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CHAPITRE XIII

LA PATRIE EST EN QANGER

peine laissée à elle-même, la royauté se montra tout entière au désir de venger ses injures. L'agitation de Louis XVI, l'attitude de Marie-Antoinette et son ardente pâleur, la colère muette des serviteurs les plus fidèles, la bassesse des f.utres convertie en éclats d'indignation, annonçaient des projets pleins de violence. Le grenadier Hémery, pour avoir dél'justé le vin que Louis XVI avait bu, reçut des témoignages de haute satisfaction, comme si le roi eût couru risque d'è-' Ire empoisonné. Le 20 juin, transformé en une immense tentative d'assassinat, trouva dans la Gazelle nnioerselle , dans le Mercure de France, dans la i'euille de Royou, dans celle de Durosoy, des commentateurs sinistres. Elevés par leur enthousiasme patriotique au-dessus de toute peur vulgaire, les Girondins étaient calmes, mais au fond ils se sentaient honteux d'avoir avec si peu de succès provoqué tant de bruit; et quant aux Feuillants, quoique animés d'una fureur .sincère, ils triomphaient en secret d'un attentat qui chargeait leurs adversaires d'une responsabilité odieuse.

Pour profiter de la réaction prévue, et d'abord pour y pousser, les ennemis de la Révolution ne négligèrent rien. Dès le 21, entraînée par leurs clameurs, l'Assemblée nationale décréta que désormais, sous aucun prétexte, aucune réunion de citoyens armés ne pourrait se présenter à la barre. En même temps, on semait la fausse nouvelle que les faubourgs s'ébranlaient, comme la veille.... Et, cette fois, qui pouvait répondre des suites de la tourmente? Pétion dut venir en personne rassurer l'Assemblée, qu'une lettre de Rœderer avait mise en émoi. Mais la menaçante rumeur, bien que répandue par des royalistes, avait porté l'alarme dans le château. Voyant sa mère tout efl'rayée, le Dauphin alors âgé de six ans courut à elle en poussant ce cri naïf : ilanian, est-ce que hier n'est pas encore fini?

Le soir, Pétion était mandé aux Tuileries pour y rendre compte de la situation de la capitale. Voici textuellement l'entretien qui s'engagea entre Louis XVI et lui en présence de deux officiers municipaux et d'une soixantaine, de personnes :

» Le roi. — Eh bien, monsieur le maire, le calme est-il rétabli dans la capitale '/

Le m.vire. — Sire, le peuple vous a fait ses représentations ; il est tranquille et satisfait.

Le roi. — Avouez, monsieur, que la journée d'hier a été d'un bien grand scandale, et que la municipalité n'a pas fait pour la prévenir tout ce qu'elle aurait pu faire.

Le maire. — Sire, la municipalité a fait tout ce qu'elle a pu et dû faire ; elle mettra sa conduite au grand jour, et l'opinion publique la jugera.

Le roi. — ï Dites la nation entière.

Le maire. — Elle ne craint pas plus le jugement de la •.lation entière.

Le roi. — Dans quelle situation se trouve en ce moment la capitale?

Le maire. — Sire, tout est calme.

Le roi. — Gela n'est pas vrai.

Le maire. — Sire....

Le roi. — Taisez-vous.

Le maire. — Le magistrat du peuple n'a pas à se taire quand il a fait son devoir et qu'il dit la vérité.

Le roi. — La tranquillité de Paris repose sur votre responsabilité.

Le maire. — Sire, la municipalité

Le roi. — C'est bon; retirez-vous.

Le maire. — La municipalité connaît ses devoirs; elle n'attend pas pour les remplir qu'on les lui rappelle. »

.\lors Sergent, qui accompagnait Pétion, prit la parole : •t Sire, M. le maire est fondé à vous dire que la police surveille, même dans votre palais, et je puis apprendre à ^'ot^e Majesté qu'on vient de placer sous les combles du château deux cents lits de camp qui seront bientôt occupés. — Cela n'est pas vrai. — Si Votre Majesté veut m' accorder huit jours, je lui présenterai les noms de ceux qui occuperont les lits. — Gela n'est pas vrai, retirez-vous. »

Indignés de cette réception brutale, les deux magistrats saluèrent gravement, et ils se retiraient, lorsque, au bas de l'escalier, des furieux les assaillirent. Pétion fut insulté et Sergent frappé.

