MESMER
La secte représentée par Caglioslro n'avait pas, en effet, d'autre religion que le déisme ; et il en fut de même de toutes les sectes mystiques et révolutionnaires que la fin du dix -huitième siècle enfanta. A l'Etre souverain de qui relèvent et en qui s'effacent tant de diversités apparentes, qu'importent les formes variées des adorations de la terre? Ainsi pensaient les novateurs de la plus récente école , dont Gagliostro n'était que l'instrument indigne. Car si, d'vm côté, il servit la cause en fondant à Paris, ainsi qu'il l'avait fait à Mila\i, à Saint-Pétersbourg, à Varsovie, des loges égyptien-
nes où les vieilles institutions étaient sourdement décriées et ébranlées, d'un autre côté il est certain qu'il dépassa la limite qui sépare un complot d'une imposture. Il tint chez lui de sombres assemblées où la dignité du propagandiste convaincu s'effaça derrière les artifices du nécromancien. Pour masquer la source des richesses qu'il devait à la munificence des membres épars de sa secte, il feignit de s'enfermer, à la fin de chaque mois, pendant deux jours, et il fit croire qu'au sortir de cette retraite, il envoyait vendre aux orfèvres un lingot dont l'or, essayé sur la pierre-ponce, était presque
toujours plus fin que celui des louis. Que dire encore? Il mit au prix de je ne sais quelles superstitieuses quarantaines, la régénération physique et morale de l'homme; il se répandit en prédictions ; il se supposa en communication avec sept anges chargés, d'après son rite égyptien, du gouvernement des sept planètes, et il attribua le pouvoir des évocations à des jeunes filles qu'il appela, colombes ou pupilles et qui, placées dans des tabernacles tendus de blanc, entourées d'un prestigieux appareil, devenaient complices de ses sortilèges. Vils moyens qui compromettaient le but indiqué par lui-même ! Véritable crime commis envers une cause ({u'il proclamait sainte, et qu'U ne fallait pas dès lors associer à de honteux mensonges !
Du reste, et ceci vaut qu'on le note dans l'histoire des aventures de l'esprit humain, il se fit autour de Cagliostro un bruit qui ressemblait à de la gloire. On vit affluer vers lui, mêlés à des gens du peuple et à de simples ouvriers, princes, prélats, savants, nobles de robe et nobles d'épée. Il put compter au nombre de ses partisans des personnages du plus haut rang, tels que le duc de Luxembourg, et des hommes d'un méiite reconnu, tels que le naturaliste Ramond. Ses disciples ne l'appelaient que père adoré, maître auguste, et mettaient à lui obéir un empressement plein de ferveur. On voulut avoir son portrait sur des médaillons , sur des éventails ; et, taillé en marbre, coulé en bronze, son buste fut mis dans des palais, avec cette inscription : Le divin Cagliostro. Arrêtons-nous : ce nom, emprunté par Joseph Balsamo, fils d'un marchand de Palerme, ce nom se retrouvera plus loin , sous notre plume , entre celui d'un cardinal et celui d'une reine de France.
Ce fut vers cette époque que s'accrédita le Martinisme, doctrine au fond de laquelle la Révolution grondait sourdement, mystérieuse exposition d'une théorie qu'allait mettre à l'essai le plus formidable des triumvirats.
C'était pourtant une nature tendre et timide que Saint- Martin. Ayant obtenu, jeune encore, une lieutenance dans le régiment de Foix, le bruit des armes l'avait bien vite étourdi, et il s'était abandonné aux séductions austères de la solitude. Plongé dans un recueillement continuel, il se partageait entre la méditation, la bienfaisance et la musique, méprisait les livres , n'écoutait guère que ses pensées ; il parlait très-peu, devant ceux qu'il aimait seulement; et, quand U entr'ouvrait son âme, sa parole avait un éclat faible et doux, la clarté des lampes mourantes.
