MASSACRE DES SUISSES
disant victimes de la plus noire des perfidies, et criant : « Vengeance I vengeance ! Une grêle de balles a été dirigée sur nous, lorsque nous avions encore la bouche sur leurs joues. » Les rues, les quai», les boulevards ne retentirent plus que d'appels furieux. Malheur désormais, malheur à ces étrangers, venus de leur pays pour massacrer des Français, sans autre but que de défendre un palais vide ! Deux fédérés de Brest s'étaient élancés à chsval dans la rue Saint-Honoré : le peu- |)le les tua, les prenant pour des Suisses, à la couleur de leur uniforme rouge. Ce fut une rage immense, universelle, irrésislihle. Les gendarmes à cheval, qui campaient dans la
cour du Louvre, abandonnèrent précipitamment leur poste et passèrent aux rebelles. On fit rouler un canon sur le Pont- Royal, on le pointa contre le château ; et à chaque coup tiré contre la demeure maudite, femmes et enfants battaient des mains.
Le fauhoyrg Saint-Marceau s'avançait en masse : les quatre Ijataillons qui gardaient le Pont- Neuf le laissèrent passer. Ce n'étaient pourtant pas des gens à pi({ues, ceux-là, .'étaient des orfèvres, des bijoutiers, des marcliands. Le faulîourg Saint Antoine arrivait de son côté; la jonction s'opéra ; et alors ce qu'il y eut en présence, ce fut : ici une poignée
d'étrangers, payés pour conserver au prince qui venait de le déserter un château appartenant à la nation; et là, Paris, tout Paris !
Les Suisses, un instant maîtres du champ de bataille, avaient regagné leur forteresse. L'attaque recommença. La iumée de la poudre obscurcissant le jour, nul ne pouvait distinguer son camarade; le peuple tirait dans les ténèbres, et contre des murs. Mais les Suisses voyaient approcher avec anxiété le moment où leurs munitions se trouveraient épuisées. Ce fut ce motif, et non l'ordre écrit du roi, qui décida de leur retraite. Aussi, quel fut le langage de d'Hervilly, quand il s'aperçut de l'impossibilité de tenir plus longtemps? « Il faut vous porter à l'Assemblée, » cria-t-il aux Suisses, et un écrivain royaliste, Peltier, avoue que le zèle de d'Hervilly pour la défense de Sa Majesté lui fit ajouter : « avec vos canons. » De son cAté, le baron de Viomesnil criait : « Oui, braves Suisses, allez trouver le roi ; vos ancêtres l'ont fait plus d'une fois. »
Les officiers suisses avaient à rallier leurs hommes; ils (irent battre l'assemblée, et, au milieu d'une grêle de balles, dit Pfyffer, parvinrent à ranger les soldats comme en un jour de parade. Au moment -où les tambours battaient, un sergent, du canton de Glaris, qui venait d'avoir la cuisse fracassée par un boulet de canon, dit à ses camarades penchés sur lui : •< N'entendez-vous pas qu'on rappelle? allez à votre devoir et laissez-moi mourir. > Car eux aussi ils furent d'une intrépidité surprenante, ces malheureux que la discipline fit du même coup bourreaux et martyrs !
Les Suisses, en se rendant à l'Assemblée, eurent beaucoup à souffrir d'un feu très vif qui partait à la fois de la porte du Pont-Royal, de celle de la cour du Manège, et -de la terrasse des Feuillants. Un de leurs officiers eut la cuisse cassée d'une balle : il tomba près du bassin, au pied du groupe d'Aria et Petus. Enfin, ils arrivent à l'Assemblée, où
; le baron de Salis entre, l'épée nue à la main. On juge si la sensation fut profonde. Tandis ([u'on crie : les Suisies! le>, Suisses! et que plusieurs députés cherchent à se sauver, on conduit au roi le capitaine Durler, qui lui dit : « Sire, on veut que je mette bas les armes. » Le roi ordonna aux Suisses de poser les armes et de se retirer aux casernes, ordre au sujet duquel Pfyffer écrit : « Ce fut un coup de foudre pour ces braves soldats ; ils criaient qu'ils pouvaient encore se défendre à la baïonnette; plusieurs pleuraient de rage. »
Mais cela même ne mit pas un terme à l'effusion du sang.
