‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 36 sur 303 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

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véritables épouses. On enregistre donc, on obéit, et on revient. »

Tel était, décrit par le génie pénétrant et cynique de Dubois, le mécanisme des résistances parlementaires. Cela sufflsait-il pour constituer un régime de garanties? /

La vérité est que le parlement ne fit jamais efficacement obstacle qu'aux entreprises de Rome et de la partie ultramontaine du clergé, et c'est sous ce rapport qu'il servit la domination de la bourgeoisie ; mais contre les excès de la monarchie absolue, son influence était nulle. Seulement ses doléances empêchaient la nation de s'endormir trop longtemps dans le silence du despotisme; ses protestations, étouff'ées par la violence, formaient un permanent et dramatique appel à la liberté ; sa prétention de représenter les États généraux le poussait à en évoquer, de loin en loin, l'imposant fantôme; et il gardait la place d'une révolution.

Quand la liberté n'est point au sommet de l'État, elle n'est nulle part : sous l'ancienne monarchie, les intérêts publics flottaient à l'aventure, et l'inanité du pouvoir politique des parlements laissait à découvert jusqu'à leur pouvoir judiciaire. S'agissait-il d'un innocent à punir, d'un coupable à sauver, d'un procès injuste à faire gagner à quelque personnage en crédit, le roi évoquait l'affaire, c'est-à-dire la portait devant le grand conseil, tribunal exceptionnel et servile, placé sous la main du prince pour fournir le moyen d'éluder la juridiction du parlement.

Et puis, à côté de la justice régulière des cours souveraines, des présidiaux, des baillis, il y en avait une autre étrangement irrégulière et sauvage : la prévôté des maréchaux. Originairement, les prévôts des maréchaux n'avaient eu à connaître que des crimes commis à la suite des armées ; mais combien leur juridiction s'était étendue! Vagabonds, gens de guerre condamnés, voleurs errants, composaient la foule des justiciables du prévôt. Et ici nulle forme protectrice, pas de recours, pas de retard : c'était l'arbitraire sur les grands chemins.

Aussi, que de violences, malheureusement trop certaines, trop bien attestées par les continuelles remontrances des parlements! Tantôt ce sont des voyageurs que, sous prétexte de vagabondage, la maréchaussée arrête, à cause de r argent trouvé sur eux; tantôt c'est un jeune homme, né imbécile, et qu'on maltraite, qu'on juge, qu'on flétrit, qu'on emprisonne comme muet volontaire, parce que, rencontré non loin du lieu de sa naissance, il n'a pu ni s'expliquer ni répondre. Vainement l'ordonnance de 1670 avait-elle prescrit au juge prévôtal de faire juger sa compétence au présidial le plus prochain : les réclamations des parlements sont là pour prouver que l'arbitraire avait alors une vie que les ordonnances n'avaient pas.

La justice ! était-ce autre chose qu'un vain nom, quand la royauté se permettait de livrer ses ennemis à des commissions choisies par elle, ivres du désir de la venger, et au milieu desquelles le prince paraissait lui-même, comme Louis XIII, en qualité de témoin à charge?

Dans Rome dégénérée, les empereurs ne s'étaient pas crus dispensés de connaître ceux que leur toute-puissance atteignait; pour frapper, ils avaient besoin de haïr. En France, avant la Révolution, une combinaison exista

qui rendait le prince injuste à l'avance, au hasard, dans l'intérêt des caprices d'autrui. Des ordres d'arrestation où le nom de la victime est laissé en blanc et dont on fait cadeau à des favoris, à sa maîtresse, voilà un genre d'attentat auquel probablement la postérité refusera de croire. On commença par donner les lettres de cachet en blanc, on finit par les vendre : la tyrannie fut mise dans le commerce.

Pour comble de malheur, cet insolent mépris de la liberté et de l'existence des citoyens était bien vite descendu des actes de la royauté dans ses ordonnances, et de ses ordonnances dans les mœurs. Rien de plus odieux, rien de plus effrayant que l'esprit de la procédure criminelle, par exemple, avant la Révolution. La règle était celle-ci : la certitude de la répression est tout, les garanties dues à l'accusé ne sont rien. D'après l'ordonnance criminelle rendue sous Louis XIV, le procès d'un accusé présent pouvait être l'affaire de vingt -quatre heures. A peine un homme était-il accusé d'un crime, qu'on le tenait pour coupable. Le magistrat, qui aurait dû être son juge, devenait aussitôt son ennemi. Et toujours la répression se tenait dans l'ombre, comme si la société eût rougi de sa justice ! Audition des témoins, procédure, confrontation, conclusions de la partie publique, tout était secret. Qui le croirait? on craignait tant de voir éclater l'innocence de l'accusé, qu'il était défendu au procureur du roi de motiver la poursuite. S'agissait-il de péculat, de concussion, de banqueroute frauduleuse, de vols de commis ou associés en matière de finance ou de banque, de supposition de part, de fausseté de pièces, le juge alors avait le droit facultatif de donner un conseil à l'accusé ; pour les autres crimes, le ministère de l'avocat était interdit. Plus la peine doit être sévère, plus il importe évidemment que la culpabilité soit bien prouvée : c'était le contraire qui avait lieu. On ne mesurait jamais à l'accusé avec une parcimonie plus cruelle les moyens d'établir son innocence que lorsqu'on lui demandait sa tête. S'il avait pris la fuite, on pouvait le condamner par défaut, sans que son crime fût prouvé. Et quant au système pénal, il était terrible. La société se réservait de n'assurer au besoin ses vengeances par la peine de mort qu'après les avoir déshonorées par la torture.

Si, en matière criminelle, la barbarie dominait; en matière civile, ce qui dominait, c'était la confusion poussée à l'extrême. Et d'abord, comme l'a fort bien observé un judicieux et savant écrivain, il existait, au dix-huitième siècle, entre le droit civil et le droit commercial, une anomalie complète. Les lois sur les contrats, sur les successions, sur l'état des personnes, en un mot tous les rapports que règle le droit civil, portaient l'empreinte de la féodalité, tandis que c'étaient des institutions modernes qui gouvernaient la nation commerçante, nation moderne. De là, dans les profondeurs mêmes de l'ordre social, une lutte perpétuelle et funeste entre des éléments contraires. Que d'entraves pour le commerce dans un royaume où chaque procès presque soulevait un conflit de juridiction; où le justiciable était toujours en peine de savoir si sa fortune dépendait ou des parlements, ou des cours des aides, ou du grand conseil, ou des cours des monnaies, ou des intendances ! dans un royaume enfin qui, parallè-

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ORIGINES ET CAUSES

lement au droit romain, reçu dans les pays de droit écrit, comptait soixante coutumes principades et trois cents législations partielles !

Un mot résume cette situation de la France avant 89 : oppression de l'individu.

C'était donc naturellement à affranchir l'individu que devait tendre l'effort révolutionnaire des penseurs.

Mais il y avait deux manières d'envisager la question: fallait-il anéantir toute force dans le pouvoir, ou s'étudier à rendre la force dans le pouvoir bienfaisante et tutélaire? Deux écoles politiques se formèrent, comme il s'était formé deux écoles philosophiques , comme nous verrons se former dans le chapitre suivant deux écoles économiques : là est le secret des luttes terribles qui devaient sortir des entrailles mêmes de la Révolution.

Ici, et tout d'abord, un grand nom se présente : Montesquieu.

Mais, dans la région des idées rénovatrices, Montesquieu avait des ancêtres qu'il serait injuste d'oublier. 11 descendait en ligne directe, non pas, ainsi qu'on l'a tant dit et répété, de Bodin, auquel il n'emprunta que ses vues sur l'influence des climats, mais d'Hotmann, d'Hubert Languet, de l'auteur du Dialogue d'Archon et Politie, ces publicistes protestants du seizième siècle.

Et ne croyez pas que cette chaîne de penseurs se fût rompue complètement, même pendant le dix-septième siècle, oïl tout ce qui n'était pas bruit de guerre et de gloire semble n'avoir été que silence. Oui, jusque dans le sein du dix-septième siècle, la révolte intellectuelle continua de germer et de mûrir. Soupirs de la France esclave qui aspire à la liberté, tel est le titre qu'on s'étonne de lire en tête d'un ouvrage ayant pourdate'^lO août 1689! Et quel est le représentant de la tradition révolutionnaire sous Louis XIV? C'est un prélat, c'est un grand seigneur, c'est l'oracle des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, c'est le candidat des jésuites au ministère, c'est le précepteur d'un héritier du trône, c'est un prêtre tenté légèrement par l'ambition, mais charmant de douceur et de grâce mystique, trop tendre peut-être, c'est Fénelon.

Qu'on y prenne garde, néanmoins : Fénelon ne fut révolutionnaire ni logiquement ni par système; il le fut par élan, et ses idées se ressentirent de la mobilité de ses inspirations. Tantôt, préoccupé des abus du pouvoir, il disait à Télémaque : « N'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner; » tantôt, préoccu|ié des dangers de la licence, il montrait la Sagesse, sous les traits de Mentor, ■■ établissant des magistrats à qui les marchands devaient rendre compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses et de leurs entreprises. »

Nul doute qu'il ne fût trop avant dans l'avenir, quand il écrivait : « Il ne faut permettre àchaque famille, dans chaque classe, de pouvoir posséder que l'étendue de terre absolument nécessaire pour nourrir le nornbre de personnes dont elle sera composée. »

Nul doute, d'autre part, qu'il ne fût trop avant dans le passé, quand il se plaignait du sort des vrais seigneurs réduits à attendre dans les antichambres, ou à cacher leur misère au fond des provinces ; quand il donnait le

premier rang dans son plan de Salente à ceux qui avaient une noblesse plus ancienne et plus éclatante; quand il demandait que l'inégalité des privilèges de naissance et des conditions se retrouvât jusque dans la diversité des costumes : vêtement blanc avec frange d'or aux personnes du premier rang, habit jaune et blanc aux derniers du peuple.

Fénelon était noble : il ne l'oublia pas assez ; mais son opposition au pouvoir absolu, dans le siècle du despotisme, à Versailles, sous les yeux de Louis XIV, n'en a pas moins droit aux souvenirs reconnaissants du peuple. Taxes excessives, répartition inique des impôts, goût du faste, idolâtrie de l'or, Fénelon mit à attaquer tous les abus dont le peuple souffrait, beaucoup de courage et de dignité. Il osa rappeler au plus orgueilleux des monarques qu'il y avait en France une autre puissance que la sienne : les États généraux, et une autre majesté que le prince : la nation. Il osa écrire l'histoire de Louis XIV dans cette phrase : « Le roi, qui ne peut être roi tout seul, et qui n'est grand que par ses peuples, s'anéantit luimême peu à peu par l'anéantissement des peuples dont il tire ses richesses et sa puissance. »

Un homme digne d'être placé , après l'archevêque de Cambrai, dans la famille des précurseurs de la Révolution, c'est l'abbé de Saint-Pierre, âme naïve et intrépide égarée au milieu des désordres de la Régence, publicisle plein de sève, et qui eut cette fortune, étant un mauvais écrivain, d'être traduit en beau style par Jean-Jacques. Le Régent avait établi autant de conseils qu'il y avait de genres d'affaires à traiter, et l'abbé de Saint-Pierre avait pris la plume pour faire l'apologie de cette récente forme d'administration. Mais ce n'était là que le but apparent : le but réel était plus haut et plus loin. La Polysinodie ou pluralité des conseils cachait une vive et noble protestation contre le pouvoir absolu. Qui n'a pas les épaules d'Hercule et veut soutenir le monde, doit s'attendre à êtra écrasé : donc, suivant l'abbé de Saint-Pierre, un despote n'avait rien de mieux à faire, s'il voulait jouir de sa puissance, et concilier avec la vie animale l'empire des dieux, que de garder pour lui les vrais honneurs, l'oisiveté, en remettant à d'autres les devoirs à remplir. « Par cette mélho.le, ajoutait l'auteur avec une ironie amère, le dernier des hommes tiendra paisiblement et commodément le sceptre de l'univers.... Le sage, s'il en peut être sur le trône, renonce à l'empire ou le partage.... Mais ce que ferait le sage a peu de rapport à ce que feront les prin- ,ces. »

Un pareil langage nous parait tout simple aujourd'hui; mais, du temps de l'abbé de Saint-Pierre, parler ainsi était un acte de courage et un danger: l'auteur^de la Polysinodie fut accusé d'avoir manqué de respect à la mémoire de Louis XIV, et l'Académie le chassa de son sein comme factieux. Lui se consola en poursuivant des travaux qu'il savait utiles à l'humanité, et qui ne jetèrent point assez d'éclat pour avertir la persécution. D'ailleurs, le bon abbé devançait tellement son époque par ses idées, qu'il n'eut pas de peine à obtenir l'indulgence des ignorants et des sceptiques. Comment se serait-on inquiété, il y a plus de cent ans, d'un homme qui publiait un projet rie paix perpétuelle, et qui, dans l'espoir de rendre la guerre désormais

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impossible, proposait de porter les querelles de prince à prince ou de peuple à peuple devant un grand tribunal européen ? Jean-Jacques Rousseau lui-même trouva le plan trop hardi, eu égard à l'état de l'Europe, et il le déclara presque inexécutable en l'admirant. Cependant nous l'avons vue appliquée de nos jours, quoique dans un sens odieux et par des potentats, cette belle idée d'un arbitrage générai ; nous avons eu la sainte alliance des rois ; nous sommes entraînés par un courant qui conduit à la sainte alliance des peuples ; et un avenir prochain expliquera le jugement de Rousseau sur le fxoiet de paix perpétuelle : « C'est un livre solide et sensé ; il est important qu'il existe. »

Il faut ici presser le pas ; il faut arriver à ce président du parlement de Bordeaux, à ce baron de La Brède et de Montesquieu, véritable héritier des publicistes protestants du seizième siècle, inspirateur des travaux de l'Assemblée constituante, et dont l'influence, emjireinte dans nos institutions modernes, ne saurait être à demi acceptée ou à demi combattue. Célèbre dès 1721 par les Lettres persanes, satire élégante et sensuelle, escarmouche philosophique en attendant la grande bataille, Montesquieu avait, depuis, visité Venise dont le gouvernement soupçonneux lui fit peur. Gênes dont le séjour le remplit de tristesse, Florence où il fut surpris et charmé de voir le premier ministre du prince régnant, assis devant sa porte sur une chaise de bois et en chapeau de paille; Londres enfin, d'où il rapporta un chapitre de VEsprit des lois, auquel se lient invinciblement deux dates fameuses: 1789 et 1830.

Ce n'est pas la force qui mène le monde, quoi qu'en puissent dire les apparences : c'est la pensée ; et l'histoire est faite par des livres. Mais leur action est plus ou moins immédiate : celle de VEsprit des lois fut directe et décisive. Exposer simplement les doctrines politiques de cet ouvrage tant vanté ne suffirait donc pas : ce n'est qu'après les avoir appréciées, que nous serons en état de bien comprendre les faits qui en sont sortis.

Distinguant trois espèces de gouvernement, le républicain, le monarchique et le despotique, Montesquieu donne pour principe ou ressort: au premier la vertu, au second l'honneur, au troisième la crainte.

Ainsi, d'après Montesquieu, pas de démocratie possible sans beaucoup de vertu ; et, pour qu'on ne se méprenne pas sur sa pensée, il a soin de dire : « Ce qui ne signifie pas que, dans une certaine république, on soit vertueux, mais qu'on devrait l'être. » Depuis, la maxime a fait fortune ; adoptée d'abord sans examen, elle a fini par être , protégée contre l'examen par sa trivialité même, et les partisans du régime constitutionnel ont crié triomphalement à leurs adversaires : « Vous voulez être républicains, et vous ne savez pas être vertueux ! »

Mais en faisant de la vertu le ressort indispensable des États démocratiques, Montesquieu n'aurait-il pas confondu le principe avec le résultat et donné pour base à l'édifice ce qui n'en est que le couronnement?

Au point de vue social, la vertu consiste dans l'harmonie entre l'a'Tiour que l'homme se porte à lui-même et celui qu'il doit à ses semblables ; elle est dans le monde moral ce que l'ordre est dans le monde physique. Or, le régime démocratique tend, par essence, à concilier le

sentiment individuel et le sentiment social. Il rend hommage au premier en admettant la représentation de chaque intérêt, au second en soumettant tous les intérêts à la loi de l'égalité. Ne séparant jamais l'homme du citoyen, et ce qui revient à l'individu de ce que la société réclame, les démocraties disent : « Tu mourras pour ton pays, parce que c'est ta propriété ; pour tes concitoyens, parce qu'ils sont tes frères ; pour ta patrie, parce qu'elle est ta mère. »

Les monarchies, au contraire, reposant sur un principe d'exclusion, parce que le privilège d'un seul amène celui de plusieurs, elles sont obligées de créer un faux intérêt social au profit duquel une foule d'intérêts individuels sont méconnus ou écrasés. Le régime monarchique met donc la société en perpétuelle contradiction avec la nature humaine; ceux qu'il exclut, il les condamne à l'isolement, il les fait rebelles ou lâches. Dans une monarchie constitutionnelle, l'homme dit : « le pays ; » dans une démocratie, le citoyen dit : « ma patrie. »

Mais de ce que la vertu est plus facilement praticable et plus commune dans un État démocratique, devronsnous conclure, à l'exemple de Montesquieu, qu'elle y soit plus nécessaire? De ce que la vertu est le résultat naturel des institutions démocratiques, devrons-nous conclure qu'elle en soit la condition ?

Les démocraties, dont le trait caractéristique est Vadmissibilité, imposent évidemment à la masse des citoj'ens moins de sacrifices et se peuvent maintenir à moins de frais, si elles sont bien réglées, que les monarchies, dont le trait caractéristique est Vexclusion : il est surprenant que Montesquieu ne s'en soit point aperçu. Où donc fau- (jra-t-il de la résignation, de la modestie dans les désirs, un respect absolu de l'ordre établi, la résolution de souffrir plutôt que de troubler l'État, si ce n'est là où les institutions demandent du respect à ceux qu'elles abaissent, (le l'amour h ceux qu'elles repoussent, une volontaire obéissance à ceux qu'elles dépouillent?

Il n'est pas vrai non plus, malgré ce qu'en pense Montesquieu, que l'ambition ait dans les démocraties des dangers inconnus aux gouvernements monarchiques.

Les ambitions ont moins de colère dans une démocratie, précisément parce qu'elles ont un cours prévu et régulier. Le principe d'admissibilité , en leur permettant l'espoir, les éloigne de la violence. L'intervention toujours active de l'opinion dans la vie des citoyens leur interdit les bassesses de l'intrigue, et l'espérance du succès leur vient de cet orgueil intime qui se mêle aux vastes désirs.

Dans une monarchie, madheur au gouvernement, si l'ambition s'est étendue avec les lumières, et s'il se rencontre parmi la foule des âmes orgueilleuses et fortes ! • Jar bientôt, heurtant la digue opposée aux légitimes ambitions, et ne pouvant suivre avec calme les voies légales, elles s'élanceront frémissantes dans les voies révolutionnaires; elles iront, prenant sur leur passage toutes les douleurs inconsolées, toutes les haines qui attendent.... et qu'arrivera-l-il? On avait attaqué les institutions parla parole, on les attaque par l'épée ; l'opposition monte jusqu'à l'émeute; l'émeute grandit jusqu'à l'insurrection ; et un jour vient où les royautés égarées n'ont plus qu'à choisir entre l'exil et l'échafaud.

