du courant. On le ramena en triomphe.
On verra plus loin comment les auteurs ou acteurs de cette catastrophe furent amnistiés. Mais un destin tragique attendait la plupart d'entre eux. Le 8 prairial an II, Jourdan fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire et exécuté comme coupable d'avoir pris part à un complot dans, les Bouches-du-Rhône, et aussi comme s'étant procuré des biens nationaux à vU prix. Rovère mourut à Sinamari, et Blanié, un des plus forcenés assassins de la Glacière, dans un cachot du château d'If. Mainvielle jeune se brûla la cervelle en l'an IX. Mainvielle aîné périt sur l'échafaud. Il en fut de même de Duprat, dénoncé par son propre frère. Plus coupable, Duprat aîné eut une fin moins funeste : il tomba sur le champ de bataille d'Esling, en soldat.