MANUEL
RŒUERER
(le la vie ; voilà ce que sentait de plus en plus, à mesure que la catastrophe approchait, Danton lui-même, de qui Lucile dit qu'il élail résolu le 8, et que le 9 il Hail agile.
A minuit le tocsin sonna.
La nuit était d'une splendeur et d'un calme qui contrastait avec l'état des esprits. Aux rayons de la lune, la ville apparaissait toute j)âle. « Les immenses foules » qui avaient tant effrayé Lucile venaient de s'évanouir. Les rues étaient
désertes. Seulement, de mystérieux messagers, porteurs de la correspondance des sections, glissaient çà et là comme des ombres. Dans quelques quartiers, une illumination sans but ajoutait ses lueurs aux clartés de cette nuit étrange; dans d'autres, plus reculés et sombres, il était aisé de deviner ce qui se préparait, aux lumières qu'on voyait passer et repasser tierrière les vitres de certaines maisons redoutées, et aux hommes armés que, de loin en loin, on rencontrait immo-
biles devant leurs portes. Du fond des faubourgs, comme endormis, nul cri ne s'élevait encore ; nulle agitation discernable ne répondait à la voix des cloches; et le tocsin qui, sonné par des mains inconnues, prolongeait au milieu du silence ses appels inutiles, semblait parler à des morts.
Errant sous les voûtes de son souterrain, Marat y attendait l'événement avec une inquiétude farouche. Tout à coup il entendit frapper à la porte du caveau. C'était une jeune femme, la comédienne Fleury, qu'un charme inconcevable avait attirée vers cet être repoussé de tous, et qui venait lui apporter son repas : un peu de café, du riz et des fruits secs. « Eh bien, demanda Marat, quelles nouvelles? — Paris ne remue pas. — C'est fini, dit-il, notre cause est perdue. »
Au palais, la plus grande confusion régnait dans les cours, parmi les gardes nationaux ; et, dans les appartements, parmi les gentilshommes. L'attitude de ces derniers était celle de la présomption ennoblie par le dévouement et le courage, à ce point qu'ils étaient convenus d'annoncer le triomphe à leurs amis, par des affidés, porteurs d'un morceau de serge blanche. Au fond, ils se tenaient presque assurés de vaincre. Ils comptaient sur l'intrépidité des Suisses ; sur l'ancienne maison miUtaire du roi, toujours debout malgré. Sa dissolution légale ; sur les gardes qui en grand» nombre avaient été appelés de province, précisément pour cette époque; sur la peur de la multitude, lorsqu'on l'accueillerait à coups de canon ; sur le désordre qui ne pouvait manquer de se mettre parmi tant d'hommes rassemblés en tumulte. Aussi, à voir dans les appartements, les uns aller et venir d'un pas nonchalant du palais au jardin, les autres s'étendre et s'assoupir sur les canapés, d'autres se '■ partager en riant des pincettes qui leur devaient servir ï.d'«pée, nul n'aurait soupçonné la gravité de la situation. ^ Mais, autour du château, elle était fortement accusée par lë.conflit des émotions qui régnaient dans les différents postes. Déjà quelques uns des bataillons de Mandat montraient des dispositions douteuses, et il circulait parmi les canonniers des propos où grondait une hostilité sourde.
Seuls, les Suisses présentaient un spectacle imposant. Rangés comme des murailles, et pleins d'une tristesse virile, ils attendaient en silence leur destinée.
La reine et Madame Êlisabetli essayèrent, mais en vain, de goûter quelques instants de repos. Ne pouvant commander à leur agitation, elles allaient sans cesse de leur appartement à celui du roi, et passèrent toute la nuit à errer dans le palais. Quant à Louis XVI, il resta longtemps renfermé avec Herbert, son confesseur.
Vers minuit trois quarts, le tocsin sonnant de divers côtés, et les fenêtres du château étant ouvertes, chacun s'y porta pour écouter. Et chacun de nommer la cloche qu'il croyait reconnaître : ici, celle de Saint-Roch, là celle de Saint-Jacques la Boucherie, et plus près, plus près, celle de Saint- Germain l'Auxerrois.... la même, ô courtisans, qui sonna il y a deux cent vingt ans, par- ordre de Sa Majesté, le massacre de la Saint-Barthélémy !