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ORIGINES ET CAUSES

« Il ne faut pas, assure Montesquieu, beaucoup de probité pour qu'un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintienne : la force des lois dans l'un, le bras toujours levé du prince dans l'autre, règlent et contiennent tout. »

La force des lois ! Mais elle est bien moindre dans une monarchie que dans une démocratie. Comment les lois auraient-elles une grande force morale, quand les citoyens peuvent y voir un intérêt d'homme ou de caste, s'imposant aux destinées d'un peuple entier? Et comment ne seraient-elles pas, au contraire, environnées d'éclat et de majesté, quand elles représentent la volonté de tous, garantie par la puissance de tous? Dans une démocratie, c'est avec une imposante autorité que l'État fait courber les têtes rebelles; car son glaive ne se lève ici qu'au nom de l'ordre social, et sa sévérité s'appelle justice nationale, jamais vengeance particulière. Dans une monarchie, quoi de semblable? Si le pouvoir d'un roi se met sous la sauvegarde desépées, c'est en son nom qu'il se défend ; c'est dans le sentiment égoïste de sa conservation qu'il semble puiser le courage de la lutte ; et, s'il triomphe, il se déshonore.

Montesquieu a tracé un éloquent tableau des effets de la corruption dans les républiques : la corruption est-elle dans les monarchies plus difficile à introduire ou moins funeste? N'est-ce pas autour des trônes, au milieu de tant d'ambitions casanières réunies à l'ombre d'une immobile majesté, que la corruption se présente armée de ses plus savantes caresses, de ses plus molles séductions? N'est-ce pas dans les cours que la corruption devient une science? Une monarchie tempérée trouvera toujours son Walpole, et aura peu de chose à faire pour dégénérer en monarchie absolue.

Plier des âmes républicaines à la servitide, on le peut sans doute, mais non sans de longs efforts ou des tentations prodigieuses. Même après que Rome fut descendue par des pentes perfides jusque sous la dictatuie de Sylla, il fallut employer à l'achat de la liberté les richesses de l'univers conquis. Mais il n'est pas dans le cours ordinaire qu'un seul homme puisse, comme Pompée, faire présent d'un cirque à la multitude, ou, comme Lucullus, servir aux convives d'une nuit les trésors d'un opulent royaume.

Et quant aux effets de la dépravation publique en ce qui concerne l'indépendance des États, qu'importe la nature des institutions? Montesquieu cite l'exemple d'Athènes; et il est très-vrai qu'elle avait perdu son antique vertu, quand Philippe l'emporta. Mais si elle avait épuisé dans la volupté le reste de ce sang jadis prodigué aux batailles héroïques ; nation de poètes, si elle n'entendait plus le nom de Thémistocle dans le murmure des flots de Salamine ; nation de guerriers, si elle n'éprouvait plus à la voix de Démosthènes de magnanimes tressaillements, cette dégénération tenait à des causes tout à fait étrangères à la nature des institutions politiques. Arrivée, sous le gouvernement d'un monarque, au degré de corruption qui la perdit sous un gouvernement républicain, Athènes aurait-elle mieux défendu sa vieille indépendance et sa gloire? La monarchie aurait-elle rendu victorieux à Chéronëe ceux qui ne voulaient pas que l'on

convertît aux usages de la guerre, l'argent destiné aux théâtres ?

Quand on étudie sérieusement Montesquieu, on s'étonne de le trouver si affirmatif à la fois, et si faible. Sa profondeur prétendue n'est qu'à la surface : c'est un déguisement de ses erreurs.

On voit combien peu étaient fondées les prédilections politiques de Montesquieu. Mais le spectacle de l'Angleterre l'avait ébloui ; et, plus heureux que les publicistes du seizième siècle, dont il continuait la tradition, il était destiné à introduire en France ce qu'ils n'avaient fait, eux, qu'admirer de loin et annoncer. Jetez les yeux sur V Esprit des lois; vous y trouverez décrit, rouage par rouage, tout le mécanisme politique de 1830: une assemblée issue de l'élection, armée du droit de voter les impôts, et partageant le pouvoir de faire les lois avec une assemblée de nature aristocratique ; en face, un roi héréditaire, sacré, inviolable, chargé de l'exécution des lois, et pouvant leur refuser son assentiment; au-dessous, et à côté d'une magistrature permanente dont les fonctions judiciaires ne se confondent ni avec la puissance qui fait la loi, ni avec celle qui l'exécute, des juges passagers, tirés du corps de la nation, et en qui l'accusé reconnaît ses pairs.

Or, quand Montesquieu vint proposer à la France l'adoption du système politique depuis longtemps établi en -Angleterre, y avait-il entre les deux pays une analogie de situation qui autorisât de notre part un pareil emprunt?

En Angleterre, la royauté, la chambre des lords, la chambre des communes ne furent jamais que trois fonctions, que trois manifestations diverses d'un même pouvoir, celui de l'aristocratie : (fest ce que Montesquieu ne remarqua point. Il crut que la constitution anglaise reposait sur le jeu de trois pouvoirs naturellement et nécessairement rivaux; et il ne soupçonna pas que, si ces prétendus pouvoirs, au lieu de n'être que des fonctions, avaient été de véritables forces, des forces distinctes, ennemies, faites pour se contenir naturellement, disposées à se combattre, la constitution anglaise aurait porté dans son sein les germes d'une effroyable anarchie !

Car enfin, mettre en présence le principe héréditaire et le principe électif, un roi et une assemblée, n'est-ce pas créer au sommet de la société la nécessité d'une lutte pleine de périls? Et si, en cas de conflit, nul moyen légal n'existe de faire céder, soit le monarque, parce qu'il est inviolable ; soit l'assemblée, parce que le droit de voler les subsides la rend toute-puissante, n'est-il pas évident que la société flotte incertaine entre une révolution et un coup d'État? En construisant le corps de l'homme, Dieu a voulu que la tête eût sur le bras une autorité souveraine : la tête veut, le bras exécute. Le régime constitutionnel, interprété dans le sens de Montesquieu, avait cela d'absurde, que, dans le corps social, il appelait le bras à contrôler les décisions de la tète.

Il est vrai que, prévoyant la lutte, Montesquieu confiait à un troisième pouvoir le soin de la prévenir ou de l'apaiser. Mais estr-il raisonnable que, pour arriver à une médiation , l'on commence par faire naître une cause de

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discordes? N'inventez pas le mal : vous n'aurez pas à en inventer le remède.

A supposer, d'ailleurs, que l'autorité médiatrice remplisse exactement son rôle, est-ce qu'une impulsion vigoureuse sortira jamais de l'arrangement mécanique de ces trois forces éternellement en peine de leur équilibre? Un tel équilibre, bon tout au plus pour empêcher, que vaudra-t-il pour agir? Imaginé en vue du repos, produira-t-il le mouvement? Montesquieu répond : « Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction ; mais comme par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d'aller, elles seront forcées d'aller de concert. » Mais le cours du fleuve entraîne-t-il celui qui se tient sur la rive? Or, le vice des pouvoirs constitutionnels est justement de s'agiter en dehors du mouvement de la société, absorbés qu'ils sont par leurs querelles intestines et par l'embarras de vivre. Aussi bien, n'en déplaise à Montesquieu, les gouvernements, dignes de ce nom, guident la marche des sociétés, loin de se traîner honteusement à leur suite. Quoi ! n'éprouver d'autre souci que d'exister; s'user en disputes vaines; perdre à défendre sa prérogative ou à empiéter sur celle d'autrui le temps dû aux travaux qu'il faudrait diriger, aux questions qu'il importerait d'approfondir ; abaisser à de petites intrigues, prostituer au désir d'avoir une majorité servile le génie dont la tutelle est réclamée par des millions de malheureux..., ce serait là, chez un grand peuple , la condition du pouvoir ! Oh I que nous avons une bien plus haute idée des obligations que ce mot exprime! Être le pouvoir, c'est chercher la sécurité de tous dans le soulagement de tous ceux qui souffrent; c'est protéger les faibles contre les forts, et les forts contre eux-mêmes, hélas 1 c'est Taire que la liberté soit une richesse commune, et non le patrimoine de quelquesuns ; c'est découvrir et rassembler toutes les forces intellectuelles de la nation; c'est étudier, c'est se dévouer; être le pouvoir, c'est aussi être novateur, parce que les sociétés se meuvent d'un mouvement continu, et que régulariser leur travail éternel est le premier devoir de qui ose commander aux hommes.

Mais à chaque siècle sa tâche. Avant la Révolution , le fait dominant, nous l'avons dit, c'était l'oppression de l'individu. Jusqu'alors, on n'avait guère connu les gouvernements que par leur tyrannie et leurs rapines ; on n'aspirait qu'à briser, de quelque forme qu'ils fussent, les moules du despotisme; on avait horreur du principe d'autorité. Et quoi de plus propre à flatter cette disposition générale des esprits que le système recommandé par Montesquieu? Un trait caractérise ce système, et il nous est fourni par VEsprit des lois : « Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, LE Pouvoir arrête le Pouvons. » Voilà le dernier mot de la théorie constitutionnelle. Il s'agissait de donner à l'autorité tant d'occupation chez elle, qu'elle n'eût pas à s'occuper de ce qui se passait au dehors ou au-dessous; il s'agissait d'amoindrir autant que possible l'État au profit de l'individu, et de résoudre ce singulier problème : « Annuler le principe d'autorité sans le détruire. »

Ainsi s'expliquent les brillantes destinées de VEsprit

des lois. La valeur de ce livre, ce fut en partie sa date. Charmant de grâce et de finesse dans les Lettres permnes, écrivain fier et d'une ampleur admirable, soit dans son livre de la Grandeur et Décadence des Romains, soit dans son Dialogue d'Eucrate et de Sylla, Montesquieu, par VEsprit des lois, ne se plaça qu'au second rang des publicistes; et jamais il n'aurait acquis la réputation d'un penseur, s'il n'avait eu pour en imposer aux lecteurs inattentifs une concision savamment étudiée et un style bref, convaincu, impérieux. Avant d'être livré à l'impression, l'ouvrage avait été communiqué à des amis de l'auteur et avait rencontré parmi eux des juges sévères : Helvétius lui reprochait un asservissement trop marqué aux préjugés ; le président Hénault ne le regarda que comme un recueil de matériaux propres à faire un livre; Silhouette, le même qui fut contrôleur général, conseilla brusquement à Montesquieu de jeter au feu son manuscrit.

Et, du reste, lorsqu'il parut en 1748, VEsprit des lois fut assez froidement accueilli. Voltaire, qui le réfuta, le comparait à « un cabinet mal rangé , avec de beaux lustres de cristal de roche. » Le succès du livre commença par deux femmes, Mme de Tencin et Mme Geoffrin, qui se déclarèrent hautement en sa faveur. Le public était alors tout entier aux querelles de théologie ou de philosophie pure : bientôt la passion politique s'éveille; la bourgeoisie n'eut pas de peine à reconnaître et salua volontiers dans Montesquieu son véritable législateur; elle fut entièrement séduite par un système qui promettait à l'individu tant de garanties nouvelles, désarmait l'autorité, tendait à faire de chacun son maître en l'affranchissant de toute action sociale, et supprimait l'obstacle au profit des forts, dût l'appui être supprimé au détriment des faibles.

Plus tard, l'œuvre commencée par Montesquieu, de Lolme l'acheva en publiant un ouvrage qui analysait avec beaucoup de soin les diverses parties de la constitution anglaise, et en faisait d'une manière ingénieuse ressortir les avantages. Sous un régime déshonoré par le scandale des lettres de cachet, les arrestations arbitraires, les cruautés ensevelies dans l'ombre de la Bastille, et les arrêts qui, souvent, condamnaient aux flammes les plus belles productions de l'esprit humain , aurait-on pu lire sans une sorte d'émotion jalouse, que, chez un peuple voisin, la liberté individuelle élait inhérente à la personne même du citoyen et réputée droit de naissance; que nul Anglais n'avait à craindre d'être emprisonné, sinon en vertu d'un jugement conforme aux lois du pays; qu'aux termes de l'acte d'Habeas corpus, tout officier, ou concierge de prison, qui ne délivrait pas à son prisonnier, six heures après demande, copie du warrant d'emprisonnement, encourait des peines graves; qu'en Angleterre enfin, chacun avait le droit non-seulement de porter ses plaintes devant les chambres par voie de pétition, mais de s'adresser librement au peuple par la presse : « Droit redoutable à ceux qui gouvernent, dit de Lolme, et qui, dissipant sans cesse le nuage de majesté dans lequel ils s'enveloppent, les ramène au niveau des autres hommes. »

Le système polilique i)roposé à la France par Montesquieu, et les réformes indirectement provoquées par

ORIGINES ET CAUSES

de Lolme, avaient pour la bourgeoisie une importance énorme; mais suffisaient-ils pour le peuple? Le bienfait de la liberté individuelle était-il de nature à être convenablement apprécié par tant de malheureux, que leur seule obscurité protégeait contre l'arbitraire de la cour? La liberté de la presse avait-elle son prix, aux yeux de tant de pauvres prolétaires qui n'écrivaient pas et qui même ne savaient pas lire? Ce qu'il leur fallait à eux, ce n'était donc pas un régime de garanties seulement, c'était un régime de protection. Jean-Jacques le comprit bien; et tel nous l'avons vu dans l'arène de la philosophie, tel il se montra dans celle de la politique.

Comment n'aurait-il pas senti la nécessité d'un pouvoir tutélaire et les dangers de l'abandon, lui qui, tout enfant, avait dû ses fautes et ses malheurs à la liberté des grands chemins, lui qui avait été réduit à vivre de l'aumône des hôtelleries et à connaître le tourment des nuits sans gîte, lui l'ami de Mme de Warens devenu le laquais de Mme de Vercellis! Ah! il a eu beau, dans les Confessions, donner à la protestation de ses souvenirs un accent tendre et résigné, on devine quels trésors d'indignation s'amassèrent au fond de son âme, lorsque, livré aux défaillances et aux tentations de sa misère, il était un de ces mendiants sur lesquels on essayait alors l'effet des caustiques.

Aussi rien de comparable comme emportement de logique et d'éloquence au Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Ce n'était plus, cette fois, la bourgeoisie réclamant son émancipation : un nouvel ordre de citoyens se présentait, demandant sa place dans le monde. Le style de Rousseau'rappelait, ici, le langage pathétique et véhément d'un fils de Cornélie. Ce sentiment si fier, cette mélancolie animée, cette phrase si ferme, si harmonieuse, si pleine de vie, et qui au relief de Montaigne mariait la vigueur de Calvin, tout cela se trouvait au service des damnés de la terre ; et le siècle étonné applaudissait à l'invective de l'écrivain, tant il saisissait peu le sens révolutionnaire de ces paradoxes, qu'on prenait pour de simples hardiesses littéraires, mais qui bientôt devaient retentir dans les assemblées de la nation, sous la forme de vérités dogmatiques, et tranchantes comme l'épée.

Le Discours sur Pinégalité était une sombre déclaration de guerre aux vices de la société du temps et au despotisme ; Jean-Jacques s'attacha, dans le Contrat social, à établir la théorie de la souveraineté du peuple. La manière dont il posa la<question est admirable :

• Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. •>

Ainsi, de même que la Boëtie, Jean -Jacques n'allait à la liberté que par l'association, et il criait aux hommes de TJvre en frères pour vivre heureux.

Quand on place le souverain d'un côté, la société de l'autre, et qu'on n'établit entre eux aucun lien de mutuelle dépendance, d'affection réciproque, on arrive inévitablement à cette conséquence que la société ne saurait trop se précautionner contre le pouvoir et que tout gou-

verné a dans les gouvernants autant d'ennemis. Aussi Montesquieu, qui voyait le souverain en dehors et audessus de la société, avait-il été amené à ne chercher les garanties de la liberté que dans des complications aijarchiques. Rousseau, lui, ne salua le souverain que dans la société elle-même, dans la société tout entière, et il eut le droit de dire : « Le souverain n'étant formé que des particuliers qui le composent, n'a ni ne peut avoir d'intérêt contraire au leur; par conséquent, la puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres. »

Faire résulter la liberté de chacun de son fraternel accord avec ses semblables, et de la nature même du pouvoir souverain ce qui doit servir de sauvegarde au peuple, voilà les deux idées fondamentales du Contrat social, et on n'en saurait imaginer de plus belles.

Car, mettre les garanties du pouvoir en dehors de lui au lieu de les mettre en lui, c'est le menacer imprudemment, c'est l'irriter, c'est lui souffler le désir de prendre ce qu'on lui refuse, de détruire par violence ou par ruse les obstacles qu'on lui oppose ; c'est faire naître le désordre en attendant le despotisme. Et souvent il arrive qu'il faut rendre si forte l'autorité modératrice, qu'elle en vient à avoir besoin d'être modérée à son tour. A Carthage, on créa les Suffétes pour réprimer le Sénat; le Tribunal des Cent pour réprimer les Suffétes ; le Tribunal des Cinq pour réprimer le rrt6unaJ des Cent : on ne faisait que troubler l'Etat en déplaçant la tyrannie.

Parce qu'après avoir donné à l'ensemble des citoyens kl puissance législative et défini la loi « l'expression de la volonté générale, » Rousseau déclare la souveraineté du peuple inaliénable, indivisible, sujette à erreur, mais toujours digne cependant d'être obéie, on a reproché à Rousseau d'avoir tout simplement retourné le système de Hobbes et attribué à la multitude le terrible despotisme que Hobbes avait attribué à la volonté d'un seul. Le reproche n'est pas fondé. Rousseau a grand soin, au contraire, de « distinguer les droits respectifs des citoyens et du souverain, et les devoirs qu'ont à remplir les premiers en qualité de sujets du droit dont ils doivent jouir en qualité d'hommes. » Il ne veut pas que le souverain puisse charger les sujets d'aucune chaîne inutile à la communauté ; et, en matière de religion, par exemple, il décide que chacun peut avoir telles opinions qu'il lui plaît^ sans qu'il appartienne au souverain d'en connaître.

Seulement, comme il est des croyances «jui touchent aux relations des hommes entre eux, des croyances qui, regardant la vie présente et non la vie à venir, ont une importance sociale et non théologique, Rousseau accorde au souverain, c'est-à-dire à la société considérée dans son ensemble, le droit de fixer les articles d'une profession de foi à laquelle chacun se doit soumettre s'il veut^ rester dans l'association. Mais n'oubliez pas que la profession de foi dont il s'agit est purement civile, et ne va pas au delà « de ces sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être un bon citoyen. »

En vérité, il serait étrange que celui-là n'eût fait que forger aux hommes un joug nouveau, qui avait si impé-

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tueusement défendu la cause de la liberté et de la dignité humaine contre Hobbes, contre Grotius, contre tous les publicistes de la tyrannie, contre les odieux logiciens du droit du plus fort. Non, non, grâce au ciel, il n'en a pas été ainsi. Ce qui domine dans le Contrat social, c'est précisément la préoccupation de la liberté. Quand Rousseau invoque l'unité sociale, et ne reconnaît de lois légitimes que celles dont la volonté générale fut la source, c'est qu'il a en vue l'oppression possible du plus faible par le plus fort, c'est qu'il sent la nécessité d'opposer au despotisme, soit organisé, soit anarchique, de quelques-uns la puissance régulière de tous : de sorte qu'en composant le code de l'association, Rousseau se trouve avoir donné à l'individu ses véritables garanties et tracé le seul chemin qui puisse conduire tous les hommes également au bonheur et à la liberté.

