‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 75 sur 303 · SEANCE AU PALAIS DU PARLEMENT · texte numérisé non relu

SEANCE AU PALAIS DU PARLEMENT

monarchie périrait de mort violente; qu'eux-mêmes y périraient de mort volontaire.

On était au mois de novembre 1787, et beaucoup de conseillers s'attardaient à Ja campagne, lorsqu'on annonça brusquement pour le 19 une séance royale. Les princes du sang, les pairs, la plupart des ministres durent y assister. Le roi ])arla durement aux parlementaires, et de leurs fautes passées, et de son droit absolu. Vint ensuite la présentation de deux édits, dont l'un créait des emprunts graduels et successifs pendant cinq années, pour la somme totale de quatre cent vingt millions, dont l'autre assurait un état civil aux noncatholiques. Le préambule du premier édit promettait une convocation des états généraux avant l'expiration de cinq ans.

Ainsi, l'élu du hasard en appelait enfin aux élus de l'in-

telligence. A ce Louis XIV qui avait eu l'insolence de donner sa personne pour une définition de l'État, la France répondait depuis un siècle : l'État, c'est nous tous. Il était temps que cette réponse fût comprise : la force promit le droit.

Mais Louis XVI disait dans cinq ans. Et pourquoi donc tant de retards? Le désordre n'était-il pas assez grand? Fallait-il attendre de plus pressants périls et qu'on eiît besoin d'une somme supérieure à quatre cent vingt millions? Voilà ce que divers opinants représentèrent au roi avec beaucoup de franchise et de liberté. L'abbé Sabathier donna l'exemple d'une résistance enveloppée de formes respectueuses. Mais un vieux conseiller se leva : c'était Robert de Saint-Vincent, austère janséniste à qui la rigidité de ses principes et de ses

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mœursj sa vie retirée, permettaient un langage rude et inspiraient une éloquence sauvage. Il appartenait à cette forte race de parlementaires qui, depuis Saint-Gyran, était en possession de braver les jésuites, les" rois et le pape. « Quatre cent vingt millions d'emprunts! s'écria-t-il, comment peuton espérer que le parlement émette son voeu en faveur d'un pareil acte, tandis que, si un fils de famille en faisait de semblables, il n'y a pas un tribunal qui hésitât à les annuler? » S'adressant à Louis XVI, il comparait la royauté à un mineur imprévoyant qui, de gaieté de cœur, se livre aux coups de l'usure la plus scandalevise. Emprunter pour vivre, c'était recourir à la mort. Et il conseillait au roi, il le sommait presque de convoquer les états généraux, de les convoquer, non pas dans cinq années, mais promptement, sans retard, «ans attendre que les maux du royaume devinssent tout à fait incurables. Joignant la menace à la censure, il ajoutait : « Vos ministres veulent éviter ces états généraux dont ils redoutent la surveillance ; mais leur espérance est vaine ; les besoins de l'État vous forceront à les assembler d'ici à 178'.... Oui, ils vous y forceront.... Sire, convoquez les états et créez, s'il le faut, un emprunt; mais retranchez ces promesses illusoires de présentée à l'assemblée de la nation l'ordre rétabli, l'État libéré; ou, plutôt, retranchez tout ce préambule : il est indigne de la majesté royale, il est indécent.... •

Immobile et fixant sur l'orateur de grands yeux attentifs, Louis XVI écouta jusqu'au bout ces mâles apostrophes qui ne le blessèrent point, bien que l'àpreté en fût augmentée par l'accentuation du débit et la rudesse du geste. Robert de Saint- Vincent avait imposé au roi : d'Épréménil le séduisit «t fut au moment de l'entraîner. Il conjura Louis XVI de convoquer les états généraux pour 1789 : 1789, date fatidique qui déjà se présentait à beaucoup d'esprits clairvoyants, comme si une intuition rapide et lumineuse leur eût fait exactement mesurer le temps que la monarchie avait à vivre! D'Épréménil eut alors un instant de véritable éloquence. Il fut sur le point, dit Sallier, de remporter un des plus beaux triomphes que puisse obtenir la parole. S'apercevant de l'émotion du roi, il redoubla d'instances : « Sire, d'un mot vous allez combler tous les vœux. Un enthousiasme universel va passer en un clin d'œil de cette enceinte dans la capitale, de la capitale dans tout le royaume. Un pressentiment qui ne me trompera pas m'en donne l'assurance, je le lis dans les regards de Votre Majesté : cette intention est dans son cœur, cette parole est sur ses lèvres. Prononcez-la, sire; accordez-la à l'amour des Français.... » Locateur s'arrêta, et l'r.ssemblée eut devant les yeux un tableau muet, non moins éloquent que la parole de d'Épréménil. Les regards de ce magistrat semblaient avoir fasciné Louis XVI, qui, prêt à dire le mot espéré, et gardant le silence par embarras plus encore cpie par indécision, ne laissait pourtant pas de se montrer attendri et convaincu. A quelques pas au-dessous du trône, Lamoignon, pâle de colère, et devinant la défaite du monarque, brûlait de soutenir par un signe cette volonté vaincue ; mais il n'osait tourner la tête, de peur d'afficher ainsi l'empire du serviteur et l'abaissement du maître.

