LUCKNER
la conduite du ministre des affaires étrangères un regard plus scrutateur. Il avait une maîtresse, et c'était Mme de Beauvert, une femme galante, la sœur de l'aristocrate Rivaroi. Il avait un agent de conGance, et c'était Bonne- Garrère, aimable intrigant, héros des lieux de prostitution, homme
dont la fortune avait pris naissance dans les tripots; Il s'était fait allouer six millions de fonds secrets , et voilà qu'on parlait d'une affaire, trop obscure, que Bonne-Garrère avait ménagée , de certaines sommes dont Mme de Beauvert devait avoir sa part. Roland crut qu'il appartenait à la gra-
vite de son caractère et de son âge de gourmander sur tout cela son collègue. Dumouriez le prit d'abord sur un ton léger, puis, se voyant pressé, témoigna de l'humeur. Les deux ministres se séparèrent, mécontents l'un de l'autre. Le dîner du vendredi fut rompu. Lesrapports s'aigrirent de plus en plus.
Mais ce qui vint combler la mesure des colères réciproques, ce furent les imprudentes menaces de Guadet. Lorsqu'on avait accordé à Dumouriez six millions de fonds secrets, il avait été décidé formellement que le ministre ne serait assujetti à en rendre compte qu'au roi; et, soit erreur involontaire, soit perfidie, celte clause, bien que votée par l'Assemblée, se trouvait avoir été , à l'insu de Dumouriez , omise dans la rédaction du décret. Guadet s'arme de cette omission, assure qu'il a entre les mains de ([uoi faire trembler le ministre rebelle , et se dispose à demander compte publiquement des six millions. S'il eût été moins ferme , Dumouriez était perdu. Mais l'indignation exaltant son énergie naturelle, il éclata d'une manière inattendue, changea brusquement sa position d'accusé en celle d'accusateur, fit grand bruit d'un faux commis à son préjudice, poussa un Jacobin à dénoncer ce faux du haut de la tribune, força de la sorte l'annulation du décret, et réduisit Guadet au silence.
A de semblables querelles il n'y avait plus qu'un dénoûment possible, le renouvellement ou la chute du ministère. Si les Girondins ne chassaient pas Dumouriez du pouvoir, ils devaient s'attendre à en être chassés par lui. Mme Roland le comprit de reste, elle le dit à son mari, et de part et d'autre oa se prépara au combat décisif.
Mais pendant que Dumouriez , en courtisan qu'il était , s'étudiait à gagner le roi, pour rester maître du terrain , les Girondins, dans le même but, réunirent tous leurs efforts pour intimider Louis XVI et le désarmer.
Le prélude à ce système d'attaques fut la dénonciation d'un condlé autrichien^ auquel on faisait aboutir tous les fils d'une conspiration immense dans laquelle la nation était enveloppée. La Cour, saisie d'effroi, ne trouva pas de meilleur moyen de dissimuler sa frayeur que de l'abriter derrière un grand étalage d'indignation. Carra, qui, prenant l'initiative de la dénonciation dans ses Annales patriotiques, avait nommé Montmorin et Bertrand de MoUevilIe, fut cité au tribunal des juges de paix ; et, comme il déclarait tenir ses renseignements de Merlin , Bazire et Chabot, le juge de paix Etienne dé La Rivière, sans plus de façon, lança un mandat d'amener contre les trois députés et les fit arrêter chez eux par la gendarmerie, à quoi l'Assemblée , stupéfaite de tant d'audace , répondit aussitôt par un décret d'accusation qui envoya La Rivière à la cour d'Orléans.
Bientôt, on ne parla plus dans Paris que de ce mystérieux et terrible comité autrichien , la Gironde faisant maintenant ce que, par l'organe de Brissot, elle avait tant reproché à Robespierre..., semant le soupçon.
Et elle n'avait ici d'autre tort que de se contredire; car, en indiquant les Tuileries comme le centre d'un complot tramé contre la Constitution, de concert avec l'étranger, et en désignant Montmorin, en désignant Bertrand de Molleville, elle était dans le vrai. C'est ce que nous savons aujourd'hui, à n'en pouvoir douter, par les révélations contemporaines. Louis XVI, en effet, aussitôt après la déclaration de guerre à l'Autriche, avait chargé Mallet du Pan d'une mission secrète auprès du roi de Bohême et de Hongrie, et du roi de Prusse. Or, à propos de cette mission sur laquelle nous aurons à revenir, voici ce qu'on lit dans les Mémoires, tout récemment publiés, de Mallet du Pan :
* J'eus un entretien de plusieurs heures avec M. de
Montmorin, dans son- hôtel, l'avant -veille de mon départ et en présence de M. Malouet.... Le résultat fondamental auquel nous nous arrêtâmes, et qui était celui des vœux et des instructions secrètes de Sa Majesté, fut qu'il importait pardessus tout de conserver à la guerre le caractère de guerre étrangère faite de puissance à puissance, afin d'écarter toute idée de collusion entre le roi et les deux cours, et d'amener le dénoûment à la forme d'un arbitrage entre Sa Majesté et les étrangers d'une part, et de l'autre entre Sa Majesté et la nation. Cette conférence dernière avec M. de Montmorin eut lieu le jour même où ce ministre — il ne l'était plus alors — et M. de Bertrand rendirent plainte criminelle par-devant le juge de paix La Rivière, contre Carra et ses calomnieuses dénonciations d'un comité autrichien siégeant aux Tuileries. »
Quoi! les dénonciations de Carra étaient calomnieuses, lorsqu'on nous apprend que Louis XVI correspondait secrètement avec l'Autriche; que Bertrand de Molleville, Montmorin, Malouet, Mallet du Pan étaient les agents de ce concert; et qu'on s'entendait sur les dernières dispositions à prendre, le jour même oîi l'on ne rougissait pas de se prétendre calomnié ! La Révolution fut soupçonneuse, c'est certain; mais eut-elle tort de l'être? Avec de pareils faits sous les yeux, l'affirme qui l'ose?