Il est aisé maintenant de mesurer l'intervalle qui sépare les principes émis par Montesquieu de ceux qu'adopta Rousseau. Aussi, combien diverses les conséquences! Montesquieu avait admis l'aristocratie des plus nobles : Rousseau ne s'inclina que devant l'aristocratie des plus vertueux, des plus dévoués et des plus dignes. Montesquieu n'avait voulu que rendre moins lourd le sceptre des rois : Rousseau poussait à le briser. Le premier devait être suivi naturellement par la bourgeoisie, le second par le peuple.

Mais enfin tous les deux ils avaient attaqué le despotisme monarchique, puissant ennemi, contre lequel se réunirent les disciples de l'un et de l'autre, vers la fm du dix-huitième siècle.

Pendant longtemps la guerre n'avait été menée que contre l'Église, et on a vu comment, dans la surprenante conspiration ourdie par lui. Voltaire s'était donné les rois pour complices. Peu importait qu'on fût un despote, pourvu qu'on fût un philosophe : si bien que les souverains tinrent à honneur d'entrer dans la ligue anlichrétienne, traînant après eux ministres, ambassadeurs, courtisans, gentilshommes. Mais le moment vint où entre les princes et les prêtres se révéla une solidarité, masquée en vain et en vain méconnue. Le mouvement philosophique , représenté par Voltaire, n'avait pas emporté les aut«ls, que déjà le mouvement politique, déterminé par Montesquieu et Jean-Jacques, ébranlait les trônes. Le Système de la nature, publié en 1770, signala avec un éclat sinistre cette nouvelle forme de la grande révolte du dix-huitième siècle. Voltaire avait prétendu que la cause des rois était celle des philosophes : il reçut alors de ses propres disciples d'audacieux démentis. « Que voyons-nous, s'écriaient d'Holbach et ses collaborateurs, dans ces potentats qui, de droit divin, commandent aux nations, sinon des ambitieux que rien n'arrête, des cœurs parfaitement insensibles aux maux du genre humain; des âmes sans énergie et sans vertu, qui né- #gligent des devoirs évidents dont ils ne daignent pas même s'instruire, des hommes puissants qui se mettent insolemment au-dessus des règles de l'équité naturelle, des fourbes qui se jouent de la bonne foi? » Et ailleurs : « Parmi ces représentants de la Divinité, à peine dans des milliers d'années s'en trouve-t-il un seul qui ait l'équité, la sensibilité, les talents et les vertus les plus or-

dinaires. » Venait ensuite une sombre peinture des crimes nés du despotisme monarchique soutenu par le despotisme sacerdotal. Jusqu'alors le mot d'ordre philosophique avait été : « Plus de prêtres ! » On disait maintenant : « Ni prêtres ni rois absolus ! »

Frédéric se sentit frappé au cœur. Il fut humilié d'avoir joué avec tant de passion une partie qui cessait d'être la sienne. Ses lettres à ses anciens alliés se remplirent de fiel ; il entoura d'une protection fastueuse les jésuites dont son royaume était devenu l'unique asile ; et apprenant « qu'on s'arrachait le Système de la nature dans toute l'Europe, » il eut recours, pour combattre, au raisonnement : les armées qui lui avaient servi à voler la Silésie ne pouvant rien contre un livre.

Voltaire, de son côté, avait tressailli. Il était, à cette époque, au plus haut de sa gloire; on se préparait à lui dresser une statue aux frais de tous les penseurs affranchis ; et la liste de souscription allait recevoir le nom du roi de Prusse; l'heureux vieillard s'émut d'un signal qui ne venait pas de lui. Après avoir loué le Système Je la nature, il se repentit, il se rétracta, et bientôt, Frédéric irrité s'imposant à sa faiblesse, il expia par un torrent d'injures adressées au terrible livre l'indiscrétion des premiers éloges.

Mais l'impulsion était donnée. On respectait toujours Voltaire : on ne lui trouvait plus assez d'audace. « Si le prince dit au sujet mécréant qu'il est indigne de vivre, n'est-il pas à craindre que le sujet ne dise que le prince infidèle est indigne de régner? « Tel avait été le langage de Diderot dans V Encyclopédie, et ce qu'il avait émis sous forme d'interrogation, maintenant lui et ses amis l'affirmaient. Dans son Histoire politique et philosophique des deux Indes, Raynal s'écriait : « Peuples lâches! imbécile troupeau ! vous vous contentez de gémir, quand vous devriez rugir! » et il s'indignait de voir des millions d'hommes conduits par une « douzaine d'enfants appelés rois, qu'armaient de petits bâtons appelés sceptres. » Le Système social, par d'Holbach; le Despotisme oriental, publié sous le nom de Boullanger; l'Homme, par Helvétius, ne parlaient pas autrement. On était bien loin du temps oii d'Argenson, ministre philosophe, se croyait très-hardi en demandant le maintien de la monarchie pure un peu mitigée par la liberté communale.

Coïncidence vraiment providentielle! Ce fut à cette même époque qu'en France le pouvoir despotique dépassa la mesure connue de son déshonneur et de ses prétentions. Mme de Pompadour était morte en 1764; et, dans ses amours, Louis XV était parvenu à descendre encore. Une femme, échappée aux bras des laquais, avait apporté dans la vie du prince des habitudes sans nom, et le captivait par des plaisirs dont la saveur consistait en une grossière infamie On pouvait se borner à mépriser la favorite : on l'envia. Une duchesse de Grainmont se fit rivale de Mme du Barry, et fut vaincue. Devant la maîtresse nouvelle, le duc de Choiseul osa se souvenir qu'il était premier ministre et orgueilleux : ses dédains préparèrent sa chute.

Inutile d'ajouter que, dans un État gouverné par les caprices de pareilles femmes, le désordre des finances était devenu épouvantable. A la fin de 1769, la dépense ordi-

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ORIGINES ET CAUSES

naire et extraordinaire excédait les revenus disponibles de 100 millions; on devait 110 millions sur les services arriérés : de sorte que la dette exigible ne s'élevait pas à moins de 210 millions. L'abbé Terray mit un fer rouge surla plaie. Voyant que le roi refusait de réduire ses dépenses; que les financiers refusaient d'abandonner, dans la détresse publique, une partis de leur proie accoutumée; que le clergé se prétendait de droit ditnn exempt d'impjt; que les parlementaires et les nobles se tenaient, avec un égoïsme impitoyable, retranchés dans leurs privilèges, Terray entra froidement, sans passion et sans peur, dans la voie des violences financières. Il réduisit les pensions d'un, de deux, de trois dixièmes; il reprit aux nobles les domaines royaux engagés; il diminua d'un cinquième les rentes de l'Hôtel de Ville ; il força les propriétaires d'offices à prêter 28 millions à l'État; il arracha 26 millions au clergé : il se fit maudire et mit à porter le poids de l'exécration publique une sérénité que rien ne put troubler, pas même l'indignation de Voltaire. Terray avait laissé intactes les pensions qui n'excédaient pas 400 francs; terrible aux riches, il avait eu souci des pauvres; il avait répondu aux chanteurs de l'Opéra exigeant leur payement comme une chose sacrée : « Il est juste de payer ceux qui pleurent avant ceux qui chantent. » Mais les intérêts lésés étaient ceux qui ont la voix haute; et, en voulant sauver la monarchie, Terray l'ébranla jusque dans ses fondements.

Alors parut en scène un homme qui tenta dans le domaine de la justice ce que Terray osait dans le domaine des finances. Nommé chancelier en 1768, Maupeou avait juré la ruine des parlements, et il tint parole. Audacieux et rusé, ferme et insinuant, opiniâtre avec une rare souplesse de courtisan, rude quand il était utile d'imprimer la crainte, bouffon dans le danger pour inspirer la confiance, Maupeou avait, en orgueil et en bassesse, tout ce qui mène au succès.

Quand il conçut son hardi projet, la magistrature semblait inébranlable. Les parlements de province s'étaient coalisés sous les ordres du parlement de Paris, avaient adopté la dénomination de classes, et pris pour devise ces mots significatifs : unité et indivisibilité. Impatient de frapper un coup qui servît à prouver sa force, et secrètement protégé par le duc de Choiseul, le parlement de Paris, en ce temps-là, se disposait à condamner le duc d'Aiguillon, accusé d'avoir commis dans son gouvernement de Bretagne une foule d'excès , et encore tout meurtri de sa lutte contre La Chalolais et les États bretons.

Maupeou ne recula pas un instant devant la grandeur du péril. En se déclarant le prolecteur du duc d'Aiguillon, favori de la maîtresse du roi, il détournait à son profit l'influence que donnait à Mme du Barry la science du plaisir. Le parlement ayant rendu un arrêt qui déclarait le duc d'Aiguillon entaché et le suspendait des droits de la pairie, ce fut l'occasion que Maupeou choisit pour commencer ses attaques. Elles furent poussées avec une incroyable ardeur. « C'est demain, disait Maupeou le 6 décembre 1770, que j'ouvre la tranchée devant le parlement. « Le lendemain , en effet, éclatait ce foudroyant édit de discipline qui anéantissait les classe», triinsformait

le droit de remontrances en une formalité vaine, interdisait les démissions combinées, et défendait aux magistrats de suspendre, pour quelque cause que ce fût, le cours de la justice.

Maupeou avait tout prévu : le parlement devait résister; mais le mot d'ordre était donné aux mousquetaires, et les lettres de cachet étaient prêtes. Les plaideurs devaient se plaindre de l'interruption de la justice; mais le plan d'une organisation nouvelle se trouvait déjà tracé. L'opinion publique devait s'émouvoir; mais, afin de l'apaiser, Maupeou allait proclamer la suppression de la vénalité des charges et la gratuité de la justice. Que d'habileté dans un pareil ensemble de mesures! que de hardiesse, de vigueur, de prévoyance!

Mais quoi ! changer l'ancienne forme de la monarchie, n'était-ce pas donnera l'esprit révolutionnaire un dangereux exemple? Innover au profit du despotisme quand de toutes parts s'élevait contre le despotisme le cri des penseurs en révolte, n'était-ce pas faire à la royauté une violente agonie?

Maupeou eut beau déployer les ressources de son génie et triompher; il eut beau se couvrir de l'approbation de Voltaire et montrer, par l'institution d'un tribunal nouveau, qu'on pouvait se passer de l'ancienne magistrature, le déchaînement universel prouva bien que les temps du | ouvoir absolu étaient passés. Un fait, inouï dans les annales des cours , le prouva mieux encore. Lorsque , appelant au ministère le duc d'Aiguillon , Mme du Barry renversa enfin le duc de Choiseul et le fit exiler à (Jhanteloup , les courtisans suivirent en foule dans sa retraite le ministre disgracié, et son infortune compta plus de flatteurs que n'en avait connu sa puissance.

Ainsi, l'insouciant Louis XV s'était laissé mettre dans la main le fouet insolent de Louis XIV. Les rancunes d'une courtisane et la volonté d'un ministre hautain avaient suffi pour détruire le plus ancien corps du royaume et faire disparaître avec lui jusqu'à l'ombre de toute résistance. La royauté était en pleine dictature. Cet effort devait être le dernier.

La magistrature nouvelle cependant s'installait aux applaudissements de Voltaire, et c'était beaucoup. Le parlement dissous avait décrété de prise de corps tant d'écrivains généreux et fait brûler tant de livres par la main du b<îurreau, que les encyclopédistes souriaient en secret aux violences du chancelier, et Voltaire poursuivait dans leur défaite, de sa colère ardente, infatigable, « les assassins de Calas, de La Barre, de Lally. »

Mais, cette fois, l'opinion jugeait autrement que Voltaire. Le nom de parlement Maupeou donné au parlement usurpateur annonçait son impopularité, et qu'il lui serait bien difficile de laver la tache de son origine. La France ne voulait à aucun prix reconnaître pour siens des juges qu'on avait vus envahir le palais sous les auspices d'un détachement de mousquetaires, et il répugnait au Paris aimable, tolérant et frondeur du dix-huitième siècle, que la justice fût rendue en vertu d'un coup d'État. Si donc le parlement royal avait de son cùté le patriarche de Ferney , il avait contre lui la nation ; et bientôt le sentiment public rencontra un interpiète redoutable dans un autre

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Voltaire , plus jeune , plus intrépide , un Voltaire éloquent : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.

Jamais la nature ne fit un pareil lutteur ; et jamais tant de circonstances ne se réunirent pour développer un caractère irascible , quoique maître de lui. Beaumarchais savait employer les ressources de la colère et en éviter les imprudences. De l'habileté dans l'audace, l'à-propos du courage, une âme à l'épreuve de la fortune; un esprit éblouissant, un style sculpté, fouillé et en relief comme ces manches de poignard que ciselait l'orfèvre florentin, tout cela mis en jeu fit de Beaumarchais un révolutionnaire, de sa vie un combat, de ses ennemis autant de victimes, du parlement Maupeou la risée publique.

Comment s'ouvrit cette lutte mémorable et de quoi s'adssait-il ? Un procès d'argent était engagé entre Beaumarchais et le légataire universel de Pâris-Duverney, le comte de La Blache, celui-ci poussant l'aniniosité jusqu'au délire. JBune et immensément riche, le comte de la Blache contestait une créance incontestable, non dans un intérêt de justice, mais par haine contre Beaumarchais, et avec l'intention avouée de dépenser cent mille écus qu'il pouvait garder plutôt que de payer quinze mille francs qu'il devait. Beaumarchais perdit sa cause. Mais son procès principal venait de s'aggraver d'un incident formidable. Il fut accusé par le rapporteur du procès, le conseiller Goëzman, d'avoir voulu le corrompre en achetant son suffrage ; et cette accusation , reconnue bientôt calomnieuse, ne tendait pas à moins qu'à faire flétrir Beaumarchais par la main du bourreau. Puissants de la terre, gardez que votre bras n'atteigne un homme de génie. Si un tel homme se trouve enveloppé dans quelque injustice, sa seule indignation est capable d'engendrer les événements. Un moine irrité peut changer la face du catholicisme, si ce moine s'appelle Luther. Un particulier aux prises avec toute une magistrature peut la jeter par terre, s'il s'appelle Beaumarchais. On reconnaît un homme d'élite à' ce trait qu'il généralise ce qui l'intéresse. Ses affaires privées s'éclairent d'un jour inattendu. Il entraîne des peuples entiers dans ses querelles. Comparaît-il devant un parlement, aussitôt il élargit l'enceinte du prétoire; il prend une nation à témoin et pour auditoire l'humanité; et à une époque, dans un royaume où il n'existe encore qu'un roi et des sujets , il s'élève de l'humiliation de l'accusé à l'importance de l'accusateur.

Et quel était donc celui qui poursuivait Beaumarchais en corruption de juge? C'était un conseiller de qui Beaumarchais n'avait pu obtenir une audience qu'après vingtdeux démarches inutiles, et au prix de deux rouleaux de cinquante louis remis à la femme de ce magistrat. Étaitce la faute du plaideur si la porte du conseiller ne s'était ouverte — une seule fois — que devant un messager porteur de louis d'or, et si l'on avait eu ensuite l'ignominie d'exiger une montre enrichie de diamants et quinze louis de surplus pour une seconde audience promise par l'épouse et non accordée par le mari ? Fallait-il que Beaumarchais, ruiné d'après l'avis de M. Goëzman, dont la partialité s'était si imprudemment trahie, eût encore la mortification Je laisser les quinze louis entre les mains de Mme Goëzman, qui, après avoir restitué les rouleaux et la montre, prétendait retenir ces quinze loi.is, sans

doute à titre d'épingles sur un marché aussi déshonorant pour le magistrat qu'onéreux au plaideur ? Solliciter une entrevue afin d'éclairer son juge, on appelait cela tenter de le corrompre 1 Comme si la honte d'avoir vendu des audiences devait noircir le solliciteur éconduit et rançonné.

Voilà ce que les inimitables Mémoires de Beaumarchais mirent au jour avec une dialectique pressante, une verve irrésistible, et dans un langage plaisant jusqu'à la bouffonnerie, sérieux jusqu'à l'éloquence.

Prévenu contre le parlement, le public épousa la querelle de Beaumarchais. La curiosité, s'éveillant de toutes parts, se changeait en une sympathie universelle. Dix mille exemplaires, vendus en deux jours, faisaient des moindres détails de ce procès une source inépuisable de conversations et de sarcasmes. On ne s'entretenait que des rouleaux et de la répétition enrichie de diamants. On répétait partout les noms d'Arnaud Baculard, du gazelier Marin et de Bertrand DairoUes, désormais voués à la célébrité du ridicule pour s'être portés chevaliers de la dame aux quinze louis. Grâce à tant de milliers d'exemplaires volant de main en main, le public étonné pénétrait ces mystères du greffe qui sont la pudeur des procédures. Il se laissait conduire à travers les obscurs détours du palais de justice, dans ces réduits destinés aux interrogatoires , aux confrontations , aux récolements ; formalités que Beaumarchais savait rendre si curieuses, faisant de leur mise en scène une comédie vivante comme Figaro et donnant déjà le rôle de Basile au parlement Maupeou.

En effet, tout en se défendant d'avoir voulu dépriser pied à pied le tribunal , Beaumarchais, dont le courage était aussi de la clairvoyance, généralisait ses attaques afin d'agrandir sa cause, et prêtant l'oreille aux favorables murmures, il écrivait : « La nation n'est pas assise sur les bancs de ceux qui prononceront; mais son œil majestueux plane sur l'assemblée. Si elle n'est jamais le juge des particuliers, elle est en tout temps le juge des juges. »

Ces paroles retentissaient alors comme une nouveauté révolutionnaire. Les quinze louis étaient un événement. Tandis que les gazettes d'Utrecht et de la Haye entretenaient l'Europe des péripéties de l'action commencée, les Mémoires de Beaumarchais se lisaient à Trianon aussi avidement qu'à la ville; ils amusaient Mme du Barry; ils égayaient Louis XV lui-même; le flagrant délit constaté dans la maison d'un magistrat ouvrait carrière à mille soupçons injurieux, et la nation, flattée en ses mécontentements, apprenait à mépriser les grands corps de l'État, en attendant leur ruine.

