‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 285 sur 303 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES CIRONDINS CHASSÉS DU POUVOIR

'exercice du pouvoir a cela de corrupteur que, par le désir de le conserver, on est conduit bien souvent, soit à se relâcher de la rigueur des principes , soit à les compromettre dans des alliances équivoques : faiblesse aveugle, tristes transactions, où l'on perd de sa dignité, sans aboutir toujours au succès. Les Girondins en firent l'expérience. A peine en possession du pouvoir, ils penchèrent vers le Feuillantisme, ils s'adoucirent à l'égard de la royauté ; un moment ils crurent à Louis XVI, un moment ils mêlèrent leur destinée à la fortune de Dumouriez; et loin de les servir, le résultat leur devint fatal. C'est ce que* les événements vont prouver.

Lors de la déclaration de guerre, l'état approximatif des forces combinées de l'Autriche et de la Prusse, prêtes à entrer en campagne, était :

Armée autrichienne du Erabant. . . 33 000 h.^

Troupes prussiennes ibid. . . 12 000

Armée autrichienne.du Luxembourg. 25 000

Troupes prussiennes ibid. . . 15 000 ) 200000 h.

Armée autrichienne dans le Palatinat. 30 000

— prussienne ibid. . . 25 000

— autrichienne en Brisgau. . . 35 000

A ces forces, la France avait à opposer, d'abord, trois armées :

La première, d'un peu plus de cinquante-trois mille hommes, destinée à agir entre la mer et la Meuse, sous les ordres du maréchal Rochambeau;

La seconde, de soixante-deux mille hommes, destinée à agir entre la Meuse et les Vosges, sous les ordres du général Lafayette ,

La troisième, de près de quarante-neuf mille hommes, destinée à agir entre les Vosges et le Rhin, sous les ordres du maréchal Luckner.

Le total de ces trois armées, du Nord, du Centre et du Rhin , était donc d'em'iron cent soixante -quatre mille hommes.

Quant aux troupes réservées pour la défense des places ou distribuées dans l'intérieur, elles ne s'élevaient pas à moins de soixante-dix-sept mille hommes

Mais ce n'était rien en comparaison de ce que la France pouvait fournir, et nous assisterons bientôt à un spectacle

extraordinaire. Nous verrons des légions sortir de terre, pour ainsi dire, les gardes nationales s'enrégimenter, les bataillons se grossir partout d'ardents volontaires, ouvriers, employés aux fermes, contrebandiers, gardes-chasse, laboureurs, la guerre aura beau moissonner les rangs, un soldat nouveau sera toujours là prêt à remplacer le soldat mort; encore quelques mois, et, pour soutenir le choc du monde entier, la France aura, de ses flancs inépuisables, tiré neuf cent quatic vingt-cinq mille combattants!

L'attaque convient au caractère français : la guerre une fois déclarée, nul doute qu'il ne fallût frapper le premier coup. Mais où et comment?

Suivant un écrivain militaire fort distingué, Mathieu Dumas, c'était sur les électorals qu'aurait dû porter l'attaque. Par là, « on pénétrait sans peine dans un pays abondant; on coupait la communication entre les Pays-Bas et l'Allemagne ; l'armée du général autrichien Bender était tenue en échec ; l'importante place du Luxembourg restait inutile et masquée; enfin, on allait saisir, entre la Moselle et le Rhin, des positions qui nous procuraient un nouveau front de frontières, étroit et facile à conserver, nous soumettaient la navigation du Rhin et de la Moselle, retardaient la jonction des différents corps d'armée des alliés, et changeaient vraisemblablement le plan de leurs opérations. »

Dumouriez ne vit pas les choses ainsi. Quoique ministre des relations extérieures, c'était lui qui, en réalité, avait à conduire la guerre, de Grave étant moins son collègue que son instrument. Douze jours après son entrée au conseil, son plan était déjà arrêté. « M. Dumouriez, — écrivait Marie- Antoinette au comte de Mercy-Argenteau, le 26 mars 179?, — ne doutant plus de l'accord des puissances par la marche des troupes, a le projet de commencer ici le premier par une attaque de Savoye et une autre par le pays de Liège. C'est l'armée de Lafayette qui doit servir à cette dernière attaque. Voilà le résultat du conseil d'hier; il est bon de connaître ce projet pour se tenir sur ses gardes et prendre toutes les mesures convenables. Selon les apparences cela se fera promptement. » L'invasion soudaine de Belgique, tel fut donc le point de départ de Dumouriez. Se rappelant la révolution des Pays- Bas, comprimée, il esl vrai, mais non Comptée, il crut qu'il y avait là des cendres encore brûlantes à agiter, et que l'insurrection nous y attendait, décidée à nous servir d'auxiliaire. Il ne négligea point, du reste, de préparer le résultat, et divers agents secrets, parmi lesquels Saint-Huruge, furent envoyés en Belgique pour y travailler les esprits dans l'intérêt de la France. Au fond, ce fut sur la propagande révolutionnaire que Dumouriez basa son plan de campagne.