Imaginez à quelques pas de vous un concert de voix qui vous seraient familières , mais qu'interrompraient de fantas tiques mélodies ou des clameurs inquiètes, lointaines, à demi perdues à travers l'espace voilà quel effet avait produit le livre Des Erreurs et de la Vérité, par un philosophe inconnu. D'abord, l'étonnement fut extrême. Fallait-il le ranger parmi les sages, parmi les fous, cet auteur caché en qui une si persuasive éloquence se mariait à l'insaisissable génie des 'sibylles? « Le petit nombre des hommes dépositaires des vérités que j'annonce, disait-il en commençant, est voué à la prudence et à la discrétion par des engagements formels. Aussi me suis-je promis d'user de beaucoup de réserve dans cet écrit, et de m'y envelopper d'un voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront percer, d'autant que j'y parle quelquefois de tout autre chose que de ce dont je parais traiter. » Pourquoi ces détours et cette nécessité de la prudence ? Que signifiaient ces engagements formels ? Quels étaient ces conjurés qui se groupaient, invisibles, autour d'un livre? Jamais ouvrage plus émouvant et plus singulier n'avait paru. Semblable à ces tableaux quf présentent des oppositions bien
tranchées de lumière et d'ombre , tout n'y était que vives lueurs ou ténèbres, contradictions apparentes et étudiées. Au nom d'un spiritualisme pieux, le philosophe inconnu s'élevait contre la folie des cultes humains. Il s'humiliait aux pieds des souverains, et il ébranlait leurs trônes. Le croyait-on perdu dans la région des fantômes , il reparaissait tout à coup au milieu des vivants, et alors il se mettait à creuser la misère sociale jusqu'à d'effrayantes profondeurs, il ouvrait la terre jusqu'aux abîmes.
Les religions? leur diversité même les condamne. Les gouvernements ? rien qu'à leur instabilité , à leur différence , à leurs foUes querelles, on peut voir combien leur base est fausse, le vrai étant par essence indestructible et ne produi- « sant jamais des résultats différents ou contraires. La loi ci- a vile? au milieu des débats qu'entraîne le partage illégitime du commun domaine, on la trouve s' égarant à la recherche du droit , ne sachant où se fixer et , sous le nom de prescription, osant appeler justice une injustice qui dure. La loi criminelle? monstrueuse application d'un châtiment identique à des crimes dissemblables; vengeance tirée d'actions dont on ignore les causes premières; glaive qui, en tuant le coupable , tue le repentir : glaive qui se promène sur des milliers de têtes au plus épais de la nuit.
Et à ce désolant tableau, le philosophe opposait l'image de l'ancien bonheur perdu. Par les sentiers de l'allégorie, il conduisait son lecteur au sein du royaume mystérieux que, dans leur état primitif, les hommes avaient habité. Là, nulle distinction arbitraire et artificielle. Quoique doués, en qualité d'êtres intelligents, de facultés diverses, les hommes, dans leur état primitif, ne se divisaient pas en maîtres et en sujets; chacun avait sa grandeur, qui lui était propre; tous étaient égaux, tous étaient rois, tous vivaient heureux.
Mais le mauvais principe se sépara du bon principe ; — car, comme les manichéens, le philosophe inconnu refusait d'admettre que Dieu fût l'auteur du mal; — et, de son côté, l'homme, par un funeste usage de sa volonté libre, aban- donna son premier poste. De là des calamités sans nombre et sans mesure : souverains illégitimes, cultes mensongers, inique distribution des biens terrestres, justice aveugle et sourde.
Toutefois, l'homme, en tombant, n'avait pas cessé d'être libre. Condamné par sa chute à languir esclave de son corps et à souffrir cruellement de la lutte des deux natures , Intel • lectuelle et sensible, qui se mêlent en lui, il n'avait pas pour cela perdu sa qualité d'être intelligent. Mais à quelle règle se conformer? Vers quel fanal tourner les yeux, sur cette mer des naufrages?
