‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 290 sur 303 · LA SANTÉ DE LA NATION · texte numérisé non relu

LA SANTÉ DE LA NATION

mci(>al, royaliste décidé, la masse ne paraissait pas se douter que ce fût un délit de violer le domicile du représentant héréditaire de la nation : palais du roi, palais du peuple. Suivant le témoignage d'un autre royaliste, député des Bouciies-du-Rhône, les intentions en général étaient si peu hostiles, que plusieurs, par précaution, avaient démonté la platine de leurs fusils.

Toutefois, comme il était impossible de prévoir dune manière certaine ce qui sortirait d'une telle confusion, accrue de minute en minute par les nouveaux arrivants, très-pressés

à leur tour de voir la famille royale, Louis XVI s'était retiré dans l'embrasure d'une croisée, monté sur une banquette, il se montrait à tous. Madame Elisabeth se tenant près de lui, et quelques-uns la prenant pour Marie- Antoinette, objet de haines si profondes, elle dit ce mot sublime . « Laissez-leur croire que je suis la reine ! »

Quant au roi, retranché comme dans une forteresse inexpugnable, dans un respect apparent pour la Constitution, il ne cessait de répéter que la Constitution lui accordait le veto, et que le lui disputer c'était enfreindre le pacte national ; ce qui

ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'agiter son chapeau en l'air, et de crier : Vive la nation!

Ainsi attentif à ne rien céder sur le fond des choses , il amusait la foule en paraissant se plier aux formes de son patriotisme, lorsque perçant jusqu'à lui : « Monsieur, lui dit Legendre, — à ce mot de Monsieur, Louis XVI fit un geste de surprise, — écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter— Vous êtes un perfide; vous nous avez toujours trompés, vous nous trompez encore. Mais prenez garde à vous ! la mesure est comble. Le peuple est las de se voir votre jouet. » Et il lut une pétition menaçante. Louis XVI l'écouta sans s'émouvoir et répondit : Je ferai ce que la Constitution m'ordonne de faire.

Ici se place une circonstance qui a été horriblement défigurée par presque tous les historiens. Il n'est pas vrai qu'on força violemment Louis XVI à se coiffer du bonnet j-ouge. Bertrand de MoUeville, dont nous avons eu si souvent à relever les mensonges, rapporte une prétendue conversation dans laquelle Louis XVI se serait plaint à lui d'avoir subi l'affront de voir placer le bonnet sur ses cheveux : <t Ma tête, aurait observé Louis XVI, étant trop petite pour qu'il pût y entrer. » De son côté, dans des pages toutes noires de calomnies, mais qui ont fait loi pour l'Europe entière, Peltier, qui n'était pas là, se plaît à écrire : « Un factieux enfonça lui-même le bonnet rouge sur la tête de Louis XVI. Il l'enfonça lui-même avec une longue violence, en portant ses mains sur les deux tempes de son maître. Ainsi Marcel posa jadis le chaperon & Charles V. *

Or, ce fut Mouchet qui fit passer à Louis XVI le bonnet rouge, et voici commelit ce magistrat de la cité raconte le fait dans un procès-verbal authentique imprimé parordre du Conseil général, publié. le lendemain presque de l'événement, destiné à être mis sous les yeux du roi, et dont les assertions ne furent jamais démenties : « Pendant cet intervalle, un particulier portant au bout d'un long bâton un bonnet de la liberté, plusieurs personnes penchèrent le bâton vers moi, et indiquaient par ce mouvement l'intention de l'offrir au roi. Le roi présentant la main pour le recevoir, je pris le bonnet, le lui remis, et il le plaça aussitôt sur sa tête. De vifs applaudissements ont éclaté; et les cris de Vive la nation! Vive le roi! Vive la liberté! ont été répétés par toutes les bouches. »

Autre témoignage non moins authentique : on lit dans le procès-verbal de l'officier municipal Patris : « Le peuple était en force, et je n'ai pas entendu une parole, pas remarqué un geste , qui annonçât la plus légère mauvaise intention. Je vis avancer le bonnet de la liberté, et je dois à la vérité de dire que le roi, en étendant la main, le demandait plutôt qu'il ne lui fut offert. Je crois pouvoir affirmer que dans le cas où le roi n'aurait pas avancé la main pour saisir le bonnet rouge et n'aurait point paru empressé de s'en couvrir , on ne l'aurait pas exigé de lui. »

Quelques instants après , Louis XVI fit remarquer à Mouchet une femme qui tenait une épée entourée de fleurs, surmontée d'une cocarde de rubans : il voulut avoir ce glaive symbolique et se le fit donner. Il se trouvait si rassuré par l'expression des physionomies et le cri de Vive le roi! qui se mêlait à ceux de Vive la nation! qu'un membre du conseil municipal l'engageant à passer dans la pièce contiguë, il répondit : Je suis bien ici, je veux y rester.

