CAIUS GRACCHUS BABEUF
avait trouvé des gens assez simples pour le croire. » H montrait les usurpations de la force successivement transformées en droits; la tyrannie s'établissant d'abord par la violence, |)uis se perpétuant par la ruse; des hommes pleins de vi- (îueur et d'intellijjence amenés à ce point d'aberration de s'a- L"noniller autour du berceau d'un enfant et d'adorer des di
vinités vagissantes ; regorgement des peuples les uns par les autres honoré du nom de courage patriotique; les brigandages en grand appelés conquêtes; la terre ayant ses damnés, plus réels, hélas! que ceux de l'enfer des mytliologies ; partout le lien de la nature rompu. Et qu'on ne s'en tînt pas à une révolution qui se bornerait au renversement des trônes.
Une puissance nouvelle commençait à se développer, à laquelle il fallait prendre garde : « Celui qui veut mettre les nations sous le joug, n'aura qu'à faire naître des besoins que lui seul puisse satisfaire.... Érigez en corps hiérarchique la tribu mercanlile {die kaufmannschaft) et vous aurez créé peut être le plus redoutable des dcspotismes. Car celui-là est le maître, qui peut susciter ou prévoir, étouffer ou satisfaire des besoins. Et qui le pourra mieux qu'une oligarchie de marchands?»
De sorte que l'Uluminisme préparait Anacharsis Glootz et Babeuf.
Plus tard, nous entendrons Camille Desmoulins invoquer le sans-culotte Jésus-Christ. C'était, de même, sous l'invocation de Jésus -Christ que se plaçait l'hiérophante des illuminés. N'était- il pas fondateur d'une doctrine secrète, celui qui allait disant : « Il vous a été donné à vous de connaître les mystères du royaume des cieax, aux autres seulement en paraboles? » Et cette doctrine, en quels termes la pouvait-on résumer? « Vous savez que les princes de ce monde aiment à dominer, il n'en sera pas de même de vous. Que le plus grand se fasse le plus petit. »
Ainsi, liberté, par la chute des distinctions injustes qui alimentent les haines, qui font l'insolence des uns et la bassesse des autres; égalité, par l'union des cœurs ou l'amour fraternel, voilà ce que le prêtre illuminé devait s'efforcer d'introduire parmi les hommes, voilà l'immense et périlleux triomphe que la secte s'était donné mission de poursuivre.
Quand l'orateur avait fini de parler^ un voile se levait; un autel apparaissait , qui était surmonté de l'image du crucifié , de ce Jésus de Nazareth, vrai fondateur de l'illuminisme. Alors, tombant à genoux, l'initié priait le Dieu des pauvres et des opprimés. Ensuite, on lui coupait quelques cheveux sur le sommet de la tête; on le revêtait des ornements sacerdotaux, et on lui présentait un bonnet, en disant : « Couvretoi de ce bonnet; il vaut mieux que la couronne des rois. »
Conduite par des conspirateurs passionnés à la fois et raé ditatifs, la secte s'accrut rapidement. Les imaginations inquiètes et les âmes altérées se laissèrent gagner sans peine à la bizarrerie de ses pratiques et au mystère qui enveloppait son existence. La profondeur de ses desseins plut à des intelligences graves, cultivées, mais audacieuses. EUe attira be; ucoup d'hommes d'éhte. Ce fut alors que s'établit cette administration, partout invisible et partout présente, dont parlent si souvent les écrits contemporains. D'insaisissables délateurs firent circuler, d'un lieu à un autre, comme par un fil électrique, les secrets dérobés aux cours, aux collèges, aux chancelleries, aux tribunaux, aux consistoires. On vit séjourner dans les viUes certains voyageurs inconnus, dont la présence, le but, la fortune, étaient autant de problèmes. Et de ce nombre fut Cagliostro, inconcevable mélange de dignité et d'astuce, d'instruction et d'ignorance, généreux d'ailleurs, doué d'une sorte d'éloquence captieuse quoique barbare, capable d'enthousiasme, tenant enfin le milieu entre le missionnaire et l'aventurier.
Voyageur infatigable, Cagliostro avait changé de nom suivant les pays : ici Acharat, là Pellegrini, ailleurs comte de Phénix; et en tous lieux sa trace était restée. Arrivé à Mitau (1779), il n'avait pas tardé à y faire saluer son ascendant. Deux heures lui suffirent pour se soumettre des personnages considérables et savants, tels que le comte de Médem, le comte Howen, le major Vonkorf. Une femme qui s'était nourrie de la lecture de Lavater, et qui professait pour la mémoire du Christ un culte exalté, Mme de Recke, s'était un instant enivrée des leçons de Cagliostro. Affihé à la secte
des alchimistes, médecin de l'école des rose-croix et de Paracelse, égal à Lavater dans la science de la physiognomonie, émule réservé de ce fameux astrologue Séni, qui avait dominé l'illustre WaUenstein et se vantait de lire le livre étincelant des étoUes, Caghostro avait exercé, pendant son séjour à Mitau, un pouvoir vraiment extraordinaire, et de toutes parts on s'était hâté vers ce prêtre du mystère. Il se trouvait à Francfort -sur-le-Mein, lorsque les députés de l'illuminisme le rencontrèrent et résolurent de l'acquérir.