Le lendemain, 22, parut une proclamation du roi où gronilaient toutes les colères de son cœur. Il y était dit : « Les Français n'apprendront point sans douleur qu'une multitude égarée par quelques factieux est venue à main armée dans l'habitation du roi.... Le roi n'a opposé aux menaces et aux insultes des factieux que sa conscience et son' amour pour le bien public... Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de plus, ils peuvent le commettre ... Le roi ordonne à tous les corps administratifs de veiller à la sûreté des personnes et des proprii'iés. »

Ainsi, la Cour donnait à entendre que la pensée du 20 juin avait été une pensée de meurtre et de pillage ! Cette accusation, lancée du haut du trône aux faubourgs, les irrita pour jamais; et quant aux insultes dont se plaignait maintenant Louis XVI, lui qui, en présence de la foule, avait tant dit et répété : « Je ne crains rien au milieu de mon peuple. — Je suis bien ici. — Je veux y rester, » Prudhomme, dans son journal, n'hésita pas à écrire ce mot terrible : Imposture!

Mais ce qui, plus encore, décria l'emportement du langage qu'on avait fait tenir au roi, ce fut le ton modéré de la proclamation que Pétion fit à son tour placarder sur les murs de Paris : « Citoyens, gardez le calme et votre dignité.... Couvrez de vos armes le roi de la Constitution ; environnez de

respect sa personne; que son asile soit sacré Respectez.

faites respecter r.\sscmblée nationale et la majesté des représentants d'un p3uple libre Ne vous rassemblez pas en armes; la loi vous le défend.... Montrez-vous dignes de la liberté, et souvenez-vous que les plus libres sont les plus esclaves de leurs lois. »

LA PATRIE EST EN DANaER

Le contraste entre ce langage et celui de la proclamation royale; la publication de l'entretien qui avait eu lieu entre Louis XVI et Pétion; le récit répété de bouche en bouche des yiolences exercées sur le maire et l'administrateur de la

police, dans le château même ; les calomnies dirigées contre le peuple de Paris par les journaux royalistes, et leurs invectives sauvages; la demande adressée à l'Assemblée nationale par le député Delfau d'un décret qui prononçât la mort des

sociétés jacobines; enfin, le bruit que firent les Feuillants d'une péHtion où le 20 juin était flétri, et qu'ils prétendirent avoir été couverte de seize mille signatures, tout cela provoqua bien vite une contre-réfiCtion. Les libellisles de la Révolution entrèrent en campagne. On exagéra la duplicité de

Louis XVI ; on nia injustement son courage. D'audacieuses caricatures le représentèrent une bouteille à la main, buvant à même; et, au-dessous, ces mots : Le, roi boit! Le roi boit! Même la noble parole qu'il avait dite au grenadier, qui lui criait de ne pas avoir peur, on la travestit de manière à char-

mer les enfants de Voltaire : Faites de moi ce que vous voudrez ; je suis confessé.

Un événement inattendu vint ajouter à l'émotion publique : Lafajette était à Paris. Il avait appris dans son camp, sous Bavai, la journée du 20 juin, et quittant brusquement ses soldats, il accourait offrir au trône l'appui de son nom, de son âme intrépide et de son épée. Le 28, il se rend à l'Assemblée. On l'introduit. Il parle :

c Les violences commises le 20 juin aux Tuileries ont

excité l'indignation et les alarmes de tous les bons citoyens, particulièrement de l'armée. Dans celle que je commande,

tous les officiers, sous-officiers et soldats ne font qu'un

J'ai pris avec mes braves compagnons d'armes l'engagement

d'exprimer seul un sentiment commun Il est temps de

garantir la Constitution des atteintes de tous les partis; il est temps d'assurer la liberté de l'Assemblée nationale, celle du roi.... Je supplie r,\sseml)lée d'ordonner que les instigateurs des délits et des violences commises le 20 juin aux Tuileries, seront poursuivis et punis comme criminels de lèsenation , de détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale..., et de donner à l'armée l'assurance que la Constitution ne recevra aucune atteinte à l'intérieur, tandis que les braves Français prodiguent leur sang pour la défense des frontières. » <

11 y avait dans cette démarche hardie quelque chose de chevaleresque qui exalta les Feuillants et frappa leurs adversaires. Les honneurs de la séance furent accordés au général, et ce fut au milieu des applaudissements réitérés d'une partie de l'Assemblée que, traversant la salle, il alla prendre place sur le banc des pétitionnaires.