Le maréchal de Rochambeau, supérieur en grade à Lafayette, semblait appelé, à cause de cela même, au commandement de l'expédition; maisnl était fort appesanti par l'âge, chagrin, malade, hostile au nouveau ministère, et si expansif dans ses aversions, qu'avant de se rendre à son armée, il lui était échappé de dire à Dumouriez : . Vous êtes un fou. » Lafayette parut plus propre à diriger une invasion moitié militaire, moitié insurrectionnelle. Mais ce choix même ne témoignait-il pas d'une grande légèreté ? Dumouriez ignoraitil que les patriotes belges étaient animés contre Lafayette d'un nf ressentiment ? Ignorait-il que, sous la Constituante, c'était Lafayette qui s'était opposé à ce qu'on lût les dépèches par lesquelles les insurgés brabançons réclamaient contre Joseph II l'appui de la France?

Au reste, Yinstruclion pour M. de Lafayette, signée de Grave, mais rédigée par Dumouriez, contient ce curieux jiassage : « Le général n'entrera dans aucun détail politique

LES GIRONDINS CHASSÉS DU POUVOIR

avec les Belges sur leur manière de faùe leur révolution : pourvu que leur insurrectiou soit franche et à peu près universelle, IL NOUS EST ABSOLUMENT ÉGAL DANS QUEL SENS ELLE EST CONDUITE. »

Ceci bien entendu, le plan militaire qu'adopta Dumouriez était fort simple.

I^fajette eut ordre de se porter sur Givet, d'en partir à la tête d'un corps de dix mille hommes, le 1" ou le 2 mai, au plus tard, pour attaquer Namur; et s'il l'emportait, ce qui était probable, de prendre une position défensive sur la Meuse, en avant de cette ville.

D'autre part, il fut ordonné au maréchal de Rochambeau de confier au général Biron une avant-garde de dix mille hommes, pour se porter rapidement sur Mons, et, en cas de succès, marcher du même pas sur Bruxelles.

Mais il était à craindre que, voyant la ville de Mons meluxée, la nombreuse garnison de Tournay ne sortit pour la secourir. Afin de prévenir ce mouvement, d'attirer sur Tournay l'attention de l'ennemi, et de faire croire que c'était un lies points de débouché de l'année française, dAumont, commandant de Lille, reçut ordre de lancer dans la direction 'le cette dernière ville un détachement de cavalerie, lequel ilevait éviter de se compromettre, et battre en retraite dans ie cas où la garnison de Tournay marcherait contre lui.

En même temps, et pour jeter le gouvernement de Bruxelles dans une semblable frayeur, les généraux autrichiens dans une semblable perplexité, d'Elbeck commandant de Dunker- (jue, devait pousser droit à Furnes, à la tête de douze cents hommes.

Le système d'invasion de la Belgique consistait donc dans la combinaison de quatre attaques simultanées, deux vraies et deux fausses, les secondes destinées à masquer les premières.

Ce plan que, sur la foi des Mémoires de Dumouriez, la plupart des historiens sont convenus d'admirer, n'avait-il rien i(ui prêtât à la critique? 11 fallait que Lafayette rassemblât à • iivet, d'une manière presque instantanée, un corps de dix laille hommes, le mit en mouvement, s'emparât de Namur : t-tait-ce avec une poignée de troupes harassées, manquant de Lout par la précipitation de leur marche, qu'on pouvait tenter lin tel coup de main? Était-il supposable que l'ennemi, qui jiouvait, en deux ou trois marches, renforcer la garnison de .N'amur, pendant qu'il en fallait huit ou neuf &u général Lafayette pour y atteindre, ignorerait un mouvement de flanc v:ur cinquante lieues d'une frontière enclavée et découverte en beaucoup de points? Où étaient l'artillerie, les munitions de guerre, les pontons, mais surtout le nombre d'hommes nécessaire pour former l'investissement de la ville et du château de Namur, au confluent de la Sambre et de la Meuse? Ne savait-on pas combien était inexpugnable cette position du château de Namur, qui, avec une garnison de quatre mille hommes, avait arrêté autrefois les armées victorieuses de Louis XIV? Comment concevoir iju'on s'emparât de la ville, fùl-clle ouverte, alors qu'elle était soumise au feu du châipau? Lafayette aurait-il divisé son corps déjà si faible? .\urait-il pu à la fois contenir, dans sa position, le corps autrichien, retranché sous le château entre les deux rivières, et cependant attaijuer la ville, s'y établir, s'emparer des magasins, des dépots d'artillerie, des munitions, des armes, y laisser garnison?