Dès onze heures du soir, Pétion s'était rendu au château, livrant ainsi sa poitrine au couteau. Il eut à traverser une foule d'officiers et de gentilshommes qui le suivaient d'un œil irrité. Des paroles faites pour conduire jusqu'à son cœur la pointe des épées retentissaient à ses oreilles. Le roi le reçut dans une attitude févère. • Il paraît, lui dit-il, qu'il y a beaucoun de mouvement? — Oui, sire, la fermentation est grande. » Mandat était là ; il ajouta aussitôt : » C'est égal ! Je réponds de tout, mes mesures sont prises. » Toutefois il se pliùgnit au maire de n'avoir pu obtenir des administra-
teurs de police de la municipalité la poudre nécessaire : » Je n'ai que trois coups à tirer, un grand nombre de mes hommes n'en ont qu'un seul, et ils murmurent. » Pétion répondit que le commandant général ne s'était pas mis en règle pour avoir la poudre qu'il demandait. Puis, prenant prétexte de la chaleur, qui était extrême : « Il fait étouffant ici, dit-il, je vais descendre prendre l'air, » et il descendit dans le jardin. lii il se promena longtemps, sans témoigner aucune émotion, et en causant d'un air très-calme avec ceux qui l'entouraient. Mais derrière lui cheminait le péril. Il y en avait qui ne se gênaient pas pour dire bien haut : Nous le tenons, et $a têle répondra de loul. Le spectre de Henri de Guise semblait errer sous les fenêtres d'un autre palais de Blois. Quoique la nuit fût étincelante, la terrasse du château était dans l'ombre que projetaient les bâtiments, et, pour l'éclairer, on avait mis des lampions sur le bord des pierres. Or, comme Pétion s'approchait de cet endroit, des grenadiers des Filles-Saint-Thomas
renversèrent les lampions et les éteignirent Il était temps
d'abréger cette promenade dont le terme pouvait être un meurtre : un officier municipal qui accompagnait Pétion — c'était le héros burlesque du 20 juin, c'était Mouchet — eut l'idée de courir à l'Assemblée, dont plusieurs membres tenaient séance, et de leur dire : Si vous ne mandez pas sur-le-champ 1-- maire de Paris à votre barre, il va être assassiné. Dans l'intervalle, Pétion ayant rencontré Rœderer, lui prit le bras, et ils allèrent faire un tour ensemble le long de la terrasse qui borde le quai, s'entretenant des hasards de cette nuit tragique. Ramenés au château par un bruit de rappel, ils se trouvaient au bas du grand escalier, lorsque deux huissiers et plusieurs gardes avec des flambeaux viennent notifier solennellement au maire de Paris le décret de l'Assemblée qui le mande à la barre. Il s'empresse d'obéir à cet ordre saijveur, et Rœderer remonte dans les appartements. Nul doilte que Pétion n'eût couru risque de la vie en cette circonstance, et c'est pourquoi, après la victoire du peuple, on suspendit au dôme du château un drapeau qui portait . Ici, le maire de Paris a manqué d'être assassiné dans la nuit du 9 au 10.
Pendant ce temps, que se passait-il dans Paris ? Les rapports du secrétaire Blondel au procureur général syndic du département vont nous l'apprendre.
« 2 heures moins un qoart.
« Le tocsin sonne en plusieurs endroits, l'on bat la générale dans d'autres, nous l'entendons distinctement — Nous entendons quelques cris individuels : Vive la nation! aux armes ! Ils paraissent être dans la rue Saint-Honoré, du côté des Jacobins, mais ils sont rares. — Les observateurs sont partis depuis une demi-heure au moins. — Nous n'avons que quatre gendarmes , un brigadier et quatre ordonnances, qui sont à courir de côté et d'autre....
« Blondel »
< 3 heures moins un quart.
« Nos observateurs reviennent. Ils ont été jusqu'au bout du faubourg Saint-Antoine. La générale se bat sous la direction d'un bataillon qui peut être actuellement composé d'un millier de personnes armées de différentes manières, s\ir lesquelles peut-être cent cinquante suivent en ordre les tambours. Le fort de l'attroupement est aux Enfants-Trouvés. Toute la rue du faubourg est remplie d'hommes armés.
RKNVEUSEMEXT DE LA ROYAUTE
Opendant l'attroupement ne marche pas ; il se passera encore au moins une heure avant qu'il puisse être en marche. — Ils [Kiiaissent irrités que l'Assemblée nationale ait levé sa séance avant d'avoir prononcé. — Les canons .ne sont pas encore i la tète de la troupe, mais les canonniers sont tout armés près de leurs canons. — Au corps de garde de la pointe de la rue de Montreuil on frappe à toutes les portes, et le tocsin sonne à toutes les paioisses. Dans le reste de la ville, il n'y a que des citoyens qui paraissent se rendre à leurs bataillons. — D'autres observateurs partent pour différents endroits.
• Blondel. »
Et les meneurs habituels, où étaient ils? que faisaient-ils? Rien n'indique quelle fut, dans cette nuit suprême, l'action de Robespierre, ni s'il en exerça une quelconque. Marat rugissait au fond de son antre Sanlerre et Westermann paraissent avoir attendu qu'il fit grand jour. Barbaroux veillait, mais des motifs de prudence — c'est lui qui en convient — l'avaient déterminé, lui et ses amis, à ne pas se mettre à la tète des Marseillais. Enfin, pour ce qui est de Danton et de Camille Desmoulins, voici tout ce qu'on en sait par le journal de Lucile, dont nous reprenons le récit au point où nous l'avons laissé :
• Tout le monde était rentré. Nos patriotes partirent. Je fus m' asseoir près d'un lit, accablée, anéantie, m'assoupissant parfois, et lorsque je voulais [jarler, je déraisonnais. Danton vint se coucher. Il n'avait pas l'air fort empressé, il ne sortit presque point. Minuit a|>prochait. On vint le chercher plusieurs fois ; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoulais le son de cette fatale cloclie. En vain venait- on me consoler. Le jour qui avait précédé cette fatale nuit me semblait être le dernier. Danton revint. Mme Robert, Irèvinquiète pour son mari, qui était allé au Luxcm- Imurg, où il avait été député par sa section, courut à Danton, qui ne lui donna qu'une réponse très-vague. Il fut se jeter sur son lit. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et mauvaises nouvelles. Je crus m'apercevoir que leur projet était d'aller aux Tuileries. Je le leur dis en sanglotant ; je crus que j'allais m'évanouir. En vain Mme Robert demandait des nouvelles de son mari , personne ne lui en donnait. Elle crut qu'il marchait avec le faubourg : « S'il périt, me « dit-elle, je ne lui sunùvrai pas. Mais ce Danton, lui, le • point de ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le « poignarder. » Ses yeux roulaient. De ce moment, je ne la quittai plus Que savai»-je, moi, ce qui pouvait arriver? Sa- Tsis-je de quoi elle était capable? Nous passâmes ainsi la nuit dans de cruelles agitations. Camille revint à une heure; il s'endormit sur mon épaule. *
Il fallait pourtant une direction au mouvement du lendemain. Conformément à une décision prise dans la soirée du 9 |)ar la section des Quinze- Vingts, dont les autres quartiers avaient suivi l'initiative, cha({ue section nomma trois commissaires, avec POfVOlK.S ILLIMITÉS POUK SAUVER L,\ l'ATRlK;
et, chose curieuse! les choix ne tombèrent en général que sur des citoyens fort obscurs. Les seuls noms en relief dans une liste d'au moins cent cinquante commissaires sont ceux de Huguenin, Rossignol, Robert, Billaud-Varenne, Hébert, Bourdon (de l'Oise), Cliénier. Ni Danton, ni Camille Desmoulins, ni Marat ne furent élus. La section de Marseille nomma Fabre d'Eglantine, mais seulement le 10; et le 11, Ro'icspierre fut porté sur la liste par la section des Piques.
