CAUSES
« Il a un jeune homme à élever, disait-il en parlant de Rousseau, il en fait un menuisier; voilà le fond de son Tvre ! etc. »
C'est ainsi que dans la liberté, que dans la vérité des épanchenients intimes, Voltaire traitait les artisans, ceux qui portent en gémissant le poids de la civilisation et de ses injustices, le peuple.
En revanche, on sait jusqu'où il fit descendre, à l'égard des grands, l'humilité de ses hommages, et dans quelles puériles jouissances la faveur des cours retint sa vanité captive, et combien il aimait à se parer du titre de gen- , tilliomme de la chambre ; on sait qu'il fit de Louis XV un panégyrique où l'excès de la flatterie touchait au scandale; qu'un jour, s'adressant à ce roi, le dernier des rois, il osa l'appeler Trajan;que le duc de Richelieu, héros des roué.s fastueux et des libertins à la mode, l'eut pour courtisan, que dis-je? pour familier; qu'il s'écriait, en parlant de Catlierine, impératrice de Russie : « Je suis Catherin et je mourrai Catherin; » qu'il se mit aux pieds des favorites, même de celle qu'une maison de débauche éleva pour les plaisirs du maître, et qui, devenue la royauté, en déshonora l'agonie ; qu'enfin il écrivait à Frédéric, roi de l'russe : « Vous êtes fait pour être mou roi.... délices du genre humain. •
■ Je rêve à 'non prince comme on rêve à sa maltresse. »
• Si vous saviez combien votre ouvrage iyAnli-UachiaveC} est supérieur à celui de Machiavel ! •
« J'attends ici mon maitrc. » — « J'envoie à mon adorable maître VAnti-Uachiavel. »
« Vous avez fait ce que faisait le peuple d'Athènes. Vous valez bien ce peuple à vous tout seul. »
« Voire Majesté qui s'est faite hunune. »
" Un prince à qui j'ai appartenu, etc., etc. >
Calculées ou sincères, de semblables adulations étaient sans dignité; et Voltaire ne se serait jamais abaissé jusque-là, s'il avait eu ce généreux orgueil qui se puise dans le sentiment de l'égalité. Mais né d'ailleurs avec une nature souple, il se trouva, dès son entrée dans la vie active, égaré parmi les Vendôme, les Richelieu, les Couti, les La Fare, les Chaulieu; et, dans ce cercle où l'art du courtisan s'apprenait à l'école du bon goût, il perdit tout ce qui constitue les fiers caractères et les âmes viriles. Aussi les républiques ne lui apparaissaient-elles à travers l'histoire que par leur cùté sanglant. L'égalité, il la croyait réalisée , parce que Dieu a mis, pour le monarque comme pour le mendiant, la douleur à côté de la joie. Quant aux privilèges de la naissance, tour à tour leur dénonciateur et leur esclave, il les attaqua, du haut de la scène, par des vers bien connus; mais loin de la foule, loin du parterre, et quand il n'avait plus à s'en faire l'écho, le fils du notaire Arouet se rappelait avec complaisance que, par Marguerite d'Aumart, sa mère, il était de race noble, et il écrivait : • Lorsqu'on imprime que je prends à tort le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France, ne suis-je pas forcé de dire que. sans me parer jamais d'aucun titre, j'ai pourtant l'honneur d'avoir celte place, que Sa Majesté le roi mon maître m'a conservée? Lorsqu'on m'atlaque sur ma naissance, ne dois-je pas à ma famille de répondre que je suis né égal à ceux qui ont la même place que moi; et que, si j'ai
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parlé sur cet article avec la modestie convenable, c'est parce que celte même place a été occupée autrefois par les Montmorency et par les Châtillon ? »
Il était impossible qu'un homme capable de tenir un pareil langage ne professât pas le culte de la royauté. Seulement, Voltîiire y porta une exagération qu'on a peine à comprendre. Il écrivait à Frédéric : « Je voudrais qu'on eût jeté au fond de la mer toutes les histoires qui ne nous retracent que les vices et les fureurs des rois. » Et il esta remarquer que, sur ce point, ce fut un roi qui réfuta Voltaire.
