‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 5 sur 303 · PRÉFACE. XXI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXI

La force que les individus puissants possèdent, ils ne la tirent d'eux-mêmes qu'en trcs-petile partie : ils la puisent surtout dans le milieu qui les entoure. Leur vie n'est qu'une concentration de la vie collective au sein de laquelle ils sont plongés. L'impulsion qu'ils impriment à la société est peu de chose, au fond, comparée à l'impulsion qu'ils reçoivent d'elle. Si c'est là ce qu'on entend par ces mots — qui, soit dit en passant, manquent de clarté — « les choses dominent les individus, » on a raison, et l'on a raison aussi d'ajouter que cela fut surtout vrai de la Révolution française. Ce n'est certes pas moi qui, sur ce point, contredirai M. Challemel-Lacour, car j'ai moi-même écrit : « Certains hommes qui furent grands pendant la' Révolution, ne le furent que par elle, et parce qu'elle dut les créer à son image. » Mais quoi ! c'est précisément à cause de cela que l'appréciation exacte de leur individualité importe. En les attaquant ou en les défendant, ce qu'on attaque ou ce qu'on défend, c'est l'idée qui s'est incarnée en eux, c'est l'ensemble des aspirations qu'ils ont représentées. En honorant ou en flétrissant leur mémoire, on honore ou l'on flétrit la vie collective dont leur vie particulière ne fut, je le répète, que la concentration. Eii bénissant ou en maudissant leur influence, on bénit ou on maudit l'influence générale par laquelle la leiir fut dominée, ou, pour mieux dire, dont elle fut la manifestation énergique, le résumé vivant. On pourrait presque dire que, pendant la Révolution, les principes se firent chair. C'est pourquoi les questions d'hommes, à cette époque, furent en réalité des questions de doctrine. Les passions mêmes, de la part des révolutionnaires honnêtes, ne furent, si je puis m'exprimer ainsi, que des idées en colère.

Si l'on doute de la force du lien qui existait aloi-s entre les individus et les choses, qu'on se reporte par la pensée au 9 thermidor, où il n'y eut de réveillé que la contre-révolution, mais où ce réveil fut si brusque et si complet. Robespierre et la Révolution se tenaient si étroitement embrassés, qu'ici la chute de l'homme et celle de l'idée ne firent qu'un.

Comment donc séparer, spécialement en ce qui concerne la Révolution française, les individus d'avec les choses?

Quand les esprits, — et je n'entends point parler seulement de ceux qui méditeul. — semblent aujourd'hui ne se diviser que sur des noms propres, ce qui les divise réelk-nient, c'est la nature des idées, des aspirations, des tendances, que ces noms représentent. 11 est bien inutile, quand la Révolution est en jeu, de se révolter contre l'importance des questions personnelles : cette importance leur vient de ce qu'elles sont des questions de choses. Il ne faut pas prétendre qu'on les obscurcit en les mêlant. Le mélange n'a rien d'arbitraire, rien qui dépende de uous : il est l'œuvre de l'histoire. On se flatterait en vain de mettre un terme aux dissidences, dans le camp démocratique, en se dissimulant leur véritable cause. Ne prenons pas pour un procédé de conciliation une illusion d'opti(}ue. Seulement, si nos pères, condamnés à penser au bruit des combats, jugèrent à tort inconciliables des conceptions dont chacune renfermait sa portion de vérité, et qui, loin d'être contradictoires, étaient de nature à se compléter l'une l'autre : cherchons le point précis où elles s'harmonisent. Ce jour-là, nous cesserons de nous diviser sur des noms, parce que nous cesserons de nous diviser sur des idées.

Eu attendant, efforçons-nous d'être justes.

Déplorons du fond de l'âme la Terreur.

Condamnons énergiquement la dictature en principe.

Vouons au mépris le culte de la force.

Maudissons les excès et flétrissons les crimes.

Mais ne présentons pas comme le délire d'un peuple, réduit en système par quelques hommes, ce qui fut le produit fatal d'une situation effroyablement exceptionnelle.

Ne les acciisous pas de tyrannie, pour les punir de n'avoir pas été des tyrans, fondateurs de religions.

Ne leur attribuons pas l'intention qu'ils n'eurent jamais, de rendre permanent ce qui, par essence, était passager.

Ne disons pas que les résultats furent disproportionnés aux sacrifices, quand ces résultats furent : les conquêtes intellectuelles qui nous ont faits ce que nous sommes, et la France sauvée.

N'accusons pas d'avoir ouvert une école à la servitude, cette dictature révolutionnaire qui s'associa aux plus magnanimes efforts d'héroïsme, se prêta au développement des plus mâles caractères, loin d'amortir l'élan du peuple l'exalta, et, élevant la politicjue à des hauteurs jusqu'alors inconnues, décréta que tel jour une bataille serait gagnée, qu'à telle heure une place forte serait prise d'assaut, et cela avec une certitude sublime d'être obéie.

Enfin, si l'honneur de la Révolution nous est cher, gardons-nous, puisque aussi bien la vérité nous le défend, gardons-nous d'imputer ces excès, qu'il faut maudire, ces crimes, qu'il faut flétrir, à ceux qui présidèrent jusqu'au bout aux destinées de la Révolution, reçurent d'elle seule ce pouvoir, marquèrent de leur empreinte chacun de ses immortels travaux, se dévouèrent sans réserve à sa fortune, triomphèrent tant <[u'elle triompha et eurent cette gloire de mourir enveloppés dans sa défaite.

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