A peine désignés, les commissaires se réunissent, se vmdent sur la place de Grève, se présentent comme les sauveurs oiiiciels de la patrie, traversent les rangs étonnés dé la garde nationale et montent à l'Hôtel de Ville Le conseil municipal y était en séance : il n'hésite pas à s'effacer devant ces inconnus, et la municipalité légale est aussitôt remplacée par une municipalité insurrectionnelle. Ainsi naquit la fameuse Commune du 10 août.
Elle n'avait gardé du pourvoir ancien que Pétion, Manuel et Danton. Ses premiers actes furent de consigner chez lui Pétion pour mettre sa responsabilité à couvert, de placer Santerre à la tète de l'armée parisienne, d'envoyer retirer du Pont-Neuf les canons destinés à empêcher la jonction des deux faubourgs et d'appeler Mandat à l'Hôtel de Ville.
Il était alors quatre heures du matin. Au château, on ouvrit un contre-vent du cabinet du roi pour voir d'où provenait un bruit qu'on avait entendu dans la cour C'était la voiture du maire de Paris qui partait vide. Le jour commençait à luire. Madame Elisabeth parut à la croisée, regarda le ciel, qui était tout rouge, et dit à Marie-Antoinette : « Ma sœur, venez donc voir le lever de l'aurore! »
Au même instant, Mandat vint dire que la Commune le faisait appeler pour la seconde fois. Parmi ceux qui lui envoyaient cet ordre redoutable, quelques-uns avaient déclaré que, sur son refus, le messager qui lui porterait la dernière récjuisition devait lui porter la mort ! Mandat ignorait cette circonstance; mais il sentait bien que s'il obéissait il était perdu. Le ministre de la guerre le pressait de rester ; Rœderer lui conseillait de partir. Il se décide enlin, et, accompagné de son fils, il se rend à l'Hôtel de Ville. Il arrive à la salle des délibérations, il entre.... Partout des visages nouveau.v. Le malheureux se trouble, il pâlit. — Pourquoi avait il doublé la garde au château? Pourquoi avait-il donné l'ordre de faire marcher le canon? N'avait-il pas retenu le maire au château? n'avait- il pas dit que la tête de Pétion répondrait du moindre mouvement? — En réponse à ces questions. Mandat parla d'un ordre du maire, qu'il prétendit avoir laissé dans ses papiers ; il fit observer que quand un bataillon marche, les canons marchent aussi; il s'excusa sur la force des choses d'avoir pris des précautions pour un événement imprévu. Tout à coup, une lettre est déposée sur le bureau; on en donne lecture. Elle était ainsi conçue :
« Le commandant général ordonne au commandant de bataillon de service à la \'ille de dissiper la colonne d'atti-oupement qui marcherait pour se porter an château, tant avec la garde nationale qu'avec la gendarmerie, soit à pied, soit à cheval, en l'attaquant par derrière.
« Le commandant général, Mandat. »
C'était le droit de défense déshonoré par la trahison. Ou saisit Mandat pour le conduire à l'Abbaye ; mais, sur les marches de l'Hôtel de Ville, un inconnu s'avance et lui casse la tête d'un coup de pistolet. Le corps fut jeté dans la Scin(\
On a écrit que Mandat avait reçu de Pétion l'ordre de lepousser la force par la force : que cet ordre, fait pour justifier la résistance du château, il le portait sur lui, et qu'on tua l'homme pour anéantir le document. Mais ceci doit être rangé parmi les nombreux mensoni;es dont l'esprit de parti a composé le roman royaliste du 10 août. Que Pétion, combattu entre ses sympathies pour les insurgés et ses devoir.s officiels, eût eflèctivement donné l'ordre en question, c'est possible. D'Aubier, alors gentilhomme ordinaire de la chambre et depuis chambellan du roi de Prusse, affirmait avoir vu
entre les mains de Mandat l'original de l'ordre donné par Pétion: et plus lard, réfugié en Allemagne, il demanda inutilement un sauf-conduit aux généraux français pour venir attester le fait. Mais que les amis du maire de Paris aient assassiné Mandat dans le but de lui « arracher des mains, » comme s'exprime Peltier, un acte de nature à compromettre leur idole, c'est ce que dément d'une manière formelle l'interrogatoire même qu'avait subi la victime. Voici la citation textuelle : « Interrogé en vertu de quel ordre il a doublé la garde au château et sommé de le représenter, il a répondu : « Si j'en avais été prévenu, j'aurais apporté l'ordre de M. le a maire, que j'ai laissé dans mes papiers. » Ceux qu'on représente comme ayant donné le signal de ce meurtre savaient donc que Mandat ne portait sur lui aucun document qu'on pîit ensevelir dans les flots de la Seine en même temps que son cadavre!