Dans le même temps, d'autres rumeurs agitaient la capitale : le roi, était-il dit, méditait une seconde tentative d'évasion... Vague d'abord, cette rumeur prit peu à peu une telle consistance, que Pétion crut devoir écrire au commandant de la garde nationale pour lui recommander k vigilance. Louis XVI s'en plaignit dans une lettre adressée à la municipalité, et Pétion répliqua : « Qu'ai -je fait? J'ai veillé (juand mes concitoyens dormaient. »
Ce fut au plus fort de l'excitation produite par toutes ces défiances et toutes ces craintes, que, le 23 mai, Gensonné et Brissot firent monter, de la presse à la tribune, la dénonciation du comité autrichien. Brissot basa son réquisitoire sur des documents que, comme membre du comité diplomatique, il avait pu extraire des archives. Il fut clair, vif, pressant, et n'hésita pas à conclure à la mise en accusation de Montmorin.
Mais il nuisit lui-même à sa cause et gâta l'effet de son discours par cette insinuation, trop évidemment calomnieuse ; I On a reconnu l'existence du comité autrichien, dans l'opposition d'un certain parti à la guerre offensive. » C'était accuser l'élite du Jacobinisme de complicité avec Montmorin ! Ce rapprochement insensé remplit les patriotes d'indignation, et fut relevé par le journal de Prudhomme d'une manière terrible : » Vous avez dit , à la tribune des Jacobins , qu'il ne fallait pas dénoncer sans preuves : donnez les vôtres, sinon vous serez réputé calomniateur Vous dites que ce
parti a voté contre la guerre, parce qu'elle était dirigée contre la maison d'Autriche? Escobar ! Quand on a commencé la discussion sur la guerre, il n'était nullement question de la maison d'Autriche. Vous répondiez, vous, des intentions pacifiques de l'empereur, et ne vouliez détruire que Goblentz. »
Cependant, rejetés avec violence dans la Révolution, les Girondins ne ménageaient plus rien. Le 6 avril ils avaient fait rendre un décret qui prohibait le port public de tout' costume ecclésiastique , et , à cette occasion , on avait vu Faucliet prendre sa calotte et la mettre dans sa poche : le 27 mai, sur la motion de Vergniaud et le rapport de la Commission des Douze, les prêtres non assermentés furent Irap-
LES GIRONDINS CHASSÉS DU POUVOIR
pés d'un décret qu'avaient provoqué leurs menées factieuses, mais qui n'en était pas moins d'une rigueur que la stricte justice désavouait : « Considérant que ce serait compromettre le salut public que de regarder plus longtemps comme membres de la société, des hommes qui cherchent évidemment à la dissoudre..., l'Assemblée décrète : Lorsque vingt citoyens actifs d'un même canton se réuniront pour demander la déportation d'un ecclésiastique non assermenté, le Directoire du département sera tenu de prononcer la déportation si l'avis du Directoire est conforme à la pétition. »
Triste ressource que de faire porter à l'équité le costume delà tyrannie! Et puis, comme le firent très-bien observer les Révelutions de Paris, pourquoi vingt citoyens actifs? Même en matière de persécution , le privilège !
Le roi fut douloureusement affecté du décret contre les prêtres, et se promit bien de refuser sa sanction. Mais ce coup ne fut pas le seul qui fit alors saigner son cœur. Un jour, comme il se trouvait à table avec la reine, Mme Campan leur vint annoncer que l'Assemblée s'était fort occupée d'une dénonciation faite par les ouvriers de la manufacture de Sèvres ; qu'ils avaient apporté sur le bureau du président une liasse de brochures contenant , disaient-ils , la vie de Marie -Antoinette; que le directeur de la manufacture avait été mandé à la barre et avait déclaré avoir reçu l'ordre de brûler ces imprimés dans les fours qui servaient i la cuisson des pâtes de ses porcelaines. Le roi rougit , et baissa la tête sur son assiette. La reine lui dit : « Monsieur, avez- vous connaissance de cela? • Il ne répondit rien. Mme Campan s'étant retirée, la reine se rendit chez elle, peu d'instants après, et lui confia qu'un nouveau libelle de Mme de Lamotte avait été publié à Londres; que le roi avait fait acheter l'édition, pour étouffer le scandale, et que M. de Laporte n'avait pas trouvé de meilleur moyen d'anéantir la totalité de l'ouvrage, qu'en le faisant brûler à Sèvres en présence de deux cents ouvriers, dont cent quatre-vingts étaient Jacobins. Aussi l'éclat qu'on voulait éviter venait-il d'avoir lieu. Marie-Antoinette cacha sa douleur. Louis XVI fut consterné.
