‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 4 sur 303 · PRÉFACE. XVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XVII

arracher Toulon aux Anglais, pour avoir raison de la Vendée. Voilà ce qu'accomplirent l'enthousiasme et le génie de la France révolutionnaire, servis par cette dictature, que M. Edgar Quinet accuse du crime d'avoir été inutile.

Je dis servis, parce que ce mot répond à une autre .assertion de M. Edgar Quinet, si étrange . qu'elle est à peine concevable.

Que la dictature révolutionnaire exit préparé les peuples, comme il le dit, à subir la tyrannie, cela serait \Tai si cette dictature était née d'une vile adoration de la force, si elle" avait été autre chose qu'un levier employé par le désespoir épique d'un grand peuple ; si son existence, à l'époque dont il s'agit, se rattachait à cette basse supposition, qu'il peut y avoir avantage à ce qu'un homme ou quelques hommes se mettent à la place d'un peuple disparu. Mais en France, pendant la Révolution, rien de tel. Jamais, au contraire, dans aucun pays et dans aucun temps, l'idée de dictature comme forme permanente de gouvernement ne fut poursuivie d'une haine plus virile, n'excita plus de défiance; et si cette haine, si cette défiance s'adressèrent toujours avec un redoublement d'intensité à l'idée d'une dictature militaire, ce fut parce que la dictature militaire se lie plus particulièrement au culte de la force brutale, et porte une plus rude atteinte à la dignité humaine. De là le soin avec lequel le pouvoir civil tint les généraux courbés sous sa main; de là le souverain empire de la Convention sur les armées, Jourdan, à la tète de cent mille soldats qui l'adoraient, se sentit troublé — il l'avoue luimême — sous le regard de Saiut-Just. Forcer la puissance du glaive à trembler devant celle de l'esprit, ce n'est pas élever les peuples pour la servitude.

On a parlé du 18 brumaire. 11 ne devint possible qu'après l'éducation donnée à la nation par les vainqueurs de Thermidor. Je crois avoir dit une chose absolument incontestable, quand j'ai dit : « Robespierre aurait rendu impossible Napoléon. »

Je viens de nommer Robespierre. Lorsqu'il résolut d'arrêter la Terreur, — que M. Edgar Quinet, par une méconnaissance des faits véritablement incompréhensible, lui reproche d'avoir voulu systématiser, rendre permanente ; — lorsqu'il s'indigna en termes si passionnés de voir « porter la Terreur dans toutes les conditions, et ériger en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables, et rendre la Révolution redoutable au peuple même; » lorsque, dans le mois de messidor, il alla développer, aux Jacobins , sou programme : « Guerre persévérante aux contre-révolutionnaires conspirateurs , mais, en même temps, guerre aux terroristes oppresseurs de V innocence ; » que firent les terroristes oppresseurs de l'innocence qu'il menaçait? que firent les Fouché, les Vadier, lesTallien? que firent ceux à qui Robespierre jeune, dans la Haute-Saône, avait arraché leur proie ; que firent les complices de ce Senar, dont les fureurs, à Tours, avaient été si vivement dénoncées par Couthon? que firent les admiratours de ce Schneider, dont Saint-Just avait châtié à Strasbourg la tyrannie? Ils accusèrent Robespierre d'aspirer à la dictature, tant ils savaient combien l'horreur de la dictature, comme forme permanente de gouvernement, était générale et profonde.

Si jamais calomnie fut audacieuse, c'était celle-là. De toutes les idées dont le triomphe est inconciliable avec l'idée de dictature, il n'en était pas une seule qui n'eût trouvé un ardent défenseur dans l'homme qu'on transformait en tyran. Il avait demandé bien haut la liberté de la presse, la liberté de conscience, la liberté des cultes; il n'avait laissé échapper aucune occasion de mettre les esprits en garde contre le danger du despotisme militaire; c'était pour cela qu'à la fin de 1791, et au commencement de 1792, il s'était élevé contre le dessein de déclarer la guerre à l'Europe, ainsi que le voulaient les Girondins, d'accord sur ce point avec les Constitutionnels rt la cour; comme conséquence certaine des batailles gagnées, ou du pou-