Suivant Saint -Martin, point de salut possible pour les sociétés tant qu'elles ne seraient pas soumises à l'action de ce qu'il nommait la cause active et intelligente. Or, cette cause qu'il ne définissait pas, mais à laquelle il revient dans chaque page de son livre et qu'on découvre aisément quand on la médite avec le cœur, cette cause c'était, dans l'acception chaste et sociale du mot.... l'amour. Les hommes ne vivaient plus en frères : voilà pourquoi ils vivaient malheureux. Leurs institutions favorisaient les facultés intellectuelles et les facultés sensibles aux dépens des facultés aimantes : voilà pourquoi, au fond de ces institutions, la révolte germait à côté de la tyrannie. Et si la science politique n'avait été jusqu'alors qu'un amas informe de contradictions et de mensonges, c'était parce qu'on avait placé l'origine de la souveraineté, tantôt dans la consécration de la force, tantôt dans un chimérique assentiment des peuples, au lieu de reconnaître que celui-là seul a droit de commandement sur ses
LES RÊVOLUTIOpSfNAIRES MYSTIQUES
senJolables qui s'élève au-dessus d'eux par la volonté de les rendre heureux et par la puissance de les aimer. Donc, à celui là seul l'empire, et, s'il le fallait, la dictature, jusqu'à ce que tous les hommes se fussent réhabilUés dans leur principe, c'est-à-dire fussent arrivés à l'égalité des jouissances dans l'inégalité des aptitudes et des fonctions , et à la liberté dans l'accord.
Ainsi, au fameux cri de Luther : « Tous les chrétiens sont prêtres, » Saint-Martin, à trois siècles de distance, répondait par ce cri sublime : « Tous les hommes sont rois. »
Et le mot de la grande énigme qu'il posait devant la na-
tion française, c'était : « liberté, égalité, fraternité, » formule que, dans son style symbolique, il appelait le ternaire SACRÉ, et dont il ne parlait que sur le ton d'un enthousiasme solennel : « Je déclare que personne plus que moi ne respecte ce TERNAIRE SACRÉ.... Je proteste que je crois qu'il a existé éternellement et qu'il existera à jamais..., et j'ose dire à mes semblables cpie, malgré toute la vénération qu'ils portent à ce ternaire, l'idée qu'Us en ont est encore au-dessous de celle qu'ils en devraient avoir. Je les engage à être trèsréservés dans leurs jugements sur cet objet. »
Toute doctrine qui se cache derrière des symboles se com-
LES FRÈR«S MONTGOLFIER
met au hasard des interprétations : ce fut l'écueil du Martinisme. Dans les routes qu'il traçait sous d'obscurs ombrages, les uns, tels que d'Êprémcnil, s'arrêtèrent dès les premiers pas; les autres, tels qu'Amar, dépassèrent l'extrême limite. Mais l'impression n'en fut pas moins immense. Disciple de Martinez Paschalis et de Jacob Bœhm, Saint -Martin eut à son tour maint disciple fidèle. Beaucoup l'aimèrent sans le pénétrer. La duchesse de Bourbon le recueillit chez elle, et l'on assure qu'elle prêtait une oreiUe charmée à ses sobres discours. Peut-être le croyait -elle tombé dans une douce folie. Mais, ainsi que Cagliostro, il aurait pu dire : « Le coup de maître est resté dans mon cœur. » Car, en s'entourant de nuages, il n'avait pas obéi seulement aux inspirations d'une
vulgaire prudence, et son mysticisme n'était que le calcul d'une âme profonde. Lorsqu'il écrivait : i L'ombre et le silence sont les asiles que la vérité préfère, » il savait par quels ressorts, dans les civilisations imparfaites, la nature humaine veut être dirigée ; il savait que , pour exercer l'intelligence et le zèle de ses prosélytes, éprouver leur constance, il était bon de leur imposer une tâche difficile; que, pour leur rendre la vérité précieuse, il importait de la leur donner comme récompense à mériter, comme trésor à découvrir.
Et en effet, plus la. parole du maître était obscure, plus elle devint souveraine. Le Marlinisme fit dans Paris de rapides conquêtes ; il régna dans Avignon ; à Lyon , il se choi-
sit un centre d'où il rayonna jusqu'en Allemagne, jusqu'en Russie. Entée sur la franc -maçonnerie, la doctrine nouvelle constitua un rite qui fut composé de dix grades ou degrés d'instruction par lesquels devaient successivement passer les adeptes ; et de nombreuses écoles se formèrent dans l'unique but de trouver la clef du code mystique , de le commenter, de le répandre. Voilà comment d'un livre, jugé d'abord inintelligible, sortit un vaste ensemble de combinaisons et d'efforts qui contribuèrent à élargir la mine creusée sous des institutions vieillies.
