‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 274 sur 303 · SANS-CULOTTISME DES GIRONDINS · texte numérisé non relu

SANS-CULOTTISME DES GIRONDINS

Les Girondins avaient donc fait décider la guerre : il no restait plus qu'à la déclarer, après avoir mis la main sur le pouvoir, afin de la conduire. Maîtres do l'Assemblée , il

leur reslait à le devenir du roi . c'est à quoi ils préludèrent par des coups vivement frappés.

Le 9 février, les biens des émigrés furent mis sous le séquestre.

Le 14, il fut décrété que les héros du 14 juillet, les gardes françaises, continueraient à recevoir leur solde.

Le 16, une adresse aux Français, rédigée par Condorcet, voua aux malédictions du peuple les prêtres fanatiques, les privilégiés rebelles et les rois conspirateurs.

De son côté, la royauté se mettait en défense. On avait décrété à Louis XVI et une maison militaire et une maison civile. La reine ne voulut point de celle-ci, et mit à former la première une ardeur passionnée. Que lui importait une maison civile où il eût fallu admettre des plébéiens, et qui, par les nouvelles dénominations des charges, n'eût servi qu'à mieu\ constater l'anéantissement des anciennes? Avoir autour du trône, pour le garder, des épées nues dans des mains sûres là était sa préoccupation. D'où ces paroles de Barnave, dans une lettre qu'il lui adressait . « Semblable au jeune Achille, parmi les filles de Lycomède , vous saisissez avec empressement le sabre, pour dédaigner de simples ornements. »

Inutile de dire que, telle qu'on la composa, la garde du roi n'était pas autre chose que la contre- révolution sous les armes. Les mémoires présentés par ceux qui briguaient cette sorte de service révélèrent, quand plus tard on les publia, la nature des conditions exigées. Les uns faisaient valoir , à l'appui de leur demande, la haine qu'ils portaient à l'ordre nouveau; les autres s'annonçaient sous des titres proscrits par la Constitution; plusieurs étaient des officiers qui, pour se rallier sous le drapeau de la domesticité royale, désertaieni celui de la nation. Pour masquer ce que la composition de la garde pouvait avoir de menaçant , on eut soin d'y appeler un certain nombre d'hommes, fournis soit par les troupes de ligne, soit par les gardes nationales des quatre-vingt-trois départements ; mais la partie la plus nombreuse de la maison militaire, celle qui donna lieu à des choix calculés, ne compta que d'anciens gendarmes , des capitaines de cavalerie qui avaient quitté leurs escadrons, et, comme le journal des liévolutions de Paris les appelle, des coryphées des orgies de Versailles. Du reste , fidèle à la lettre de la Constitution . Louis XVI n'accorda que dix-huit cents brevets d'activité. Mais derrière le groupe des prétoriens avoués , se cachait celui des prétoriens qu'on n'avouait pas. Or, ils formaient, ceux-là, une armée de près de dix mille hommes, et quels hommes ! Les chasseurs qui avaient commis les massacres de La Chapelle, les cavaliers farouches qui avaient chargé le peuple au Champ de Mars, les Suisses sous le commandement de d'Affry, une foule d'aventuriers résolus et de hardis bretteurs.

Les Girondins sentirent bien le péril, et qu'il leur était impérieusement commandé de s'appuyer sur le peuple , dans leur lutte contre le trône. Ils commencèrent donc par publier, sous la forme d'une lettre que Pétion adressait à Buzot, un manifeste très-habile où l'alliance du peuple et de la bourgeoisie était invoquée comme moyen suprême de salut public. Selon le manifeste, la bourgeoisie et le peuple ne devaient faire qu'un. Noble parole, et vraiment sainte! Malheureusement, rien: qui indiquât à quelles conditions ce résultat serait obtenu ; rien sur les mesures à prendre pour élever le niveau delà dignité humaine; rien sur les réformes sociales à tenter pour faire disparaître la distinction des classes, et, comme dernière répons3 au cri déchirant de la misère : Tout lemondi souffre. Il était trop clair que l'unique but de l'alliance tant recommandée était de défendre contre l'ancien monde les ré-