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voir de la Révolution affaibli, il avait pressenti le 18 brumaire, il avait prédit Napoléon : « Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution : vous verrez le despotisme militaire s'en emparer et le chef des factions renverser la représentation nationale avilie. » Et puis, il aurait fallu qu'il pût corrompre les lâches, mitrailler les courageux : quels canons avait-il à son service, et où étaient ses trésors? Mais l'influence de sa parole tirait de son caractère quelque chose d'irrésistible. On le dénonça comme un tyran de l'opinion. Oui, ce fut sur ce terrain, chose extraordinaire, que son ami Saint-Just eut à le défendre et le défendit, dans son rapport du 9 thermidor : « On le constitue en tyran de V opinion.... Et quel droit exclusif avez-vous sur l'opinion, vous qui trouvez un crime dans l'art de toucher les âmes?... Etes- vous donc de la cour de Philippe, vous qui faites la guerre à l'éloquence? Un tyran de F opinion! Qui vous empêche de disputer l'estime de la patrie, vous qui trouvez mauvais qu'on la captive? » Vains efforts! L'idée de la dictature prévalant comme système était si directement opposée au génie de la Révolution, et à cet égard les défiances étaient si excessives, si farouches, que le jour où Robespierre fut accusé, même de régner par la parole, il fut perdu. Il eut alors contre lui non-seulement les royalistes, qui brûlaient de frapper la Révolution en sa personne; nonseulement les terroristes oppresseurs de l'innocence, qu'il avait eu le courage de flétrir, mais d'honnêtes et sincères républicains , tels que Cambon et Lakanal, qu'on entendit plus tard gémir de leur erreur et confesser leur remords. On assassina le tyran, en étouffant la voix de l'accusé, c'est-à-dire en violant un droit que les tyrans seuls méconnaissent! A Lecointre, qui trouvait juste qu'on l'entendit avant de le tuer, Mallarmé dit à voix basse : « Non, il est sauvé, s'il parle. »

Quand M. Edgar Quinet a affirmé que Robespierre et Saint-Just firent un principe de gouvernement de ce qui n'avait été d'abord qu'un éclat de colère, voului'ent changer ce qui avait été un accident en un état permanent, systématisèrent l'ivresse de la multitude : et quand, de son côté, M. Jules Ferry s'est efforcé de trouver un lien entre la doctrine des Jacobins et le 18 brumaire, je suppose que ni M. Edgar Quinet ni M. Jules Ferry n'avaient sous les yeux la conclusion du rapport de Saint-Just, à l'ouverture de cette séance du 9 thermidor, dont il pouvait si peu prévoir le résultat : a. Je propose le décret suivant : La Convention nationale décrète que les institutions qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse tendre à l' arbitraire, favoriser l'ambition, et opprimer ou usurper la représentation nationale. »,

Etait-ce là systématiser l'ivresse de la multitude, systématiser la dictature, et proclamer l'excellence des corps d'État?

J'ai dit plus haut que les hommes de la Révolution se considérèrent toujoui's comme dans un état purement transitoire. Comment en douter quand on les voit, au plus fort de la lutte des passions, travailler à l'établissement d'un régime de garanties et de liberté? La Constitution de 1793, impatiemment et généralement attendue, élaborée avec un zèle égal par les Girondins et les Montagnards, mise en discussion aussitôt après la victoire de ceux-ci, votée par e«x sans désemparer, et acceptée par le peuple de Paris au milieu des plus vifs transports d'enthousiasme, que faut-il de plus pour prouver sans réplique combien était ardent, même chez les révolutionnaires les plus décidés, le désir de régulariser la situation, de passer du régime de la Révolution militante à celui de la liberté pacifique, et d'échapper au provisoire de la Terreur, au provisoire de la dictature révolutionnaire?

Et certes, on ne dira pas que la Constitution de 1793, à laquelle Robespierre prit tant de part, et qui fut due en si grande partie à son influence, organisait la dictature ou laissait à la Terreur

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ks moyens de perpétuer sou funèbre empire. La liberté, la sûreté, la propriété, la dette publiijue. le libre exercice des cultes, une iustruction commune, des secours publics, la liberté indélinie de la presse, le droit de pétition, le droit de se réunir en sociétés populaires : telles sont les garanties que l'article 22.2 de la Constitution de 1793 assurait à tous les Français. Je reprends ma question. Ktait-ce là jeter les fondements de la dictature? Était-ce là systématiser la Terreur?