Mais Voltaire ne fut pas convaincu. Il donna l'exemple en même temps que le précepte. Il n'oublia son étrange système sur les devoirs de l'historien , ni dans le Siècle ie Louis XIV, ni dans le Siècle de Louis XV, ni dans 'Histoire de Charles XII, ni dans celle du czar Pierre. Il ie l'oublia que lorsque, dans ses mémoires, il eut à se venger de Frédéric : inconséquence de la passion.
Voltaire n'était pas fait, on le voit, pour chercher dans une révolution politique et sociale le salut du peuple. Changer hardiment, profondément les conditions de l'Etat et de la société, il n'y songeait même pas, et ne commença à s'en inquiéter que sur la fin de sa carrière, aux cris poussés par Diderot, d'Holbach et Raynal. Dans les six mille neuf cent cinquante lettres dont se compose sa Correspondance, dans la plupart de ses ouvrages, on est frappé de cette absence de préoccupations politiques. C'est à peine s'il avait foi dans la possibilité d'une vaste rénovation du monde. On en peut juger par cette lettre écrite à M. de Bastide, en 1760 , moins de trente ans avant la Révolution. Après avoir montré , dans un tableau saisissant, ceux qui labourent dans la disette, ceux qui ne produisent rien dans le luxe, de tremblants vassaux n'osant délivrer leurs maisons du sanglier qui les dévore, de grands propriétaires s'appropriant jusqu'à l'oiseau qui vole et au poisson qui nage : « Cette scène du monde, presque de tous les temps et de tous les lieux, s'écrie-t-il, vous voudriez la changer! voilà votre folie, à vous autres moralistes.... Le monde ira toujours comme il va. »
N'était-ce là qu'un accès de philanthropie chagrine? Non; et l'on doit ajouter que ce fut la tendance générale des esprits pendant une notable partie du dix-huitième siècle de négliger les questions politiques ou sociales, pour les problèmes les plus abstraits de la métaphysique. Nous marquerons l'heure où il cessa d'en être ainsi. Mais cette heure solennelle surprit Voltaire et le fit tressaillir. Comme Luther, il fut longtemps à découvrir la pente qui conduisait des abus religieux aux abus politiques, de la philosophie spéculative à la transformation matérielle de la société, de l'agitation des croyances au bouillonnement des intérêts. Nous n'avons donc plus qu'à le suivre d'abord dans sa lutte contre la puissance des prêtres, et ensuite dans ses efforts pour agrandir l'être humain en l'isolant.
Ebranler l'empire des prêtres, on ne le pouvait pas sans sépare! leur cause de celle des rois. C'est à quoi Voltaire était naturellement porté, et ce fut le premier moyen qu'il employa. La longue et implacable rivalité des papes et des Césars; l'empereur Henri IV à genoux devant Grégoire VII ; cant de guerres civiles nées du fa-
natisme religieux ; tant de séditions prêchées du haut des marches de l'autel ; des fils de roi condamnés par l'inquisition ; les confesseurs plus puissants que les favorites, s'emparant 'de l'autorité des princes en même temps que de leur âme, usurpant la terre au nom du ciel et gouvernant les royaumes qu'ils ne troublaient pas; les jésuites dans la guerre de Trente ans; la Ligue; des moines régicides..., que de ressources l'histoire ne fournissaitelle pas au plan d'attaque de Voltaire ! Il les rassembla et les mit en œuvre avec une habileté redoutable. « Si la plupart des rois ont encouragé le fanatisme dans leurs États, c'est qu'ils étaient ignorants, c'est qu'ils ne savaient pas que les prêtres sont leurs plus grands ennemis. En effet, y a-t-il un seul exemple, dans l'histoire du monde, de prêtres qui aient entretenu l'harmonie entre les souverains et leurs sujets? Ne voit-on pas partout, au contraire, des prêtres qui ont levé l'étendard de la discorde et de la révolteT Nesont-ce pas les presbytériens d'Ecosse qui ont commencé cette malheureuse guerre civile qui a coûté la vie à Charles I", à un roi qui était honnête homme? N'est-ce pas un moine qui a assassiné Henri III, roi de France? L'Europe n'est-elle pas encore remplie des traces de l'ambition ecclésiastique? Des évêques devenus princes, et ensuite vos confrères dans l'électorat, un évêque de Rome foulant aux pieds les empereurs, n'en sont-ils pas d'assez forts témoignages? »