Mais ce qui combla la mesure de leurs amertumes, ce fut le licenciement de la garde royale.
Qu'il y eût impossibilité de la tolérer plus longtemps, les aveuic de Dumouriez dans ses Mémoires le prouvent jusqu'à l'évidence. Elle abondait en coupe -jarrets, en chevaliers d'induttrie' àonl l'enrAleraent se faisait à des bureaux bien connu»; elle comprenait une foule de spadassins qu'on rencontrait j)artout la menace dans les yeux, la main sur la garde de leur épée, et la provocation à la bouche. Les gardes nationaux de service k leurs côtés, ils les traitaient avec un mépris irritant, et se plaisaient à réveiller de vieilles étiquettes de cour pour les mortifier. Murât, le même que la fortune destinait à être le beau-frère de Napoléon, faisait partie de cette garde, et donna sa démission, de dégoût sans doute. Enfin les choses en vinrent au point que, dans tout Paris, les alarmes s'éveillèrent. On raconta que, dans les casernes des gardes du corps, à l'ancienne École militaire, il y avait un drapeau blanc, présent du roi. Il n'en fallut pas davantage : le peuple des faubourgs voisins de cette caserne s'assemble, et précédé de quel([ues officiers municipaux, force l'entrée. Une recherche ardente n'aboutit qu'à la découverte d'un très-petit drapeau blanc donné au Dauphin ou par le Dauphin, mais on trouva nombre de chansons royalistes et des pamphlets contre l'Assemblée nationale. Dautre part, on sut que des cocardes blanches avaient été distribuées aux Suisses. Quelques-uns d'entre eux les avaient arborées à
Neuilly. Une multitude de libelles, ayant pour but d'avilir les représentants du peuple, étaient jetés dans la circulation par des mains mystérieuses. Le cri Au diable la nation! fut entendu sous le portique des Tuileries.
C'en était trop!
Le '18 mai, Chabot ouvrit le feu. «t J'ai sous les yeux, s'écria-t-il, cent quatre-vingt-deux pièces qui prouvent le complot dont on nous menace. » Aussitôt Bazire prend la parole. Il signale l'esprit contre-révolutionnaire des défenseurs du château, parle de certaines orgies où des cavaliers ont associé insolemment aux santés du roi et de la reine, celle du prince de Coudé, celle du comte d'Artois, celle de Lambesc ; il insiste sur le projet d'enlever le roi, et demande que la garde de Paris soit doublée. A son tour, Garnot le jeune propose à l'Assemblée de se déclarer permanente, suivant la forme adoptée par la Constituante, lors de la première fuite du roi. La salle retentit d'applaudissements, et sur-le-champ il est décrété que l'Assemblée se tiendra en permanence ; que la garde de Paris sera doublée et que, chaque matin, Pétiou viendra rendre compte de l'état de la capitale.
Le 29, en effet, à neuf heures du matin, Pétion se présentait à la barre. « La nuit a été calme, disait-il, et rien n'annonce un jour orageux. Cependant, point de fausse sécurité ! Ce serait celle de la stupeur. » A peine a-t-U prononcé ces paroles, qui résonnèrent au fond des cœurs comme le bruit lointain de la foudre, qu'une foule considérable, accourue de la section des Gobelins, demande à être admise. Armée de fusils, de fourches, de piques, de bâtons que surmonte le bonnet rouge, et composée en partie d'habits bleus, en partie de sans-culottes, elle traverse la salle tambour battant et se range autour de l'Assemblée, jurant de se sacrifier pour la défendre. Bazire, dans un long rapport, conclut au licenciement de la garde Couthon raconte et s'offre à prouver qu'un maréchal des logis a pris l'engagement, si on voulait lui confier l'exécution de cet attentat, de faire, avant qu'il fût un mois, sauter la salle de l'Assemblée. Une émotion extraordinaire régnait sur tous les bancs. Elle fut accrue par des provocations royalistes, les unes d'un ordre vulgaire et bas, comme celle de Jaucourt, qui alla menacer Chabot à l'oreille de lui donner cent coups de bâton ; les autres mêlées d'insolence et de courage, comme celles de Foudrières et de Galvet, qui se firent envoyer à l'Abbaye, le premier, pour avoir imputé à l'éloquence de Guadet et de ses pareils l'embrasement de la place publique ; le second, pour avoir comparé l'époque de la Révolution au règne de Tibère. Tout cela ne pouvait que précipiter le dénoûment : l'Assemblée décréta que la garde serait licenciée et le duc de Brissac, son commandant, mis en accusation.