Mais à une société avide d'excitations, des agitateurs invisibles ne suffisaient pas : H lui fallait des prodiges qui fissent spectacle, des étonnements tumultueux; et, tandis que le Martinisme s'attaquait silencieusement aux bases de l'ancien monde moral, il se passait, à la place Vendôme, des scènes où toutes les lois ordinaires du monde physique paraissaient renversées.
Au milieu d'une grande salle, autour d'une cuve remplie a' eau sulfureuse , refermée par un couvercle , et au fond de laquelle des bouteilles pleines d'eau se trouvaient couchées, les unes en rayons convergents et le goulot tourné vers le centre de la cuve, les autres dans une position symétrique et en sens contraire, vous eussiez vu assis, pâles de douleur ou d'émotion, de nombreux malades. Pour qu'entre eux circulât plus facilement le lluide mystérieux auquel on attribuait le pouvoir de les guérir, ils se touchaient par les bras, par les genoux, par les pieds. Une longue corde, partant d'un anneau du couvercle, allait, sans se nouer, entourer les membres infirmes ; et chacun tenait appuyé siy la partie souffrante de son corps des tringles en fer, mobiles, qui sortaient de divers trous du couvercle. Cependant, l'air s'imprégnait de suaves odeurs ; de pénétrantes mélodies se faisaient entendre; et, des sensations inconnues se communiquant de proche en proche aux malades, le cercle vivant se mettait à frémir. La plupart, les femmes surtout, éprouvaient des spasmes nerveux , des suffocations ; les yeux se fermaient ; on se sentait défaillir; on entrait dans la région des songes. Bientôt, aux accords prolongés de l'harmonica, au bruit des voix qui s'élevaient en chœur, sous l'empire de je ne sais quel charme indéfinissable et puissant, les langueurs faisaient place aux convulsions. C'étaient de toutes parts des accents plaintifs, des cris de joie, des rires immodérés, des sanglots, ou encore des étreintes folles et passionnées. Une salle matelassée s'ouvrait alors, dans laquelle on emportait les plus violents : c'était la salle des crises. Là, bien souvent, les transports eurent le caractère de la frénésie. Des femmes y furent aperçues se roulant sur un parquet de coussins ou battant de leurs tètes les murailles ouatées. Parmi cette foule éperdue un personnage, vêtu d'un habit de soie lilas, se promenait d'un air tranquille et grave, tantôt étendant sur les malades une baguette aux effets magiques, tantôt s'approchant d'eux, leur appliquant la main sur les épaules, puis la laissant couler le long des bras jusqu'à l'extrémité des doigts. Amenées de la sorte à leur dernier terme de développement, les crises se dissipaient enfin, et elles emportaient, disait-on, le mal avec elles.
L'homme qui semblait ainsi commander à la vie nous venait de l'Allemagne. Il était médecin et se nommait Mesmer.
Ce qu'il y eut de vrai, ce qu'il y eut de faux dans son système, et s'il fut œuvre de génie, de mensonge ou d'erreur, nous n'avons pas à l'examiner ici. Mais pour peu qu'on aime et qu'on respecte dans l'histoire l'épopée de l'esprit humain, U ne saurait être inutile de montrer en quoi le Mes-
mérisme secondait la marche de ces révolutionnaires mystiques dont nous cherchons la trace.