Mais voilà que, l'œil ardent, le sourire de l'ironie' sur les lèvres, Guadet se lève : « Au moment où la présence de M. de Lafayette à Paris m'a été annoncée, une idée bien consolante est venue s'offrir à moi : Ainsi, me suis-je dit, nous n'avons plus d'ennemis extérieurs ; ainsi les Autrichiens sont vaincus! Cette illusion n'a pas duré. Nos ennemis sont toujours les mêmes, notre situation extérieure n'a pas changé, et cependant M. de Lafayette est à Paris! » Il signale ensuite le danger d'accorder à des généraux le droit de pétition ; il demande si Lafayette a été autorisé à quitter son poste par un congé formel ; il conclut à ce qu'on interroge le ministre, et à ce que la conduite de Lafayette soit l'olijet d'un rapport de la commission des Douze. Le trait porta. Les Girondins, un moment étonnés, se raniment. Mais encouragés par la présence de celui que déjà ils saluent leur sauveur, les Feuillants tiennent bon. Ramond, un de leurs chefs, propose le renvoi de l'adresse de Lafayette à une commission qui puisse lui donner suite. Isnard réclame la parole et ne réussit pas à l'obtenir. Une querelle confuse s'engage sur l'ordre et la continuation de la discussion. Enfin, on la déclare fermée, et Ramond l'emporte.

Lafayette sortit de l'Assemblée, entouré d'une foule de grenadiers bleus, de canonniers, d'officiers de la ligne, qui se pressaient les uiis à la portière, les autres aux roues de sa voiture, en criant: Vive Lafayette! A bas les Jacoldns ! Ce fut son dernier triomphe.

Le soir même, Brissot, dans la Société mère, s'éleva contre son ancien ami avec une extrême véhémence, et prit l'engagement de le dénoncer à la tribune nationale comme eoupable de haute trahison. Sur quoi Robespierre prononça ces généreuses paroles : « Loreque le danger que court la liberté est certain, lorsque l'ennemi de la liberté est bien connu, il est superflu de parler de réunion, car ce sentiment est dans tous les cœurs. Quant à moi, j'ai éprouvé qu'il était dans le

mien au plaisir que m'a fait le discours prononcé ce matin à l'Assemblée nationale par M. Guadet, et à celui que je viens d'éprouver en entendant M. Brissot. » C'était mettre au-dessus des rivalités de parti l'intérêt de la Révolution ; et le pacte saint — que les péripéties d'une tragédie sans pareille devaient faire oublier si vite, hélas ! — fut aussitôt conclu.

Retiré chez lui, Lafayette ne songea plus qu'à porter à ses ennemis un coup vigoureux. Il lui fallait pour cela réveiller dans la garde nationale le feu d'un dévouement mal éteint : il fut convenu qu'il passerait la revue de la première division, que commandait Aclocq. Mais la reine fit tout échouer. Son orgueil ne put se plier à l'idée de devoir son salut à un homme dont elle avait eu à sujjir tant d'affronts. Décidée à jouir jusqu'au bout de sa haine, elle fit secrètement avertir Pétion, qui donna contre-ordre pour la revue. Lafayette alors invita tous ceux des gardes nationaux qui servaient sa fortune, à venir, dans la soirée, se grouper, aux Cliamps-Élysées, autour de sa personne : à peine cent hommes se réunirent ; on s'ajourna au lendemain, avec la résolution d'aller disperser les Jacobins, si seulement on était trois cents : on ne se trouva pas trente ! Lafayette dut repartir aussi brusquement qu'il était arrivé ; les patriotes le brûlèrent en effigie ; et tel fut l'aboutissement d'une démarche très-mal calculée, mais qui ne manquait certes ni de générosité ni de courage.