Le 30 mai, à la séance du soir, Louvet vint, au nom de la section des Lombards, demander que toutes les sections de Paris fussent déclarées en permanence ; et de ses lèvres qui, plus tard prêcheront le modérantisme, tomba cet avertissement farouche : « Il importe d'empêcher par de sages précautions qu'il n'arrive enfin un jour où nous soyons réduits à l'affreuse nécessité de faire ruisseler dans les rues le sang des rebelles. »
Louis XVI parut d'abord décidé à ne point obéir à ce dernier décret; mais ses ministres lui ayant représenté avec force l'inutilité, le péril de la résistance, il céda, et, lorsque le duc de Brissac vint prendre congé de lui : « Vous allez en prison, lui dit-il d'un air triste. Je serais bien plus affligé si vous ne m'y laissiez moi-même. »
Barnave était d'avis que, sans perdre de temps, le roi recréât un état-major, sauf à le composer de gens dont il en-
voyait les noms à la reine, ajoutant que les liommes portés sur la liste passaient pour être des Jacobins prononcés et ne Vêlaient pas. La reine ne crut pas devoir se ranger ù cette opinion; et Barnave, découragé, résolut de s'éloigner de Paris Dans une dernière audience qu'il obtint de Marie-Antoinette, il lui dit : « Vos malheurs, madame, et ceux que je prévois pour la France, m'avaient déterminé à me dévouer à vous servir. Je vois que mes avis ne répondent pas aux vues de Vos Majestés. J'augure peu du succès du plan qu'on vous fait suivre. — Celui qui consistait à attendre tout désormais de l'étranger. ■ — Vous êtes trop loin des secours ; vous serez perdus avant qu'ils parviennent jusqu'à vous. Je désire ardemment me tromper dans une aussi douloureuse prédiction ; mais je suis sûr de payer de ma tète l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main. » La reine lui accorda cette faveur le visage baigné de larmes.
Les Girondins venaient de désarmer la royauté, au dedans; mais elle restait armée contre eux au dehors. Et puis, comme un spectre qui partout se serait dressé devant eux, Robespierre était là, qui les suivait de spn froid regard, analysait leurs actes, plongeait au fond de leurs pensées, et, avec une persistance inexorable, notait jusqu'aux moindres fautes. De récents débats avaient fait à leur orgueil une blessure dont il saignait encore. Dans un but fort patriotique en soi, sous l'impulsion d'un sentiment très-sincère peut-être, mais qui put paraître suspect aux esprits soupçonneux, ils s'étaient avisés de proposer aux Jacobins l'exclusion de quiconque ne serait pas muni de la quittance du percepteur, et ils eussent probablement fait passer cette proposition, où l'apothéose du Girondin Glavière s'enveloppait du prétexte de faciliter le recouvrement de l'impôt, si, pour la combattre, Robespierre ne se fût levé, au milieu d'une effroyable tempête de cris, et tellement obstinés, que le président des Jacobins, ce jour-là, dut se couvrir. Robespierre fit rejeter la motion comme contraire à l'égalité, puisqu'elle tondait à fermer aux pauvres la porte des sociétés patriotiques; comme contraire à la juslice, puisqu'elle ne distinguait pas entre la mauvaise volonté et l'impuissance ; comme fallacieuse, puisqu'elle transformait en titre de civisme le payement de l'impôt, c'est-à dire l'exécution de la loi et l'accomplissement du plus simple des devoirs.
Les Girondins avaient vivement ressenti cette défaite ; mais ce qui avait retourné le poignard dans la plaie, c'était l'éclatant appui que, dans cette circonstance, Danton avait prêté à leur adversaire. « Plus j'approuve l'opinion de M. Robespierre, s'était écrié Danton, plus j'en crois la discussion utile M Robespierre n'a jamais exercé ici que le despotisme de la raison. Ce n'est donc pas l'amour de la patrie, mais une basse jalousie, mais toutes les passions les plus nuisibles qu'excitent contre lui ses adversaires avec tant de violence. Eh bien, messieurs, il nous importe à tous de confondre complètement ceux qui vous proposent des arrêtés aussi attentatoires à la majesté du peuple.... Il sera peut-être un temps, et il n'est pas éloigné, où il faudra tonner contre ceux qui attaquent, depuis trois mois, une vertu consacrée par toute la Révolution, une vertu que ses ennemis d'autrefois avaient bien traitée d'entêtement et d'âpreté, mais que jamais ils n'avaient calomniée comme ceux d'aujourd'hui ! »
Danton ne disait que trop vrai. Il fut prouvé que les Girondins, pour abattre Robespierre, employaient des moyens illégitimes ; qu'ils se servaient contre lui du pouvoir officiel dont ils disposaient; qu'ils essayèrent de lui enlever le club
des Jacobins, en accordant places et faveurs à la plupart des membres du comité de correspondance; qu'ils firent enfin circuler, sous le couvert de Roland, ministre de l'intérieur, les discours où Brissot essayait de ruiner dans l'opinion un rival presque aussi difficile à décrier qu'à vaincre.