Weishaupt avait toujours professé beaucoup de mépris pour les ruses de l'alchimie et les frauduleuses hallucinations de quelques rose-croix. Mais c'est le vice et la folie des complots de pousser à l'emploi de toutes sortes d'instruments. Cagliostro était doué de puissants moyens de séduction : il fut décidé qu'on se servirait de lui.
Son initiation eut lieu à peu de distance de Francfort , dans un souterrain et selon des formes que lui-même a décrits. Une caisse de fer, remplie de papiers, fut ouverte. Les introducteurs en tirèrent un livre manuscrit, sur la première page duquel on lisait : Nous, grands-maîtres des templiers. Suivait une formule de serment tracée avec du sang; et, au bas, onze signatures. Le livre, écrit en français, portait que l'illuminisme était une conspiration ourdie contre les trônes; que les premiers coups devaient atteindre la France ; qu'après la chute de la monarchie française, il y aurait à attaquer Rome. Cagliostro apprit de la bouche des initiateurs que la société secrète, dont U faisait désormais partie, avait déjà de fortes racines ; qu'elle possédait une masse d'argent, dispersée dans les banques d'Amsterdam , de Rotterdam , de Londres , de Gênes et de Venise; et que cet argent provenait du tribut annuel fourni par les affiliés. Quant à lui, il toucha une grosse somme, destinée aux frais de propagande, reçut les instructions de la secte et se rendit à Strasbourg.
Là, il vécut à faire le bien, donnant beaucoup, n'acceptant rien de personne, étonnant la vUle par des cures inattendues, offrant aux riclies des conseils, aux pauvres des conseils et de l'argent, soulageant la misère avec délicatesse, respecté des autorités publiques, cher aux indigents, adoré du peuple.
Il y avait alors à Saverne un prélat auquel son goût pour les choses extraordinaires et l'audace de ses amours préparaient l'immortalité du scandale. Informé par la rumeur publique qu'un enchanteur-philosophe vivait dans son voisinage, le cardinal de Rohan voulut connaître Cagliostro, et il charga M. de Millinens, son grand-veneur, de lui demander une audience. Mais, autant Cagliostro Se montrait affable à l'égard des pauvres, des ouvriers, des hommes du peuple, autant il se plaisait à traiter les grands avec hauteur. « Si c'est une curiosité vaine, répondit-il brusquement, qui anime le prince, je refuse de le voir; s'il a besoin de moi, qu'il le dise. » Loin d'irriter le cardinal, cette réponse lui plut. Ses instances vainquirent les dédains du mystérieux étranger ; il rechercha . ses entretiens , se sentit heureux de son amitié , et ne tarda pas à lui vouer une admiration sans bornes.
Voilà ce qu'on savait de Cagliostro, lorsqu'après une première et courte apparition, qui avait eu lieu en 1781 , il vint se fixer à Paris. Ses manières nobles, le prodigieux ascendant qu'il exerçait autour de lui, son éloquence apocalyptique, l'éclat voilé de sa vie, la beauté de Lorenza Feliciani, sa femme, et même ce qu'il y avait d'énigmatique dans son opulence ou de suspecté dans ses vertus, tout le servait : on accourut en foule.
La maison qu'il occupa, située rue Saint-Claude, et qui, depuis, reçut Barras, était une des plus élégantes du quartier.
LES RÉVOLUTIONNAIRES MYSTIQUES
Dans le salon, décoré avec un luxe oriental et noyé dans un demi-jour quand il ne resplendissait pas de la clarté de cent flambeaux, les précautions du philosophe et du conspirateur se laissaient deviner à côté des projets du thaumaturge; on y voyait le buste d'Hippocrate, et, dans un cadre noir, on y lisait, gravé en lettres d'or, ce paragraphe de la prière universelle de Pope : « Père de l'univers, toi que tous les peuple adorent sous les grands noms de Jéhovah, de Jupiter
et de Seigneur! Suprême et première cause qui caches ton adorable essence à mes yeux , et ne me fais connaître que mon ignorance et ta bonté, donne-moi, dans cet état d'aveuglement, de discerner le bien du mal et de laisser à ia liberté humaine ses droits , sans porter atteinte à tes saints décrets. Enseigne-moi à craindre, plus que l'enfer, ce que ma conscience me défend, et à préférer au ciel même ce qu'elle m'ordonne. »
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