‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 30 sur 303 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

A réformation avait bien, comme nous l'avons ^ montré, introduit le principe d'individualisme '- dans le monde; mais Luther, mais Calvin

Ils

mais Luther, mais avaient manqué de logique et d'audace, avaient invoqué la souveraineté de la raison contre Rome , non contre les Écritures. Ils eussent pâli d'effroi à la seule idée de discuter d'une manière purement rationnelle Dieu, l'existence de l'âme, l'infini, l'éternité. Les questions qu'ils jugeaient résolues par les livres saints, interprétés au moyen des lumières de la foi, nul, suivant eux, n'avait le droit de les approfondir. Us avaient laissé à l'individu, en le déclarant affranchi, une partie de ses chaînes ; et, arrivé dans son vol à de certaines hauteurs, l'esprit humain devait aussitôt fermer ses ailes.

Les continuateurs que le dix -huitième siècle venait donner à Luther poussèrent juscju'à ses plus extrêmes limites l'œuvre commencée. Après avoir livré aux ravages du libre examen le domaine entier de la religion, ils lui abandonnèrent celui de la métaphysique. Ce que Luther avait osé contre les Pères de l'Église, ils l'osèrent contre Luther prosterné devant l'Évangile.

Ils proposèrent à l'essor de l'esprit l'immensité même. Ce respect sxalté pour la liberté de l'esprit leur comman-

dait la tolérance. Aussi n'eurent-ils rien de cette humeur despotique et de cette cruauté inconséquente dont nous avons vu le règne do Calvin si odieusement souillé. Eux, ils furent humains, et l'afiostolat de la tolérance les trouva infatigables. Leur gloire est là. Quant à leur culte de la raison, comme la raison divise tandis que la foi réunit, ils ne purent que placer l'hoiume sur un monceau de ruines, au sommet desquelles nous l'apercevons aujourd'hui encore, debout et maître de lui, mais inquiet et seul.

Qu'on s'en félicite ou qu'on la déplore, une pareille révolution morale était d'une incomparable portée. Il fallait donc, ce semble, à la tête du mouvement qui la produisit, des penseurs d'une rare souplesse d'intelligence, pour que la séduction devint universelle; des défenseurs ardents de l'humanité , pour que toute âme généreuse saluât d'avance leur triomphe ; des écrivains d'une prodigue opulence, pour que le bienfait leur créât une clientèle; d'invincibles railleurs, pour qu'on tremblât devant eux; des chefs de parti à la fois opiniâtres et prudents, pour qu'il n'y eût ni temps d'arrêt dans l'attaque ni fausse manœuvre; il fallait des historiens, des poètes, des métaphysiciens, des conteurs, des auteurs dramatiques, des romanciers, des publicistes, admis par le génie et la gloire dans la familiarité des rois; enfin, et pour que les peuples si longtemps opprimés eussent cette consolation d'être vengés de leurs tyrans par leurs tyrans mêmes, peut-être fallait-il des philosophes craignant Anitus et la ciguë, déliés à l'e.xcès, insinuants, aussi habiles à endormir la persécution que prompts à la décrier, capables d'hypocrisie, sachant séduire les nobles et flatter les princes.... Au dix-huitième siècle, tous ces hommes n'en firent qu'un, et leur nom fut Voltaire.