Mesmer se représentait les sphères célestes, la terre et tous les êtres créés comme plongés dans un immense océan de fluide, par l'intermédiaire duquel ils exerçaient les uns sur les autres une influence permanente. Cette influence, analogue aux propriétés de l'aimant, Mesmer l'appelait le Magnétisme animal. Rassembler une portion du fluide universel, la concentrer, en diriger le mouvement ou le courant, la communiquer à son semblable, soit par le contact immédiat, soit, à une certaine distance, par la simple direction du doigt ou d'un conducteur quelconque, c'était magnétiser; et posséder un tel pouvoir, c'était, selon Mesmer, posséder le pouvoir de guérir. La santé, disait-il, consiste dans l'action réguHère de la nature. S'il survient des obstacles, la nature fait effort pour les surmonter. De là les crises : salutaires quelquefois, quelquefois funestes, mais inévitables, et telles que le magnétisme seul les pouvait provoquer ou accélérer sans péril, a II n'y a qu'une santé; qu'une maladie, qu'un remède. »
Quant aux procédés magnétiques dont l'appareil du baquet n'était qu'une mise en scène fastueuse et jugée depuis superflue, ils offraient l'image de la communication la plus attractive, la plus extraordinaire qui eût jamais été imaginée. C'était en quelque sorte la vie de l'un passant d'une manière visible dans celle de l'autre. Le corps humain était considéré comme ayant un pôle nord, un pôle sud. Les hommes devenaient des barreaux aimantés.
Ainsi, théorie ou pratique, tout dans le Mesmérisme concourait à mettre en lumière la loi de dépendance mutuelle, la loi d'union ; et , par une rencontre aussi remarquable qu'inattendue, les essais de Mesmer venaient se joindre à la philosophie occulte de Saint-Martin.
Saint -Martin affirmait l'unité du monde moral, sous le nom de cause active et intelligente : Mesmer celle du monde physique, sous le nom de fluide universel.
Saint -Martin glorifiait l'attraction des âmes, l'amour; Mesmer l'attraction des corps, le magnétisme.
De l'action impérieuse, décisive, mais sympathique, des natures supérieures sur les natures moins puissantes, Saint- Martin faisait résulter le salut des empires : à une action analogue Mesmer attachait la guérison des maladies.
Ensemble ils proclamaient , en se partageant les deux grands aspects de la vie, le dogme de la solidarité.
L'instinct rapproche les êtres animés, tandis que la raison les divise. Aussi Mesmer ne craignait -il pas d'écrire : « L'instinct est un effet de l'harmonie ; la raison est factice ; » et on lit dans ses aphorismes cette belle définition: «La vie de l'homme est une partie du mouvement universel. »
Que Mesmer ait décrié son rôle de novateur par des préoccupations grossières ; que le côté vraiment noble de son hypothèse fondamentale lui ait échappé à demi, c'est possible. Eh, qu'importe? Est-U donc nécessaire que l'écho ait conscience de la parole qui vient le frapper et qu'il prolonge? La plupart de ceux qui passent sur la terre en y faisant du bruit ne sont que des porte -voix fragiles. Quand le son aura été rendu, libre à vous de briser l'instrument. Le penseur, c'est la pensée.
Mesmer était venu à Paris dès 1778; mais, repoussé par les savants, traité avec dédain par Daubenton et Vicq-d'Azyr, il avait été confiné dans des tentatives obscures et le découragement s'était emparé de lui, lorsque d'Eslon devint son disciple. Médecin du comte d'Artois, d'Eslon avait des relations élevées, une figure charmante, de l'esprit, l'audace
LES RÉVOLUTIONNAIRES MYSTIQUES
de la jeunesse : le docteur étranger eut en lui un impétueux et utile auxiliaire. Un premier mémoire apprit au public les cures merveilleuses de Mesmer en Allemagne, les injustices qu'il y avait essuyées, le peu d'accueil fait à sa découverte
par l'Académie de Berlin , la ligue formée contre lui par fcs savants de Vienne , et comment , après avoir recueilli dans sa maison et guéri presque entièrement une jeune fiUe aveugle, il avait vu, grâce aux suggestions d'une noire cabale, la re-
PUYSEGUR
connaissance des parents se changer en aigreur, en violence, jus(|ue • là (ju'un jour le père était venu lui redemander son enfant, l'injure sur les lèvres et l'épée à la main. Ce mémoire, qui tendait à concilier à Mesmer l'intérêt qu'inspire le génie persécuté, se terminait par vingt sept propositions
contenant les principales bases du système. A son tour^ d'Eslon éclata. Non content d'avoir publié un vif commentaire de la doctrine du maître, il ne craignit pas d'adresser à la Faculté de médecine un insultant défi : Qu'on fît choix de vingt -quatre malades, dont douze seraient traités d'aprè» la
méthode magnétique et douze d'après la méthode ordinaire ; le puhlic serait juge du camp. Un refus et la menace de rayer d'Eslon de la liste des membres, s'il persévérait, telle fut la réponse de la Faculté.