sultats déjà conquis, sans pousser au delà. « La bourgeoisie et le peuple, disait Pétion , ont fait la Révolution ; leur réunion seule peut » — l'achever? non: — «la conserver. » Et la pensée véritable du manifeste éclatait , au surplus, d'une manière naïve dans cet appel « Union du tiers état contre les privilèges: » privilèges pohtiques, bien entendu, puisque c'étaient les seuls qu'on eût encore mis en question; et ils se trouvaient abolis déjà, à l'exception de celui contre lequel les Girondins ouvraient la campagne, à l'exception de la royauté !

Mais ce n'était pas tout que d'avoir pour soi le peuple, il fallait l'avoir armé : les Girondins poussèrent avec fougue à la fabrication des piques. Déjà, dans son discours du 18 décembre 1791, Robespierre, comme on l'a vu, avait dit : « Il faut avant tout, jiartout , sans relâche, faire fabriquer div> armes; il faut armer le peuple, ne fût-ce que de piques. » Et les fameuses piques du ;4 juillet n'avaient pas mênit' attendu ce cri pour se montrer ç,à et là. Au mois de février 1792, l'impulsion fut immense, le mouvement devint général. Les républicains des Révolulions de Paris écrivaient ■ » Que chacun de vous , citoyens , possède au moins deux piques, l'une pour le repos de ses foyers, l'autre pour la sûreté de la République. Jadis, les gentilshommes ne sortaient pas de leurs maisons sans suspendre une épée à leur hanche que le peuple ait sans cesse sa pique à la main Les Chinois et les Turcs ont leur fête des lanternes qui leur rappelle la naissance du premier jour du monde et le retour de la lumière. Français, ayez votre fête des piques, en commémoration de la conquête de la liberté. » Le 8 février, Gorsas publiait l'article suivant • « Des piques, des piques, des piques! » Le brave Gonchon, orateur des hommes du 14 juillet, s'es! présenté au club électoral de l'Évéché à la tête d'une députation, pour offrir les flammes tricolores qui doivent voltiger au haut des piques. Voici l'exorde et la péroraison de sou discours • « La cocarde nationale doit faire le tour du globe ; elle a pris racine sur un bonnet de laine; elle prendra racine sur le turban. » Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui demandèrent à porter des piques.... Que dis-je, c'était une femme qui, par une lettre, adressée au club électoral de l'Évéché, avait pris, à proprement parler, l'initiative de ce mouvement. Bientôt les piques se hérissèrent de toutes parts. Aux Jacobins, des piques ayant demandé l'entrée, et quelque hésitation s'étant manifestée , à cause de la loi qui interdisait les délibérations armées . « Sans doute, cria Danton, nous voulons observer la loi. Mais, regardez ces drapeaux ! Ils soni surmontés de lances. Je demande qu'en signe d'une alliance indissoluble entre la force armée constituée et la force armée populaire, une pique soit ajoutée à chacun de ces drapeaux. • Et la motion fut adoptée d'enthousiasme, au bruit d'un tonnerre d'applaudissements.

On juge si les royalistes furent alarmés! Ils se mirent de leur côté à fabri(iuer des poignards, et tous leurs journaux grondèrent. Mais Brissot . •> Ah ! le réveil du lion épouvante ceux qui comptaient sur son sommeil! — Où se porteront ces piques, dites-vous? — Partout où vous serez, ennemis du peuple. — On les promène sur la terrasse des Feuillants, comme pour menacer le château des Tuileries ; oseraient elles se porter là? — Oui, si vous y êtes. — Mais qui commande ces piques? — La nécessité. — Qui en fera la distribution? — Le patriotisme. — A qui seront-elles livrées? — Au courage. »

Le roi eut peur, lui aussi, manda Pétion, au.\ Tuileries; et le même jour parut un arrêté municipal , statuant que tout porteur de piques serait tenu de faire sa déclaration au comité

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