Enfin arriva le jour oi!i Beaumarchais dut comparaître en personne au parlement ; et rien ne saurait mieux prouver l'absence de garanties légales dont souffrait alors l'individu que le trouble où fut jeté un innocent, d'ailleurs intrépide, par les circonstances de cette comparution. Au moment d'entrer dans la salle du parlement, qui ressemblait à un temple, Beaumarchais entend prononcer à haute voix, par le greffier, qui le devançait, ce mot latin adest, adest : il est présent, voici l'accusé ; et la crainte se glisse dans son cœur. Il faut lire ce drame dans la quatrième philippique de Beaumarchais; il faut

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ORIGINES ET CAUSES

se représenter l'écrivain, lorsqu'un profond silence ayant succédé à un bruit de voix confuses, il fut conduit à la barre devant les chambres assemblées, en présence de soixante magistrats uniformément vêtus , et dans une salle attristée par la rareté des flambeaux. Qu'était-ce qu'un simple particulier L«ans protecteur officiel, sans défenseur, seul en face des robes rouges du parlement? Aussi Beaumarchais fut-il ému au point que son sang d'abord se glaça. Mais bientôt l'accusé se raffermit, se redresse, et, retrouvant la netteté de son esprit, il tient tête au premier président de la cour souveraine, juge et partie dans le débat. Interrogé, il divise les questions, les décompose, les analyse, et y répond avec précision, avec force, toujours fidèle aux convenances, mais hardi, subtil et redoutable. Il n'r'"Mie pas et il rappelle que sa cause est celle de tous le^ citoyens.

Le parlement Maupeou condamna Mme Goëzman et Beaumarchais à être mandés à la' chambre /x>ur, ^(anf à genoiix, y être blâmés, et ordonna que les Mémoires de Beaumarchais seraient lacérés et brûlés par l'exécuteur. Mais à peine ce jugement fut-il connu que le courageux écrivain se vit entouré par l'estime publique. Le prince de Conti mit une noble affectation à se faire inscrire à la porte de Beaumarchais avec tout F'aris; et la première magistrature du royaume dut subir l'outrage des honneurs prodigués au citoyen qu'elle avait voulu flétrir.

Ce triomphe moral de l'écrivain qui, plus tard, devait compléter son œuvre révolutionnaire par le Mariage de Figaro, disait assez que l'ancien parlement ne tarderait pas à être rappelé. Mais nous avons expliqué ce qui rendait celui-là même insuffisant et désormais impossible.

Supposez donc qu'à l'approche de l'heure solennelle, le dix-huitième siècle eût produit un homme assez pénétrant pour embrasser d'un coup d'oeil l'ensemble des faits et saisir la loi de leur enchaînement, cet homme aurait pu dire :

Le jour approche où une grande révolution éclatera. Car la société est en gestation d'événements terribles. Cette monarchie qui se couronne de fleurs, qui n'exerce sa dictature que par des courtisanes, qui, lorsque de tous cotés l'orage gronde autour d'elle, court cacher sa tête dans le sein des adolescentes violées ou des femmes impudiques, cette monarchie est trop faible, elle est trop vile pour ne pas tomber dans l'asservissement. Elle perdra la réalité du pouvoir exécutif.

Ce parlement, plein de morgue et pusillanime, qui fait servir d'arme aux factions le glaive saint de la justice, qui n'est ni assez fort pour s'emparer de l'autorité ni assez résigné pour la subir, qui ne fait pas les lois et empêche de les faire, ce parlement s'abîmera dans son impuissance séditieuse. Il disparaîtra, léguant à une autre assemblée ses prétentions au pouvoir législatif.

Alors, la bourgeoisie, qui concentre en elle toutes les ressources de la richesse et de l'esprit, qui a décrié le clergé par les philosophes, qui a vaincu la noblesse par les communes, la bourgeoisie agitera mille épées victorieuses. Elle mettra la main sur le pouvoir exécutif et dira au roi : • Je vous permets de régner; » elle saisira le pouvoir législatif et s'écriera: « C'est moi qui gouverne. •

GUERRE AUX MONOPOLES — TRIOMPHE DE L'INDIVIDUALISiVIE EN INDUSTRIE OU CONCURRENCE

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A Révojution ne devait pas bouleverser seulement le domaine de la religion et celui de la politique, elle devait aussi transformer l'industrie et donner à la vie du peuple une physionomie nouvelle.

Ainsi, pénétrer au sein de la société d'autrefois; porter la lampe dans ces tristes profondeurs ; décrire la longue et cruelle agonie de vos pères, hommes du peuple! et dire ensuite par quels penseurs, au nom de quel principe furent provoqués les premiers soulèvements.... telle est la tâche qu'il faut remplir pour faire comprendre une révolution qui ne nous apparaîtrait, sans cela, que comme le rêve sanglant d'un pays en délire.

Mais, dans 'les maux d'un siècle éteint, peut-être allonsnous retrouver des douleurs encore vivantes, des douleurs qui auront changé de nom sans changer de nature. Dans ces millions de victimes, que la Révolution vengea et dont elle espérait affranchir la race, peut-être vont-ils se reconnaître ceux qui, de nos jours, s'étonnent, après tant d'efforts, de leur misère immuable.

Eh bien, que ceux-là même se gardent du désespoir. Si l'histoire nous montre la vie de l'humanité se composant d'une innombrable série de morts, elle nous prouve aussi que chaque nouveau genre d'oppression amène une moindre somme de calamités et que le mal s'épuise par la diversité de ses formes. Oui, au bruit de ce vaste gémissement qui se prolonge de siècle en siècle, et sur cette roule où tant de générations périssent misérablement broyées, l'humanité marche d'un pas sûr vers la lumière, vers la justice, vers le bonheur.

Quel était, avant la Révolution, l'état de la société ? Quelle situation faisaient au peuple les jurandes et les maîtrises, les corvées, la milice, les édits sur la mendicité, les impôts levés par les traitants ? Voilà le tableau que nous avons d'abord à tracer.

La devise des six corps de marchands de la ville de Paris avait pour âme ces mots: Vincit concordia fratrum.

La fraternité fut donc le sentiment qui présida, dans l'origine, à la formation des communautés de marchands et artisans, régulièrement constituées sous le règne de

saint Louis. Car dans ce moyen âge qu'animait le souffle du christianisme, mœurs, coutumes, institutions, tout s'était coloré de la même teinte ; et parmi tant de pratiques bizarres ou naïves, beaucoup avaient une signification profonde.

Lorsque, rassemblant les plus anciens de chaque métier, Etienne Boileau fit écrire sur un registre les vieux usages des corporations, le style même se ressentit de l'influence dominante de l'esprit chrétien. Souvent, la compassion pour le pauvre, la sollicitude pour les déshérités de ce monde se font jour à travers la concise rédaction des règlements de l'antique jurande. « Quand les maîtres et jurés boulangers, y est-il dit, iront par la ville accompagnés d'un sergent du Châtelet, ils s'arrêteront aux fenêtres où est exposé le pain à vendre, et si le pain n'est pas suffisant, la fournée pourra être enlevée par le maître. » Mais le pauvre n'est point oublié, et les pains qu'on trouve trop petits, on les distribue au nom de Dieu : ceux que l'on trovera petits, li juré feront doner por Dieu le pain.

Et si, en pénétrant au sein des jurandes, on y reconnaît l'empreinte du christianisme, ce n'est pas seulement parce qu'on les voit, dans les cérémonies publiques, promener solennellement leurs dévotes bannières et marcher sous l'invocation des saints du paradis ; ces formes religieuses cachaient les sentiments que fait naître l'unité des croyances. Une passion qui n'est plus aujourd'hui ni dans les mœurs ni dans les choses publiques, rapprochait alors les conditions et les hommes : la charilé. L'Église était le centre de tout. Autour d'elle, à son ombre, s'essayait l'enfance des industries. Elle donnait le signal du repos. Quand la cloche de Notre-Dame ou de Saint-Méry avait sonné VAngelus, les métiers cessaient de battre, l'ouvrage restait suspendu, et la cité, de bonne heure endormie , attendait le lendemain que le timbre de l'abbaye prochaine annonçât le commencement des travaux du jour.

Mêlées à la religion, les corporations du moyen âge y avaient puisé l'amour des choses mystérieuses et la superstition , poésie de l'ignorance ; mais protéger les faibles était une des préoccupations les plus chères au législateur chrétien. Il recommande la probité aux mesureurs ; il défend au tavernier de jamais hausser le prix du gros vin, commune boisson du menu peuple; il veut que les denrées se montrent en plein marché, qu'elles soient bonnes et loyales ; et afin que le pauvre puisse avoir sa part, au meilleur prix, les marchands n'auront qu'après tous les autres habitants de la cité la permission d'acheter des vivres.

Ainsi, l'esprit de charité avait pénétré au fond de cette société naïve qui voyait saint Louis venir s'asseoir à côté d'Élienne Boileau, quand le prévôt des marchands rendait la justice. Sans doute on ne connaissait point alors cette fébrile ardeur du gain qui enfante quelquefois des prodiges, et l'industrie n'avait point cet éclat, cette puissance qui aujourd'hui éblouissent, mais du moins la vie du travailleur n'était pas troublée par d'amères jalousies, par le besoin de haïr son semblable, par l'impitoyable désir de le ruiner en le dépassant. Quelle union touchante, au contraire , entre les artisans d'une même in-

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dustrie ! Loin de se fuir, ils se rapprochaient l'un de l'autre, pour se donner des encouragements réciproques et se rendre de mutuels services. Dans le sombre et déjà vieux Paris du treizième siècle, les métiers formaient comme autant de groupes. Les bouchers étaient au pied de la tour Saint-Jacques. La rue de la Mortellerie rassemblait les maçons. La corporation des tisserands donnait son nom à la rue de la Tixeranderie, qu'ils habitaient. Les changeurs étaient rangés sur le pont au Change, et les teinturiers sur les bords du fleuve. Or, grâce au principe d'association, le voisinage éveillait une rivalité sans haine. L'exemple des ouvriers diligents et habiles engendrait le stimulant du point d'honneur. Les artisans se faisaient en quelque sorte l'un à l'autre une fraternelle concurrence.

Ajoutez à cela que l'intérêt public n'avait pas été perdu de vue ; car c'était pour porter les ouvrages d'art et d'industrie à leur plus haut degré de perfection, qu'on avait confié aux ouvriers anciens et expérimentés la direction des novices.

Malheureusement, à côté d'un principe d'ordre el d'amour, les corporations de métiers renfermaient un principe d'exclusion. Il y avait bien dans la société une famille de travailleurs, mais cette famille n'admettait pas tous ceux qui avaient besoin de travailler pour vivre. Là était le vice fondamental de l'institution. Il y parut à peine dans les premiers temps, et à côté du mot fatal s'il a de coi, le Livre des métiers porte presque à chaque page ces mots que la liberté dictait : // est permis à cil qui voudra, ou encore le puet franchetiient. Mais quand un germe de tyrannie existe quelque part, il n'est qu'un moyen de l'empêcher de grandir, c'est de l'extirper. L'esprit de fraternité habitait l'édifice : l'esprit d'oppression ne tarda pas à venir veiller aux portes. Peu à peu le sentiment chrétien s'aCfaiblissant, le bien diminua, le mal s'accrut ; et ce qui avait été d'abord une grande école pour la jeunesse des travailleurs finit par se transformer en une association jalouse de son savoir, et de plus en plus exclusive, de plus en plus tyrannique.

Il aurait fallu combattre cette mauvaise tendance des corporations : les rois de France, par avidité, l'encouragèrent. On vendit aux communautés mille odieux privilèges ; on leur permit, moyennant finance, de limiter le nombre des apprenti» ; on alla jusqu'à délivrer à prix d'or des lettres de maîtrise, sans que les titulaires fussent tenus à faire épreuve ou apprentissage. Bientôt, le travail organisé offrant à l'impôt une proie facilement saisissable, on fouilla cette mine jusqu'à l'épuiser. On créa, on vendit une multitude inouïe d'offices, que les jurandes étaient ensuite obligées de racheter : offices de syndics, de contrôleurs, d'inspecteurs, de mesureurs, de visiteurs, de commissaires de toute espèce. Et comme l'édit de Louis XIV avait étendu au royaume entier l'esprit réglementaire renfermé dans les villes jurées par les édits de Henri III, l'industrie française se trouva pour ainsi dire affermée à des compagnies exclusives. Celles-ci, de leur côté, ne manquèrent pas, en élevant le prix des marchandises, en aggravant les conditions pécuniaires de l'apprentissage, de rejeter sur le peuple le fardeau dont la royauté les accablait. Si bien qu'au dix-huitième siècle

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ORIGINES ET CAUSES

le noble et fécond principe d'association disparaissait dans les jurandes derrière un monstrueux mélange d'abus et d'iniquités.

Lorsqu'on passe en revue les innombrables obstacles qu'à la veille de la Révolution le pauvre valide devait absolument franchir pour exercer une profession, pour arriver à vivre de son travail, on demeure saisi de douleur et presque d'épouvante.

Et d'abord, chaque maître ne pouvant avoir plus d'un apprenti, trouver un maître était une première difficulté. L'apprentissage était la seconde. Les frais s'élevaient à une somme si considérable, que beaucoup mouraient avant d'y atteindre. Il fallait que l'apprenti passât devant notaire un brevet par lequel il s'engageait à servir le maître pendant cinq ou six ans, non pas en recevant un salaire, mais en payant au contraire les services qu'il allait rendre. Le brevet une fois enregistré au bureau de la communauté, l'aspirant avait à solder, en entrant, les droits de cire, de chapelle, de confrérie, de bienvenue; il devait payer les honoraires des gardes, payer ceux des jurés, payer ceux du clerc. Pour être admis à l'apprentissage dans les moindres professions, il n'en coûtait pas moins de cinq cents livres.

Pendant les sept ans qui formaient la durée moyenne de l'épreuve, l'apprenti était soumis à une imposition annuelle, destinée à l'acquit des charges de la communauté. Jusqu'à l'expiration du service, il ne s'appartenait pas. Pon maître tombait-il malade, on le pouvait vendre à un autre pour le temps qui lui restait à servir. Changeait-il de maître, c'était trente livres pour le transport du brevet. Changeait-il de boutique , il payait encore, dans certains métiers, pour cette mutation. Que le maître mourût sans héritiers, l'apprenti n'en était pas plus libre; il devait aller demander à la prévôté un nouveau maître. Enfin, on lui permettait de se racheter à prix d'argent, non de se marier.

Après l'apprentissage, commençait une seconde servitude, celle du compagnon. Parfaitement instruit dans son art, le compagnon en portait les insignes. On le voyait suspendre à une de ses boucles d'oreilles un fer à cheval s'il était maréchal ferrant, une équerre et un compas s'il était charpentier, une essette et un martelet s'il était couvreur; mais ces emblèmes, dont il avait le droit de se parer et qu'il n'étalait pas sans quelque orgueil, n'étaient qu'une vaine consolation de son asservissement , c'étaient les signes visibles de l'injustice sociale qui, en le reconnaissant habile, lui défendait d'employer pour lui-même son habileté. Le compagnon, en effet, ne pouvait pas encore prétendre à la maîtrise. Seulement, il recevait un salaire, et il demeurait dans cette condition pendant un espace de temps toujours double de celui de l'apprentissage, quelquefois triple.

Arrivait enfin, pour le compagnon, le moment d'être reçu dans la maîtrise; mais ici l'attendaient de nouveaux obstacles, souvent insurmontables. La lettre de maîtrise était le titre qui conférait le droit exclusif de vendre, de fabriquer, de faire travailler en son nom : il fallait payer l'enregistrement de cette lettre, le droit royal, le droit de réception de la police, le droit d'ouverture de la boutique, les honoraires du doyen, des jurés, des maîtres anciens,

des maîtres modernes, et ceux de l'huissier et ceux du clerc. Mais, avant même d'être admis à ces formalités ruineuses, il y avait un examen à subir, un chef-d'œuvre à exécuter, chef-d'œuvre indiqué parmi les ouvrages les plus difficiles de la profession, comme la courbe rampante d'un escaUer, par exemple, s'il s'agissait d'un charpentier. Et ne croyez pas que tous fussent soumis à l'épreuve : on pouvait s'en affranchir..., mais à prix d'argent! L'admission à la maîtrise était donc tout simplement une affaire de finance et de monopole, un procédé imaginé par les corporations pour alléger le poids de leurs dettes et diminuer le nombre des maîtres dans les communautés où il n'était pas fixé invariablement. Des auteurs graves portent à deux mille livres le prix de la réception; et, comme le clergé ne s'oubliait pas, une partie de la somme s'en allait en pain bénit, en cierges, en Te Deum. Dans la communauté des pâtissiers, le seul titre d'ancien coûtait douze cents livres. Que dire encore? L'innocente liberté qu'ont les jeunes filles de cueillir des fleurs et d'en composer un bouquet fut transformée en privilège : on ne fut que moyennant deux cents livres maîtresse bouquetière de Paris.

Voilà quelles barrières se dressaient, de distance en distance, sur la route du travail, au moins devant Vétranger; car on appelait ainsi quiconque avait le malheur de n'être pas fils de maître : tant la ligne de démarcation était profonde entre la bourgeoisie et le peuple ! Au prolétaire étranger tout le mal ; au /î/s de maure toutes les faveurs. Que le fils de maître travaillât chez son père jusqu'à l'âge de dix-sept ans, on ne lui en demandait pas davantage, et il se trouvait compagnon de droit. Pour lui, dans la plupart des corps, ni frais et formalités d'apprentissage, ni obligation de chef-d'œuvre.

Perpétué de la sorte dans les mêmes familles, le privilège de fabriquer et de vendre constituait une classe distincte; et tel était l'orgueil jaloux de cette classe, qu'une veuve de maître perdait ses droits si elle cherchait un second mari en dehors de la maîtrise. Police arbitraire, qui, contrariant les inclinations du cœur, poussait à la débauche ou au concubinage ! Législation monstrueuse qui, clandestinement introduite dans les communautés, y était devenue la consécration de l'égoïsme et tendait à élever autour de la bourgeoisie d'infranchissables murailles !

Allons jusqu'au bout dans cette douloureuse exploration : quel spectacle ! Plus de fraternité entre les corps d'un même métier; plus de solidarité entre les villes laborieuses d'un même royaume. Dans la corporation des menuisiers, on considère les charrons ainsi qu'on ferait de quelque peuplade lointaine. Le serrurier de Lyon est aussi étranger dans le corps des serruriers de Paris, de Rouen ou de Lille, que s'il fût venu des Amériques. Un compagnon reçu maître dans une ville ne saurait exercer la maîtrise dans une autre sans être assujetti à une réception nouvelle, à de nouveaux droits, souvent doubles, triples ou même quadruples.

A voir les communautés lever tant d'impôts sur le travail, recevoir de l'argent par tant de canaux à la fois, on est tenté de croire qu'elles possédaient d'immenses richesses. La vérité est cependant que la plupart étaient obérées, et par les frais énormes de leur administration intérieure, et par les emprunts dont il fallait payer l'intérêt,

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et par les étrennes aux jurés, si fortes qu'un arrêt du conseil les dut limiter à huit cents livres. Onéreuses aussi étaient les saisies résultant de l'inquisition domiciliaire que les jurés exerçaient sur les ouvriers et sur leurs ouvrages. Mais les communautés avaient dans les procès la cause la plus active de leur ruine. Leurs registres, en portant après d'un million par an les frais de procédure, attestent que d'interminables querelles troublaient le domaine du travail. Entre les libraires et les bouquinistes, c'est une lutte perpétuelle sur la question de savoir ce qui distingue un bouquin d'un livre ; les selliers attaquent les charrons ; les taillandiers se plaignent des maréchaux ferrants; lescloutiers ne veulent pas qu'il soit permis aux serruriers de fabriquer les clous dont ceux-ci ont besoin; il n'est pas jusqu'aux crieurs de vieux fers qui n'aient leur jurande; et, pour comble de dérision, dans un procès qui dure depuis trois siècles entre les fripiers et les tailleurs, quatre ou cinq mille jugements sont intervenus sans pouvoir bien marquer la limite qui sépare un habit neuf d'un vieil habit. C'était, on le voit , un désordre effroyable, elle pire de tous les désordres, puisqu'il avait sa source dans l'égoïsme ou dans l'orgueil. Qu'étiez-vous devenues, pieuses et charitables jurandes du temps jadis?