Mais Robespierre, de son côté, sut-il toujours être juste à l'égard de ses ennemis? Non. Dans l'acte d'accusation que publia contre les Girondins, avec désignation particulière de Brissot, de Guadet, de Gondorcet, le journal qui venait d'être créé par Robespierre , -on trouve, mêlées à des reproches malheureusement bien fondés, beaucoup d'imputations fausses ou vagues, et la calomnie s'y montre plus d'une fois pour tenir tête à la calomnie. Certes, si Robespierre s'était contenté de crier aux Girondins : « Vous n'avez pas su vous garder de l'esprit d'intrigue, — vous avez penché vers d'équivoques alliances, — vous avez donné dans le système corrupteur des dépenses secrètes, — vous, Guadet, vous avez poursuivi la licence de la presse avec un emportement qui montrait peu de souci pour sa liberté, — vous, Brissot, vous avez disposé des emplois publics en faveur de vos créatures avec une ostentation qui touchait au scandale, » il y aurait eu certes peu de chose à reprendre à un tel réquisitoire. Mais les accuser d'indulgence pour le crime, et, peut-être, de connivence avec les chefs de faction; mais insinuer que leurs dénonciations mêmes pouvaient bien n'être qu'un jeu concerté avec les ennemis de la Révolution; mais leur reprocher de n'avoir pas assez pris le parti des sanglants héros d'Avignon , quand c'était de lavoir pris qu'il eût fallu les blâmer..., quoi de plus absurde, et, tranchons le mot, de plus inique?
Toutefois il est un passage de l'article qui mérite d'être cité; c'est celui où Robespierre dit : « N'est-ce pas vous qui avez voulu qu'on investît les généraux du pouvoir arbitraire de vie et de mort, et du droit de faire des lois pour l'armée? Ignorez-vous que ce sont ceux qui disposent de la force armée qui fixent le sort des révolutions? Ignorez -vous quel est l'ascendant que des généraux habiles et victorieux peuvent prendre sur leurs soldats? L'histoire des autres peuples, l'expérience de la faiblesse et des passions des hommes ne devraient-elles pas vous éclairer sur des dangers si pressants? Le plus redoutable ennemi de la liberté des peuples, et surtout de la nôtre, c'est le despotisme militaire. »
Le péril que Robespierre signalait ici avec tant de raison était un de ceux "qui l'avaient toujours le plus préoccupé. Déjà,, dans le second numéro de son journal, il avait exposé, sur la nécessité et la jwture de la discipline militaire, un système qui partait de cette définition : « La discipline militaire — la vraie — est l'obéissance aux lois particulières qui règlent les fonctions du soldat. » Hors de là, selon Robespierre, il n'y avait que tyrannie; et si le soldat se trouvait asservi à la volonté de l'officier, même pour ce qui ne tenait en aucune sorte aux obligations du service militaire, U cessait d'être un citoyen, il cessait d'être un homme, il devenait une machine de mort. « En résumé, écrivait Robespierre, il y a deux disciplines militaires : l'une est le pouvoir absolu des chefs sur toutes les actions et toute la personne du soldat; l'autre est l(!ur autorité légitime circonscrite dans ce qui touche au service militaire. La première fait, des soldats, autant de seifs destinés à seconder aveuglément les caprices d'un homme; l'autre en fait les serviteurs de la patrie et de la loi . elle les laisse hommes et citoyens. La première convient aux despotes, la seconde aux peuples libres. »
Ainsi menacés de toutes parts, h s Girondins résolurent de se sauver, à force d'audace. Le 4 juin, Servan, sans en avoir rien dit à ses collègues du Conseil, vint proposer inopinément
LES GIRONDINS CHASSÉS DU POUVOIR
à l'Assemblée d'appeler de chaque canton de France cinq fédérés, vêtus et équipés, qui se réuniraient le 14 juillet à Paris, pour former ensuite un camp de vingt mille hommes au nord de la capitale.