Le retrait des canons du Pont -Neuf désorganisait la défense, la mort du commandant général semblait devoir la paralyser. Cependant, ces deux nouvelles, portées au château, n'en chassèrent pas la confiance au succès, confiance entretenue par un rapport verbal que résumaient ces mots : Le tocsin ne rend pas. La vérité est qu'il avait si peu rendu, au moins pendant la première partie de la nuit, qu'à l'Hôtel de Yille on mit un moment en question si l'on n'abandonnerait pas l'entreprise, et même l'ordre fut donné de suspendre le tocsin.
D'un autre côté, on ne négligeait rien, au château, de ce qui pouvait animer les cœurs. La reine comptait à ce point sur une victoire, qu'elle désirait le combat comme moyen d'en imposer à l'Assemblée, et laissait percer ce désir dans ses discours! A La Chesnaye, donné pour successeur à Mandat, et qui se plaignait avec humeur que les appartements fussent pleins de gens de toute espèce qui gênaient le service, elle répondit : « Ce sont des hommes sûrs. » D'Hervilly, 1 épée à la main, répandait autour de lui l'ardeur de son âme intrépide. On apporta de l'eau-de-vieaux Suisses; et le major Bachmann, passant dans les rangs accompagné des capitaines, disait aux soldats : « Avez- vous de bonnes pierres? Vos fusils sont-ils bien amorcés? C'est aujourd'hui qu'il faut vaincre. »
A son tour Rœderer leur vint adresser des exhortations, que Durler, un de leurs officiers, leur répéta en allemand, et Dain, sergent de la compagnie d'Affry, les avertit que, « le moment venu de faire feu, on tirerait sur ceux qui hésiteraient ; que tel était l'ordre exprès des chefs. »
A cinq heures et demie, le roi, sur l'invitation pressante ^jui lui en fut faite, sortit pour visiter les postes. Comme il venait de prendre quelques instants de repos sur un canapé, sa coiffure se trouvait dépoudrée et aplatie d'un côté seulement ; accident ridicule et, dans un tel moment, d'une fatalité tragique ! En habit violet, le chapeau sous le bras, l'épée au côté et les yeux rouges de larmes qu'en secret il avait versées, le seul sentiment que l'infortuné prince pût inspirer était celui de la compassion. Aux paroles singulières, décou- .sues, qui tombaient de ses lèvres, on ne devinait que trop bien son trouble: « Eh bien ! on dit qu'ils viennent... Je ne sais pas ce qu'ils veulent.... Ma cause est celle des bons citoyens.... Nous ferons bonne contenance, n'est-ce pas? • La reine aussi laissait échapper quelques mots ; mais, humiliée saiiS doute de cette attitude du roi faite pour ôter le courage aux plus intrépides, elle s'eflorçait visiblement d'étoufl'er les sanglots qui soulevaient sa poitrine.
A six heures, le roi étant descendu dans les cours, le tambour battit aux champs, et dos cris de: Yicc le roi! s'élevè-
lent; mais les canonniers et le bataillon delà Groix-Rouge ne cessèrent de crier : Vive la nation ! Et ce fut bien pis, lorsqu'il parcourut la terrasse, du côté du jardin, où stationnaient des gens à piques. A bis le veto ! à bas le traître ! furent les cris qui dominèrent. Le roi rentra pâle, découragé; et la reine, passant avec l'impétuosité de son caractère d'un excès d'orgueil à un excès d'abattement, dit à sa première femme de chambre : a Tout est perdu : le roi n'a montré aucune énergie, et celte espèce de revue a fait plus de mal que de bien. »
Mais si Louis XVI était faible, Marie-Antoinette était imprudente. En présentant aux gardes nationaux les gentilshommes qui devaient combattre à leurs côtés elle eut la mauvaise inspiration de dire : « Messieurs, ce sont nos amis ; ils viennent se ranger près de vous ; ils prendront les ordres, et vous montreront comment on meurt pour son roi. » L'effet de ces paroles fut terrible. Deux bataillons de gardes nationaux, celui de Mauconseil et celui des Arcis, venaient d'arriver: ils rompent leurs rangs et quittent les cours pour aller prendre position sur le Carrousel avec deux canons. Pour comble de malheur, un de ces nobles venus là en habit brodé, veste de satin et bas de soie blancs, s'avisa de crier : « Allons, messieurs de la garde nationale, voici le moment de montrer du courage. — Nous n'en manquerons pas, répondit furieux un officier du bataillon des Thermes de Julien, mais ce ne sera pas à côté de vous que nous en donnerons la preuve. » Et, faisant volte-face, il entraîne sa compagnie sur la terrasse du bord de l'eau, occupée par les canonniers de la Croix-Rouge, du Finistère et du Panthéon, qui avaient déjà pointé leurs canons contre le château. De sorte qu'il se trouvait menacé maintenant par beaucoup de ceux qui avaient été appelés pour le défendre !
Sur ces entrefaites, un officier municipal étant arrivé, on l'introduisit dans le conseil; et le ministre de la justice: « Mais que veulent donc les insurgés? — La déchéance. — Eh ! qu'ils la prononcent donc. » La reine alors demanda : « Et après, qu'adviendra-t-il? » L'officier municipal s'inclina sans répondre....
Pendant ce temps, Blondel éciivait au procureur général syndic, Rœderer :
i 6 heures moins un quart.
. Des avis recueillis dans la grande rue du faubourg Saint- Antoine, à la hauteur de la place de la rue Mauconseil, nous annoncent que l'attroupement est extrêmement divisé; les efforts pour ranimer un rassemblement paraissent se ralentir et devenir inutiles. Il y a toujours beaucoup d'hommes armés dans les Enfants-Trouvés au faubourg, mais rien n'avance.