Des mille distinctions dont nous venons de rappeler le scandale, naquit la vanité bourgeoise, et elle se trahissait jusque dans la diversité des nuances du costume. Au fond de sa boutique, le marchand trônait en souverain sur une forme qui dominait les autres sièges et sous une perruque devenue un signe distinctif dans la hiérarchie des jurandes. Le tailleur devait se contenter d'une perruque terminée par une seule boucle ; l'orfèvre s'en permettait deux ; l'apothicaire s'enorgueillissait d'en porter trois, quand le maître perruquier lui-même était condamné à deux simples tours. Grotesques frivolités, qui cachaient des conséquences sérieuses!

Comment s'étonner, après cela, du nombre formidable de bandits errants par tout le royaume? Fermer les avenues du travail à tant de prolétaires, c'était refouler violemment les moins honnêtes dans l'affreuse industrie de la rapine et du meurtre. De là, autour de la population occupée, une population vouée à la fièvre du crime, et qui forçait l'État à dépenser en maréchaussée , en prisons et en bagnes, plus qu'elle n'aurait coûté à nourrir. De là aussi l'expatriation volontaire d'une foule d'hommes laborieux, entreprenants, qui aimaient mieux courir la fortune des voyages que de vivre dans un pays où ils ne pouvaient passer maîtres et où ils n'auraient pu se marier sans mettre au monde des misérables.

Restait la profession de mendiant, et elle avait, à son tour, ses difficultés officielles, ses écoles, ses maîtres, nous allions dire ses jurandes. Car, par exemple, recevoir l'aumône à la porte des églises constituait un privilège dont les heureux dépositaires portaient, parmi les pauvres, le nom de trôniers. Tout le long du dix-huitième siècle, on entend le bruit sourd que fait cette armée permanente de la misère. De loin en loin, des édits sauvages sont rendus pour la contenir, l'effrayer. « Les vagabonds ou gens sans aveu , porte une ordonnance de 1764, seront condamnés, encore qu'ils ne fussent prévenus d'aucun crime m deW; les hommes de seize à soixante-dix ans, à trois années de galères ; les

hommes de soixante-dix ans et au-dessus, ainsi que les infirmes, filles et femmes, à être renfermés pendant trois années dans un hôpital. » Il y eut un moment où l'on ajouta trois deniers par livre à l'impôt des tailles , et le produit en fut employé à bâtir aux mendiants des maisons de force. Ils y travaillèrent sous le fouet. Mais leur travail faisait concurrence à certaines maîtrises : elles se plaignirent. D'ailleurs , entassé dans des renfermeries infectes, un peuple en haillons devait bientôt devenir un embarras sinistre. Chaque dépôt était un foyer de hideuses maladies, un théâtre sur lequel la mort ne paraissait qu'avec le désespoir. Voici que, parmi ces mendiants qu'on n'ose ni tuer ni laisser vivre , plusieurs franchissent les murs, forcent les portes et s'échappent ; les autres... Mais que fera de ces inertes pensionnaires l'autorité, qui se fatigue à les punir? elle les renvoie dans leur pays et respire, jusqu'à ce qu'ils reviennent plus sombres, plus menaçants que jamais. En 1767, on arrête jusqu'à cinquante MILLE mendiants : c'était trop pour les trentetrois renfermeries du royaume : on ouvre au superflu de la population les hôpitaux, les ateliers de charité, les prisons. Le nombre des affamés va croissant. Dix ans plus tard, à la suite de disettes successives, on compte jusqu'à UN MILLION DEUX CENT MILLE mcndiauts. La philosophie alors s'en inquiète; les gazettes en parlent; on imprime livres et brochures sur ce qu'un million d'hommes est en peine de subsister; et un simple avpcat, Linguet, propose cinquante louis de sa bourse adonner en prix au meilleur ouvrage touchant la suppression de la mendicité. Inutiles efforts ! Là où le travail est un privilège, on n'empêchera pas la misère de pulluler. La commandite du geôlier ne retiendra pas, non plus, les mendiants : ils aiment mieux traîner leurs guenilles en liberté et au soleil, promener leurs ulcères d'un bout de la France à l'autre, voler ou mendier le jour, coucher la nuit dans les granges où les admettra l'hospitalité de la peur, vaguer enfin par les chemins et la campagne, tantôt gémissants, tantôt grondants, jusqu'à ce qu'arrivés à quelque grand centre de population, ils y trouvent la mendicité organisée en .corps, des ordres, des chefs, des troubles, des révolutions !

De toutes les iniquités du régime féodal, il n'en était peut-être pas de plus odieuse que la corvée , surtout de plus blessante par ses formes. A certains jours de l'année, on voyait les officiers royaux parcourir les campagnes, arracher de pauvres paysans à leurs familles, à leurs travaux nécessaires, et chasser devant eux ce troupeau d'hommes, pour leur faire construire les chemins publics, à trois ou quatre lieues des chaumières.

L'esclave, s'il est traité comme le bétail , est du moins nourri par le maître; mais les corvoyeurs n'avaient pour subsister pendant leur travail que le pain mendié aux heures de repos. Leur maître, c'était un chef inconnu, inhumain, qui leur commandait durement, sans les payer.

Qu'on se représente quelle indignation dut peu à peu s'amasser dans les âmes que n'avait point complètement abruties la misère, alors qu'un paysan pouvait se dire : « Ma vie, c'est mon salaire, et l'on me condamne à travailler sans salaire. Ma famille compte sur mon labeur, et l'on m'enlève mes journées pour me contraindre à apla-

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nir les grands chemins sous la roue des carrosses, sous les pas du marchand ou du prêtre ou des cavaliers élégants. J'ignore l'art d'empierrer les routes ; mais on ne lient aucun compte de mon ignorance, et si mon ouvrage est mal fait, on viendra dans quelques mois me redemander mes journées pour le refaire. Je suis homme, et l'on me traite avec une dureté qu'on épargne aux bœufs et aux mulets. Je paye la taille que le clergé et la noblesse ne payent point, et l'on me fait casser les pierres du chemin pour le clergé et la noblesse, qui en profitent sans même m'en savoir gré. On me vend le sel jusqu'à soixante-deux livres le quintal ;onme vole sur le tabac; on me condamne à loger les gens de guerre ; et lorsque je donne une semaine entière de mon travail, on ne m'indemnise point; et si mes bestiaux meurent de fatigue, on ne m'en payera pas la valeur ; et si je m'estropie, on me renyerra brutalement à la charité publique. »

Venait le moment d'être soldat, de tirer au sort; et les exemptions accordées aux clercs tonsurés, aux collecteurs, aux maîtres d'école , aux fils aînés d'avocat ou de conseiller du roi ou de fermier, aux gens de Paris, aux valets de gentilshommes, ne faisaient qu'augmenter pour le pauvre paysan la part des chances fatales. Et comme rien, d'ailleurs, ne relevait à ses yeux une condition qu'on semblait flétrir, le nom, le seul nom de milicien était devenu, dans ce vaillant pays de France, un sujet d'horreur. Quand sonnait l'heure du tirage, beaucoup s'enfuyaient dans les bois, et, souvent irrités d'une désertion qui en diminuant le nombre augmentait le risque, les autres s'élançaient sur la trace des fuyards. C'étaient alors des luttes furieuses. On se battait à coups de fusil, à coups de hache; les travaux des champs étaient suspendus ; les paroisses prenant parti pour leurs hommes contre ceux des paroisses voisines, le désordre devenait général, le sang coulait, la terreur gagnait toute la contrée. A l'habitant des pays de montagne, surtout, le service militaire était odieux, car les pays de montagne forment une patrie accidentée, pittoresque, dont l'image, facilement sculptée dans le souvenir, s'attache au cœur et ne le quitte plus.

Mais on n'aurait qu'une idée bien imparfaite des douleurs du peuple, si on ignorait ce qu'étaient alors les impôts.

Quel tableau eikt présenté la France du dix-huitième siècle au voyageur qui l'aurait parcourue pour en étudier les lois fiscales ! 11 aurait vu ce beau royaume coupé en tous sens, divisé, traversé par douze cents lieues de barrières intérieures; la guerre organisée sur cette longue ligne de frontières artificielles ; tous les passages gardés par cinquante mille hommes, dont vingt-trois mille soldats sans uniforme , mais armés pour contenir ou poursuivre la contrebande : il aurait vu la France composée de provinces presque étrangères l'une à l'autre, différentes par les lois et les mœurs, séparées entre elles par des douanes, distinguées par des privilèges. Le collecteur de l'impôt lui aurait dit: « Pour moi, la France se divise en pays d'état , pays d'élection et pays conquis ; pour les fermiers généraux, elle est divisée en provinces nationales et provinces à l'instar de f étranger ; » le jurisconsulte lui aurait montré une partie du royaume régie par le

droit romain, l'autre obéissant au droit coutumier; le président du grenier à sel lui aurait fait discerner les provinces de grande et de petite gabelle, les pays redîmes, les provinces franches, les pays de saline et de quart-bouillon.... Dénominations barbares, affligeants contrastes! Triste morcellement d'une monarchie qui, depuis des siècles, faisait effort vers l'unité !

Si toutes ces provinces payent des impôts au souverain, si partout c'est le peuple qui en supporte le fardeau presque entier, il n'en règne pas moins dans cette commune injustice une effroyable confusion, au sein de laquelle vivent et manœuvrent à l'aise les tyrannies.

Hâtons-nous de dire, à l'honneur du principe de la représentation, que les pays d'état étaient plus heureux que les pays d'élection, moins grevés et plus florissants. C'est qu'une ombre d'indépendance les protégeait. Les représentants des trois ordres y composaient périodiquement des états, c'est-à-dire une assemblée provinciale qui seule avait le droit de répartir l'impôt dans la province, après l'avoir accordé au roi sous le nom de don gratuit , e.xpression significative qui survivait aux traditions de la liberté disparue. Si l'impôt admettait quelque faveur, quelque franchise, c'étaient les pays d'état qui en jouissaient. Les uns, tels que la Bretagne, l'Artois, la Flandre, la Navarre, étaient exempts de la gabelle; les autres, comme la Provence, le Roussillon, la Lorraine, une partie de la Bourgogne, avaient obtenu des immunités pour les aides.

Le roi imposait la taille aux pays d'élection ; il la demandait aux pays d'état, et ces différences dans les mots répondaient à un certain contraste dans les choses. Souverain partout ailleurs, le pouvoir des intendants se trouvait un peu balancé, dans les pays d'état, par ce rayonnement d'influence qui appartient aux assemblées. 11 n'est pas jusqu'aux apparences de la liberté qui ne soient protectrices.

Soumis, au contraire, aux caprices de ces vice-rois qui parlaient, qui agissaient en maîtres, les pays d'élection étaient muets, attristés et misérables. Mais quoi ! leur nom môme rappelait leur servitude présente, car ils s'appelaient ainsi, parce qu'au temps de saint Louis, c'étaient des prud'hommes élus par la communauté qui répartissaient la taille ; mais, depuis Charles VU, ces officiers avaient cessé d'être élus par le peuple, et quoiqu'ils fussent devenus les gens du roi, le nom dérisoire d'élus leur était resté.

Trop souvent, choisis parmi des gens de cour ignorants des choses rurales, et mus par la seule impatience de briller ou de parvenir, les intendants étaient les fléaux de leurs provinces. « Les hommes y vivent comme des troupeaux dont le loup ravit tantôt l'un tantôt l'autre ; le maître qui est le pasteur universel est trop éloigné, et la garde étrangère à laquelle ils sont confiés est souvent celle qui les dévore. » Combien de mauvais intendants, pour un Turgot! 11 y en avait qui, possédés par le goût du faste, se bâtissaient des hôtels splendides, bouleversaient le chef-lieu pour aligner des avenues, et ruinaient les campagnes pour embellir leur propre résidence ; d'autres, voulant plaire au ministre, calomniaient auprès de lui leur généralité; ils la représentaient comme féconde

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en ressources et capable de subvenir à tous les surcroîts d'impôts qu'on voudrait y lever. Ils savaient qu'un tel langage est toujours écoulé avec faveur.

Une fois arrêté dans le secret du conseil, le brevet de la taille, pour aller au contribuable, suivait une route, et l'impôt, pour aller au trésor, en suivait une autre. Il était réparti d'abord entre les trente-deux généralités du royaume par le conseil, entre les élections de la généralité par les intendants, puis entre les paroisses de chaque élection par les élus, et enfin entre les habitants de chaque paroisse par les collecteurs. Tailles, capitations et vingtièmes, tout l'impôt direct était versé par les collecteurs aux mains des receveurs des tailles, qui ks transmettaient aux receveurs généraux, et ceux-ci au trésor public.

Tel était ce double mécanisme; mais sous cette apparente simplicité, que d'injustices criantes! en dehors du conseil, personne dans le royaume ne connaissait le chiffre total de l'impôt direct. Le despotisme s'enveloppait ici d'un voile impénétrable, le gouvernement ayant alors pour maxime que le peuple supporte aisément son malheur, pourvu qu'on ait Vart de le lui rxtcher. Chaque province ignorait le sort des autres et n'était informée du sien qu'après la décision irrévocable du ministère. Pas d'appel, pas de recours vraiment possible contre une volonté qui avait su rendre illusoire tout contrôle. Quiconque osait réclamer, en première instance devant les tribunaux d'élection, en appel devant la cour des aides, ne risquait pas moins que sa ruiue, s'il plaisait au conseil d'État d'évoquer l'affaire et de l'étrangler dans une sorte de lit de justice clandestin. Rien en France n'élait audessus de la volonté du roi, si ce n'est pourtant cette autorité souveraine de la raison, à laquelle semb'ait rendre hommage le droit des humbles remontrances. Le bon plaisir n'avait de contre-poids que dans la conscience humaine ; le seul correctif de l'arbitraire, c'était le gémissement des peuples, ou leur plus redoutable protestation, qui est le silence.

L'économiste anglais Adara Smith visita la France en l'année 1765; il vit nos grands esprits d'alors, il étudia nos finances, et lofsque rentré dans son pays il y composa son fameux livre sur la Richesse des nations, il écrivit : « Les lois les plus sanguinaires existent dans les pays où le revenu est en ferme. » Ces paroles s'appliquaient justement à la France, où des huit branches principales du revenu de la couronne, cinq étaient affermées : les gabelles, les aides, les traites, le domaine et le tabac, toutes contributions indirectes.

L'histoire des fermiers généraux serait le martyrologe des contribuables. Pour les traitants, la France était un pays conquis; non content de pressurer les peuples avec une âpreté impitoyable, ils les irritaient encore par l'étalage insolent de leur subite fortune. « Ils ne rendent le sang, s'écrie le marquis de Mirabeau, que comme s'ils l'attiraient des vaisseaux capillaires, tandis qu'ils saignent le peuple à la gorge. » Avant Necker, tout ce qui excédait le prix de leur bail composait leur énorme bénéfice. Après ce ministre, on les réduisit à partager avec l'État les quatre premiers millions de boni, et à céder una petite part sur le surplus. Ainsi intéressé dans leur

régie et toujours obéré, d'ailleurs, le monarque n'osait refuser aux fermiers généraux les terribles armes qu'ils demandaient. Prisons, galères, potences et tribunaux féroces leur étaient accordés pour menacer la fraude, pour la punir. Leur avidité n'était réprimée que là où il ne restait plus rien à prendre, et ce n'est pas sans frémir qu'on lit dans un arrêt du conseil du roi, rendu contre le fermier général Templier, le 13 juillet 1700 : Il y a beaucoup de gens en Bourgogne qui ne consomment aucuns sels.... La pauvreté où ils sont actuellement de n'avoir pas de quoy acheter non pas du bled ni de l'orge, mais de l'avoine pour vivre, les oblige de se nourrir d'/ierbe et même de périr de faim....

Toutefois, sur les gains des fermiers, les courtisans en faveur se faisaient attribuer secrètement de honteuses rognures, et, sous le nom de croupiers, ils recevaient de quoi payer une courtisane ou doter la maîtresse dont ils ne voulaient plus. Enfin, en échange de leur importance dans l'État, les fermiers généraux, à la clôture de leurs comptes, envoyaient gracieusement au roi, sur les restants en caisse, de grandes sommes d'or dans des bourses de velours ; et le roi ne trouvait pas sa majesté compromise à recevoir cet ostensible pot-de-vin sur l'excès des contributions fournies par un royaume ravagé.

La détresse des habitants des campagnes était si profonde, que, depuis Vauban jusqu'à Turgot, depuis Saint- Simon jusqu'à Necker, tous ceux qui ouvrent les yeux pour voir aperçoivent partout tableaux sinistres, misère effroyable et sans nom. Et cette révélation des maux du peuple, elle est d'autant moins suspecte qu'elle émane des grands eux-mêmes. Ce sont des ducs, des maréchaux de France, des ministres d'État, des millionnaires, qui ont tracé le tableau des misères du pauvre, qui nous ont laissé l'accablante énumération de ses souffrances. En parlant d'une seule branche d'impôts, les droits de traite, Necker disait : « La législation en est tellement embrouillée, qu'à peine un ou deux hommes par génération viennent-ils à bout d'en posséder complètement la science! » Ces simples paroles font comprendre ce qu'était en France le dédale des impositions, et pourquoi l'historien doit se borner à faire connaître celles qui prouvent le mieux la nécessité de la Révolution.

La plus ancienne des contributions du peuple était la taille. Dans les pays d'état, et dans ceux des pays d'élection qui possédaient un cadastre, comme les généralités de Monlauban, de Grenoble, de Paris, la taille était assise sur l'estimation des terres; alors elle était réelle. Dans les autres provinces elle était personnelle, c'est-à-dire qu'elle portait sur tous les biens de la personne, propriétés et marchandises. Elle était basée sur une appréciation difficile et à peu près arbitraire de la fortune des citoyens. Mais, réelle ou personnelle, la taille ne tombait que sur les biens en roture et sur les roturiers.

Qui le croirait? celle nation française si célèbre dans le monde par sa générosité et par son esprit, elle était régie, en matière d'impôts, par deux principes également odieux : l'un était passé dans la loi sous cette forme : le peuple est taillable et ciyrvéable à merci; l'autre s'était introduit dans les mœurs pour y consacrer que l'impôt était

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ORIGINES ET CAUSES

t-il la force d'applaudir à la chute des tyrannies à face humaine, quand je me serai débattu en vain contre la tyrannie des choses? Me croirai-je véritablement libre, lorsque viendra pour moi l'esclavage de la faim? Le droit de travailler me paraîtra-t-il un don bien précieux, lorsqu'il me faudra mourir d'impuissance et de désespoir au sein de mon droit? »

Le droit, considéré d'une manière abstraite, n'était donc qu'un mirage propre à entretenir le peuple dans le tourment d'un espoir toujours trompé. Tel que le définissaient les économistes du dix-huitième siècle, tel que le comprenait et le proclama Turgot, le droit ne devait servir qu'à masquer ce que linauguration de l'individualisme avait d'injuste et l'abandon du pauvre de barbare.