' Une partie des Suisses qui occupaient les appartements, et qui, n'ayant pas eu le temps de se joindre au détachement
' en retraite sur l'Assemblée, descendaient du château au mo-
^ ment où le peuple y entrait, ne gagnèrent le jardin qu'à la faveur de deux pièces de canon laissées par Durler et qu'ils déchargèrent sur les assaillants. D'autres, entendant les deux derniers coups de canon, s'étaient repliés sur le grand escalier : quatre-vingts Suisses s'y firent massacrer, après avoir tué quatre cents hommes. A sept des siens qui restaient encore debout, un lieutenant dit, en patois fribourgeois, que « ce n'était pas la peine de survivre à de si braves gens. » Il prit le fusil d'un soldat tué et se jeta dans la foule la baïonnette en avant. Il y périt avec ceux qui l'avaient suivi.
Les Suisses ne furent donc pas égorgés sans défense, comme l'ont dit et répété des écrivains royalistes, aveuglés ou menteurs. Les Suisses du 10 août, ainsi que le font observer les auteurs des Fastes de la Révolution, furent tués loyalement, lorsqu'ils avaient encore les armes à la main, ou
dans les premiers instants, dans l'ingouvernable ivresse d'une victoire si chèrement achetée par le sang français.
Et toutefois, quelle plus noble vengeance l'eût satisfait, ce sang généreux, si les soixante Suisses que l'on conduisit à l'Hôtel de Ville, vaincus et désarmés, y eussent reçu du peuple le pardon au lieu de la mort!
Ils périrent aussi, ceux de leurs camarades que nous avons vus sortir du château par le jardin, mais ils périrent en combattant. BWcés de traverser les Tuileries, ils le firent en j bon ordre, marchant sous le feu avec une lenteur héroïque, et marquant cliaque halte par une meurtrièi-e décharge. Ce fut seulement au bout de la grande allée, toute teinte de leur sang, qu'ils parurent hésiter et se séparèrent, frappés sans doute de la ({uantité de gardes nationaux qu'ils apercevaient unis contre eux aux hommes du peuple, et trop sûrs maintenant que ce qu'on leur avait donné à combattre, c'était la France! Ils se séparèrent donc. Les uns prirent de côté, el se jetèrent dans l'Hôtel de la Marine, où les attendait un*' nouvelle lutte qui, pour eux, fut la dernière. Les autres poussèrent droit jusqu'au mibeu de la place Louis XV, où ils furent chargés par la gendarmerie à cheval, et succombèrent, sauf quelques-uns qui parvinrent à s'enfoncer sous les arbres des Champs-Elysées, à la rencontre de fortunes diverses.
Pour ce qui est des gentilshommes rassemblés dans les appartements, il y en eut qui s'échappèrent, le long de la grande galerie, par l'escalier de Catherine de Médicis; d'autres, gagnant la grille de la Reine, s'évadèrent deux à deux, au milieu des coups *lc fusil, par une petite porte en fer qu'ils réussirent à briser. Peu d'entre eux restèrent enveloppés dans la défaite; mais beaucoup de royalistes, moins marquants, avaient combattu sous l'uniforme suisse ; et c'est ce ([u'on reconnut, quand "on dépouilla les morts, à la fines e du linge que portaient plusieurs cadavres.
Il y avait sur la place du Carrousel une boutique qu'occupait Fauvelet, frère de Bourrienne ; un homme en sortit au moment de la prise du château : c'était Napoléon Bonaparte.
Sa position, à cette époque, était de celles qui précipitent au milieu des troubles une âme inquiète. Pas d'officier qui eût jamais commencé sa carrière sous de plus sombres auspices; accusation de désertion, de trahison même, arrêts multipliés, emprisonnement, suspension, toutes les blessures dont la discipHne peut frapper le front d'un soldat, tel avait été jus(|u'alors son lot. Renvoyé du service en.IIQI poui s'être rendu en Corse sans congé, il se trouvait à Paris, en 1792, dans un si profond état de misère, que, de conceit avec son ancien camarade de pension Bourrienne, il avait formé, pour vivre, le projet de louer et de sous-louer de> maisons ; mais cette spéculation ayant manqué, il avait dû solliciter près du ministre de la guerre sa réintégration dans l'armée; et, en attendant, il maudissait sa mauvaise fortune, mettait sa montre en gage et se levait chaque matin fort en peine de son dîner du jour.