« Blondel. »
Ces informations n'étaient qu'à demi rassurantes. Rœderer, en habit vert tendre et tenant à la main un petit livre rebé en papier tricolore, descendit dans les cours, parcourut les postes, leur Usant le texte de la loi, et disant : « Point d'attaque, bonne contenance, forte défensive. » Mais elle paraissait horrible à tous ceux qu'il haranguait ainsi, cette idée d'une lutte fratricide qu'un seul coup de fusil, un seul, risquait de provoquer. Un mot courait de rang en rang : • Nous ne pouvons pourtant pas tirer sur nos frères. » Quand Rœderer s'approcha des canonniers, la plupart s'éloignèrent comme pour éviter de l'entendre, et l'un d'eux : • S'ils tirent sur nous, serez-vous là ? — Oui, et non derrière vos canons,
RENVERSEMENT DE LA ROYAUTÉ
mais devant. . Les collègues du procureur-syndic, qui l'accompagnaient, firent avec exaltation la même promesse. Vains efforts! le canonnier, sans répondre, déchargea sa pièce, en jeta la chaîne par terre et mit le pied sur la mèche, qui était allumée.
Il devenait de plus en plus à craindre qu'au moment décisif, le château ne fût abandonné par beaucoup de ses défenseurs. Quel parti prendre? Déjà, sur l'avis de Rœderer, deux des ministres se sont rendus en grande hâte dans l'As-
semblée pour réclamer son assistance ; mais elle a répondu qu'elle n'est pas en nombre, soixante ou quatre vingts membres tout au plus se trouvant alors réunis.
Et le péril approchait! Une bande, peu nombreuse encore,, mais déterminée, d'hommes à piques, venait de paraître sur le Carrousel, conduite par quelques Marseillais. Des coups redoublés ébranlaient la porte royale ; et tandis qu'une vingtaine de personnes se montraient hardiment à cheval sur le mur de clôture, . plusieurs autres s'entretenaient du dedans
LE ROI SE RéFUCIE AU SEIN DE l'aSSEMBLÉE
au dehors sur un ton d'étroite intelligence et paraissaient fort disposés à ouvrir les portes. » Rœderer eut peur. Il remonte précipitamment au château pour conseiller la fuite au sein de l'Assemblée.
Le roi était assis près d'une table à l'entrée de son cabinet, les mains appuyées sur ses genoux. La reine, Madame Elisabeth, les ministres se tenaient entre la croisée et le roi. « Sire, dit Rœderer d'un Ion pressant, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre, il n'y a de sîireté pour elle que dans l'Assemblée nationale. — Mais, répondit le roi, je n'ai pas vu beaucoup de monde au Carrousel. — Sire, il y a
douze pièces de canon, et il arrive un monde immense des faubourgs. » Uu nommé Gerdret, zélé patriote, quoique marchand de dentelles de la reine, voulut appuyer le procureUrsyndic ; mais comme il élevait la voix, Marie-Antoinette lui imposa durement silence. Elle était fort animée. Elle avait beaucoup pleuré, et cela se voyait à ses yeux, « rouges jusqu'au milieu des joues, » dit Rœderer dans son récit. Quoi! l'on osait prétendre qu'il n'y avait pas d'autre ressource pour le roi que d'aller se réfugier humblement dans l'Assemblée nationale 1 Quoi ! l'on proposait, selon l'expression du ministre de h marine Dubouchage, « de le mener à son ennemi! »
Ne pouvait-il donc pas ce roi (jui avait pour armoiries des fers de lance, se montrer en soldat à des soldats et sauver sa couronne en jouant sa vie! Comment' ni abdiipi.er, ni régner, ni mourir! Ainsi pensait la iille allière de Marie-Thérî'se, que cette rude épreuve trouva tour à tour calme et éplorée, tremblante et intrépide, fejon l'inspiration du moment. On raconte que, lasse enfin de dévorer ses larmes, elle présenta un pistolet au roi et lui dit: « Allons, monsieur, voici le moment de vous montrer. » Mais aucun de ''eux qui l'entouraient ne dépose de ce fait, qu'elle-même nia, quatorze mois après, devant le tribunal n'volutionnaire. Ce qui est plus certain, c'est ([u'elle avait afliraK- à plusieurs personnes de sa confidence qu'elle « se ferait clouer aux murs du château plutôt que de le quitter. » A Rœderer, elle objecta qu'on n'était pas sans avoir des « forces. » Mais celui ci insistait avec la violence de l'effroi : « Madame, tout Paris marche ! • Louis XVI releva la tête, regarda fixement Rœderer pendant quelques secondes, puis, se tournant vers la reine: « Marchons, » dit-il, et il se leva.
Ceux de la Cour et les gentilshommes présents voulaient suivre ; Rœderer s'y opposa, sentant bien ([ue leur présence ne pouvait que nuire au roi, tant elle était propre à irriter la fureur du peuple! Mme de Tourzel et la princesse de Lamballe furent seules admises à accompagner la famille royale. A quelques serviteurs dévoués qui insistaient, Louis XVi dit : « Restez où vous êtes, » et l'un d'eux se montrant d'spisé à désobéir par excès de zèle, le Dauphin fut employé pour le fléchir. « Restez, lui cria l'enfant d'une voix caressante, papa et maman vous l'ordonnent ; moi, je vous en prie. »
Du reste, ni le roi ni la reine ne croyaient que quitter les Tuileries dans ce moment, c'était se condamner à n'y plus rentrer ! « Nous serons bientôt de retour, » disait la reine ; et Louis XVI, avant de partir, pria Lorimier de Chamilly. son premier valet de chambre, dont le collègue était malade, de continuer son service jusqu'à ce que la famille royale fût revenue de l'Assemblée.