Ce fut, pourtant, cette définition de la liberté qu'allaient adopter les révolutionnaires de 89 ; mais, pour la changer, pour en donner une meilleure, d'autres révolutionnaires devaient se lever, et à ceux-ci nous entendrons dire : • La liberté consiste non dans le droit, mais dans le pouvoir accordé à l'homme d'exercer, de développer ses facultés, sous l'empire de la justice et la sauvegarde de la loi. »

On vient de voir combien était fausse et dangereuse la doctrine des économistes du dix-huitième siècle. Ne nous hitonspas, cependant, de les condamner. Ils adopté rentavec une passion aveugle le principe d'individualisme, parce que II- principe contraire, celui d'autorité, avait fait d'une réaction violente la nécessité de l'époque. Quand une baguette a été recourbé dans un sens, on ne la redresse qu'en la courbant encore, et dans le sens contraire : telle est la loi des révolutions. Sachons la respecter en gémissant ; sachons tenir compte, même à ceux qui se sont trompés, du bienfait de leurs erreurs, si elles ont contribué à en détruire de plus graves et de plus funestes. Mais à ceux-là seulement notre admiration, qui, devançant leur époque, ont eu la gloire de pressentir l'aurore et le courage d'en saluer la venue. Car enfin, élever une voix indépendante et fière, quand on a contre soi le mugissement public ; s'attaquer à la puissance, qui vous calomniera, au profit d'une foule qui ne vous comprend point ou qui vous ignore ; être à soi-même son encouragement, sa force, son espérance; d'une âme indomptableet dans une -ainte avidité de justice, aller vers le but sans regarder si l'on est suivi; puis, arrivé sur des hauteurs dont on n'a fait qu'indiquer la route à son si.'cle attardé, achevé de vivre ([.ms l'amère solitude de son intelligence et de son cœur, ah! voilà ce qui est di^'ne d'un éternel hommage, et c'est pour ceux qui sont capables d'un tel effort que doit fumer l'encens de l'histoire.

Nous avons exposé lc3 doctrines de Turgot : ses actes furent d'un citoyen vertueux et d'un administrateur dévoué. Intendant de la province du Limousin dans le temps même où il composait son livre , il se fit aimer, il se fit bénir. Ses revenus, employés noblement, soulagèrent les pauvres. Il ouvrit des routes de communication. Il apprit au peuple le bienfaisant usage des pommes de terre. Il supprima la corvée dnns son intendance. Mais, chose qui ne saurait être trop remarquée ! Turgot ne put accomplir tout le bien auquel le poussaient les inspirations de son âme ([ii'cn tenant une conduite contraire souvent à ses écrits.

« Il combattit l'égoïsme, dit un de ses plus ardents panégyristes, il le combattit fortement, et même par des mesures coercitives. » N'était-ce pas aller au delà des principes sur lesquels il avait fait reposer le droit du prêteur? Il organisa des ateliers de charité : n|était-ce pas entrer dans le système de l'intervention de l'État en matière d'industrie? Il écrivit en tête d'une instruction adressée aux bureaux de charité ces touchantes, ces admirables paroles : Le soulagement des hommes qui souffrent est le devoir de tous et l'affaire de tous : n'était-ce pas condamner cette théorie de la concurrence qui fait du sort des pauvres l'affaire du hasard? Turgot ne fut donc pas toujours conséquent à ses principes : ne le lui reprochez pas ; c'est sa gloire.

On peut juger maintenant des efforts qui furent tentés, au dix-huitième siècle, en faveur du droit individuel; mais le droit social n'y manqua point de défenseurs, bien qu'en désaccord avec le mouvement général des esprits.

Dès 1755, Morelly avait posé dans un livre intitulé Code de la nature, les bases d'un nouveau système social. Il importe d'en faire connaître ici les points principaux :

« Maintenir l'unité indivisible du fonds et de la demeure commune ;

« Établir l'usage commun des instruments de travail et des productions ;

" Rendre l'éducation également accessible à tous;

■ Distribuer les travaux selon les forces, les produits selon les besoins;

« Conserver autour de la cité un terrain suffisant pour nourrir les familles qui l'habitent;

« Réunir mille personnes au moins, afin que, chacun travaillant selon ses forces et ses facultés, consommant selon ses besoins et ses goûts, il s'établisse sur un nombre suffisant d'individus une moyenne de consommation qui ne dépasse pas les ressources communes, et une résultante de travail qui les rende toujours assez abondantes;

. N'accorder d'autre privilège au talent que celui de diriger les travaux dans l'intérêt commun, et ne pas tenir compte, dans la répartition , de la capacité , mais seulement des besoins, qui préexistent à toute capacité et lui survivent;

« Ne pas admettre les récompenses pécuniaires : 1" parce que le capital est un instrument de travail qui doit rester entièrement disponible aux mains de l'administration; 2" parce que toute rétribution en argent est ou inutile ou nuisible : inutile, dans le cas où le travail, librement choisi, rendrait la variété et l'abondance des produits plus étendues que nos besoins : nuisible, dan? le cas où la vocation et le goût ne feraient pas remplir toutes les fonctions utiles; car ce serait donner aux individus un moyen de ne pas payer la dette de travail et de s'exempter des devoirs de la société, sans renoncer aux droits qu'elle assure. •

Utopie ! va-t-on s'écrier. Rêve d'un penseur qui sans doute méditait à l'écart! Morelly, en effet, paraît avoir fort peu mêlé sa vie à l'histoire de son temps, soit crainte des persécutions, soit dédain philosophique. Mais ce qui est remarquable, c'est que son utopie fut

aussi celle d'un homme qui, ayant traversé les affaires publiques, y avait déployé une rare habileté. Secrétaire du cardinal de Tencin, lorsque Tencin était ministre, Mably avait passé plusieurs années à faire le travail dont un autre recueillait les profits; il avait étudié les dépêches de tous les cabinets de l'Europe, conduit des négociations importantes, et acquis par une laborieuse expérience la pratique du pouvoir, pour lequel il semblait né. Comment, après avoir ainsi manié les hommes et les choses, en vint-il à embrasser le culte d'un ordre social si différent de celui où il avait été applaudi, où il avait brillé, et dont il savait mieux que personne qu'on n'ébranlerait pas facilement les bases? Mably était doué d'une intelligence assez puissante pour secouer le joug des idées reçues aveuglément et caressées depuis l'enfance; Mably avait un grand cœur : voilà l'explication. Aussi le trouverezvous, si vous interrogez les souvenirs de sa vie, fier avec mesure, brusque par honnêteté, méprisant les distinctions vaines, se défiant du poison des richesses, tantôt répondant aux avances d'un haut personnage : ■< Je le verrai quand il ne sera plus en place, » tantôt refusant un fauteuil à l'Académie pour n'avoir point à prononcer un éloge menteur, arrivant enfin sans fortune, mais sans reproche, à un âge avancé, et, même alors, économisant, sur un revenu de trois mille livres, de quoi secourir les indigents et grossir le petit héritage que sa reconnaissance destinait à un vieux domestique.

Mably pensait donc, d'accord en cela avec la raison de Morelly et le sentiment de Jean-Jacques, que les hommes sont inégaux en facultés et en besoins, mais égaux en droits; il pensait que, chacun d'eux ayant reçu de Dieu la loi d'être utile et de vivre, tous ils ont un droit égal à développer leurs facultés et à jouir des conditions de l'existence. La justice, il la faisait consister à exiger davantage de qui peut davantage, et à donner plus à qui la nature imposa plus de besoins. Si ma force est double, je dois porter un double fardeau. Si je retiens comme superflu ce qui est nécessaire à mon voisin pour qu'il exerce son droit de vivre, non-seulement je substitue à l'idée de société l'idée de guerre, mais je m'oppose à l'accomplissement de la loi divine, et je suis impie.

Comme application de ces principes, et conformément au système de Morelly, son devancier, Mably proposait à la société la famille pour modèle, la famille où la répartition des charges se fait selon les forces et celle des fruits selon les besoins, la famille où il y a commandement désintéressé de la part du père , obéissance volontaire de la part des enfants, surcroît de sollicitude et de. dépenses pour l'être infirme et malade.

Quant à la famille elle-même, il va sans dire que, dans ce système, elle était religieusement maintenue. Le mariage, dans le code de Morelly, n'est à la vérité ni une affaire de convenance sociale, ni un marché d'argent; c'est une sainte et inviolable union de deux âmes l'une vers l'autre attirées. Toutefois, le divorce est permis, mais après dix années de mariage seulement , et moyennant certaines fo-malitésf tout à fait analogues à celles qui, depuis, ont été prescrites par le Code civil Si les enfants reçoivent une éducation commune, c'est à l'âge où il devient nécessaire de les former aux devoirs de la société.

Jusque-là, qu'on les laisse grandir sous l'aile des parents: est-il rien de comparable à ce que sait, devine et peut apprendre l'amour d'une mère?" Les mères, dit Morelly, allaiteront elles-mêmes leurs enfants , » et il n'admet qu'un motif pour les dispenser de ce devoir : l'impossibilité absolue et prouvée de le remplir.

Morelly et Mably étaient, d'ailleurs, convaincus que, loin de rendre la hiérarchie impossible, leur système de fraternel accord était le seul moyen de l'asseoir sur des fondements solides, inattaquables. Quel intérêt la médiocrité aurait-elle à briguer les premiers emplois, lorsque le commandement aurait cessé d'être une source de privilèges, et, sans rapporter plus de profit, imposerait de plus grands devoirs? Nul doute que chacun ne tendît à se classer lui-même d'après sa vocation particulière et ses aptitudes, là où toutes les fonctions seraient tenues pour également honorables et pesées dans la même balance.

Il n'y avait pas à craindre que la paresse s'installât au sein d'une association privée des stimulants de l'égoiCsme. Morelly et Mably niaient résolument que la paresse fût un vice naturel à l'homme. La paresse, disait Morelly, vient uniquement « des distinctions qui, jetant les uns dans l'oisiveté et la mollesse, ont inspiré aux autres du dégoût et de l'aversion pour des devoirs forcés.... Il est si vrai que l'homme est une créature faite pour agir, et pour agir utilement, que nous voyons cette espèce d'hommes que l'on nomme riches et puissants chercher le tumulte fatigant des plaisirs pour se délivrer d'une oisiveté importune. Que ne faisait-on du travail un plaisir en le dégageant du caractère odieux que lui impriment l'excès, l'interdiction du choix et la contrainte ? On redoutait la paresse ! Eh bien, qu'on lui donnât le nom qu'elle mérite en effet dans toute association libre ; qu'on appelât le paresseux un voleur. Le point d'honneur, si efficace sur un champ de bataille, était-il impossible à introduire dans un atelier? On avait amené les hommes à sacrifier à l'honneur le plus cher des biens, la vie : ne les pouvaiton amener à sacrifier à l'honneur quelques heures d'un lâche repos? Et la paresse ne serait-elle pas bannie de la société, le jour où reculer devant le travail serait devenu aussi honteux que de reculer devant l'ennemi ? A Mercier de La Rivière, à Turgot, à l'école entière des économistes qui donnaient l'âpreté du gain pour l'unique aiguillon de l'activité humaine, Mably opposait le souvenir de l'établissement fondé au Paraguay par les Jésuites. Il aurait pu citer encore l'exemple des Frères Moraves, dont le nombre s'était élevé, sous la direction de Hulter, jusqu'au chiffre de soixante-dix mille, et qui, de l'aveu des historiens détracteurs de l'anabaptisme, avaient formé la plus active, la plus féconde famille de travailleurs qui ait jamais paru dans le monde.

Tandis que, perdus dans une foule qui se précipitait vers l'individualisme, quelques hommes courageux et convaincus reprenaient ainsi l'impérissable tradition conservée, à travers les siècles, par la philosophie platonicienne, par le christianisme, et par les Albigeois, les Vaudois, les Hussites, les Anabaptistes, la doctrine qui allait devenir dominante rencontrait dans les défenseurs du despotisme pur d'habiles et fougueux adversaires. L'école économiste que Morelly et Mably attaquaient au

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ORIGINES ET CAUSES

nom de la fraternité, Linguet l'attaqua au nom d'un système dont le dernier mot eût été l'esclavage oriental. Rien de plus odieux que l'idéal politique de Linguet; rien de mieux conduit que sa guerre aux économistes. On en jugera par le passage suivant : « L'esclave était nourri lorsqu'il ne travaillait pas. Mais le manouvrier libre, qui est souvent mal payé lorsqu'il travaille, que devient-il lorsqu'il ne travaille pas? Qui est-ce qui s'inquiète de son sort? A qui en coûte-t-il quelque chose quand il vient à périr de langueur et de misère? Qui est-ce qui est, par conséquent, intéressé à l'empêcher de périr?... L'çsclave était précieux à son maître, en raison de l'argent qu'il lui avait coûté. Mais le manouvrier ne coûte rien au riche voluptueux qui l'occupe. Du temps de la servitude, le sang des hommes avait quelque prix; ils valaient du moins la somme qu'on les vendait au marché. Depuis qu'on ne les vend plus, ils n'ont réellement aucune valeur intrinsèque. Dans une armée, on estime bien moins un pionnier qu'un cheval de caisson , parce que le cheval est fort cher et qu'on a le pionnier pour rien. La suppression de l'esclavage a fait passer ce calcul de la guerre dans la vie commune, et, depuis cette époque, il n'y a point de bourgeois à son aise qui ne suppute en ce genre comme font les héros. »

Mais il était encore trop lot pour la fraternité , et il était déjà trop tard pour le despotisme. Vainement les idées socialistes du dix-huitième siècle furentr-elles servies par Jean-Jacques Rousseau dans son Contrat social, par Helvétius lui-même dans certains passages de son Traité de f homme, par Diderot dans quelques-unes de ses bonnes inspirations. L'individualisme envahissait irrésistiblement la société. Mably le sentait bien lui-même, et mainte page de ses écrits prouve qu'il ne se faisait aucune illusion sur la puissance des idées par lui combattues.

Comment s'y tromper, en effet ? Des philosophes célèbres, des littérateurs applaudis, de graves magistrats, la plupart des habitués de V Encyclopédie, des ministres, des prélats, tels avaient été les premiers économistes. On distinguait parmi eux, et à côté de Turgot, de Mercier de La Rivière, de Dupont de Nemours, de Letrosne, le cardinal de Boisgelin, M. de Malesherbes, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, les deux Trudaine, l'ancien ministre d'Invau, l'illustre chimiste Lavoisier, l'abbé Raynal, de Sainl-Péravy, et, tirailleurs infatigables de cette nouvelle armée. Tardent journaliste Bandeau, l'abbé Morellet, l'abbé Roubaud enfin, celui à qui Voltaire écrivait: « J'ai pour vous une estime aussi illimitée que doit l'être, selon vous, la liberté illimitée du commerce. • Car Voltaire, qui avait besoin d'appuis, ne tarda pas à demander grAce, par d'ingénieuses llatleries, pour les attaques de l'Homme aux quarante écus. D'autant que, mieux comprise, la doctrine des économistes n'avait rien dont pût s'alarmer le seigneur de Ferney, lui qui disait, après Turgot: « Le grand nombre doit vivre de sa peine. »

N'oublions pas que l'école économiste était dirigée ou appuyée par des nobles, des grands seigneurs, des souverains même. Le marquis de Condorcet, le chevalier de Jaucourt, Turgot, issu d'une des plus anciennes familles de Normandie, le marquis de Mirabeau, voilà ceux qui poussaient à la chute définitive de la féodalité française,

aux applaudissements du chancelier de Lithuanie, du grand-duc de Bade, de mylord Lansdowne, de l'archiduc Léopold, de l'empereur Joseph II.

Comme il arrive dans les écoles naissantes, où l'on se dédommage par l'orgueil, de n'avoir pas encore l'empire, ce qui n'était qu'u/ie doctrine fort controversable fut appelé LA SCIENCE ; on ne salua plus que du nom de Maître le médecin de Mme de Porapadour ; et les apôtres du laissez-faire donnèrent à leur polémique le ton d'une intolérance hautaine. Du reste, on les vit, dès le commencement, déployer une activité louable à déraciner les préjugés qui tenaient le travail captif, à démasquer les traitants, à glorifier l'agriculture, à défendre le peuple des villes exclu des jurandes ou rançonné par elles, et le peuple des campagnes qu'on écrasait d'impôts, qu'on poussait à coups de bâton, sans paye, sans pain, à la corvée des chemins publics. Livres, brochures, pamphlets, feuilles périodiques, tout fut employé par la secte pour gagner définitivement cette puissance souveraine et déjà grondante : l'opinion. Une même année (1765) vit paraître le Journal d'Agriculture, qui eut pour rédacteurs Dupont de Nemours et l'abbé Roubaud ; et les Éphémérides du citoyen, qui, à peine fondées contre les économistes, furent mises à leur service par l'abbé Bandeau, adversaire subitement converti. Impatiente de se produire, la doctrine prenait toutes les formes. Saint- Lambert lui prêtait le langage de la poésie dans les Saisons ; elle se glissait à la Comédie française dans le drame d'Albert /•'" ; et il n'était pas jusqu'aux personnages des opéras-comiques de Favart qui n'eussent charge de populariser les maximes du Tableau économique.

Mais un écrivain qui a survécu sous le nom d'Ami des nommes, c'était le titre de son premier ouvrage, le marquis de Mirabeau, père .du fameux orateur, avait déjà répandu à profusion dans une suite de livres avidement recherchés et les idées de Quesnay et les siennes propres, bientôt rangées sous la discipline du maître. Fils a(né de la doctrine, comme il s'appelait lui-même, il en avait été le propagateur le plus turbulent; à lui l'honneur de présider les assemblées des économistes. Il les recevait tous les mardis à sa table, et son caractère répondait parfaitement à son rôle. Passionné pour l'agriculture, patron du paysan, lui-même était un noble rustique, une espèce de gentilhomme du Danube, qui parlait avec attendrissement du pauvre peuple, quoique tout plein de l'orgueil de sa race. « Depuis cinq cents ans, disait-il, on a souffert des Mirabeau qui n'étaient point faits comme les autres ; » et, sans doute pour se singulariser autant que ses ancêtres, il affectait d'être simple au milieu des habits brodés. 11 fulminait contre les conqué'es de l'Écritoire, lui si fier d'avoir composé cinquante volumes. Humoriste paradoxal et spirituel, plutôt que d'écrire la langue de tout le monde, il gonflait son style d'hyperboles, de néologismes. 11 y entassait avec tant de bizarrerie les idées et les phrases, qu'il aurait couvert de ridicule la science des économistes, si, d'autre part, ses ouvrages n'eussent été vivants, remplis quelquefois d'une originalité vraie, semés d'heureuses boutades et d'éclairs. Ses défauts mêmes profitèrent à la doctrine et la mirent en vogue, tant il y avait de relief dans ses livres confus où, remuant tout sans

rien éclaircir, il soutenait tantôt les petits contre les grands, tantôt les grands contre les brouillons ; accablait de mépris les courtisans <(ui demandent l'aumône en talons rouges, et ne vantait que la noblesse d'autrefois : celle qu'il nous montre buvant trop, dormant peu, jouant à la paume ou battant le fer dans les salles d'armes, à cheval de grand matin pour la chasse et menant une vie dure, agreste et loyale.