Fondées, ou non, ces critiques, ainsi que d'autres qui ivaient trait aux attaques de Mons et de Tournay, servirent 'le base à la dénonciation dirigée plus tard contre Dumouriez \iSLT Mathieu Dumas.

Mais des reproches d'une nature différente pouvaient lui être adressés, et de ceux-ci la plus large part revenait aux Girondins, responsables des choix, tant qu'ils dominaient la situation.

A quels généraux confiaient-ils le soin de conduire la ijuerre aux rois? A des généraux royalistes.

Lafayette, qui devint républicain dans ses derniers jours , ne l'était nullement alors ; depuis quelque temps il ne songeait plus qu'à couvrir le trône ; il avait horreur des clubs, et nourrissait avec complaisance l'idée de voir fuir les Jacobins devant son épée. Dumouriez avoue dans ses Mémoires que c'étaient les Feuillants qui « portaient en avant Lafayette. » Déjà Beaumetz était allé, sous l'habit d'un volontaire national, s'installer auprès de lui; d'André, Le Chapelier, Desmeuniers se disposaient à en faire autant ; que pouvaient attendre les Girondins de la direction f[u'un tel conseil martial imprimerait à la guerre?

Au point de vue de la Gironde, Rochambeau méritait-il plus de confiance? Ici encore c'est Dumouriez qui nous apprend que Rochambeau se trouvait « obsédé par les Feuillants, dont une partie étaient ses olBciers généraux ; » qu'il n'y avait pas moyen de compter sur une armée dont ni lui ni ses lieutenants n'avaient su gagner la confiance; qu'en un mot ce général était » mécontent de tout ce qu'il voyait, et nmemi de la Révolution, quoiqu'elle feùl créé maréchal de France. »

Quant à Luckner, connu pour le mal que, dans la guerre de Sept ans, il avait fait, comme chef de partisans, aux troupes françaises, Mme Roland l'a peint en ces termes : ■■ C'est un vieux soldat demi-abruti, sans esprit, sans caractère, véritable fantôme que purent conduire les premiers marmousets, et qui, à la faveur d"un mauvais langage , du goût du vin, de quelques jurements et d'une certaine intrépidité, ac- (juérait de la popularité dans les armées, parmi les machines stipendiées, toujours dupes de qui les frappe sur l'épaule, les tutoie et les fait quelquefois punir. Je l'eus àdinerchezmoi lors du premier ministère de Roland, et je l'entretins ou fus présente à sa conversation durant quatre ou cinq heures : « O « mon pauvre pays, disais-je le lendemain à Guadet, qui me « demandait comment j'avais trouvé Luckner, vous êtes donc « perdu, puisqu'il faut aller chercher hors de voti'e sein un « pareil être pour lui confier vos destinées ! »

Robespierre avait donc raison d'opposer ses craintes vigilantes au laisser aller des Girondins; et quel rude avertissement ne reçut pas ce laisser aller présomptueux, lorsque, dans la matinée du 1=' mai, le bruit se répandit que nos troupes venaient d'essuyer à la frontière un déplorable échec, évidemment imputable à la trahison.