Les Girondins comptaient disposer jusqu'au bout de cette force, qui, au besoin, leur pouvait servir contre tous leurs ennemis à la fois. Aussi la mesure, favorablement accueillie dans l'Assemblée, souleva- t-elle, au dehors, une opposition très-vive. Gourant de porte en porte, mendiant la signature des femmes , recueillant celle des enfants, les meneurs du FeuiUantisme opposèrent au projet du camp de vingt mille hommes le vœu de huit mille pétitionnaires; et, de son côté, au risque d'être accusé d'une alliance contre-révolutionnaire, Robespierre, aux Jacobins, s'écria: « Cette armée est elle appelée à combattre l'étranger? Pourquoi la renfermer dans le sein de Paris? N'est-ce pas au.\ frontières qu'il faut porter nos forces? Admirable expédient de fortifier Paris contre les troupes rassemblées dans la Belgique ou sur les bords du Rhin, lorsque sur l'un ou l'autre point notre armée n'est pas encore complète; lorsqu'une partie des gardes nationales et des autres troupes est mal armée; lorsqu'une partie de nos frontières est dégarnie; lorsque Metz, Sarrelouis, Tliionville, et tant de nos places fortes sont dans un état insuffisant de défense?... Quoi! nous avons nous-mêmes déclaré la guerre; depuis deux mois l'étendard tricolore devrait flotter sur les murs des villes belges, et l'on nous parle de défendre la capitale! » Au lieu de cela, il proposait, lui, d'armer, conformément à leur demande, les habitants- des pays ravagés par l'Autriche; de rappeler les anciennes gardes françaises et cent mille soldats congédiés pour cause de civisme.
Les Girondins, irrités, lui répondirent qu'il était un trans fuge; le Patriote français se mit à l'attaquer avec un acharnement de toutes les heures, et Girey Dupré n'hésita plus à signer les articles où il le déchirait.
Senan, nous l'avons dit, n'avait point communiqué sa motion au Conseil : Dumouriez le lui reprocha en face, et si violemment, que, sans la présence du roi, le sang eût coulé.
Voici en quels termes l'Assemblée vota la nouvelle levée de vingt mille hommes et leur réunion à Paris pour le 14 juillet : « En chaque municipalité, un registre sera ouvert pour recevoir les inscriptions volontaires. Dans le cas où le nombre des gardes nationaux qui se seront fait inscrire excéderait celui fixé pour le canton, ceux inscrits seulement se réuniront pour faire entre eux le choix de ceux pui voudront marcher. »
Vergniaud et ses amis avaient combattu, mais en vain, cette dernière disposition. A demi effrayés déjà d'avoir mis en mouvement une machine de guerre dont la portée était difficile à calculer, et sentant bien que les hommes qui s'enrôleraient seraient les patriotes les plus ardents, les Jacobins les plus exaltés, les futurs soldats de Robespierre, peut-être, ils auraient voulu que les choix fussent faits par tous les gardes nationaux de chaque canton ou par les corps administratifs. Précautions tardives! La Révolution, appelée par eux à Paris de chaque point de la France, s'était hâtée de les prendre au mot. L'importance de l'article 7 du décret du 8 juin fui si bien comprise par Robespierre et tous les révolutionnaires de l'avant-garde, que leur opposition au camp des vingt mille hommes tomba soudain. Et il se trouva que les Girondins venaient de lancer un char sous les roues duquel ils devaient eux-mêmes périr écrasés!
C'est ce que Dumouriez prévit ; c'est ce qu'en plein Conseil il annonça d'un ton si ému et si prophétique, que Servan ne se put défendre d'un trouble secret. Mais après de telles
démarches, revenir sur ses pas est le comble de l'imprudence. Quoique fort opposé à la mesure, Dumouriez fut d'avis qu'il ne restait plus au roi d'autre ressource que de la sanctionner, c Au lieu des vingt mille hommes, si vous vous opposez au décret, dit-il à Louis XVI, il arrivera des provinces, sans décret, quarante miUe hommes qui peuvent renverser la Constitution, l'Assemblée et le trône. . Louis XVI, effrayé sans être convaincu, demanda du temps pour réfléchir.
Mais sa sanction était impatiemment attendue pour un autre décret qui, bien plus que celui du camp de vingt mille hommes, lui faisait horreur. Quoi! on exigeait de lui, le fils aîné de l'Église, qu'il mît sa royale attache à la déportation possible d'un prêtre ! Plutôt que de céder sur ce point, il était résolu de mourir. 0 fatalité terrible ! Il advint que ces prêtres qu'au prix de tout son sang il eût voulu sauver, remplirent , en ce moment même, Paris de désordres et de scandales.
La veille des processions de la Fête-Dieu, Camille Desmoulins avait écrit : « Je crains que Manuel n'ait fait une grande faute, en provoquant l'arrêté contre la procession de la Fête- Dieu. Mon cher Manuel, les rois sont mûrs, mais le bon Dieu ne l'est pas encore. — Notez que je dis le bon Dieu et non pas Dieu, ce qui est bien différent. »
La critique était injuste ; elle frappait un arrêté de la municipalité qui n'était en aucune sorte dirigé « contre la procession, » mais qui, très-philosophiquement, et par un respect bien entendu de la liberté des opinions religieuses, déclarait que les citoyens ne pouvaient être forcés à tendre et tapisser leurs maisons. Quoi qu'il en soit, si Camille Desmoulins luimême crut l'intérêt du bon Dieu compromis dans cette affaire, on juge du bruit que firent les prêtres et les dévotes! Ce qu'il y eut de pis, c'est que les contre-révolutionnaires, sous l'uniforme de la garde nationale, se hâtant d'intervenir, la procession de la Fête-Dieu donna naissance à des scènes de fanatisme du plus odieux caractère. Des citoyens, pour avoir gardé leur chapeau sur la tête, furent meurtris de coups et foulés aux pieds. Legendre raconta, aux Jacobins, que, menacé d'un coup d'épée, il avait dû se couvrir la poitrine comme d'un bouclier, du livre de la Constitution, qu'il portait dans sa poche, et qu'une mégère avait été au moment de le faire pendre , en criant : Ne trouverai-je donc pas une pierre pour briser la boîte qui renferme la corde du réverbère? On reconnaît ici l'effet des prédications de la Mère Duchêne !