Le temps s'écoulait; à des flots de peuple succédaient des flots de peuple; le vestibule, l'escalier, la salle des gardes étaient encombrés : dans le jardin même stationnaient des groupes nombreux au milieu desquels figurait un homme dont une des dépositions donne le signalement en ces termes :

Habit bleu clair, gilet fond blanc brodé, grosse cravate, frisé et poudré, le visage rayonnant. C'était le procureur de la commune, c'était Manuel. Là aussi était Dumouriez. Caché sous un large chapeau, enveloppé dans une grande redingote, et arrêté au bord du bassin du milieu, il fut reconnu par Mathieu Dumas, qui traversait le jardin au moment où il menaçait du geste le pavillon central du château.

A quelques pas de Dumouriez, un jeune officier, au regard profond, au visage maigre et pâle, contemplait toute cette scène, immobile, muet, mais indigné. Soudain, ayant aperçu à une fenêtre le roi coiffé du bonnet rouge . « Les misérables 1 s'écria-t-il ; on devrait mitraiUer les premiers cinq cents ; le reste prendrait bien yite la fuite. » Cet officier était Napoléon Bonaparte.

Cependant les Girondins commençaient à comprendre que le rappel des bons ministres avait été réclamé avec assez d'instances. Quelque paisibles que fussent, au fond, les sentiments de cette masse bruyante, comment répondre que lés refus de Louis XVI ne finiraient point par l'irriter? Apriune longue attente, qui, à part l'apostrophe de Legendre, n'avait provoqué aucune menace, l'impatience pouvait se changer en colère. Un mauvais coup, d'ailleurs, n'avait il rien de possible, et cette foule mêlée était-elle sans contenir dans ses profondeurs quelques hommes capables d'un noir dessein? La sanglante inscription : Cœurs des aristocrates, venait de reparaître aux Tuileries, et l'on y avait remarqué, cherchant à s'approcher du roi, un certain Soudin, au visage sinistre, le même qui, à l'origine des troubles, était aUé chercher à la Morgue les têtes de Berthier et de Foulon ! Il était donc temps d'enrayer. Vergniaud, Isnard, suivis de quelques-uns de leurs collègues, accoururent. Ce dernier, élevé sur les bras de deux assistants, criait avec force : Je suis Isnard; je vous invite à vous retirer, et votis réponds sur ma tête que vous aurez satisfaction. A son tour, Vergniaud agitait sa carte de député, et essayait l'empire de sa voix éloquente.

Mais ceux qui étaient entassés dans l'Œil-de-Bœuf s'y trouvant retenus par l'encombrement même, et ceux du dehors cherchant à y pénétrer pour voir le roi, eux aussi, la foule, au lieu de diminuer, augmentait. La chaleur était devenue extrême. De grosses gouttes de sueur coulaient sur le visage du roi. A cette vue, touché d'un sentiment de généreuse compassion, un grenadier qui avait trouvé moyen de se faire parvenir, de main en main, une bouteille de vin et un verre qu'un camarade lui envoyait, se tourne vers Louis XVI, et d'une voix où l'affection se mariait au respect : « Sire, vous devez avoir bien soif, car moi je me meurs.... Si j'osais vous offrir.... Ne craignez rien, je suis un honnête homme, et pour que vous buviez sans crainte, je boirai le premier si vous me le permettez. » Louis XVI, ému, répondit aussitôt : « Oui, mon ami, je boirai dans votre verre. » Et il but après avoir crié : Peuple de Pai-is, je bois à votre santé et à celle de la nation française! Toast qu'accueillit un tonnerre d'applaudissements. Telle est l'exacte vérité sur cette circonstance à laquelle, grâce aux récits menteurs, s'était toujours attachée jusqu'ici une idée de violence et d'outrage.