Le Mémorial de Sainte-Hélène nous apprend que, dans la matinée du 10 août, Bonaparte quitta la rue du Mail, où il demeurait alors, rencontra rue Groix-des- Petits-Champs un groupe d'hommes hideux qui le sommèrent de crier : Vivr la Nation! se rendit ensuite sur la place du Carrousel, cl alla s'établir dans la boutique de Fauvelet , des fenêtres de laquelle il suivit tout à son aise les événements de la journée. Il ne joua donc d'autre rôle que celui de spectateur, et, qui plus est, de spectateur épouvanté. Car, longtemps après, sur le rocher de Sainte-Hélène , il a raconté qu'après la prise du château , s' étant aventuré dans le jardin, il fut si frappé à l'aspect de t?"' d'hommes renversés les uns sur les autres
RENVERSEMENT DE LA ROYAUTÉ
par la mort que, depuis, aucune de ses meurtrières batailles ne lui donna l'idée d'un pareil entassement de cadavres !
^'ers la même heure, Mme de Staël étant sortie en voiture pour avoir des nouvelles de ses amis, le cocher fut arrêté sur le pont par des hommes qui, silencieusement, lui firent signe qu'on égorgeait de l'autre côté....
Le peuple remplissant de ses colères le palais conquis, les fuites effarées , l'homicide , les derniers sernteurs du roi |)our8uivis de chambre en chambre , tombant à genoux , priant, mourant ; les cadavres des Suisses dépouillés , mutilés par des mains obscènes , des mains de mégères ; les chants de triomphe, le râle des agonisants, les analhèmes; le bruit des meubles et des glaces mis en pièces ou jetés du haut des fenêtres pêle-mêle avec des corps nus; ici, des femmes se parant , en signe de dérision , des robes de la reine, qui traînèrent dans le sang de ses défenseurs; là, un homme emportant, comme acheté chez un frij^er, l'habit de noces de Louis XVI ; d'autres , au fond des caves , couchés devant des tonneaux ndes , et à demi noj-és dans le sang et le vin mêlés ; enfin , le long des cours , les liaraques en feu ; l'explosion des gargousses lancées par les Marseillais; puis, courant ainsi (jue des spectres à travers des tourbillons de llammes et de fumées, des pompiers qu'une bande de forcenés vint coucher en joue pour protéger contre eux l'incendie : telle fut , dans cette journée fameuse , la part faite à la fureur.
Mais, en revanche, belle et grande fut la part faite à l'humanité. Lemonnier, médecin du roi, ayant été trouvé dans son cabinet par les assaillants, ceux-ci. touchés de son calme, le conduisirent sain et sauf hors du palais, à travers une haie de baïonnettes. • I^aissez ])agser cet homme , disaientils, c'est le médecin du roi, mais il n'a pas peur. » Le maréchal de MaJUy, quoique rencontré les armes à la main, fut mené en lieu sur par un fédéré, qui, le bras déjà levé sur lui, s'était arrêté tout à coup à la vue des cheveu.x blancs du vieillard. On épargna toutes les femmes, et Mme Campan a raconté comment elle fut sauvée, à la voix d'un homme à longue barbe, qui criait, de la p.irt de Pétion : Grâce aux femmes! ne déifwnorez pas la nation! S'il est vrai ([ue le commandant Carie, connu pour le fanatisme de ses opinions, fut tué rue Saint-Honoré, sous les yeux de Santerre , et que Mme de Clermont-Tonnerre, heurtant dans la rue un cadavre, reconnut aux vêtements ie corps de son mari, que des furieux, amentés par un de ses anciens domestiijues , venaient d'assassiner, il est vrai aussi que la pitié couvrit de son égide sninte un grand nombre de vaincus. Peltier, de sa plume, si calomnieuse pourtant et si violente, laisse tomber l'aveu que le nombre des Suisses recueillis , sauvés , dans le bâtiment des Feuillants et dans les maisons particulières, fut de cent iniatre-vingts. Or, la générosité ne cherchait pas, comme on le pourrait croire, la protection du secret, non; et il se passa iiii grand jour, dans l'Assemblée, des scènes vraiment admirables, celle, par exemple, de ce citoyen qui , amenant à la barre un Suisse qu'il vient d'arracher à la mort, l'embrasse avec effusion , déclare qu'il lui faut une vengeance, et que cette vengeance sera de loger, de nourrir le inaliieureux soldat. (>«'lui ([ui s'honora jjar celte déclaration touchante était si ému en la faisant, qu'il s'évanouit. Il portait un nom conforme à la beauté de son âme, il s'appelait niémcnce.