Gomme on traversait l'Œil-de-Bœuf, le roi, soit trouble, soit prudence, prit le chapeau du garde national ([ui maichait à sa droite et lui mit sur la tête le sien, (jui était garni d'un plumet blanc. Au bas du grand escalier, il dit à Rœderer : « Que vont devenir toutes les personnes qui sont restées làhaut? — Sire, elles sont en habit de couleur, à ce qu'il m'a paru. Celles qui ont des épées n'auront qu'à les quitter, vous suivre et sortir par le jardin. — C'est vrai. » xVinsi rassuré sur le sort des courtisans, et sans prononcer un seul mot qui se rapportât à ces pauvres soldats suisses qu'on abandonnait à leur sombre destinée, Louis XVI franchit pour la dernière fois le seuil de son palais. Il était alors huit heures et demie du matin
On traversa les Tuileries sans obstacle jusqu'à la terrasse des Feuillants. Les membres du département formaient un cercle, au milieu duquel était la famille royale. Le roi marchait en avant, ayant à ses côtés le ministre des affaires étrangères. Bigot de Sainte-Croix ; puis venait la reine, qui donnait le bras à Dubouehage, ministre de la marine, et tenait par la main son fds qu'accompagnait Mme de Tourzel. Suivaient le ministre de la justice avec Madame Royale et Madame Elisabeth, et enfin d'Abancourt, ministre de la guerre , conduisant la princesse de Lamballe. L'escorte se composait d'un détachement de Suisses et de gardes nationaux des Petits-Pères, des Filles-Saint -Thomas et de la Butte des Mouhns. Il était tombé pendant la nuit beaucoup de feuilles que les jardiniers venaient de rassembler en diffé-
rents tas, et le petit prince royal s'amusait à les pousser dans les jambes des personnes qui marchaient devant lui. « Voilà bien des feuilles, dit Louis XVI, elles tombent de bonne heure cette année. » Quelques jours avant, Manuel avait écrit dans un journal que le roi n'irait pas jusqu'à la chute des feuilles!
A environ vingt-cinq pas de la terrasse, une députation de l'Assemblée vint au-devant du roi pour lui offrir un asile. Le perron était couvert d'hommes et de femmes fort animés. « Non, criaient-ils, ils n'entreront pas. Ils sont la cause de tous nos malheurs. Il faut que cela finisse. A bas! à bas ! » Cette fermentation du peuple fit qu'au pied de la terrasse, vis-à-vis le passage des Feuillants, le roi et son escorte furent arrêtés pendant plus d'un quart d'heure. Le roi était ménagé : un garde national provençal lui dit, avec l'accent de son pays : • Sire, n'ayez pas peur, nous sommes de bonnes gens. Seulement, nous ne voulons pas qu'on nous trahisse davantage. Soyez un bon citoyen, sire et n'oubliez pas de diasser vos calotins du château 1 » Un autre citoyen, se faisant jour jusqu'à Louis XVI, lui cria : « Sacredieu! donnez-moi la main, et f.... soyez sûr que vous tenez celle d'un honnête homme. Malgré tous vos torts, je réponds de la sûreté de vos jours; je vais vous conduire à l'.^sseipblée nationale; mais pour votre femme, elle n'entrera pas. C'est. . . elle qui a fait le malheur des Français. » Cet homme venait d'exprimer d'une manière brutale et cynique, mais fidèle, un sentiment qui dominait parmi le peuple. Car c'était à la reine qu'on imputait tout le mal, et il s'élevait contre oUe, du milieu de la foule, des imprécations effroyables Un sapeur, nommé Rocher, semblait à chaque instant prêt à la frapper d'un poignard qu'agitait sa main furieuse. Comme on était au moment d'entrer dans l'Assemblée , ce même homme arrache le Dauphin à la reine, qui pousse un cri venu du cœur, et court poser l'enfant sur le bureau des secrétaires.
Louis XVI, sa famille, les ministres, s'étant placés sur les sièges destinés à ces derniers, le roi dit à l'Assemblée : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime, et je pense que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de vous, messieurs. » Vergniiiud présidait, il répondit : « Vous pouvez, sire, compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et des autorités constituées. »
Il y avait derrière le fauteuil du président un réduit de douze pieds carrés sur six d'élévation, où se tenaient d'ordinaire des journalistes qui assuraient avoir trouvé le moyen d'écrire aussi vite qu'on parle. On appelait ce réduit, qu'une grille en fer scellée dans le mur séparait de la salle, la loge du Logotachy graphe. Le roi s'étant assis à côté du président, un membre fit observer que la Constitution défendait de délibérer en présence du roi; sur quoi, la loge du Logotachygraphe fut désignée pour le recevoir, lui et sa famille.