Le marquis de Mirabeau eût été presque un homme de génie, s'il y avait eu de l'ordre dans sa tète ; mais, à la seconde génération, ce chaos se débrouilla, et il en sortit le plus grand orateur des temps modernes.

Amphitryon des économistes, le marquis de Mirabeau était bien véritablement leur aîné. Toutes leurs idées, il les avait, avant eux, agitées dans ses livres. Au temps même où Quesnay donnait à V Encyclopédie ses célèbres articles Grains et Fermiers, Mirabeau avait publié son Traité de la population : VAmi des hommes ; et déjà il y énonçait plusieurs principes chers aux économistes. Il vantait la liberté absolue du commerce des grains comme l'unique moyen de prévenir les disettes, et il résumait ainsi son opinion : « Pour maintenir l'abondance dans le royaume, que faut-il faire ? Rien. »

Dans la Théorie de Vimpôt, dont les hardiesses déplurent à Voltaire, il avait dénoncé avec une verdeur sans égale les ti-aitants, leurs mensonges, leurs rapines, leur tyrannie ; les accusant d'avoir investi les villes, épuisé les campagnes, et appauvri à ce point une terre naturellement fertile qu'il n'y restait plus, pour ainsi parler, que des chercheurs de trésors après la dévastation du Pérou. Reprenant l'aphorisme imprimé de la main même de Louis XV : Impositions indirectes : pauvres paysans ; pauvres paysans ; paume royaume, il le rendait sensible en disant: « L'impnt direct sur la glèbe est le plus utile à la glèbe, attendu que, ni plus ni moins, elle supporte tous les autres ; mais la différence est grande de porter d'aplomb ou de cùté. »

Ce qui avait particulièrement exercé le bon sens du marquis en donnant prise à sa verve désordonnée et à sa mordante hyperbole, c'était la question des corvées. Campagnard, il savait mieux que personne combien la corvée était ruineuse, et pour le paysan traîné à trois lieues de sa demeure, condamné à des travaux qui ne rapportaient ni salaire ni nourriture ; et pour le fermier qui voyait avec peine découcher ses chevaux par les intempéries du ciel; et pour l'État qui, en échange de chemins imparfaitement construits et qu'une colonie de taupes pouvait détruire en un an, venait enlever à l'agriculture des journées d'un prix inestimable.

Ainsi, même avant que Dupont de Nemours, Mercier de La Rivière, l'abbé Bandeau l'eussent mise en lumière, la théorie de Quesnay avait trouvé dans le marquis de Mirabeau un défenseur impétueux, incisif, sans clarté, sans méthode, mais non sans relief; et par lui fut ouverte cette série de travaux que devait couronner plus tard avec tant d'éclat, en les redressant et les complétant, le livre du célèbre Anglais Adam Smith.

Tel était donc le mouvement des esprits , lorsqu'un champ de bataille s'olliit tout à coup aux doctrines rivales.

« Vers l'an 1750, dit Voltaire, la nation, rassasiée ]de vers, de tragédies, de comédies, d'opéras, de romans, d'histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore, et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés. On oublia même les vignes pour ne parler que de froment et de seigle. On écrivit des choses utiles sur l'agriculture : tout le monde les lut, excepté les laboureurs. On supposa, au sortir de l'Opéra-Comique, que la France avait prodigieusement de blé à vendre. Enfin le cri de la nation obtint du gouvernement, en 1754, la liberté de l'exportation. » On exporta aussitôt; mais une année stérile étant survenue, des plaintes s'élèvent, le peuple s'émeut, le gouvernement se trouble, et la question de la liberté du commerce des grains agite, d'un bout de la France à l'aulrCj le monde des intelligences. Elle était grave en soi, cette question, puisqu'il y allait de la subsistance du peuple ; mais ce qui ajoutait à l'intérêt de la querelle et lui donnait un véritable caractère de grandeur, c'est qu'elle mettait aux prises les deux écoles qui se disputaient l'empire de la société.

On remarquait à cette époque, mêlé à la foule des économistes, quoiqu'il ne partageât point leurs principes, un Napolitain d'un rare talent et plein de pensées, homme d'esprit qui cachait un homme d'État, tète de Machiavel sur un corps de boullon. C'était un abbé, mais un abbé du dix-huitième siècle, c'est-à-dire un prêtre philosophe, au propos leste, aux allures cyniques, ayant manié tous les livres, même le bréviaire, ayant tout approfondi et pouvant apporter dans chaque question les lumières d'une intelligence originale et forte. 11 ne riianquail ni les mercredis de Mme Geoffrin, ni les jeudis du baron d'Holbach, ni les petits soupers où sa verve jaillissait en étincelles, quand elle n'éclatait pas en traits de génie. Accueilli avec une sorte de crainte dans le cercle des économistes, tantôt il les abordait par des objections imprévues et leur montrait quelque vérité fine à travers le scandale de ses paradoxes; tantH, monté sur une table en bateleur et tenant à la main sa perruque, dont il faisait comme le pivot de ses plaisanteries, il s'étudiait à exciter l'hilarité de son auditoire. Mais un moment venait où les rires s'éteignaient tout à coup. On s'étonnait, on se sentait troublé. Car le bouffon avait disparu, il ne restait plus que Machiavel ; et, souvent, ceux qui n'étaient venus que pour applaudir à un moqueur charmant, se retiraient marqués des griffes de l'aigle.

Voilà quel homme les économistes, dans la question des grains, allaient avoir pour adversaire. Ils avaient choisi comme point de départ le droit individuel : Galiani partit du droit social. Afin d'assurer au propriétaire de gros bénéfices, en lui ouvrant un vaste marché, ils avaient vanté l'indifférence de l'État en matière de grains : Galiani les ramena vigoureusement aux vrais principes, en leur opposant la raison d'État associée aux plus chers intérêts du peuple.

Ce fut parmi eux un trouble inexprimable, lorsque dans ses Dialogues sur le commerce des blés , livre paradoxal, mais admirable de clarté et de force, de vivacité et de profondeur, Galiani s'écria: « Quelqu'un sait-il si la France a du superflu en blé ? Est-on bien sûr qu'en allant offrir

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ORIGINES ET CAUSES

du blé à son ennemi on ne va pas en priver son frère ? Et comment le saurait-on, puisque la France étant coupée de douanes intérieures, jamais les provinces abondantes n'ont encore pu secourir librement les provinces en détresse ? Avant de permettre l'exportation, ne serait-il pas prudent de pourvoir à la libre circulation des grains dans l'intérieur du royaume ? Quel sage économiste a pu demander qu'on laissât déborder le vase, avant de savoir s'il était rempli? »

La théorie du droit individuel, qui de sa nature est absolu , avait amené les économistes à ne tenir aucun compte, dans la solution du problème, de la différence des climats, de la diversité des lieux ou des circonstances: Galiani, le long de son livre, promenait son interlocuteur par toute l'Europe ; il le conduisait à Gênes, à Naples, à Rome, en Espagne, en Angleterre, en Hollande, et lui montrant ici des républiques sans territoire, là des peuples agriculteurs sans marine, il lui apprenait à consulter les lieux, les temps, les circonstances, la géographie de la question. « J'en conviens, disait-il ironiquement aux économistes, l'agriculture est partout l'unique source des richesses, même à Genève, qui n'a pour terres labourables que le pavé de ses rues ! Vous admirez la prospérité de la Hollande, où le commerce des grains jouit d'une liberté entière; et vous ne prenez pas garde, imitateurs inconsidérés, que, dans un pays stérile, le blé, au lieu d'être le revenu de la nation, en est la première dispense! Montés sur leurs vaisseaux qui vont chercher du blé aux l'xtrémilés du monde, s'il le faut, les Hollandais peuventils craindre la famine? Leur marine leur donne le marché (le l'univers. Vous avez donc pris, en parlant de la Hollande, la dépense pour la recette et la recette pour la dépense ; légère méprise, en vérité ! »

Mais, pouvait-on répondre du côté des économistes, il n'appartient qu'à un peuple d'esclaves d'abandonner à ses chefs le soin de sa subsistance. Si le moine trouve toujours ouvertes, à l'heure sonnante, les portes du réfectoire, c'est qu'il est soumis à une discipline austère. Si le soldat n'a point à se mettre en peine de sa nourriture, c'est qu'il est dans son rôle d'obéir. « Je te nourrirai, tu me serviras, » voilà le contrat de la servitude. Le jour où un peuple est chargé de sa propre subsistance, il est reconnu majeur, il est affranchi. Ce côté de la question n'avait point échappé à la vue perçante du publiciste napolitain. Il reconnaissait que le soin d'entretenir l'abondance et le bas prix des grains était la préoccupation principale du pouvoir dans toutes les contrées de la servitude, au Caire, dans le royaume de Maroc, à Constantinople; il avouait que la politique du grand vizir se résumait dans ces mots : /( faut approvisionner Stamboul ; et il n'ignorait pas ce qu'était devenue Rome au temps où ses empereurs disaient: « Donnons à la multitude du pain et des spectacles. • Mais la prévoyance que les despotes s'imposent dans leur intérêt, Galiani ne pensait pas qu'on dût l'interdire aux tuteurs des peuples. Or, la France eh était-elle à ce point qu'on y pût abandonner sans péril la vie de la multitude aux caprices de l'égoïsme encouragé par l'indépendance? Etait-ce un peuple en état de parfaite santé que celui qu'on voyait courbé encore sous le double joug de la misère et de l'ignorance ? Il aurait, du

moins, fallu respecter la convalescence du malade, lui ménager une transition entre la clôture et le grand air. Nil repente^ disait Galiani , et dans le fameux édit de 1764, il dénonçait une concession trop précipitée, trop aventureuse à l'esprit d'individualisme.

Au reste, les attaques de Galiani portaient sur l'application prématurée du principe, non sur le principe luimême. Devinant à l'horizon la Révolution française, il avait soin de réserver l'avenir ; et il allait, dans ses prévisions, bien au delà du libéralisme de 89, lorsqu'il écrivait : « J'attends un code entier au lieu d'une seule loi. La politique ancienne, l'administration de nos pères, la f>olice, fille aînée de la politique, roulaient entièrement sur la défiance réciproque du peuple et du souverain. Si la confiance prend sa place, il faut changer toute la machine. Aouus rerum tnihi nascitur ordo: un nouvel ordre de choses se présente à ma vue. »

Nous avons déjà dit que la secte des économistes était née de la réunion de deux écoles , dont l'une , sous le nom spécial de Physiocratie, penchait pour l'agriculture, l'autre pour le commerce. Bien que la bourgeoisie, au dix-huitième siècle, se sentit à la veille de pouvoir fonder sa puissance sur la possession d'une partie du sol, cependant le véritable levier de la classe ascendante n'était encore que dans la richesse mobilière ; et les physiocrates ne se seraient probablement pas maintenus, s'ils n'avaient pu se perdre dans les rangs des disciples de Gournay. La France bourgeoise était manufacturière par essence ; et, en celte qualité, elle dut vivement applaudir aux coups que Galiani, dans son livre, vint porter aux sociétés purement agricoles : car la question des grains n'avait été pour Galiani qu'une occasion de se livrer aux plus vastes aperçus et de s'élever à un merveilleux examen des lois générales de la politique. C'est un tableau bien imprévu et bien saisissant que celui des nations agricoles tracé par Galiani dans ses Dialogues. Rien n'égale l'éclat qu'il a su donner ici à ses vues. Ses idées neuves, il les cache en quelque sorte sous son manteau comme des lanternes sourdes ; puis, les découvrant .à l'improviste, il les présente aux yeux du lecteur et l'éblouit. Qui ne sait l'histoire du joueur, son caractère âpre et généreux, ses transes mortelles, et ses dettes et ses folies, son luxe mêlé d'indigence, ses superstitions, sa ruine presque inévitable? Eh bien, cette histoire, suivant Galiani, c'est celle d'un peuple exclusivement agricole. Voyez ce laboureur : il jette des rouleaux de louis sur une vaste table de pharaon, qui est la terre; mais ce sont les éléments qui tiennent la banque. L'Inconnu est donc le dieu qu'un peuple agricole invoque toujours. Ballotté sans cesse entre la crainte et l'espérance, un peuple agricole, est continuellement exposé à voir le sort déjouer ses calculs ; il croit aux maléfices : il est superstitieux. D'un autre côté, mâle, endurci au travail, et naturellement fier, il ne redoute point les combats : il est belliqueux. Mais la guerre est le luxe des nations : c'est par là qu'elles se ruinent quand elles n'ont pas assez de manufactures pour parer au surcroît de dépenses que la guerre entraine. On aliène à vil prix, on emprunte à gros intérêts : c'est l'époque du joueur endetté. Chez un peuple agricole, les grands se laissent aller volontiers à opprimer les faibles, et il arrive

un jour où la multitude, de désespoir, appelle à son secours le despotisme d'un seul; le joueur est en prison:, c'est la monarchie.

Ainsi, avec l'épi de blé qu'il avait ramassé sur son chemin, Galiani écrivait l'histoire de France. Et, en effet, superstition, guerre, féodalité, despotisme, n'était-ce point là l'histoire de la nation française, tant qu'elle était restée agricole, c'est-à-dire jusqu'à l'épanouissement des manufactures au signal de Colbert.

Au dix-huitième siècle, les livres étaient des événements : l'ouvrage de Galiani produisit une impression immense et universelle. Les femmes le lisaient et le portaient dans leur sac à ouvrage. Voltaire fut émerveillé. Turgot, passant en revue les économistes, ne trouvait point parmi eux un écrivain capable d'engager le combat contre- un jouteur aussi redoutable. Ayant appris que l'abbé Morellet avait l'intention de réfuter Galiani, Turgot mit à le détourner d'une telle entreprise une franchise honorable. Mais, quoique les conseils de Turgot fussent en général des ordres pour ses amis, Morellet eut l'imprudence d'entrer en lice. Inviolabilité absolue, permanente, du droit de l'individu sur sa chose, la Réfutation de Galiani par l'abbé Morelletnesortait pas de ces limites. L'esprit du livre et de l'école qui l'inspira se trouve tout entier dans le passage suivant : « Un homme ne fait qu'un usage simple de sa propriété, de sa maison, lorsqu'il s'y met à couvert des injures de l'air, sans même ouvrir sa porte à celui qui souffre au dehors. »

L'école des économistes prévalait cependant ; chaque jour son cercle s'étendait; et l'heure vint enfin où elle s'empara du pouvoir.

Le 10 mai 1774, Louis XVI montait sur le trône; et trois mois après. Voltaire écrivait : « Si Louis XVI continue, il ne sera plus question du siècle de Louis XIV. Je l'estime trop pour croire qu'il puisse faire tous les changements dont on nous menace. Il me semble qu'il est né prudent et ferme ; il sera donc un grand et bon roi. Heureux ceux qui ont vingt ans comme lui, et qui goûteront longtemps les douceurs de son règne ! »

Ce règne, dont Voltaire saluait ainsi la bienvenue, commença par une imprudence. Louis XVI qui avait des mœurs réglées et un caractère sérieux, se donna pour premier ministre et pour guide un vieux courtisan, en qui la frivolité n'était que le vernis d'une corruption systématique. Bientôt, sous l'œil et par la volonté du comte de Maurepas, le ministère fut complètement renouvelé. D'Aiguillon fit place au comte de Vergennes; le comte du Muy eut le portefeuille de la guerre ; Maupeou fut remplacé par Hue de Miroménil ; et Turgot, appelé d'abord à la marine, ne tarda pas à succéder à l'abbé Terray aux finances. Dans la personne de Turgot, les économistes étaient au gouvernail, et ils ne doutaient pas que, grâce au zèle, à l'intrépidité du nouveau contrôleur général, leurs idées n'allassent recevoir enfin une application éclatante.

Nous avons montré Turgot écrivain et administrateur : que serait le ministre?

Turgot avait une figure belle et sévère. Élevé pour l'état ecclésiastique, auquel la philosophie l'enleva, il avait apporté dans le monde des habitudes de réserve et

de pudeur qui, ennoblies par son orgueil, en imposèrent à la frivolité de ses égaux. Si pour transformer, en la calmant, une société qui se sent mal à l'aise et qui s'agite, il suffisait de posséder une instruction vaste, Turgot eût été plus digne que personne de veiller sur l'ébranlement de son pays. Car il s'était essayé par l'étude dans toutes les directions et il avait fait en quelque sorte le tour de chaque science.

Mais son esprit manquait d'étendue. Il n'avait pas ce puissant coup d'œil qui, dès l'abord, mesure la portée d'un principe. De là ses erreurs et ses contradictions. Il aimait le peuple assurément, lui par qui tombèrent le monopole des corporations et la tyrannie des corvées; et cependant, à la place de l'antique oppression, que venait-il proposer? La dignité de l'homme dans son isolement, sa grandeur dans son égoïsme, la guerre entre les intérêts sous le nom de concurrence, le délaissement du pauvre sous le nom de liberté ; pour les forts la protection du laissez -faire, pour les faibles la dérisoire tutelle du hasard! Ne vous étonnez pas si, dans son intendance du Limousin, il fit preuve pour le peuple d'une sollicitude paternelle; si, après avoir proclamé en théorie la légitimité de l'usure, il essaya d'en combattre par des voies détournées l'humiliant et cruel empire; s'il décréta la bienfaisance, après avoir prêché dans ses livres la religion du droit individuel, idole à laquelle devaient être immolées tant de victimes humaines.... Turgot avait de la droiture : comment le publiciste n'aurait-il pas été maintes fois dans lui réfuté par l'homme de bien? Aussi est-ce le trait le plus saillant de sa vie, que ce contraste entre le mérite de ses actions et la fausseté de ses vues.

Sa bonté, au surplus, n'était que celle de l'esprit. Son austère éloignement pour les femmes fut une de ses faiblesses. Il ne connut pas cette généreuse tendresse du cœur qui, en échauffant l'intelligence, la féconde et l'éclaire. Il n'eut ni cette sensibilité forte qui résiste au contact glacé des affaires, ni cette imagination vive et réglée qui, par l'attrait du beau, nous conduit à la vérité aussi sûrement que la raison elle-même. Passionné, Turgot le fut, mais un peu à la façon des sectaires, et non comtoe doit l'être un homme d'État. E faisait tenir le salut d'un peuple dans le triomphe mathématique d'une école. Disons-le sans détour : rien de tout à fait grand ne parut en lui, si ce n'est pourtant le courage.

Et toutefois, pas de rival, à cette époque, qu'on eût été en droit de lui opposer, à l'exception de Necker.

Né à Genève, il n'était encore connu que par un Éloge de Colbert que l'Académie avait couronné ; mais, dans cette œuvre, l'écrivain laissait deviner le ministre. Il est certain que Necker s'était senti de bonheur la passion de gouverner, et ceux qui le connaissaient l'en jugeaient digne. Sa femme, douée des plus bienfaisantes vertus et d'un grand caractère, lui avait voué un culte mêlé de vénération et de tendresse ; et dans leur salon, où grandissait un enfant qui fut Mme de Staël, il régnait une sorte de gravité officielle qui annonçait les projets de l'ambition.

S'il faut en croire Lavater, tout révélait dans Necktr l'homme d'État et le philosophe. Ses sobres discours et le calme de son maintien disposaient aux sages pensées.