Ouoi qu'il en soit, provisoire ou permanente, il importait que la dictature révolutionnaire cessât le plus tôt possible, et, quant à la Terreur, si elle était morte le *J thermidor, j'aurais moins de peine à concevoir l'opinion que M. Jules Ferry, exprime sur cette célèbre journée. Mais ce qui précisément ne mourut pas le 9 thermidor, ce fut la Terreur. Car ce que M. Jules Ferry décore du nom de « réveil de la justice » fut tout simplement la Terreur continuée en sens inverse, et sous forme d'assassinat. Ce qu'il appelle le « réveil de la clémence » inaugura le régime des coups de poignard. M. Jules Ferry ignore-t-il donc que sans avoir, eux, un but glorieux à atteindre, une résistance désespérée à vaincre, et imiquement {)ar excès de haine, par vengeance, pour reconquérir leurs privilèges, pour en finir une bonne fois avec la Révolution, les sicaires de la Terreur blanche i-nlrèrent en besogne, tuant avec délices, tuant partout, tuant au coin d'un bois, tuant en pleine rue, tuant ici par derrière, là d'une façon triomphale, tantôt égorgeant avec un masque sur le visage, tantôt faisant de l'assassinat un spectacle qui eut ses galeries et son parterre ; en certaines villes, pointant des canons contre les cachots, en d'autres brûlant vifs les prisonniers pour s'épargner la fatigue de les massacrer? La clémence trouva- t-elle son compte à là mise en coupe réglée des républicains à Lyon, à Aix, à Marseille, à Tarascon, où les Thermidoriens eurent leurs journées de septembre, plus affreuses encore que les premières? La justice gagna-t-elle beaucoup à ce que le l'ègne des assassins remplaçât les procédés du tribunal révolutionnaire, procédés terriblement sommaires sans doute, mais qui du moins ne faisaient venir le bourreau qu'après le juge? Étranges npôtres de l'humanité, que ceux qui en célébraient le retour, un couteau à la main et les bras teints de sang!

On répondra peut-être que la Terreur blanche fut amenée par la Terreur rouge. Et la Terreur rouge, est-ce que d'aventure elle n'avait été amenée par rien? Écoutons Mme de Staël, peu suspecte de jacobinisme : « Pendant les (juatorze années de l'histoire de l'Angleterre, qu'on peut assimiler à celle de la France sous tant de rapports, il n'est point de période comparable aux quatorze mois de la Terreur. <Ju'en faut-il conclure? Qu'aucun peuple n'avait été aussi malheureux depuis cent ans que le peuple français. Si les nègres, à Saint-Domingue, ont commis bien plus d'atrocités encore, c'est qu'ils avaient été plus opprimés. »

Est-ce à dire qu'on doive couvrir du voile complaisant de la fatalité les excès, les violences, les iniquités, qui eurent place dans la Révolution française? A Dieu ne plaise! Une société n'est i)as remuée dans toutes ses profondeurs sans <ju'une partie du limon qu'elle contient monte à la surface. Il est bien certain que le salut public fut l'arme dont s'emparèrent des pa.ssions qui n'avaient rien de commun avec l'amour de la patrie et l'amour de la vérité. La nécessité d'une politique ferme et vigilante s'aggrava de tout ce qu'y ajoutèrent le caractère violent, les haines personnelles et les instincts féroces de certains hommes. Ces hommes, flétrissons-les; mais, d'abord, cherchons à les reconnaître. Ne confondons pas dans une même réprobation les vertus et les vices, les actes luM'oiques et les crimes que, dans son cours orageux, le torrent charria pêle-mêle. La première rondition pour être libre, c'est d'être juste.