Or, déjà le sang avait coulé à Paris; déjà l'on y promenait, odieux trophée, au bout de onze piques, onze têtes de royalistes, qui arrêtés pendant la nuit comme appartenant à une fausse patrouille, avaient été enfermés au poste de la cour des Feuillants, où, vers huit heures du matin, une multitude en délire accourut e! les égorgea. Parmi eux se trouvaient l'abbé Bougon, homme d'une force prodigieuse ; un ex-garde du corps connu sous le nom de beau Vigier, et Suleau, ce trop fameux Suleau, dont la plume, trempée dans le même fiel où, pour une autre cause, Marat se plaisait à I tremper la sienne, avait tour à tour harcelé la Révolution à i Paris, à Bruxelles, à Cablentz. Les prisonniers, dès qu'Us
RENVERSEMENT DE LA ROYAUTÉ
virent la mort se dresser devant eux, la bravèrent d'un cœur indomptable. Ils périrent, mais en combattant. A la tête de ceux qui les massacrèrent, et conduisant leurs coups, figurait une femme en habit d'amazone, avec deux pistolets à sa ceinture et un sabre en bandoulière. C'était Théroigne de Méricourt. Tout ce dont peuvent s'offenser à jamais l'orgueil d'une femme, sa coquetterie, sa pudeur, Suleau l'avait dit de Thé-
I roigne ; et maintenant elle avait à choisir entre faire tuer son ennemi ou l'iuirailier en le sauvant. De ces deux manières de se venger, elle préféra la moins fière ; pouvant monter jusqu'au dédain, elle descendit jusqu'au meurtre.
Cependant, le départ du roi avait mis la consternation au château. A quoi bon s'immoler au triomphe d'une cause qui
I s'abandonnait elle-même? Des bataillons entiers de gardes
THÉROIGNE DE MKRICOURT
nationaux allèrent rejoindre les faubourgs ou se dispersèrent. Parmi les gentilshommes, .[uelques-uns versaient des pleurs de nure Seul», les soldats suisses étaient satisfaits. . tant mieuTi disaient plusieurs d'entre eux. nous ne serons pas obliKés de faire feu! . Mais ainsi ne l'entendaient pas leurs chefc. Eux, dans leur courage insolent. Us brûlaient de coml«ltre; et, à l'exception du sous-lieutenant Ignace MaïUardo/., tous ils voulaient qu'on en Unît avec cette canaMe.
Cette canaille parut : c'était le peuple.
C'était le peuple, dans la plus large acception du «lot. &r la première bande des assaillants - le corps de bâta lie eta.t encore loin - montrait, marchant côte à côte, des hommes de toutes les classes; la garde civique y était melee aux gens à piques ; les bourgeois y fraternisaient avec les ouvriers les départements, représentés par les féd res, Marseï lais, B e to s, n'y faisaient qu'un avec Pans. Et par qui cette a^.uIt
garde se trouvait-elle commandée? Par le comédien Michot, p;ir l'arcliitecle "Lel'ranc, par les gardes nationaux Pavier, Ijliambellan, Macret, Lavillette, Pierson. Pendant la nuit, les royalistes avaient répandu le Lruit que l'objet de l'attaque attendue était d'assassiner le roi; qu'il s'agissait de repousser des brigands ; que les Marseillais n'étaient pas autre chose; que la plupart avaient été fouettés et marqués. Quelle ne fut pas la surprise de ces pauvres soldats suisses, lors- (lu'au lieu des brigands qu'on leur avait annoncés il^ virent s'avancer des gardes nationaux! Mais la discipline était là. Le maréclial de Mailly ayant rencontré en face du grand escalier le capitaine suisse Durler, lui annonce qu'il est chargé, de la part du roi, de prendre le commandement du château. Durler alors, lui demandant ses ordres : « De ■ ne pas vous laisser forcer, » répond le maréchal de Mailly. Le capitaine dit qu'on pouvait y compter.
Au même instant, le portier du roi ouvrait lui-même la porte Royale aux assaillants, qui entrèrent en élevant leurs chapeaux et en faisant signe aux Suisses de venir les joindre. De ceux-ci, un certain nombre garnissaient les croisées : en signe de paix, ils se mettent à jeter leurs cartouches dans la cour. Les assaillants la traversent, arrivent au vestibule, s'arrêtent.... Émouvant spectacle! sur cha([ue marche du grand escalier qui monte à la chapelle, une rangée de soldats, immobiles sous le regard sévère de leurs officiers, muets, couchant en joue la foule. S'ils tirent, le carnage, dans cet espace resserré, va être épouvantable. Westermann et les Marseillais essayèrent d'en détourner l'horreur, le premier par de vives adjurations prononcées en langue allemande, les seconds par celte pantomime provençale d'un efl'et plus puissant que la parole. Et ce ne fut pas en vain.
Ces hommes, qui seml)laient de pierre, s'ébranlent; deux se laissent amener, puis deux autres, et cela avec des larmes dans les yeux. Un moment on put croire tout gagné. Déjà au sergent Blazer déclarant que les enfants de l'Helvétie n'étaient pas pour rendre leurs armes, les Marseillais avaient répondu par ce cri : i Vivent les Suisses! nous ne les désarmerons pas! » Mais voilà que soudain, du haut des appartements cpi'occupaient les gentilshommes , des coups de feu partent, et les deux Suisses qui venaient de se laisser ameneMombent.
Alors, avec l'idée de trahison, la terreur, la rage, le désespoir entrent dans toutes les âmes. Au milieu de la confusion, les Suisses de l'escalier reçoivent l'ordre de faire feu, ils
obéissent et, sous le vestibule, là où venait de s'agiter une
multitude d'êtres pleins du feu de la vie, il n'y eut plus qu'une pâle montagne de visages morts.
Les assaillants avaient à tirer sur des murailles ; leurs adversaires tiraient sur des hommes ; les canons du peuple grondèrent sans tuer, et tout coup venant des Suisses portait; en un clin d'oeil, la cour se trouva évacuée. Elle était jonchée de morts et de mourants.
Les Suisses font une sortie, conduits par Pfyffer, prennent quatre pièces de canon, s'emparent de la porte Royale et traversent le Carrousel, poussant devant eux la déroute , tandis qu'un de leurs détaihements , sous la conduite du capitaine Henry de Salis, marche droit à la porte du Manège, y saisit trois canons et les amène jusqu'à la grille du château. Gela fait, le second détachement alla rejoindre le premier sur le Carrousel , et les Suisses réunis , tirant de toutes parts, inondèrent la place de sang.