Tout cela poussait naturellement les révolutionnaires à presser la sanction des derniers décrets. Mme Roland eut l'idée de faire écrire au roi par son mari une lettre sévère qui mît un terme aux incertitudes, et d'une façon ou dune autre, donnât à la situation un dénoùment.
Elle est fort belle cette lettre que Mme Roland traça de sa propre main et « tout d'un trait. » La résistance aux deux décrets y est combattue par cette prophétie d'une forme si virile : « Je sais qu'on peut imaginer tout opérer et tout contenir par des mesures extrêmes; mais, quand on aurait déployé la force, pour contraindre l'Assemblée; quand on aurait répandu l'effroi dans Paris, la division et la stupeur dans les environs, toute la France se lèverait indignée, et se déchirant elle-même dans les horreurs d'une guerre civile, développerait cette sombre énergie, mère des vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui l'ont provoquée. » Quelle vigueur d'expression! Et, d'un autre côté, qui n'entendrait les battements d'un cœur de femme dans ce passage : « La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu à embellir; c'est un être auquel on fait des sacrifices, cà qui l'on s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause; qu'on a créé par de grands efforts, qui s'élève au œi-
lieu des inquiétudes, et qu'on aime par ce qu'il coûte, autant que par ce qu'on en espère. »
La lettre de Roland au roi commençait-elle en ces termes: « Sire , cette lettre-ci restera éternellement ensevelie entre vous et moi, » et fut-elle lue à Louis XVI en plein Conseil? Dumouriez l'affirme. Selon le récit de Mme Roland, au contraire, la lettre ne fut que remise au prince; et, telle que le Moniteur la publia, elle ne contient point la phrase susmentionnée. Faut-il croire que la haine de Dumouriez pour Roland l'a fait, tant d'années après l'événement, descendre h. un mensonge? Ou faut-il croire que Roland ayant cru devoir à la publicité une lettre qu'il avait promis de tenir secrète, fut conduit à supprimer la phrase qui constatait la violation de l'engagement? Etienne Dumont, qui ne parle de Mme Roland qu'avec sympathie et respect, a écrit : « Le plus grand reproche qu'on ait à faire à Mme Roland, c'est d'avoir engagé son mari à publier la lettre confidentielle qu'il avait écrite au roi, et qui commençait ainsi . « Sire, cette lettre ne sera jamais connue que de vous et de moi. »
Quoi qu'il en soit, Louis XVI vit une insulte dans les représentations du ministre de l'intérieur, et fit appeler Dumouriez, en présence de la reine, qui lui dit tout d'abord : « Croyez-vous , monsieur, que le roi doive supporter plus longtemps les menaces et les insolences de Roland, les fourberies de Servan et de Clavière? — Non, madame, répondit Dumouriez, j'en suis indigné; j'admire la patience du roi, et j'ose le supplier de changer entièrement son ministère. — Je veux que vous restiez, vous, dit le roi, ainsi que Lacoste et le bonhomme Duranton. Rendez -moi le service de me débarrasser de ces trois factieux insolents, car ma patience est à bout, » Dumouriez y consentit , mais à la condition que , pour ne le point laisser sous le coup d'une impopularité écrasante, le roi sanctionnerait les deux décrets. La reine se récriai : « Pensez, monsieur, combien il est dur pour le roi de sanctionner un décret qui amène à Paris vingt miUe coquins qui peuvent le massacrer ! » Dumouriez répondit qu'il ne fallait pas s'exagérer le danger ; qu'aux termes du décret, le pouvoir exécutif restait maître de fixer le heu de rassemblement de ces vingt mille hommes « qui n'étaient pas des coquins ; » qu'on pouvait indiquer Soissons, où ils seraient peu à craindre, a. Eh bien, soit, dit Louis XVI. Si vous êtes le ministre de la guerre, je me fie entièrement à vous. » La promesse de sanctionner le décret contre les prêtres était bien autrement difficile à arracher. Dumouriez, cependant, insista d'une manière si pressante, que Louis XVI céda.... ou parut céder.
Le 13 juin au matin, Servan, Roland et Clavière araient leur lettre de renvoi, et leur place au Conseil était occupée par deux personnages que Dumouriez avait désignés, Dumouriez prenant pour lui-même le portefeuille de la guerre, donnant à Nailhac celui des affaires étrangères, et celui de l'intérieur à Mourgues de Montpellier, qui fut, en outre, chargé par intérim du département des finances.