Sorti de Valenciennes, Biron était wnu camper à Quiévrain, d"oi"i il menaçait la ville de Mous. Tout à coup, sans même voir l'ennemi, deux régiments de dragons se mettent à fuir, en criant : Nous sommes trahis! et entraînent l'infanterie. Biron, Rochambeau fils, Levasseur, aide de camp de Dumouriez , se jettent au devant des fuyards, s'efforcent de les arrêter : pour toute réponse on tire sur eux. L'armée entière se débande. Le camp de Quiévrain, les équipages de Biron, la caisse militaire, tout est pillé. On arrive dans le jjlus grand désordre à Valenciennes, où les soldats parlèrent de massacrer Rochambeau. Dumouriez l'affirinc : « C'était un coup monté. »

Et en effet, dans le même temps, Théobald Dillon étant sorti de Lille, les trois mille hommes qu'il commandait n'eurent pas plutôt aperçu un petit corps de neuf cents hommes, venu de l'ournay à leur rencontre, (pie le cri : Nous sommes

trahis! se fait entendre. Et aussitôt la cavalerie s'ébranle, tourne bride, passe sur le corps de l'infanterie, et s'enfuit jusqu'à Lille, abandonnant artillerie, chariots, équipages. Dillon fut massacré dans une grange par ses propres soldats. A Lille, un curé et quelques chasseurs tyroliens, qu'on avait faits prisonniers, furent pendus. Trois cents hommes environ avaient péri dans celle double déroule, « résultat d'un complot très-noir, « dit Dumouriez.

Mais par qui fut-il tramé , ce complot ? La seule chose qu'on puisse dire avec certitude , c'est qu'il n'y avait qu'un parti qui fût intéressé à un tel désastre, et que le royalisme dominait dans les corps de cavalerie envoyés à la frontière.

Les échecs de Mons et de Tournay, au début même de la campagne , trompèrent complètement l'Europe sur les ressources et la force de la Révolution armée. A la Cour de Berlin, à la Cour de Vienne, on ne parla plus de nos troupes que comme d'un ramas de milices indisciplinables. Le duc de Brunswick, malgré sa réputation de sagesse, passa de l'excès du respect à celui du dédain ; et à une revue de l'armée prussienne qui eut lieu, peu de temps après, à Magdebourg, on entendit Bischofswerde.r dire à plusieurs officiers de marque : « Messieurs, n'achetez pas trop de chevaux; la comédie ne durera pas. Les fumées de la liberté se dissipent déjà à Paris.- L'armee des avocats sera bientôt anéantie en Belgique, et nous serons de retour dans nos foyers en automne. »

A Paris, la sensation produite fut très-vive, et selon l'usage, tous les partis se renvoyèrent la responsabilité de l'événement. Des déclamateurs royalistes furent vus courant de rue en rue, de café en café, parlant beaucoup de Dillon massacré, nullement des soldats qui avaient péri, et criant qu'il y avait parmi les Français des cannibales; qu'on ne trouverait plus de généraux désormais ; qu'il fallait un exemple, et terrible, qu'égorger un pauvre prêtre sans défense , des prisonniers, était le dernier des crimes. Et ils se gardaient bien d'ajouter que, dans les chasseurs tyroliens tués à Lille, on avait reconnu des espions de l'Autriche. Quant au curé, c'était un fanatique de contre-révolution , trop connu comme tel. Effrayé de la fin tragique de Dillon, il se sauvait du couvent des Ursulines , déguisé en femme , lorsqu'il fut saisi, fouillé, et trouvé nanti de papiers compromettants.

De leur côté, les Jacobins flétrissaient leurs ennemis du nom de traîtres. Robespierre dans le Défenseur de la Conslitulion, Carra dans les Annales patriotiques, Marat dans l'Ann du peuple, faisaient ressortir en traits brûlants tout ce qui démontrait qu'il y avait eu perfidie sanguinaire. Le journal de Prudhomme rappelait fort amèrement combien avaient raison ceux qui s'étaient armés de défiance, et il demanda si c'était pour aboutir à de semblables résultats, que l'Assemblée, chose inouïe 1 avait fait délivrer à chacun des généraux une somme de 500 000 livres à employer en dépenses secrètes !

Bien que les Girondins ne pussent être soupçonnés sans absurdité d'avoir voulu faire manquer les premières opérations d'une guerre si ardemment provoquée par eux-mêmes, ils sentirent bien qu'on les pouvait accuser, au moins d'imprudence , et ils ne négligèrent rien pour étouffer des clameurs importunes. Le 2 mai, ils se joignirent aux Feuillants, pour chasser de l'Assemblée une députai ion de Cordeliers, qui venaient y crier à la trahison , et, le lendemain, sur la motion d'un des leurs, Lasource, motion appuyée par Guadet avec un emportement extraordinaire, Marat fut frappé, en compagnie de Royou, d'un décret d'accusation.