D'un autre côté. Voltaire s'étudiait à bien établir que les philosophes étaient les alliés naturels des rois. Lui qui osait tout contre les puissances sacerdotales, il n'avait pas assez d'indignation contre « le misérable assez fou pour faire un libelle contre un roi. » Il est permis de croire que, s'il eût siégé à la Convention, il se serait violemment opposé à la condamnation de Louis XVI, lui qui, accusé d'avoir fait l'apologie du jugement de Charles I", s'en défendait en ces termes : « Où donc auraisje fait l'apologie de cette injustice exécrable?... Je viens de consulter le livre (les Lettres sur les Anglais) où l'on parle de cet assassinat, d'autant plus affreux qu'on emprunta le glaive de la législature pour le commettre. Je trouve qu'on y compare cet attentat avec celui de Ravaillac, avec celui du jacobin Clément, avec le crime, plus énorme encore, du prêtre qui se servit du corps de Jésus-Christ même, dans la communion, pour empoisonner l'empereur Henri VII. Est-ce là justifier le meurtre de Charles I"? » Ce désir de sceller entre la philosophie et la royauté une étroite et durable alliance était si vif chez Voltaire, qu'on en retrouve à chaque instant l'expression sous sa plume : « Pour être bon chrétien, il faut respecter, aimer, servir son prince. »
« Les philosophes servent Dieu et le roi. »
" Toutes les bulles du monde (en parlant d'une maladie du Dauphin) ne valent pas la poitrine et le foie d'un fils unique du roi de France. »
« Les philosophes ne demandent que la tranquillité, et il n'y a pas un théologien qui ne voulût être le maître de l'État. »
Ainsi, à l'exemple de Luther, à l'exemple de Calvin, Voltaire prêchait à la fois la révolte contre les autorités spirituelles et la soumission aux pouvoirs temporels. Révolutionnaire en religion, il n'entendait pas qu'on le fût
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ORIGINSS ET CAUSES
en politique : et c'était de très-bonne foi qu'V. sobstinait dans cette inconséquence, si utile, du rest<, à ses projets ; car à ses amis, à ses adeptes, aux confidents de ses pensées les plus secrètes, il tint toujours le même langage qu'aux rois. Il écrivait à d'Alenibert: « On ne s'était pas douté que la cause des rois fût celle des philosophe»; cependant il est évident que des sapes, qui n'admettent pas deux puissances, sont les premiers soutiens de l'autorité royale. »
Le plan était nettement tracé : l'histoire vint en aide. Voltaire eut ce rare bonheur que ses idées furent toujours servies par les événements. Pendant qu'il pensait pour son siècle, son siècle agissait pour lui; et, par exemple, dans le temps même où il criait aux princes de se défier dîs théologiens, de leur fanatisme dominateur et de leurs ■îabales, une guerre théologique vint embraser Paris.
Elle fut sombre, celle guerre, et furieuse; elle imprima aux passions un mouvement qui ne devait plus s'arrêter; elle couvrit les factions religieuses de ridicule et d'opprobre : elle inquiéta les. rois dans le sens des projets de Voltaire; elle déchaîna en France les colères d'une presse clandestine, inévitable ; et, mettant aux prises le pouvoir royal et le pouvoir parlementaire, elle hâta la Révolution dans laquelle ils coururent l'un et l'autre s'engloutir.