Un grand nombre de citoyens fuyaient en désordre; mais d y en eut qui se montrèrent héroïques. On en vit qui, armés de simples bâtons pointus, s'élançaient vers les Suisses,
lesquels , selon le mot de Pétion , « faisaient un feu d'enfer. » Les Brestois furent admirables. Marseille, à ceux de ses enfants qu'elle avait envoyés au secours de la Révolution, n'avait demandé que de savoir mourir : ils moururent. On cita ce trait d'un Marseillais qui, en expirant, dit à un de ses compagnons, sans armes : « Je te lègue mon fusil. Fouille dans mes poches, tu y trouveras des cartouches. »
Quoi qu'il en soit, la place du Carrousel fut balayée comme l'avait été la cour Royale. Mais si les Suisses se crurent vainqueurs, ils se trompaient. C'était seulement lavant-garde de l'insurrection qui avait donné , et les deux redoutables faubourgs s'avançaient en noires colonnes...
L'Assemblée, pendant ce temps, était livrée à une agitation à laquelle la grandeur même du péril imprima bientôt un caractère sublime. Rœderer avait fini son rapport, et l'on venait de voter un décret qui mettait les personnes et les propriétés sous la sauvegarde du peuple de Paris, lorsque tout à coup on entend une décharge de canons Tous tressaillent. « Du calme! dit le président. N'êtes-vous pas à votre poste? » La nouvelle arrive que les Suisses ont engagé le combat. « Qu'il leur soit défendu de tirer! » crient plusieurs voix. Rœderer, en terminant son rapport, avait dit : « Ou m'informe en ce moment que le château vient d'être forcé. » Ce fut sous le coup de ces paroles qui rendaient la royauté tout au moins incertaine de sa victoire, que Louis XVI signa la défense aux Suisses de tirer. Mais n'est-il pas trop tard? Les coups de canon redoublent, accompagnés du bruit de la mousqueterie. Des citoyens armés paraissent à l'une des entrées de la salle. Plusieurs députés se précipitent audevant d'eux pour leur en interdire l'accès. Le président se couvre. Au cri de vive la nation! poussé par tous les députés, les citoyens armés se retirent. Mais comme la foule qui environne la salle augmente de minute en minute, et que la loge occupée par la famille royale peut être envaiiie, on arrache le grillage en fer qui sert à l'isoler, et Louis XVI lui • même s'y emploie. Or, le bruit du combat continuait, laissant ainsi toute latitude aux espérances et aux terreurs contraires. Quelle serait l'issue? 0 liberté, est-ce l'heure de tes funérailles qu'on sonne? Une voix proposa un serment, celui de mourir, s'il le fallait, pour le droit, qui est immortel; et aussitôt, saisie d'un funèbre enthousiasme, l'Assemblée entière debout, la main étendue, prit cet engagement sacré, aux acclamations des tribunes |)alpitantes.
A voir le roi, en présence de ces transports, on l'eût dit complètement étranger à la situation. Esclave, comme presque tous ceux de sa race, du pouvoir des appétits physiques, il s'était fait apporter une pêche qu'il mangeait tranquillement, — tous les yeux étant fixés sur lui, — pendant qu'à ses côtés la reine, le visage en feu, prêtait une oreille avide au relentisse.naent de la fusillade. Elle croyait encore au triomphe, elle y croyait tellement, qu'au bruit de ces mêmes canons j)ointés contre sa couronne, elle dit à d'Hervilly. alors auprès d'elle : « Eh bien ! n'avons-nous pas bien fait de ne pas partir? » D'Hervilly répondit : « Je souhaite de tout mon cœur, madame, que Votïe Majesté puisse me faire la même question dans six mois d'ici ! »
Cependant, on pressait de toutes parts Louis XVI d'arrêter le combat. Mais comment, au milieu du feu continuel des assiégeants et des assiégés , faire parvenir un ordre au château? D'Hervilly s'offrit à le porter, « si le roi voulait l'autoriser à en faire l'usage qu'il jugerait le plus avantageux. » En d'autres termes, d'Hervilly se réservait, ou de communiquer l'ordre s'il trouvait que les Suisses eussent le dessous, ou de le garder dans le cas contraire ! Le roi, la reine, tou-
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chés du péril qu'allait courir leur serviteur, essayèrent d'abord de le retenir; Madame Elisabeth alla même jusqu'à le prendre vivement par le bras; mais les murmures de l'Assemblée devenant plus impérieux, Louis XVI se décida à laisser partir d Herviily.
Celui-ci, après divers dangers affrontés intrépidement, parvint à pénétrer jusque dans la cour des Suisses. Mais . loin de parler de l'ordre du roi, il ne s'occupa que des dispositions propres à fortifier la défense. . Son projet était de ne faire usage de l'ordre qu'après avoir tenté tous les moyens de
force possibles pour réduira les rebelles.. . SHl eût réussi la sommation dont il était porteur devenait inutile. Dans le cas contraire . . 1 ordre du roi qu'il aurait alors représenté eût mis Sa Majes^te a couvert. . Cette circonstance grave, avouée par Bertrand de Molleville qui la tenait de d'Herv.lly lui-même résout la question de savoir si l'ordre de cesser le feu fut un acte (1 humanité, ou un calcul habile !
Maliieureusement pour la cause royaliste, les choses, dans 1 intervalle, avaient bien changé de face. Les fuyards de 1 avant-garde s'étaient répandus dans toutes les directions, se