Nous touchons à un grand s]»cctacle.

Quelque forte que fût la Révolution à Paris, elle apparaissait à qui regardait la France entière, comme un vaisseau battu des vagues, à l'heure des tempêtes. Le péril était partout, partout la trahison. Dans le département de l'Ardèche, les royalistes se soulevaient, et, guidés par du Saillan, lieutenant général de l'armée des princes, couraient mettre le siège devant Jalès. En Bretagne, un simple cultivateur, nommé AUain Rœdeler, appelait aux armes, à l'issue de la messe, tous les fidèles serviteurs du roi, et de cet appel audacieux sortait un commencement de guerre civile. La Vendée s'agitait frémissante, au souffle embrasé de ses prêtres. Autour d'autels, adossés à quelque chêne antique, au fond des bois, et à genoux devant le calice, les paysans juraient des alliances sanglantes. Les forêts de la Gaule semblaient avoir retrouvé leurs druides. On racontait des scènes extraordinaires de fanatisme. Dans le bas Poitou, par exemple, on avait vu un villageois révolté se battre longtemps à coups de fourche contre les gendarmes, et après avoir leçu vingt-deux coups de sabre, mourir en répondant à la sommation de se rendre, par ce cri : « Rendez-moi mon Dieu! » Les Directoires des départements, à mesure que la nouvelle du 20 juin leur parvenait, protestaient coup sur coup, menaçaient, grondaient. La dernière proclamation du roi avait été répandue à plus de quarante mille exemplaires dans l'armée de Luckner, pour y semer les germes d'une sédition prétorienne. De sorte que la Révolution, rien qu'à l'intérieur, avait à craindre, à prévoir, à prévenir tous les genres de danger à la fois : intrigues de palais, menées politiques, accès de fanatisme religieux, esprit anarchique des pouvoirs constitués, modérantisme changé en fureur, et jusqu'à la révolte de ceux à qui elle avait confié son épée.

Au dehors, la situation se présentait plus menaçante en cote. Il est vrai que l'Espagne restait immobile sous la main du comte d'Aranda; que le Danemark semblait tenir à sa neutralité ; que la Suède s'était, depuis la mort de Gustave, dépouillée de son armure; que l'Angleterre se conteiîtait d'épier l'avenir.... Mais, en revanche, la czarine, la puissante czarine, venait d'adhérer pleinement à la politique offensive des deux cours germaniques, et, tandis que les Prussiens s'a-

LA PATRIE EST EN DANGER

Tançaient sur trois colonnes, celles de la Silésie, de l'armée des Marches et de Westphalie ; tandis que vingt mille Autrichiens se dirigeaient vers le moyen Rhin, toute l'Allemagne des Cercles prenait feu. En outre, et pour attirer, des différentes parties de la frontière, des corps entiers de déserteurs avec lesquels de secrètes infelligences se trouvaient établies, Bouille avait obtenu du roi de Prusse et de son généralissime que deux détachements d'émigrés de cinq mille liommes chacun seraient employés sous le prince de Gondé et sous le duc de Bourbon, avec les deux coqis d'observation en Flandre et sur le Rhin, sans compter un troisième détachement de dix mille émigrés qui, sous les princes frères de Louis XVI, devait rester attaché à la grande armée. Bouille donnait ainsi la

main à Brunswick, la désertion donnait la main à l'invasion. Le but à atteindre? On n'en faisait pas mystère. Ce n'était plus seulement de se garantir de la Révolution qu'il s'agissait, mais de l'écraser. Lorsque François, qui, vers ce temps, fut élu à Francfort chef de l'empire germanique, se mit à traverser l'Allemagne, parmi les devises destinées à honorer son passage, on remarqua celle-ci, qui, selon le mot d'un royaliste diplomate, renfermait tout l'esprit de la coahtion : Que Guillaume vive pour sa gloire, qu'il anéantisse les nouveaux Francs, qu'il rende au roi ses droits !

Ei c'était dans ce temps-là même, c'est-à-dire au commencement du mois de juillet, que Lally-Tollendal écrivait au roi :

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