Nous avons dit les mœurs du haut clergé, son faste mondain, son opulence, son ardeur à défendre l'inviolabilité de ses richesses alors que le peuple haletait sous le fardeau des charges publiques; nous avons dit quelles passions battaient sous la pourpre romaine, et par quels scandales étaient compromis en France les destins de la religion. .Mais la piété avait été longtemps conservée en dépôt par le clergé inférieur, par les jansénistes; longtemps ils s'étaient imposé la glorieuse lâche d'honorer leurs croyances par l'austérité de leur vie; et lorsque Fleury. devenu ministre, était descendu à les persécuter pour gagner les bonnes grâces de Rome, on les avait vus, appuyés sur l'opinion, entraîner le parlement dans leur querelle et déployer une fermeté d'âme digne de Saint-Cyran,de Nicole et d'Antoine Arnauld. Tout à coup on apprend qu'un saint homme, un diacre nonmié Paris, vient de mourir, et, bientijt après, qu'une jeune fille a été saisie, sur la tombe du bienheureux, de convulsions étranges, surnaturelles. Aussitôt, les jansénistes se réveillent conmie d'un lourd sommeil. Leur noire dévotion, exaltiie par le souvenir des persécutions précédentes et par le malheur, se décide à tenter la fortune des miracles. La contagion gagne de proche en proche, elle frappe le» cerveaux malades ou affaiblis, elle s'empare des âmes enthousiastes, elle attire les fourbes. Ce fut un vrai délire. Des scènes, tour à tour effrayantes et voluptueuses, se passèrent dans l'asile des morts. Des femmes venaient, dans un costume flottant et trop libre, frémir sur un tombeau comme la sibylle antique sur le trépied. Ce n'étaient que discours mystérieux et symboliques, extases, invocations à l'esprit de Dieu. Les unes se faisaient enlever par les pied» avec des cordes, secouaient leurs têtes échevelées, et passaient de la fureur à une immobile tristesse; les autres, appelant le stcouriste d'une voix plaintive et caressante, demandaient qu'on leur marchât sur le corps, prenaient des attitudes lascives, se répandaient
en mélancoliques prophéties ou chantaient des mélodies inconnues. Signes d'en haut! disaient les jansénistes, et ces contorsions dont s'offensaient également la raison et la pudeur, ils les appelaient des prodiges divins : nul doute que par là Dieu ne voulût annoncer la grandeur insondable de ses desseins sur l'Eglise ; le prophète Élie allait venir. Et de telles extravagances avaient cours en plein dix-huitième siècle, après les saturnales de la Régence, au milieu d'un peuple frondeur ! En vain le cimetière de Painl-Médard, premier théâtre de l'agitation, futil fermé par ordre, le nombre des œnvuhionnaires ne fit que s'accroître. Emportant la terre du saint tombeau, ils se répandirent dans Paris, incrédule mais étonné. En chaque quartier, il se tint des assemblées secrètes et sinistres dont quelques-uns parlaient avec mépris, quelques-uns avec horreur, presque tous avec surprise. Ici les patients avaient résisté, par la seule vertu de la foi, â des coups de lance ou d'épée ; là, mis en croix, ils avaient vaincu la douleur et dompté la mort. On cita, on put citer comme incontestables des faits par où éclatait la puissance de l'âme violemment agitée dans des organisations débiles. Des convulsionnaires se crurent brûlés par l'attouchement des os et îles pierres tirés des ruines de Porl- Royal. Mais combien de jeunes filles semblaient renouveler la tragédie du Calvaire, qui ne tremblaient que des frissons de l'amour I Combien pour qui prévoir l'avenir ne fut qu'une ressource de la pauvreté, un moyen d'assurer le présent! Et cependant, il advint que des hommes mûris par l'étude, que des personnages respectables, des écrivains en renom, des magistrats, se laissèrent toucher à des spectacles dont l'indécence avait une couleur biblique, et rappelait ."i des esprits dévotement prévenus, tantôt le sommeil de Noé, tantôt l'apparente folie de David, ou bien encore la nudité de Saiil se roulant dans la poussière.