Mais l'étouffement du magnétisme, par le mépris, n'était déjà plus possible. Mesmer et d'Eslon trouvèrent un appui énergique et dans les sociétés secrètes dont ils faisaient partie, et dans la secte martiniste dont leur système formait comme la contre -épreuve, et dans cette inquiétude révolutionnaire à laquelle toute nouveauté hardie servait alors d'aliment.
D'un autre côté, de Lasône, médecin du roi, avait fait connaître Mesmer à la cour, et, toujours prête à se passionner pour l'imprévu, Marie - Antoinette favorisait le docteur allemand. La curiosité publique une fois en éveil, les résistances ne firent que l'irriter. Les cures magnétiques se multiplièrent. Tout Paris s'agita autour de la doctrine mesmérienne ; l'entraînement devint même si général , si impérieux, que Mesmer ayant parlé de quitter la France, le gouvernement s'en inquiéta. Il fallut traiter de puissance à puissance avec l'heureux étranger. On l'adjure de rester, on l'entoure; on lui propose, pour prix de ses lumières communiquées à des médecins que le gouvernement choisira, vingt mille livres de rentes viagères et dix mille de loyer. Dans l'enivrement de son orgueil et du succès , il refusa , il partit ; mais bientôt les triomphes de d'Eslon le rappelèrent ; son disciple était son rival.
Alors se manifestèrent avec une fougue sans exemple cette soif des choses inaccoutumées, ces aspirations vagues et pourtant brûlantes, cette impatience d'être étonné, ce besoin d'être ému, tourments d'une société qui portait la plus grande des révolutions au fond de ses entrailles, et qui déjà la sentait tressaillir. Riches et pauvres, nobles et plébéiens, voulurent éprouver les effets de la cuve aux enchantements. D'un cœur avide et l'imagination ébranlée par le désir, les femmes coururent s'asseoir en foule au drame de l'existence humaine renouvelée. On surprit au baquet magnétique de d'Eslon la princesse de LambaUe. On prétendit y avoir reconnu, déguisée, Marie- Antoinette elle-même. Pour enrichir Mesmer, ses partisans ont appelé cent souscripteurs à lui acheter, moyennant cent louis chacun, la connaissance de son secret; le chiffre est non- seulement atteint, mais dépassé. L'enthousiasme gagne d'Épréménil, le fameux avocat Bergasse , Servan , Duport , des littérateurs en renom , des sa vants, des prêtres. Si bien qu'à Bordeaux, un célèbre prédicateur d'alors, le père Hervier, s'arrête un jour au milieu d'un sermon, descend de chaire, et magnétise en pleine église une personne qui venait de s'évanouir. Ce n'étaient plus qu'atta({ues enflammées et réponses fanatiques. « Les magiciens de Pharaon, disait Court de Gébelin, dans une brochure où il s'annonçait guéri par Mesmer, les magiciens de Pharaon n'étaient que des magnétisants; mais, ignorant la théorie du système magnétique, ils ne pouvaient percer la profondeur des mystères auxquels on s'est élevé dans les temps modernes, en formant des prophètes, des sibylles, que nulle puissance humaine ne peut mettre en défaut.... » Court de Grébelin mourut au moment même où 0 affirmait sa guérison; et c'est à peine si l'opinion publique tint compte de ce démenti tragique. En vain les procédés magnétiques furentils étudiés chez d'Eslon, et solennellement condamnés par deux commissions, l'une de la Société royale de médecine, l'autre de la Faculté de méaecine et de l'Académie des sciences. On remarqua qu" Jussieu s'était séparé de ■^es confrères ; on opposa son rapport impartial et modéré à ceux qu'avaient
signés Bailly, Lavoisier, Guillotin, d'Arcet, Poissonnier-Desperrières, Franklin; on fit observer que, si les effets du magnétisme devaient être uniquement attribués à l'imagination, c'était déjà une bien grande et bien réelle merveille que ce pouvoir de rallumer à l'imagination le flambeau de la vie. Le nombre des élèves s'accrut donc à un point extraordinaire. La méthode mèsmérienne sortit de Paris, se propagea dans les provinces, passa la mer, atteignit Saint-Domingue; et, se constituant selon le rite de la franc-maçonnerie, la société des magnétisants adopta le nom expressif d'ordre de l'harmonie.