Voltaire ! Est-il permis de porter la main sur cette grande idole ? Un héritier du dix-huitième siècle le peutil sans témérité? Car, enfin, la route où marchent les générations vivantes , bonne ou mauvaise , c'est Voltaire qui l'a tracée; et il a été tel, que, soit par l'amour, soit par la haine, le monde entier se trouve engagé dans les intérêts de sa gloire. Quelle destinée! être pendant soixante ans tout l'esprit de l'Europe, être l'histoire d'un siècle; écrire, et par là régner; rendre les princes, ou fiers d'avoir appris à penser, ou honteux de n'être que puissants ; du fond d'une retraite studieuse et enchantée, tenir les peuples en haleine, mettre leurs dominateurs en émoi, pousser vers le but marqué d'avance une foule illustre; noter la persécution d'infamie, lui faire peur; proclamer la tolérance ; combattre et vaincre pour l'humanité; dans une conspiration sans égale, se donner tous les prêtres pour ennemis, tous les rois pour complices; ce que Luther n'avait ébranlé que par des prodiges de colère, l'abattre en souriant, et vivre heureux!... N'importe : à taire ce qui amoindrit ou souilla les noms qu'on adore, je ne vois que faiblesse et lâcheté. Quand un homme est monté sur ces hauteurs de l'histoire, à lui d'élever son cœur au niveau de son destin. Les vrais grands hommes n'ont pas besoin de toutes ces réticences, dont le respect les insulte. Qu'on les montre tels que la nature les lit, leur action sur l'humanité n'y perdra rien, ayant eu le caractère des choses qui durent. Pourquoi ne

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dirions-nous pas de VoUaire gui, d'une main puissante, il aida au progrès en renversant l'ancienne forme de l'oppression et en avançant ainsi l'heure de l'universelle délivrance; mais que, par ses opinions, ses instincts, son but direct, il fut l'homme de la bourgeoisie, et de la bourgeoisie seulement? S'il est juste qu'on le gloritîc pour avoir avec tant d'éclat renversé la tyrannie qui s'exerçait par voie d'autorité, il l'est aussi qu'on le blâme d'avoir contribué à établir la tyrannie qui s'exerce par voie d'individualisme. Après tout, le soin de sa mémoire nous touche moins que le sort du peuple qu'il pouvait mieux servir. Le génie mérite qu'on le salue, mais il doit souffrir qu'on le juge. U n'y a d'inviolable au monde que la justice et la vérité.

Nou, VolUiire n'aima point assez le peuple. Qu'on eût allégé le poids de leurs misères à tant de travailleurs infortunés. Voltaire eût applaudi sans nul doute, par humanité, mais sa pitié n'eut jamais rien d'actif et qui vint d'un sentiment démocratique ; c'était une pitié de grand seigneur, mêlée de hauteur et de mépris. Ouvrez sa (Jorres|)ondance : l'aristocratie de ses dédains y éclate à chaque page : « On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les servantes. •

• Il me revient que cet Omer est fort méprisé de tous les gens qui pensent. Le nombre est |»etit, je l'avoue, mais il sera toujours respectable. C'est ce petit nombre qui fait le public; le reste est le vulgaire. Travaillez donc j)Our ce petit public, sans vous exposer à la démence du grand nombre. »

• Je vous recommande Vinfàme (la superstition). Il faut la détruire chez les honnêtes gens et la laisser à la canaille. •

• Ceux qui crient contre ce qu'on appelle le luxe ne sont guère que des pauvres de mauvaise humeur. •

• Hnfin, notre parti l'emporte sur le leur dans la bonne compagnie. ■

• Vous aviez bien raison do dire, monseigneur, que les Genevois ne sont guère sages, mais c'est que le peuple commence à être le niaitre. »

€ La raison triomphera, au moins chez les honnêtes gens, la canaille n'est pas faite pour elle ! ■

• Je crois que nous ne nous entendons pas sur l'article du peuple, que vous croyez digne d'être instruit. J'entends par peuple, la populace qui n'a que ses bras pour vivre. Il me i)aralt essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre , et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n'est pas le manœuvre qu'il faut instruire, c'est le bon bourgeois, c'est l'habitant des villes.... Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. •

Il nous serait aisé de multiplier les citations. .Avoir un cordonnier dans sa famille était presque, aux yeux de Volt'iire, une flétrissure : « Je le prie de passer rue de La Harpe et de s'informer s'il n'y a pas un cordonnier parent du scélérat J. B. Rousseau] qui est h Bruxelles, et qui veut me déshonorer. »

Il se moquait de Jean-Jacques, s'adressant à des marchands de clous; et lui, l'historien du czar Pierre, il ne pouvait comprendre que l'auteur iVÉmile eût fait de l'état de menuisier le complément d'une éducation philosophique.

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