Quelque momentanée qu'elle soit, l'alliance d'un parti contraire n'est jamais gratuite : en échange de l'appui qu'ils venaient de prêter aux Girondins contre les Cordeliers et contre Marat, les Feuillants avaient à réclamer une concession. Cette concession fut un décret qui autorisât la célébration d'unefêle funéraire en mémoire de Simoneau, maire d'Êtampes» mort le -3 mars 1792, pour avoir défendu la loi. Dans l'esprit des Feuillants, qui la décrétèrent, de Dupont de Nemours, qui en fut l'ordonnateur, de Roucher et d'André GhéiBfïer, qui en furent les poètes, cette cérémonie n'était pas autre chose qu'une revanche de la fête de la Liberté donnée aux acidats de Châteauvieux. Les Girondins, en paraissant y adhérer, se frappaient donc eux-mêmes et prêtaient le flanc à de: légitimes attaques. Ils cédèrent pourtant, et la fête eut lieu, sinon avec leur assentiment secret, du moins avec leur concours visible. Or, l'image de la Liberté, cette fois, n'était plus en première ligne : l'étendard arboré par les Feuillant» était celui de la Loi ; au lieu de l'inscription Liberté, égalité^ fraternité, ils avaient adopté l'inscription Liberté, égalité, propriété ; et ils se complurent à promener sous les yeux de tout Paris un tableau calomnieux qui représentait le maire d'Étampes assassiné par des piques, tandis qu'il l'avait été par des baïonnettes. Le peuple était allé voir passer le cortège^ par pure curiosité, cette fête n'étant point la sienne; la calomnie peinte dirigée contre les piques l'offensa cruellement, et les haines mutuelles s'en accrurent.

Les Girondins descendaient une pente dangereuse ; il était temps, pour leur gloire, cjue quelque fait survînt qui, en leschassant du pouvoir, les rendit à la Révolution : le coup désirable ne se fit pas attendre.

A la nouvelle des revers de Mons et de Tournay, le timide' de Grave s'était hâté de donner sa démission de ministre de la guerre, et, cédant cette fois à l'influence des Girondins , . quoique plus particulièrement dominé par Dumouriez , luimême il avait proposé au roi pour le remplacer, le coIoneF Servan. Suivant Dumouriez, dont il devint bien vite l'ennemi, Servan cachait sous un extérieur froid, réfléchi et austère, beaucoup d'ambition et d'insensibilité. Suivant Mme Roland, dont il fut l'ami , et à laquelle des calomnies de salon le donnèrent pour amant, c'était un homme d'une trempe ardente, de mœurs pures et très-sensible, un soldat intrépide, un patriote, un philosophe. Etienne Dumont, plus intéressé dans ses jugements, lui attribue un caractère noir et un orgueil atrabilaire. Ce qui est sûr, c'est que c'était un honnêt» homme, fidèle à ses principes, très-dévoué à son parti, et • qui n'entendait nullement s'asservir à l'ambition sceptique dfr Dumouriez.

Son avènement au ministère était donc' de nature à ébranler l'influence de ce dernier, qui s'en aperçut bientôt, et s'en irrita.

Jusqu'alors, l'entière soumission de de Grave et de Lacoste à Dumouriez avait servi de contre-poids , dans le Conseil, à la prédominance de la Gironde ; mais l'entrée de Servan aux affaires rompait tout équilibre, et Dumouriez croyait trop ea son génie pour se passer du premier rang.

Aussi bien, l'ascendant de Mme Roland lui avait toujours déplu; il ne pouvait souffrir qu'elle tînt en quelque sorte le bureau de la Gironie, et que le dîner ministériel du vendredi, qui avait lieu chez elle , devînt le dîner de faction. A l'un de ces dîners, Guadet ayant lu une lettre qu'il proposait aux ministres de signer et qui avait pour objet de forcer Louis XVI à renvoyer son confesseur non assermenté, Dumouriez déclara d'une façon très-vive que nul ministre n'avait dans soa département la conscience du roi, et que Louis XVI

LES GIRONDINS CHASSÉS LU POUVOIR

était en. droit de prendre comme directeur de conscience un calviniste, un papiste, un iman, un rabbin, à son choix. Guadet était furieux, ta scène s'anima fort. Mais Dumouriez tint bon, et la lettre dut être retirée.

Autre cause de rupture : Lacoste, soufflé par Dumouriez, refusa réscrtûment de nommer pour gouverneur de Saint-Domingue Sillery, que les Girondins proposaient.

Alors, pour se venger, ceux-ci commencèrent à porter sur

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