Ainsi, Port-Royîil, sa sévérité, ses vertus, n'étaient plus représentés que dans des conciliabules où l'artifice se mêlait à la soif des acres voluptés; cette crédulité qui dans Nicole n'avait été que l'exagération du zèle et dans Pascal q\i'une mélancolie sublime, alwulissait à un mysticisme suspect ; la théologie décriait son propre règne, déjà menacé par la Révolution, qui grondait ; et les victimes destinées à Voltaire couraient d'elles-mêmes audevant de ce roi des génies moqueurs.
rk)mme tout sert les révolutions, quand leur jour approche ! Pendant que les jansénistes se faisaient convulsiottnaires, les jésuites, factieux en sens inverse, devenaient intolérants jusqu'au scandale. On eût dit que, pour mieux donner raison à Voltaire, les divers représentants de l'idée religieuse mettaient une sorte d'émulation à troubler l'État.
Qu'en 1749, le clergé se soit soulevé contre l'édit par lequel Machault, ministre philosophe, imposait les biens ecclésiastiques, il n'y a rien l.i qui doive surprendre : en refusjint de contribuer aux charges publiques, sur le pied (le l'égalité, les évoques restaient fidèles à leurs habitudes. Mais ils ne se bornèrent pas à un refus hautain. Après avoir déclaré dans les remontrances du 24 août 1749, délibérées en assemblée générale, que les serviteurs de Dieu étaient seulement tenus à des dons gratuits; que
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leurs immunités, en matière d'impôt, faisaient partie de la constitution monarchique; qu'on ne pouvait frapper un impôt sur les ministres de l'Église sans les avilir et les réduire à la condition des outres sujets du roi, le clergé conçut l'audacieux projet d'écarter les périls d'un refus obstiné, en réveillant les querelles religieuses de manière à occuper sans réserve le parlement, la cour et l'opinion. Alors fut reprise par l'archevêque de Paris et par les jésuites cette trop fameuse bulle Unigenitus, brandon de discordes lancé en France du haut du Vatican ; alors l'obligation d'adhérer à la bulle devint un véritable signal de guerre et comme la contre-partie des miracles ou des bouffonneries du jansénisme. Sans un billet de confession, constatant l'adhésion prescrite, plus de sacrements, plus de passe-port pour le voyage du ciel. Les jansénistes s'indignèrent, le parlement fulmina ; mais les jésuites s'y attendaient et la résistance n'était propre qu'à enflammer le zèle de Christophe de Beaumont, prélat doué de vertus violentes, prêtre né pour être persécuteur ou martyr. Le désordre fut donc immense. Des curés interdits par l'archevêque s'ils accordent les sacrements sans billet de confession, et atteints, s'ils les refusent, par un arrêt du parlement; des moribonds implorant en vain les consolations dernières; des milliers d'hommes rassemblés à la porte des églises, autour de cadavres qui attendent la sépulture; des prêtres qui s'enfuient emportant la clé du tabernacle ; toutes les familles épouvantées dans leurs croyances ; l'extrême-onction administrée, non plus en vertu du pouvoir d'un homme de Dieu, mais de par la sentence des tribunaux; le viatique promené dans l'émeute, le fanatisme debout entre des morts et les cercueils ouverts pour les recevoir, voilà le Paris religieux du dix-huitième siècle. Le clergé sauva ses biens...; mais son autorité?
Son autorité reçut mille atteintes mortelles. Pendant qu'une brochure célèbre, publiée sous le simple nom de Lettres, sapait les privilèges ecclésiastiques, un pamphlet véhément reprochait à certains prédicateurs des humbles vertus de l'Évangile leurs chevaux, leurs équipages, leurs palais, leur vaisselle d'or, leurs somptueux jardins, leurs concubines connues. En même temps, dans l'intérieur des maisons, entre les piles de bois des chantiers, sur la Seine, dans des bateaux, partout enfin où il y avait chance d'éviter les regards d'un pouvoir ombrageux, on imprimait les Nouvelles ecclésiastiques, arme terrible, empoisonnée, que les jansénistes maniaient dans l'ombre avec une incomparable adresse. Or, ces feuilles, rédigées par des théologiens contre des théologiens, par des prêtres contre des prêtres, elles avaient, colportées par la haine, une publicité dont rien ne put jamais arrêter l'essor; elles circulaient, grâce à des artifices ingénieux et sans nombre ; elles étaient collées le long des murs par des enfants cachés dans des hottes que des femmes portaient sur leur dos ; le lieutenant de police Hérault eut l'humiliation d'en trouver des exemplaires dans sa voiture; elles pénétraient à la cour; elles inondaient la ville.... Et les philosophes d'applaudir: car c'était à eux, à eux seuls, que devaient profiter les coups portés de part et d'autre.
