‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 37 sur 303 · LXX · texte numérisé non relu

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meute ; il lança des lettres de cachet et fit jeter à la Bastille, entre autres personnes, Saurin et Doumerc, préposés sous le ministère de Terray à la régie des grains. Les prisons furent remplies d'insurgés ou de suspects qu'on avait remarqués pendant le jour et arrêtés la nuit.

De son côté, le parlement, soulevé contre les économistes, contre Turgot surtout, prit le 4 mai un arrêté contre les attroupefnents, et ordonna que le roi serait très-humblement supplié de baisser le prix du pain à un taux prcportionné aux besoins du peuple. Rien ne pouvait être plus sensible à Turgot, attaqué directement dans son système ; il n'hésita pasàemployer contre ses adversaires la dictature de la cour. L'arrêt du parlement sortait à peine de- chez l'imprimeur, que le ministre envoya des mousquetaires pour empêcher la vente et briser les planches. Les feuilles, déjà placardées, furent arrachées de par l'autorité du maréchal de Biron, comme si Paris eût été en état de siège, et l'on affecta de couvrir l'arrêt d'une cour souveraine d'un cfe par le roi, sans date, sans signature, et qui défendait, sous peine de mort, d'exiger le pain audessous du prix courant. Pendant ce temps, M. de Malesherbes, que les économistes appelaient le Pontife, rédigeait, sur les instances de Turgot, son ami, une déclaration qui était au parlement la connaissance de tout ce qui avait rapport aux blés. Une lettre de cachet enjoignit aux magistrats de se rendre en robes noires à Versailles le lendemain 5 mai, pour un lit de justice.

Turgot voulait frapper un grand coup. Il demanda qu'on le fit pour quelques jours ministre de la guerre. Il n'a pas plutôt le blanc-seing du roi, qu'il court, la nuit même, à l'hôtel des chevau-légers, réveille le poste au cri de la part du roi, et se présentant aux soldats, en habit noir, les cheveux au vent, leur intime l'ordre de partir; car l'émeute venait d'éclater de nouveau à Pontoise.

Le 5 mai, le parlement parut à Versailles, à l'heure indiquée. Mais, dans l'intervalle, M. de Maurepas, qui avait trouvé plaisant de se montrer à l'Opéra le soir du pillage, et dont tout ce bruit amusait la frivolité, sut persuader à Louis XVI qu'il fallait se borner à enlever la punition des coupables au parlement et les livrer à la justice prévôtale, sans étendre plus loin les effets de la déclaration. Sur ce nouvel avis, les expéditions de la veille devant être modifiées, on fit attendre le parlement en lui servant un grand diner, singulier contraste avec la famine dont on parlait tant, et, à cinq heures, le lit de justice commença. Louis XVI annonça la résolution de sortir momentaném'ent de l'ordre commun et de donner une extension extraordinaire à la juridiction prévôtale. Il congédia les parlementaires par ces mots : Je vous défends de faire aucunes remontrances.

Les magistrats se retirèrent donc, dépossédés du droit de rendre la justice dans une circonstance capitale, mais au fond charmés de n'avoir pas à encourir l'impopularité qui allait s'attacher au châtiment des coupables. Car l'attitude menaçante du pouvoir ne paraissait plus suffisamment justifiée par la gravité du péril. Et pendant que Turgot formait un vaste plan de campagne ; pendant qu'il mettait en mouvement gendarmes, gardes françaises, gardes suisses et jusqu'aux invalides ; pendant qu'il en-

voyait les mousquetaires noirs sur les rives de la Marne et les mousquetaires gris dans la basse Seine, les Parisiens, voyant la paix rétablie, chansonnaient à la fois le contrôleur général, le maréchal de Biron et son armée. Les femmes portaient déjà des bonnets à la révolte, et les plaisants demandaient si le maréchal de Biron touchait vingtquatre mille livres par mois pour braquer les canons de l'arsenal contre les hirondelles de la Seine. Rires étranges qui laissaient le peuple sérieux et préoccupé! Derniers éclairs de la vieille gaieté française, au moment d'une crise qui n'allait plus permettre à la France que l'enthousiasme ou la terreur!

On cherchait un complot : on ne put le découvrir, ou peut-être n'osa-t-on le dévoiler. C'est qu'en effet le vrai complot, c'était la protestation instinctive du pauvre contre la liberté dans l'abandon ; le vrai complot, en cette question solennelle de la subsistance de tous, c'était l'agitation des prolétaires tourmentés du souci de vivre et disant avec Necker aux novateurs qui croyaient les affranchir par le laissez-faire : « Que nous importent vos lois de propriété? nous ne possédons rien; vos lois de justice? nous n'avons rien à défendre; vos lois de liberté? si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons. » ' Le II mai 1775, deux potences de dix-huit pieds de haut furent dressées en place de Grève et donnèrent à la multitude, redevenue silencieuse, le spectacle d'un double supplice. Nous avons interrogé, sur la Révolution, un vieillard qui l'avait traversée tout entière ; et il nous semble encore le voir ému jusqu'aux larmes en commençant par le récit de cette exécution la sombre histoire de ses souvenirs. « On garda, nous disait-il, une impression douloureuse du supplice de ces deux hommes. » Ils expiaient l'entraînement des alarmes populaires ; et leur cri suprême, adressé au peuple, fut qu'ils mouraient pour sa cause.

Turgot n'avait eu, dans cette crise, ni l'attitude ni la ^rénité d'un homme d'État; mais du moins ses emportements furent ceux d'une conviction forte. Et combien aisément on les oublie quand on récapitule tant de services qui marquèrent, ou plutôt immortalisèrent l'administration de Turgot. Couper court aux bénéfices honteux des croupiers, abolir les contraintes solidaires ; anéantir une multitude de droits locaux et de monopoles particuliers qui tendaient à renchérir la subsistance du peuple ; délivrer le paysan .de l'obligation de mettre au service des convois militaires, quand il en était requis, ses charrettes et ses chevaux; enlever à l'Hôtel-Dieu, aux applaudissements de tout Paris, le privilège de vendre exclusivement de la viande pendant le carême; améliorer la navigation intérieure ; pourvoir au perfectionnement des routes et des moyens de transport; détruire les entraves féodales qui s'opposaient, dans l'intérieur du royaume, à la circulation des vins ; pousser à l'établissement d'une caisse d'escompte, pour amener le bas prix des capitaux ; réduire de vingt-deux millions à quinze l'ancien déficit, et cela par le seul procédé de l'économie ; ramener le crédit à force de loyauté. ..> c'était faire plus et mieux, en vingt mois, que n'avaient fait dans le cours d'une longue carrière les ministres les plus puissants et les plus hardis.

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