Ajoutons que si l'exaltation de la vengeance et l'amour en délire de la liberté enfantèrent des actes cruels, ils ne produisirent pas du moins des passions viles. Le premier ci-
toyen qui vint annoncer à l'Assemblée la prise du château, y apporta une boîte contenant les bijoux de la reine. D'autres déposèrent dans la salle une malle pleine c" argenterie. C'est à peine si dans cette immense multitude déchaînée sur un théâtre oîi la richesse abondait , il se trouva quatorze voleurs; et ceux-là, le peuple indigné les traîna sur la place Vendôme, où ils furent fusillés impitoyablement comme cou pables du crime d'avoir voulu déshonorer la cause de la Liberté.
Il était midi, quand le canon avait cessé de tonner. Sur le. nombre des morts, les évaluations différèrent. Pétion pense qu'il n'alla pas au delà de quinze cents. Peltier l'évalue de quatre à cinq mille. Prudhomme, d'après un calcul dont il donne tous les éléments , le fixe à cinq mille quatre cent trente-cinq.
Pendant ce temps, à l'Assemblée, on avait vu les chefs de la Gironde, Vergniaud, Guadet, Gensonné, se relever au fauteuil, à la tribune, et passer continuellement de l'un à l'autre, dans une attitude qui ne témoignait que trop de la secrète agitation de leur cœur. Ce roi qu'ils avaient tant voulu abattre, il était là humilié devant eux, à leurs pieds; et pleins d'un trouble auquel se joignait sans doute aussi une compassion généreuse , ils tremblaient d'avoir à porter la main sur lui ! Cette république , dont ils avaient si ardem ■ ment appelé le triomphe, elle leur souriait maintenant, et ils n'osaient la regarder en face! On se rappelle qu'à Louis XVI entrant dans la salle, Vergniaud avait parlé de la fermeté de l'Assemblée nationale, et de sa résolution de mourir en soutenant les droits du peuple et des autorités constituées. Mais, depuis que ces paroles avaient été dites, entre les autorités constituées et les droits du peuple il s'était élevé une barrière sanglante qu'il n'était pas au pouvoir des Girondins de supprimer. Ils le sentirent avec une amertume qui dut les étonner eux-mêmes; et un regret mélancolique, un doute suprême, sur les bords de cet abîme qui s'ouvrait, les ramenant au passé, eux los hommes d'un avenir obscur, ils n'osèrent se prononcer d'une manière décisive ni pour ni contre l'ancienne idole, déjà par terre cependant. Formation d'une Convention nationale, suspnmon provisoire du chef du pouvoir exécutif, nomination d'un gouverneur au prince royal, installation du roi et de sa famille au Luxembourg sous la garde des citoyens et de la loi , voilà ce que Vergniaud vint proposer. C'était laisser la porte ouverte au retour de la royauté, c'était abdiquer toute initiative révolutionnaire, c'était irriter les défiances de Pari?. Et, pour comble, Vergniaud fit précéder la lecture du projet de décret de cette phrase dont la tristesse , mal expliquée dans son objet , prêtait à des commentaires redoutables : « Je viens, au nom de la Commission extraordinaire, vous présenter une mesure bien rigoureuse, mais je m'en rapporte à la douleur dont vous êtes pénétrés , pour juger combien il importe au salut de la patrie que vous l'adoptiez sur-le-champ. »
L'Assemblée fit ce qu'on lui demandait ; puis , elle sanctionna les décrets frappés du veto royal, décréta d'accusation le ministre d'Abancourt pour n'avoir pas exécuté le décret qui éloignait les Suisses, envoya des commissaires avec pouvoir de suspendre les généraux, et décréta des visites domiciliaires chez les gens suspects.
Il y avait à nommer de nouveaux ministres : l'Assemblée désigna Monge pour la marine , et Lebrun pour les affaires étrangères. Roland , Servan et Clavière étaient rappelés à leurs anciennes fonctions. Mais par qui serait représenté au pouvoir le mouvement de Paris soulevé?...
Il était trois heures de la nuit, lorsque Camille Desmoulins
et Fabre d'Êglantine entrèrent chez Danton , qui était couché. « Il faut, lui dit Fabre en le réveillant, que tu me fasses secrétaire du sceau. — Et moi, ajouta Camille, un de tes secrétaires. » Danton, à moitié endormi, leur répondit : « Mais
êtes-vous bien sûrs que je sois nommé ministre? — Oiii. » Et en efTct , il avait été élu, dans l'Assemblée, par 222 voi.x sur 284 votants.
Danton était minisire, Louis XVI était suspendu.