Ici, j'entends quelques-uns de nos amis s'écrier :

« PounpKti ne pas écarter, ou du moins subordonner entièrenu'ut ces questions personnelles? I,»'s syini»aflii«'s et les antipathies instinctives jouent un trop grand rôle dès qu'il s'agit de noms

propres, pour qu'où puisse garder la mesure. Les détails les plus avérés, la connaissauce la plus complète des faits ne mettraient pas un terme à ces dissidences, parce qu'elles prennent leur source dans le sentiment bien plus que dans l'esprit. A quoi bon dès lors donner une place si grande à des questions qui font presque infailliblement de l'histoire un panégyrique ou un pamphlet?... Dans l'histoire de la Révolution, les choses dominent prodigieusement les individus : l'importance de ceux-ci, l'intérêt de leur réputation, pâlissent singulièrement auprès de l'intérêt social qui est en jeu et des questions qui s'agitent; et si celles-ci s'obscurcissent dès qu'on y mêle des questions d'hommes, il faut à tout prix les en séparer. Importe-t-il si fort, après tout, de savoir au juste ce qu'on doit accorder de talent, d'honnêteté, d'influence à tel ou tel? Il faudra toujours bien laisser une part dans ce genre d'appréciation aux préférences et aux aversions instinctives, qui ont aussi leur raison d'être et contre lesquelles nul argument ne prévaut. »

Ainsi s'exprimait, il y a un peu plus d'une année, notre collaborateur M. Challemel-Lacour, dans un très-remarquable article publié par le Temps, et que j'ai sous les yeux.

J'en demande pardon à mon ingénieux et éloquent confrère, mais je ne saurais en ceci être de son opinion, ni au point de vue de l'histoire, ni au point de vue de la philosophie, ni au point de vue de l'utilité pratique.

Et d'abord, en matière d'histoire, les questions personnelles sont inévitables, par la raison bien simple que l'histoire est laite de main d'homme. Le passé n'est pas peuplé d'ombres. Ce qui s'y meut, ce n'est pas une multitude confuse d'abstractions pures. Les idées y ont un corps. Chaque événement y a un nom propre. Les choses y sont filles des individus. Otez les individus de l'histoire, elle disparaît.

La question se réduit alors à savoir si les questions personnelles doivent être écartées en ce sens, qu'il faille s'en remettre au hasard du soin de décider si tel personnage historique a été bon ou méchant, a servi une cause juste ou une cause injuste, mérite l'approbation ou le blâme de la postérité.

J'admets qu'il y a des sympathies et des antipathies instinctives, et qu'elles ont leur raison d'être. Mais quand il s'agit du passé, quand il s'agit d'hommes que nous n'avons pas vus, que nous n'avons pas connus, avec lesquels nous n'eûmes jamais personnellement aucun rapi>ort, sur quoi, je le demande, peut reposer la raison d'être de nos sympathies et de nos antipathies, qu'elles soient instinctives ou raisonnées, qu'elles aient leur source dans le sentiment ou dans l'esprit? N'est-il pas manifeste que cette raison d'être ne saurait être ailleurs que dans la connaissance des faits? Et s'ils ont été faussement présentés ; si nous nous sommes par conséquent formé une idée fausse des personnages qui nous avaient attirés ou éloignés, n'est-ce pas la fonction essentielle de l'histoire de rétablir les faits, de telle sorte que nos préférences et nos aversions, au lieu d'avoir pour raison d'être le mensonge ou l'erreur, aient pour raison d'être la vérité et la justice?

Quant à ces préférences et ces aversions contre lesquelles rien n'a chance de prévaloir, ni les détails les plus avérés, ni la connaissance la plus complète des faits, ni les arguments les plus décisifs : franchement des préférences et des aversions de cette espèce ne valent pas qu'on s'en occupe. L'eiTeur aurait trop beau jeu si, pour s'emparer triomphalement de l'histoire, il lui suffisait de s'entêter. Et le mensonge aussi aurait trop beau jeu, si la vérité était tenue de mettre bas les armes devant ceux qui, une fois trompés, ne veulent pas absolument qu'on les désabuse.

Mais importe-t-il si fort de savoir au juste la part de talent, d'honnêteté, d'influence qui revient à tel ou tel personnage historique? Oui, cela importe fort, surtout quand ce personnage a été appelé à jouer un rôle considérable. Et pourquoi? Parce qu'il n'est possible de jouer un grand rôle dans l'histoire qu'à la condition d'être ce que j'appellerais volontiers un homme représentatif

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