A cette nouvelle, les Girondins coururent répandre dans l'Assemblée la fureur dont ils étaient animés. Avec un sombre enthousiasme, elle vota que les trois ministres renvoyés emportaient les regrets de la nation, et couvrit d'applaudissements la lecture de la lettre de Roland au roi, dont communication lui fut donnée. Le bruit de ces applaudissements durait encore, quand tout à coup Dumouriez entre. Des murmures éclatent ; mais sa contenance assurée et la fermeté réfléchie de son regard déjouent l'indignation. Il demande la parole froidement et commence par annoncer la mort du général Gouvion. « Ce brave homme est heureux, dit-il, d'être
mort en combattant l'ennemi et de n'être pas témoin de nos affreuses discordes. J'envie son sort. » Il lit ensuite un mémoire sur le ministère de la guerre, dont l'exorde avait trait aux égards dus aux ministres. Guadet, d'une voix de tonnerre, l'interrompant : « L'entendez-vous? Il se croit déjà si sûr de la puissance, qu'il s'avise de nous donner des conseils! • Mais lui se tourne vers la gauche, et s'écrie : t Et pourquoi pas? > Quoique son rapport ne fût qu'une longue accusation contre Servan, on l'écouta dans le plus grand silence. Seulement^ qnand il eut fini, Lacuée, membre du comité militaire, Paganel et d'autres lui crièrent : t Lorsque vous avez demandé la guerre, vous deviez savoir si nous étions en état de la faire Vous êtes donc, ou un traître, ou un calomniateur. » Sans se déconcerter, il fit mine de remettre son mémoire dans sa poche; puis, sur ce qu'on l'accusait de vouloir soustraire une pièce qui le condamnait, il prit une plume, signa tranquillement son travail, le déposa sur le bureau et sortit, en traversant la foule de ses ennemis, étonnés. Le peuple se précipitait des tribunes et des corridors de la salle pour le voir de plus près. Gomme il était sur le seuil, il entendit murmurer à ses oreilles : « Ils voudraient bien vous envoyer à Orléans. — Tant mieux, dit-il avec beaucoup de sang-froid, j'y prendrais des bains et du petit-lait, et je me reposerais. »
Rrissot, qui l'avait tant vanté et si vivement poussé au pouvoir, se répandit contre lui en malédictions. Il lui demanda compte publiquement de l'audace immorale avec laquelle il avait tiré .^es agents des lieux de prostitution et des tripots. Il écrivit, pour l'en accabler, l'impure biographie de Ronne-Carrère. Il parla de l'emploi, resté trop ténébreux, des six millions de fonds secrets. En réponse, parurent des placards, attribués à Dumouriez, et où l'on menaçait ses détracteurs, s'ils continuaient, de publier les dividendes et les noms propres. Brissot mit ses ennemis au défi de maintenir ou de prouver leurs insinuations, et le 17 juin, il écrivit . « Ma deuxième lettre allait être lancée; mais j'apprends que Dumouriez est par terre, et je ne me bats point contre un ennemi par terre. »
En effet, Dumouriez venait d'être renversé à son tour, victime d'une comédie indigne. A peine s'était-il compromis pour Louis XVI et perdu dans l'opinion, que ce prince, croyant désormais lui tenir le pied sur la gorge, le prit avec lui sur un ton de hauteur et de dédain qui disait assez au ministre qu'on l'avait joué. Quand il voulut réclamer l'accompHssement de la condition convenue, Louis XVI lui déclara, ainsi qu'à ses collègues, que son parti était pris, qu'il refusait sa sanction au décret contre les prêtres, et montrant un projet de lettre au président, il ajouta, en maître qui entend qu'on lui obéisse : « Je vous chargerai demain de cette lettre : réfléchissez-y, un de vous la contre-signera, et vous la porterez ensemble à l'Assemblée » Dumouriez fut comme frappé de stupeur : était-ce donc là ce Louis XVI que jusqu'alors il avait connu si doux et si maniable?
Il comprit alors dans quel piège il était tombé ; et si à cet égard quelques doutes avaient pu lui rester, ils eussent été levés par la démarche qu'osa faire auprès de lui un des meneurs du parti feuillant. « Vous êtes perdu, lui dit imprudemment cet homme, si vous ne vous jetez dans nos bras, et nous vous tenons.... Dépêchez-vous de contre-signer vousmême la lettre que le roi veut que vous portiez au président,' de peur ([u'un autre n'en ait le mérite. — Vous êtes des êtres atroces, répliqua Dumouriez indigné, mais vous n'êtes que des enfants. Vous égarez le roi et la reine, vous Its perdrez.... ï
LE SERRURIER GAMAIN
Le 15 juin, il offrit sa démission. Louis XVI avait compté que Dumouriez fléchirait : « Eh bien, j'accepte, » dit-il d'un air trèi-sombre.