Leur chef, du reste, avait déjà commencé l'altaque, si
vivement annoncée par les malices de Fontanelle et par les Lettres persanes de Montesquieu.
Lâchement insulté, en 1726, par un grand seigneur auquel il demanda une réparation de gentilhomme et qui, pour toute réponse, le fit jeter à la Bastille, Voltaire n'était sorti de sa prison que par la porte de l'exil, et il avait trouvé à Londres un asile, la liberté d'écrire, des amis. Dans la ferme de lord Bolingbroke, où venaient Pope et Swift, il avait réuni les plus hardis penseurs de l'Angleterre, et il avait entendu les sarcasmes d'une incrédulité savante; la révélation y était niée, la théologie couverte de mépris, la métaphysique même traitée de passe-temi»s inutile; on y croyait à l'existence d'un Dieu, mais d'un Dieu non révélé, inaccessible, dont il y avait folie à chercher l'énigme, et l'on invitait l'homme à épouser la nature, en se reposant dans cette idée que tout ce qui est est bien. C'était donc là que Voltaire avait puisé ce déisme épicurien qu'il apporta ensuite aux Français, adouci, ménagé, prêché avec élégance et bon goût, mais sans exagération d'optimisme, — car un jour Voltaire écrira Candide. — D'un autre côté , il avait lu les livres du sage Locke, « le seul qui ait appris à l'esprit humain à se bien connaître, » et il s'était rendu sans effort à la doctrine, renouvelée d'Aristote : les idées nous viennent des sens. Que dire encore? L'accueil enthousiaste fait par les Anglais à la Henriade, épopée de la liberté de conscience, n'avait fait que l'encourager dans son dessein de tuer le fanatisme.
Ainsi, quand il revint en France, Voltaire y apportait l'éducation que l'Angleterre lui avait donnée : sa religion était le déisme, sa philosophie la sensation, sa morale la tolérance. Renverser le christianisme fut son but.
Au besoin, il aurait trouvé dans les circonstances de sa vie particulière des motifs pour l'agression. Des prêtres venaient de refuser la sépulture à une pauvre comédienne, aune Phèdre qu'il avait tendrement aimée, Mlle Lecouvreur. Les con«u/sions/ il en connaissait mieux que personne les mensonges, lui, dont le frère, Armand Arouet, s'était choisi un sérail parmi les plus jolies convulsionnaires. Mais ce n'est point par des. détails biographiques qu'on peut expliquer l'action des hommes de la trempe de Voltaire. Ici, pour expliquer un homme, il ne faut pas moins que l'histoire d'un siècle. Les temps étaient venus, et Voltaire éclata par les Lettres anglaises.
C'était toute une révolution intellectuelle que ces lettres : le parlement les fit brûler par la main du bourreau, et le libraire Jore perdit sa maîtrise. Mais l'impulsion était donnée. Voltaire se moqua du parlement qui avait aussi condamné l'émétique , alors qu'il guérissait des conseillers de la grand'chambre ; et, réfugié au château de Cirey, chez la marquise du Châtelet, il se mit à y fourbir de nouvelles armes.
Cependant, le domaine du christianisme était comme gardé par une grande ombre, celle de Pascal, et il la fallait écarter si on voulait passer outre. Aussi Voltaire s'étudia-t-il d'abord à ébranler la gloire de Pascal.
Pour établir la vérité du christianisme, l'auteur des Pensées avait eu recours à un système d'une élévation imposante. Il avait présenté le christianisme comme seul
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