Une demi-heure après, accompagné de Sergent, Pétion arriva. Comme il s'excusait du retard sur son ignorance de ce qui se passait : «; C'est bien étonnant, dit Louis XVI avec aigreur, car voilà déjà deux heures que cela dure. » Survint un grand jeune homme, fort animé, qui, apostrophant le roi, s'écriait : « Sire,... sire,... je vous demande, au nom de cent mille hommes qui m'entourent, le rappel des minis-

LE PEUPLE AUX TUILERIES

très que vous avez renvoj-és; je demande la sanction du décret sur les prêtres et le camp des vingt mille, ou vous périrez. » Mais Louis XVI, froidement : Yous vous écartez de la loi.

Sans sarrêter à imposer silence au jeune homme, Pétion, monté sur un fauteuil, dit au peuple que ses réclamations, dans une situation semblable, n'étaient pas convenables ; que le roi devait être libre; que d'ailleurs on connaissait le vœu de Paris seulement ; qu'il fallait attendre celui des provinces ; qu'alors sans doute le roi céderait aux vœux de la nation entière ; qu'en attendant il n'y avait qu'une chose à Êiire : se retirer. En même temps des personnages à baguettes d'ivoire couvertes de fleurs de lis faisaient entendre le mot sacramentel : Respect à la loi I

Chose à noter, une considération qui, autant que les sages discours du maire, détermina le peuple à s'écoider, fut qu'il y avait encore beaucoup de citoyens qui n'avaient pas vu le roi, et qu'il n'était pas juste de les empêcher d'avoir leur tour.

Louis XVI ayant donc ordonné qu'on ouvrit les appartements de manière à ménager une issue à la foule tout au travers du château , le défilé commença , les uns sortant par une porte, tandis que, placés à la porte opposée, des grenadiers volontaires empêchaient les autres d'entrer. L'arrivée d'une dépulation de vingt-quatre membres que l'Assemblée, peu émue d'ailleurs d'un rapport alarmant de Mathieu Dumas, avait cru devoir envoyer, occasionna une seconde irruption. Ce fut la dernière. Sergent, son écharpe à la main, n'eut qu'à se présenter au haut du grand escalier, et à dire : Obéissance à la loi ! Le flot de ceux qui montaient s'arrêta sur-le-champ, recula, et l'administrateur de la police n'eut aucune difficulté à faire re.specter la consigne.

Quant à ceux auxquels une route venait d'être frayée, à travers le château, ils s'écoulèrent très-paisiblement, sans opposition, si ce n'est de la part de deux ou trois hommes en redingote déchirée, qui se plaignaient d'avoir été joués et menaçaient de revenir.

Dans cet inter\alle, le roi, protégé par le cercle des personnes qui l'entouraient, s'était dirigé vers une porte dérobée, par laquelle il disparut. Il était alors huit heures, et, pour le monarque, l'épreuve en avait duré quatre.

Marie-Antoinette n'a pas encore figuré dans ces scènes.

La garde de service dans son appartement s'était éclipsée en partie quand le peuple y entra ; il écarta une vingtaine de volontaires qui essayaient de l'arrêter, dérangea quelques paravents, chercha derrière avec une curiosité maligne, et ce fut tout.

Pour ce qui est de Marie-Antoinette elle-même, elle était dans la salle du Conseil avec ses deux enfants, et Mmes de I>amballe, de ïourzel, de Mau, de Soucy , réfugiée derrière la grande table qu'on avait roulée devant elle pour la défendre, et attendant avec angoisse la revue qu'elle aurait à passer L'aspect de la garde nationale mêlée au peuple la rassura. Ce fut de M. de Wittengolï, lieutenant général de la 17* division, et sans y avoir été contrainte, comme on l'a prétendu, par la violence ou la menace, qu'elle prit le bonnet rouge, et ce fut elle-même qui le mit sur la tète du petit prince. Peu de temps après, Santerre s'avança. L'expression de son visage n'avait rien que de bienveillant. Il dit à Marie-Antoinette de se tranquilliser, qu'on la trompait, que tout ce peuple ne lui voulait point de mal, mais qu'il tenait à défiler devant elle ; et à mesure (jue les gens des faubourgs passaient, il leur disait, répondant à leurs désirs curieux : t Voici la reine ! ^'oici le prince royal ! » Assis sur

la table, devant sa mère, le pauvre enfant étouffait sous son bonnet rouge : Santerre s'en aperçut , et regardant Marie- Antoinette d'un air de compassion : « Otez le bonnet à cet enfant, il a trop chaud. » Et la reine ôta le bonnet qu'elle garda à la main. Pas un des témoins dont les dispositions furent recueillies officiellement et rassemblées ne parle d'injures qui, en cette occasion, aient été, de près ou de loin, adressées à la reine ;. et deux d'entre eux racontent même qu'en la contemplant , une femme se mit à sangloter.

