‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 275 sur 303 · SANS-GULOTTISME DES GIRONDINS · texte numérisé non relu

SANS-GULOTTISME DES GIRONDINS

de sa section ; qu'on an-êterait quiconque se trouverait vaguant soit de jour, soit de nuit; que les personnes, inscrites ou non inscrites, ne pourraient ni se former en patrouilles, ni marcher sous d'autres drapeaux et obéir à d'autres officiers que ceux de la garde nationale. L'arrêté, signé par Pétion, un

des chefs du parti de la Gironde, montrait, qu'après tout, ce parti n'était pas sans se défier du peuple, même en l'armant, comme le journal de Prudhomme en fit amèrement la remarque.

C'était indiquer aux royalistes une manière de calomnier

bUMOURiez

If mouvement dci piques. Pour montrer ce qu'il avait de dangereux, ils songèrent à fomenter une émeute, et malheureusement, le» circonstances ne se prêtaient que trop bien à ce manège impie. Car, pendant que les nobles menaçaient au dehors, que les prêtres fomentaient au dedms la guerre ci-

vile, et que, pour faire évader les fabricateurs de faux assignats, on incendiait leur prison, les riches spéculateurs, afin de ruiner les fabriques, de casser les bras aux ouvriers, de forcer la misère à maudire la Révolution, accaparaient tout, oui tout, jus(iu'au papier, jusqu'aux ardoises, jusqu'aux

épingles. Paris et ses environs regorgeant de sucre, on y faisait payer au delà de 3 livres la même denrée qu'à Liège et à Bruxelles, villes sans colonies, on ne payait que 14 sous. Un ancien constituant, d'André, chose honteuse, figurait à la tête des accapareurs. Et, comme si ce n'élait pas assez de provoquer le peuple par la privation, voilà qu'on le provoqua par l'insulte Un certain Joseph-François d'Elbe, se disant Américain, fit savoir à l'Assemblée qu'il était propriétaire de deux millions de sucre et d'un million de café, qu'il mettait ces richesses sous la sauvegarde de la force publique, et qu'il ne vendrait les denrées qui lui appartenaient à aucun prix, tel étant son bon plaisir. En d'autres termes, pour se venger de l'insurrection de ses nègres à Saint-Domingue, il condamnait les Parisiens à avoir constamment deux millions de sucre sous les yeux et à s'en passer. Il oubliait que, même sous l'ancienne monarchie, même sous François I", il avait été rendu une ordonnance ainsi conçue : « Seront appréhendées au corps les personnes des monopoleurs et des accapareurs de marchandises, et leurs biens et denrées confisqués et vendus sur la place publique, au profit de l'État! »

C'eût été merveille qu'irrité avec tant d'art, le peuple ne cédât point aux émissaires envoyés pour lui soufQer de déplorables fureurs, émissaires dont l'action serait niée bien en vain: car, ainsi que le firent observer les Révolutions de Paris, étaient- ce les pauvres qui auraient pu forcer les marchands, comme cela eut lieu, à délivrer le sucre, par pains, à 20 et 25 sous la ivre ? Où donc aurait-il trouvé 25 sous pour payer une livre de sucre, le malheureux qui avait laissé au logis sa femme en pleurs et ses enfants criant la faim ? L'émeute éclata donc, c'était tout simple! Le faubourg Saint-Marceau s'ébranla; beaucoup du faubourg Saint-Antoine se hâtèrent , de leur côté, vers l'Hôtel de Ville, pour réclamer, non-seulement le rabais du prix du sucre, mais celui de la viande de boucherie et du pain. Est-il vrai qu'à leur arrivée on fit faire un léger mouvement aux pièces de canon qui défendaient l'entrée de la maison commune? Le bruit en courut; mais le journal de Prudhomme, qui le rapporte, refuse d'y croire, pour l'honneur de la garde nationale. Un autre bruit courut aussi, et celui-là monstrueux. Les agitateurs gagés n'allaient-ils pas,

de groupe en groupe, désignant comme accapareurs qui?

le duc d'Orléans et Pétion! Pendant ce temps, et tandis qu'on doublait la gardo du château, Marie-Antoinette se promenait, en grand appareil, au bois de Boulogne. Ce jour-là même était arrivée la nouvelle que, dans les Pays-Bas, par ordre de sa sœur, des horreurs avaient été commises sur quarante personnes de tout âge et de tout sexe.