Il semblait, du reste, que le temps fût aux prodiges; car le génie fraternel des deux Montgolfier venait de découvrir les ballons; et, accompagné du marquis d'Arlandes, PUatre de Rozier s'était triomphalement aventuré à travers les airs. Bientôt on annonça, qu'émule des Montgolfier, le physicien Charles avait construit une machine nouvelle qui, remplie d'air inflammable , devait aussi naviguer parmi les vents. Et en effet, le 27 août 1784, en présence d'une multitude innombrable qui couvrait le champ de Mars, par une journée pluvieuse et menaçante, au bruit des coups de canon tirés en signe de victoire, et pendant que de toutes parts retentissaient des cris d'admiration, pendant que les femmes épouvantées perdaient connaissance ou levaient les mains au ciel avec des prières, Charles et Robert montaient dans leur navire aérien, et s'élevaient en souriant vers la région des tempêtes. Comment ne pas reconnaître à d'aussi éclatantes marques l'immensité du pouvoir de l'homme? L'impossible! vain mot dont se payaient les siècles d'ignorance, mais que repoussait la virilité du genre humain. Voilà de ([uels spectacles, de quels discours, se nourrissait l'enthousiasme des âmes ardentes.
Tout à coup le bruit se répand qu'à Busancy, près Soissons, le marquis de Puységur et le comte Maxime, son frère, ont tiré du système de Mesmer des conséquences inattendues, surprenantes. Il ne s'agit plus, cette fois, des merveilles de la salle des crises, que déjà l'on commence à déclarer dangereuses, on assure que, sous des arbres garnis d'un épais feuillage et magnétisés, des malades se sont endormis d'une sorte de sommeil divin. Durant les extases de ce sommeil, disait-on. Us lisaient en leur propre corps ainsi qu'en un livre ouvert; Us indiquaient les remèdes vraiment sauveurs; ils voyaient au delà du rayon qu'il est donné à l'œil de parcourir; ils avaient le don de prescience. Et pour produire ces inexplicables phénomènes, que faUait-il? M. de Puységur répondit en deux mots au siècle de Voltaire : Croyez, veuillez.
Telle était alors la fièvre des esprits que le somnambulisme, à son tour, fit fortune. On expliqua par les secrets magnétiques la vie d'Apollonius de Tyane et ceUe d'Apulée, magiciens célèbres qui, au moyen de leurs prestiges, avaient essayé de défendre le paganisme expirant. On se crut en possession de cette puissance qu'avait peinte en vives images le code immortel où il était dit : » La foi transporte les montagnes. » Veuillez le bien, allez et guérisses, devint la formule sacramentelle d'une secte nombreuse, active, à la tête de laquelle il faut placer Lavater, ce Lavater dont Mirabeau, son détracteur, dénonçait ainsi l'influence : » Il exerce un empire que Socrate ni Platon n'exercèrent jamais.... J'ai vu ses partisans le révérer comme un Dieu sur la terre. J'ai vu les autres hommes en susf)ens sur l'opinion qu'Us, devaient s'en former. J'ai vu les philosophes s'eff"rayer de son crédit. »
Cependant, la secte des Uluminés venait de recevoir un coiy) terrible. Une mésintelligence imprévue s'était glissée
LES RÉVOLUTIONNAIRES MYSTIQUES
SI
entre Weishaupt et le baron Knigge, son plus utile auxiliaire; et quatre adeptes mécontents avaient fait à l'électeur de Bavière des révélations importantes. Des recherches sont ordonnées; les poursuites commencent; des papiers, saisis à Landshut, dévoilent une partie du plan de l'iUuminisme, et
Weishaupt est réduit à chercher asile chez un prince romanesque, le duc Ernest de Gotha. La persécution pclt»>e, s'étend ; une foule de citoyens marquants sont destitués, exilés, emprisonnés.
La secte était dissoute, son action survécut. Une députa-