A dix heures du soir , le château , les cours , le jardin étaient évacués ; tout faisait silence.

0 merveille ! là venait de passer un torrent d'hommes dont la fureur, si elle eût réellement existé, n'avait pas d'obstacle à vaincre, un immense torrent de . malheureux sortis de tous les repaires où la civilisation moderne refoule ses ennemis ou ses victimes, et le dégât commis se réduisait à quelques portes enfoncées ! Là venait d'apparaître un assemblage inouï de fusils, de pistolets, de piques, de fourches, de haches, de bâtons ferrés, de tout ce que le génie de la haine a pu mettreau service de la mort, et, à part une légère blessure que, dans la confusion, un capitaine de grenadiers reçut à la main, pas une goutte de sang ne coula! Et parmi cette horde de prétendus cannibales, la police fut si facile à faire que, le soir, au club des Jacobins, un orateur put se vanter d'avoir maintenu l'ordre au moyen d'une arme qu'il montra.... C'était une épée d'Arlequin !

Mais quoi ! les Tuileries forcées, un front qui portait la couronne et un autre front qui l'attendait humiliés sous une coiffure de paysan ou de galérien, le sanctuaire de la royauté rempli de mendiants, de ces mendiants que jamais prince n'admit dans son palais quoique Dieu les reçoive dans ses temples, et Louis XVI amené à sourire aux envahisseurs, à paraître désirer qu'on lui fît cadeau du bonnet rouge, à se poser en patriote, à se faire en quelque sorte le compère de l'émeute.... étaient-ce là des blessures qui désormais se pussent aisément cicatriser? Plus terrible, plus impossible à éluder ou à déjouer, la violence du peuple eût peut être produit une humiliation moins profonde; car, l'outrage une fois passé, on soufiie plus de l'avoir accepté que de l'avoir subi. Et c'est pourquoi Louis XVI, de^'Unt la reine, remarquant que le bonnet rouge était encore sur sa tête , rejeta bien loin, avec fureui*, cet emblème vers lequel lui-même, le sourire sur les lèvres, il avait étendu la main! Et c'est pourquoi, de son. côté, Marie -Antoinette versa de telles larmes, tomba dans un tel abîme de désespoir, que Merlin de Thionville ne se put défendre, en la voyant ainsi, d'une vive émotion, à laquelle, du reste, il se hâta de donner ce dur commentaire : « Il est vrai, madame; je pleure sur les malheurs d'une femme belle, sensible, et mère de famille. Mais ne vous y méprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi, pour la reine : je hais les rois et les reines.... C'est ma religion. »

Tel se présente, dépouillé de toute exagération mélodrama- ' tique et pur de toute réticeni'p artificisuse, le récit de la fameuse journée du 20 juin J 792.

Elle ne fut — pour nous servir d'un mot trivial, mais qui est le seul qui rende bien notre pensée — elle ne fut, de la part du peuple, qu'un acte par où se montra, sous des formes épiques, le badaudisme parisien. Le véritable caractère du 20 juin, en ce qui touche la masse qu'il mit en mouvement, est dans le fait de Santerre s'offrant pour démonstrateur à la curiosité populaire, et disant aux gens des faubourgs, à mesure qu'ils défilent devant Mario-Antoinette : « Cette dame, c'est la reine ; cet enfant, c'est le prince royal. ••

De la part des meneurs de la Gironde, le 20 juin fut une

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faute. Es avaient tout ahanrlonné au hasard; et qu'avaient-ils obtenu ? Rien. Que dis-je ? Ils venaient de fournir au roi une occasion éclatante de se relever, aux yeux de la France et de l'Europe , par une attitude qui eut vraiment quelque chose d'héroïque ; ils venaient de mettre du côté de la Révolution les apparences de la tyrannie, sans même la triste légitimation du succès ; ils venaient d'intéresser au sort de la famille royale les âmes où la compassion est le commencement de l'amour.

Sergent-Marceau a donc eu raison, quand il a baptisé le ■20 juin II journée des dupes; et peut-être eût-elle été pis encore, si la Cour n'avait perdu le bénéfice qu'elle en pouvait retirer, par une incroyable accumulation de folies. Ah! on le nierait bien en vain : le doigt de la fatalité était là!

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