Du reste, Paris ne fut pas alors le seul point de la France où se produisirent ces agitations funestes. Dans le département de l'Oise, des milliers d'hommes se rassemblaient en tumulte , anathématisaient les accapareurs et arrêtaient sur k rivière d'Oise des bateaux chargés de grains ; l'accaparement des matières premières et des subsistances mettait en ébullition Dunkerque, Noyon, le Havre, Évreux, Verneuil, Montlhéry, Corbeil, Étampes, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Toulouse ; à Dunkerque, des brigands conseillèrent au peuple d'incendier le port; des bandes, transportées de rage, parcoururent le département de l'Eure , traînant avec elles les officiers municipaux terrifiés, portant des fusils, brandissant des fourches, menaçant les villes si l'on ne taxait pas à leur volonté le bois et le pain , comme si le meilleur moyen de faire entendre raison au fermier eût été de bouleverser les fermes ! Un cultivateur lâchement immolé à Montlhéry , le maire d'Étampes assassiné pour avoir refusé de taxer le blé au-dessous du cours du marché, et de vastes déprédations

commises dans les bois de l'Ile- Adam, complètent ce triste tableau. En le traçant, le journal de Prudhomme, avec une indignation généreuse, en appela au peuple de la barbarie et de l'astuce des imposteurs qui s'étudiaient à l'égarer ; et au spectacle des crimes conseillés ou commis à Dunkerque, à Montlhéry, à Étampes, il opposa celui des Marseillais apprenant qu'à Aix le régiment d'Ernest opprimait les patriotes, partant aussitôt en bon ordre , entrant à Aix, se concertant avec les magistrats, et regagnant leurs foyers sans avoir laissé d'autres traces de leur expédition que la tranquillité rétablie et la contre-révolution désarmée.

Nous avons dit que les Girondins étaient des artistes en révolution : rien ne le prouva mieux que la façon dont ils pressèrent l'adoption du bonnet rouge. Les motifs qui le leur firent aimer sont curieux à lire dans le journal de Brissot, leiu' organe. Suivant le Patriote français ^ ce n'est pas seulement comme symbole de la liberté que le bonnet rouge se recommande, c'est aussi « parce qu'il égayé, parce qu'il dégage la physionomie, parce qu'il la rend plus ouverte, plus assurée, couvre la tête sans la cacher, en rehausse avec grâce la dignité naturelle, et est susceptible de toutes sortes d'embellissements. »

A la même disposition d'esprit se rapporte l'engouement des Girondins pour certaines expressions devenues fameuses dans le vocabulaire de la Révolution.

Mmes de Goigny et de P..., qui suivaient le torrent des idées nouvelles , assistant un jour à une séance de l'As semblée constituante, et témoignant leur improbation d'un discours que tenait en ce moment l'abbé Maury , celui-ci, avec sa grossièreté ordinaire , s'écria , en les montrant du doigt : Monsieur le président, faites donc taire ces deux sansculottes. Le mot fit fortune ; il fut appliqué aux révolutionnaires exaltés; Camille Desmoulins se plut à l'enchâsser dans son style athénien, et les railleries mêmes des royalistes contribuèrent à le mettre à la mode. Dans ce mois de février 1792, dont nous esquissons la physionomie, une députation de sans-culottes s'étant présentée à l'Assemblée nationale, les Sabbats jacobiles leur mirent dans la bouche le discours suivant :

Ah! que nous serions satisfaits,

Si, toujours patriotes.

Au lieu de faire des décrets,

Vous faisiez des culottes.

Se parer des injures d'un ennemi est un moyen d'y répondre. Le mot sans- culotte , aussi original que familièrement cynique, et aussi expressif que brutal , plut aux Girondins , malgré leur atticisme, et à cause de leur penchant à apprécier les choses moins par le fond que par la surface.

Ajoutons que ce goût pour les choses extérieures qui, combiné avec la vanité, enfante le désir de paraître, et, combiné avec l'orgueil, produit l'emphase, fut, dans la Révolution, un défaut commun à tous ceux qui, de près ou de loin, par leurs naturelles affinités , sinon politiquement , tinrent au parti de la Gironde. Tantôt c'est Carra qui, après avoir médité toute une semaine son coup de théâtre et choisi son moment, court à la tribune des Jacobins agiter un assignat de miUe livres, prLx offert à sa conscience, qui a refusé de se vendre ; tantôt c'est Manuel qui, sans nécessité, sans prétexte, publie une lettre à Louis XVI commençant par ces pompeuses paroles : Sire, je n'aime pas les rois...; tantôt enfin c'est Danton qui, prenant place au conseil général de la Commune prononce ces mots étranges • La nature m'a

Page 1