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ORIGINES ET CAUSES

On l'aimait sans familiarité; on le respectait sans embarras. Quand Lavater le vit, c'était après une de ces poignantes défaites qui remplissent de trouble les âmes vulgaires. Necker se montra sérieux mais tranquille; avec une parfaite liberté d'esprit, avec une aisance naturelle, il fit au visiteur attendu les honneurs de sa maison ; seulement il parla peu, en homme qui s'est fait dans sa pensée un refuge contre les orages de la vie. Heureux s'il n'avait pas eu contre lui une fortune acquise trop rapidement, des spéculations trop bien conduites et un génie soupçonné!

Mais on lui aurait pardonné son opulence, peut-être; ce qu'on ne lui pardonna pas, ce fut son dédain pour les penseurs en vogue, ce fut l'indépendante supériorité de son esprit. Car il avait dénoncé le mensonge de certains mois pompeux avec lesquels on endort les douleurs de la multitude abusée ; il avait compris et osé dire que le droit de vivre et d'être heureux est un leurre pour qui n'en a pas le pouvoir; que la liberté de l'indigent est un des modes de l'esclavage; que toute prétention de l'individu doit avoir le bien général pour règle, pour limite, et l'État pour juge.

Là fut le véritable crime de Necker aux yeux des économistes. Mais, pendant qu'ils le poursuivaient de leur colère et quelques-uns de leurs calomnies, pendant qu'humilié de le haïr, Turgot cherchait à se cacher à lui-même les blessures de son orgueil en affectant pour son rival un mépris violent et faux, Necker s'attachait à ne combattre dans ses adversaires que leurs idées, et opposant à leurs injures une invincible politesse, il les accablait de sa modération.

Du reste, comme hauteur de vues et chaleur de sentiment, nul doute que Necker ne fût supérieur à Turgot.

Mais les opinions de ce dernier allégeaient singulièrement la charge du pouvoir. Détruire les obstacles, puis laisser faire, c'était gouverner, selon Turgot. Et s'il fallait, pour cela, le courage de l'homme d'action, on se pouvait passer de l'intrépidité du penseur. Necker voulait, au contraire, qu'on fit à l'autorité une laborieuse et grande situation. Suivre à travers les complications sociales, suivre d'un cœur ému et vigilant l'existence agifée du pauvre; pourvoir à la subsistance de tous et à ce que chacun trouvât place dans le domaine sacré du travail; avoir de la force pour les faibles, de la sagesse pour les ignorants; défendre sinon le bonheur, au moins le pain de la multitude contre le brutal régime de la concurrence et les désordres d'un antagonisme universel..., voilà par quels soins et par quelle sollicitude Necker entendait mériter l'honneur de gouverner un empire.

C'était demander à un ministre un ensemble de qualités qu'il ne fut pas donné à Necker de réunir. Il devait donc lui arriver, quand il serait aux affaires, d'être écrasé sous le poids de sa propre conception.

Armé d'un principe absolu, ne se proposant que d'abattre, et bien résolu à s'en reposer des suites sur la clairvoyance de l'intérêt privé, Turgot n'eut qu'à marcher droit devant lui. Il n'en fut pas ainsi de Necker, qui possédait le désir de tout régler et de tout prévoir. Une fois monté sur le faite, il se sentit des forces, une volonté in-

férieures à son idéal ; il eut peur d'être insuffisant; il hésita entre la honte d'être inutile ou médiocre et la crainte de trop oser, d'autant plus indécis et troublé que son regard portait plus loin ; car l'indécision est le tourment de la clairvoyance.

Turgot s'éleva donc au-dessus de ses écrits ; Necker descendit au-dessous des siens.

Toutefois, la popularité de Necker fut immense, nous le verrons ; et rien ne devait manquer à son rapide triomphe, ni les acclamations de la place publique, ni l'enthousiasme des femmes, ni cette foule d'envieux que tout homme éminent traîne après lui, furieuse, impuissante, et condamnée à grossir de ses clameurs le bruit que la gloire fait en passant.

A peine arrivé au contrôle général, Turgot avait songé à y installer la doctrine des économistes; et, le 13 septembre 1774, un arrêt du conseil ordonnait la libre circulation des grains dans l'intérieur du royaume. Toute l'école fut transportée de joie. Alors Necker prit la plume, et d'un sujet que Galiani semblait avoir épuisé, il fit sortir un livre puissant, un livre où régnait d'un bout à l'autre une grave éloquence, une émotion contenue, et dont certaines pages eussent pu être également avouées par un homme d'État et par un poète. Ne cherchant dans la question des grains qu'une occasion de combattre, au profit du peuple, le système de l'individualisme, et remontant aux principes constitutifs des sociétés, Necker les soumettait à un examen aussi élevé qu'audacieux.

Celui qui, dans l'origine, planta quelques pieux autour d'un terrain et y jeta la semence, aurait-il jamais obtenu à ce seul titre le privilège exclusif de ce terrain pour tous ses descendants jusqu'à la fin des siècles? Non, non, répondait Necker. « Tant d'avantage ne pouvait appartenir à ce petit mérite. » Le droit de propriété, aux yeux de Necker, n'était donc basé que sur la présomption de son utilité sociale; et à ceux qui osaient ne donner à leur droit d'autre fondement que leur droit même, il demandait : « Votre titre de possession est-il écrit dans le ciel? Avez-vous apporté votre terre d'une planète voisine? Quelle force avez-vous que vous ne teniez de la société? »

Necker ne définissait pas la liberté avec moins de justesse. Que pour des hommes élevés dans l'obéissance et frappés du long spectacle de leur servitude, le mot, le seul mot liberté fût un enchantement, et que celui de prohibition retentît au fond de leur âme comme le bruit d'une chaîne non encore brisée, Necker n'en était pas surpris; mais il ne lui avait pas échappé qu'au milieu d'une lutte universelle, et quand les armes sont inégales, la liberté est tout simplement l'hypocrisie de l'oppression. Au nom de la liberté, permettriez-vous à l'homme robuste d'améliorer son sort aux dépens de l'homme faible? Or, disait Necker, « l'homme fort dans la société, c'est le propriétaire ; l'homme faible, c'est l'homme sans propriété. »

Et pour mieux montrer à quels scandales peut conduire l'idée du droit, quand on ne l'interprète pas avec le cœur, il avait recours à une hypothèse saisissante. Il supposait quelques hommes trouvant moyen de s'approprier l'air comme d'autres' s'étaient approprié le sol; puis il les représentait imaginant des tubes, inventant des pompes

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pneumatiques, qui leur permissent de raréfier l'air ici, de le condenser ailleurs : ces quelques hommes seraientils reçus à disposer arbitrairement de la respiration du genre humain ?

Ainsi, sans attaquer radicalement le droit de propriété, et précisément parce que la liberté lui était chère, Necker leur assignait pour mesure le bien public. Appliquant à la question des grains ces principes, il en tirait des conséquences diamétralement contraires au système des économistes. A l'individu isolé disant : « Je veux faire ce qui me plaît, » il opposait la société disant : « Je ne veux pas qu'un homme puisse faire ce qui me blesse. » Vous affirmez que votre blé est à vous? « Oui, répond la société, mais pour qu'il serve à tous. »

Or la liberté constante, absolue , d'exporter les grains, de les vendre ou de ne les vendre pas, d'en user et d'en abuser, pouvait-elle, dans certains cas, devenir mortelle au peuple? Necker s'étonnait qu'on posât la question. En fait de grains, le superflu du propriétaire, c'est la vie de l'homme de main-d'œuvre. Abandonner aux caprices, à la cupidité de l'intérêt personnel la disposition d'un superflu si précieux, c'était, selon Necker, donner aux uns sur les autres droit de vie et de mort.

Et il s'agissait ici de compter, non pas seulement avec le plus impérieux des besoins de la multitude, mais avec son imagination et ses alarmes. Qu'on se figure cent mille hommes dans un espace fermé; cent mille pains sont nécessaires à leur nourriture journalière, et ces pains, quelques marchands viennent chaque jour les apporter. Tant que la fourniture est faite exactement, le prix convenu ne change point; mais qu'un jour, deux pams viennent à manquer, rien que deux pains, vide qui prive deux personnes de leur subsistance, la crainte d'être l'un de ces malheureux va exciter une ardeur d'acheter, incalculable dans ses effets ; et où s'arrêteront alors les prétentions des marchands?

La libre exportation des grains ne paraissait admissible à Necker que sous l'empire d'un traité de commerce qui aurait assujetti les étrangers à une exacte réciprocité ; mais que la France ouvrît ses greniers à des nations qui lui fermaient les leurs, et cela au gré, selon la fantaisie ou les calculs d'un petit nombre de particuliers, un pareil laisser-aller cachait un criminel dédain, un dédain téméraire, pour les intérêts et la vie du peuple.

« Vous voulez protéger l'agriculture, disait Necker aux économistes? Voici des terres qu'on laisse incultes, et vous voulez qu'on les cultive ? Eh bien, des avances sagement faites aux possesseurs de ces terres, une manufacture établie dans le voisinage, une franchise momentanée d'impôts, un canal creusé, une rivière rendue plus navigable, une baisse générale produite, dans l'intérêt de l'argent, par une bonne administration, voilà les vrais moyens d'exciter la culture, et les seuls qui soient dignes d'un homme d'État. Mais lier l'encouragement de l'agriculture à la faculté donnée aux propriétaires de grains de s'enrichir par des hausses subites qui plongeront des milliers de familles dans la détresse, dans le désespoir, c'est un jeu plein de cruauté et de périls. »

Sous prétexte que les salaires finissent, toujours par se proportionner au prix des denrées de première nécessité,

les physiocrates prétendaient que le haut prix des subsistances n'avait rien de contraire aux intérêts ilu peuple : Necker réfutait avec émotion ce dangereux sophisme. C'est aujourd'hui que le pain devient plus cher; et c'est dans un, dans deux, dans trois mois seulement que mon salaire augmentera! Dans l'intervalle, faudra-tril que je meure? Et Necker s'écriait :

« Demandez à cet homme qui conduit une charrue ; demandez à cette horde de moissonneurs à qui l'on donne en argent la plus petite récompense possible, s'ils désirent la cherté des subsistances; lisseraient bien étonnés, s'ils savaient lire, d'apercevoir que c'est en leur nom qu'on la réclame. C'est un grand abus que de faire servir la compassion pour le peuple à fortifier les prérogatives des propriétaires : c'est presque imiter l'art de ces animaux terribles qui, sur les bords des fleuves de l'Asie, prennent la voix des enfants pour dévorer les hommes. »

Quant à la liberté intérieure du commerce des grains, Necker en dévoilait avec sagacité les inconvénients sans en dissimuler les avantages. Aussi bien, il était loin de conclure à la suppression de cette liberté ; il se bornait à indiquer les règles qui pouvaient empêcher qu'à l'égard du pauvre elle ne se transformât en tyrannie. Le peuple ne tient guère à la société que par ses douleurs, et de tout cet espace immense qu'on appelle l'avenir, il n'aperçoit que le lendemain : Necker concluait de là qu'assurer le lendemain est le devoir le plus pressant, le plus sacré de l'État. « Eh quoi! les représentants de l'ordre public pourraient me contraindre à éteindre un incendie, à mourir dans une bataille, et ils ne veilleraient pas à ma subsistance ! ils n'établiraient pas les lois qui peuvent la garantir! ils ne modéreraient pas l'abus possible de la richesse envers l'indigence, de la force envers la faiblesse! »

Le livre finissait par ces profondes paroles :

« On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se défendre contre les bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi les lois de propriété, de justice et de liberté, on n'a presque rien fait encore pour la classe ia plus nombreuse des citoyens. Que nous importent vos lois de propriété? pourraient-ils dire, nous ne possédons rien; vos lois de justice? nous n'avons rien à défendre; vos lois de liberté? si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons. »

Au mois d'avril (1775), Necker sollicita la permission d'imprimer son livre, et il se présenta chez le contrôleur général. L'entrevue de ces deux hommes eut quelque chose de froid et de solennel. L'abbé Morellet était présent : il fut témoin de la hauteur du banquier et de la fierté du ministre. Necker tenait à la main son manuscrit, et il venait offrir de ne point le publier pour peu qu'on le jugeât de nature à troubler l'ordre. Turgot répondit avec une dédaigneuse indifférence qu'il ne voyait pas d'inconvénient à l'émission de pareilles doctrines, qu'on ne craignait rien. Les deux interlocuteurs se séparèrent ennemis.

Le livre de Necker parut, et, autant que l'admiration, la haine en consacra le succès. Diderot l'en félicita comme

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ORiaiNES ET CAUSES

d'une œuvre de génie. Beaucoup de ceux dont on attaquait les idées et les intérêts s'emportèrent en injures; mais l'ouvrage était dédié au malheur : les femmes, qui sont toujours du parti de la générosité,, applaudirent. Et alors commença, pour l'écrivain, parmi celles dont on vantait le plus l'esprit et la beauté, cet enthoysiasme qui devait survivre à la ."ortune du ministre.

Cependant Turgot déployait au pouvoir une impatience de réformes et une intrépidité qui n'avaient pas tardé à lui faire de glorieux périls. Malgré sa résistance, dominée par le crédit de Maurepas, on avait rappelé, dès le mois de novembre 1774, ces parlements que Maupeou semblait avoir foudroyés; et déjà leur opposition aux plans du contn'leur général s'annonçait par de sourdes attaques. Turgot avait d'ailleurs contre lui les prêtres, qui ne lui pardonnaient pas d'avoir trempé dans r£nci/c/op^di«; certains financiers, dont il avait menacé noblement la scandaleuse importance, et les courtisans, que sa fierté de philosophe faisait rougir. On se ligua pour le perdre; et, dans quelques églises, de séditieuses paroles tombèrent du haut de la chaire. La récolte de 177'i avait été mauvaise; le peuple souffrait ; les âmes étaient ouvertes à cette vague inquiétude qui précède les révolutions.'... Tout à coup des rumeurs menaçantes se répandent. La multitude prête l'oreille: un motqu'elle n'entendit jamais sans tressaillir, le mol diselie. a été prononcé.

On était à la fin d'avril. Des troubles venaient d'éclater à Dijon, où le peuple irrité avait envahi la demeure des monopoleurs, abattu un de leurs moulins, et jeté par les fenêtres leurs meubles brisés. Pour comble, il élait échappé, disait-on, au commandant de la ville un mot stupide et féroce, un de ces mots dont les révolutions fournissent le commentaire : « Mes amis, l'herbe commence à pousser, allez paître. >

De proche en proche l'agitation gagna les environs de Paris. Une troupe d'hommes armés de bâtons parurent d'abord dans les marchés de Ponloise, de Poissy, de Saint-Germain, pour y soulever le peuple, détruire les fours, piller les farines, puis se montrèrent en tumulte à- Versailles, le 2 mai 1775, annonçant que le lendemain ils se porteraient sur Paris. L'alarme pénètre au château, les giillcs se ferment, et Louis XVI, surpris par des clameurs qu'il ne connaissait pas encore, se hâte de faire afficher dans Versailles une ordonnance qui taxait le pain à deux sous la livre. Aussitôt l'émeute s'apaise, et le jeune roi écrit de sa main lettres sur lettresàTurgot, alors à Paris, pour l'informer des mesures prises : on avait pourvu au libre arrivage des farines par la Seine et la Marne; le tumulte s'éteignait.

Mais, dans cette nouvelle, Turgot ne voit qu'une chose : la taxation du pain , c'est-à-dire la violation de la liberté des boulangers. Il court à Versailles, il représente à Louis XVI qu'il ne faut pas laisser reculer les principes, que la compassion est ici une faute ; et à l'instant même il obtient du roi l'ordre aux boulangers de ne vendre le pain qu'au prix courant. '

A Paris, du reste, tout était préparé pour recevoir l'émeute annoncée ; et le contrôleur général se promettait bien que, cette fois, l'autorité ne fléchirait point. Les mousquetaires, les gardes suisses, les gardes françaises.

le guet, toutes les troupes de la maison du roi élaient sur pied et devaient garder les halles sous les ordres du maréchal Biron. Mais, le 3 mai, les séditieux entrèrent dans Paris de grand matin par diverses portes à la fois ; et tandis que le maréchal de Biron perdait le temps à faire bénir les drapeaux , — car c'était le jour consacré à cette cérémonie, — les boutiques des boulangers furent pillées et des distributions de pains faites au peuple par la révolte. On donnait des pains à tous ceux qu'on rencontrait, on en jetait aux maçons sur leurs échafaudages. Le désordre dura deux heures; il avait cessé quand le .maréchal de Biron vint enfin occuper les postes. Les bourgeois sortirent alors en curieux pour chercher l'émeute, mais ils ne trouvèrent que des rebelles rassurés par la contenance des troupes et échangeant avec les gardes des propos amis, signe avant-coureur de ce qui devait arriver à l'ouverture de la Révolution.

Cependant, on s'inquiétait de l'origine voilée de ces troubles. Des placards remplis de menaces avaient été affichés dans le jardin des Tuileries. On racontait que des inconnus à cheval aviiient porté chez maint fermier des billets anonymes : « Ne vendez pas votre blé, y disait-on, il va devenir plus cher. » On parlait de bandits arrêtés avec des demi-louis d'or dans leurs poches, de granges brûlées, de farines jetées à la rivière, de paysans à la solde de quelques curés factieux. Qui sait si la révolte ne répondait pas à un vaste complot formé par des agitateurs de haut rang? Ces suppositions, fondées sur un frappant concours de circonstances, étaient d'ailleurs accréditées par les économistes, soucieux de leur doctrine engagée dans les hasards d'une émotion populaire. Ils accusaient aussi le livre de Necker, livre écrit , disaientils, à l'adresse des passions de la multitude, et dans lequel la rébellion était venue chercher son mot d'ordre. Tout autre était le langage des adversaires de l'école économiste. Fallait-il donc assigner des causes si mystérieuses à ce qui avait pour cause manifeste la misère, un commencement de disette, les appréhensions semées par la trop fameuse théorie du produit net, et les arrêts du conseil où l'on affirmait, où l'on osait affirmer que le pain doit être cher? Que des actes d'aveugle fureur eussent été commis; qu'on eût pris sur le fait des colères vénales; que les ressentiments d'un certain nombre de magistrats, de nobles et de prêtres eussent sourdement fait alliance avec le désordre, c'étaient des accidents de la révolte, ce n'en était pas le principe.

Au milieu de ces clameurs contraires, Turgot se montrait ardent et irrité. Il ne doutait pas que les meneurs n'eussent voulu décrier le système des économistes, le rendre odieux ou ridicule en laissant croire à ceux-ci que la liberté du commerce amènerait avec elle la cherté du grain, à ceux-là qu'elle embraserait tout. Il déploya donc un luxe inattendu d'énergie, d'activité, de vigueur, bien résolu à inaugurer le règne de la liberté par un coup d'État. Il donna des factionnaires aux boulangers ; il se plaignit de la mollesse du maréchal de Biron; il exigea la destitution du lieutenant de police Lenoir, qui partageait, sur le commerce des grains, les idées de Necker ; il se rendit à l'hôtel de M. d'Aligre pour l'avertir que le parlement 'n'avait pas à se mêler de la répression de l'é-

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