L'émotion dura peu : quand les voix eurent été recueillies par le premier président, Lamoignon n'attendit pas qu'on les comptât suivant l'usage; il monta auprès du trône, le front soucieux, les traits altérés par un dépit contenu, et après qu'il eut parlé à voix basse au roi, Louis XVI prononça ces brèves formules, dont la dissonance lui échappa sans doute et qui consternèrent l'assemblée : « Je trouve qu'il est nécessaire d'établir les emprunts portés dans mon édit. J'ai pro-

mis les états généraux avant 1792; ma parole doit vous suffire. J'ordonne que mon édit soit enregistré. »

Gomme le greffier en chef écrivait la mention sur le repli de l'édit, tout à coup au sein d'une légère rumeur qui parcourait les bancs de Messieurs, on entendit s'élever la voix ' du duc d'Orléans, protestant contre l'illégalité de la séance i et demandant qu'il fût ajouté à la mention de l'enregistrement : fait du très-'xprès commandement de Sa Majesté. Le roi, troublé, répondit en balbutiant : « Gela m'est égal.... vous êtes bien le maître.... Si.... c'est légal.... parce que je le veux. » Et, ayant ordoijné la lecture de l'édit relatif aux protestants, il se retira.

Il fut pris alors, sur la motion de d'Épréménil, un arrêté destiné à rester secret dans les registres. Le parlement y déclarait n'avoir aucune part à la transcription ordonnée; mais cette protestation timide et en quelque sorte clandestine se changea le lendemain en fureur bruyante, quand on apprit que le roi venait d'exiler le duc d'Orléans à VUlers-Gotterets ; que les conseillers Fréteau et Sabathier, soupçonnés d'avoir dicté au prince sa protestation, avaient été enlevés et conduits, l'un au château de Doullens, l'autre au mont Saint- Michel.

Paris fermenta. Le duc d'Orléans, qui, à la sortie du palais, s'éfait vu escorté en triomphe jusqu'à son carrosse et environné d'une popularité subite, fut accablé de louanges. ■ i On l'admira, on vanta son courage, autant que la fermeté des • deux magistrats, et l'on se plut à raconter que le baron de Breteuil, chargé de l'arrestation, ayant voulu monter dans la voiture du prince pour le mieux suivre, conformément aux ordres du roi, le duc avait répondu sur le ton d'une fierté méprisante : « Eh bien! montez derrière. »

De leur côté, les parlementaires donnaient à l'incarcération . des deux conseillers l'importance d'un intérêt d'État, dénonçant l'abus scandaleux des lettres de cacliet, forme barbare, procédé d'un despotisme sur lequel ils avaient trop longtemps gardé le silence, et qui leur parut intolérable dès C[u'il atteignit deux de leu'rs collègues. Ils refusent donc d'enregistrer l'édit sur les protestants jusqu'à ce qu'on ait mis en liberté Fréteau et Sabathier. Mais, cette fois, la cour entendait résister à l'opinion. En vain le parlement envoya-t-U à Véi's'ailles solliciter le rappel du duc d'Orléans et la délivrance des deux captifs, le roi renvoya les députés avec le froid laconisme d'un sultan.

Pendant ce temps, miné par la fièvre, affaibli par des crachements de sang réitérés, rongé de maladies qu'on s'étonnait de rencontrer dans un prélat, l'archevêcpie de Toulouse luttait contre le tourment de sa santé perdue. Toutefois il n'en poursuivait pas d'un cœur moins audacieux ses despotiques desseins. Le célèbre médecin Barthez avait beau lui prescrire sous peine de mort un repos absolu et l'éloignement des affaires, l'ambitieux prélat, trouvant dans Lamoignon un collègue charmé de recommencer Maupeou; rêvait de son lit l'abolition brutale et absolue des parlements. Il convoitait pour le roi le despotisme, pour lui, l'archevêché de Sens en échange de l'archevêché de Toulouse. En ce dernier point, il fut fait selon son désir; et comme il lui restait des dettes personnelles, on lui donna une coupe de bois de neuf cent mille livres.

Or, voilà que soudain une vague nouvelle circule et peu à peu s'accrédite. On assure que les commandants et intendants de province ont reçu ordre de se rendre à leur poste. On a vu partir de Versailles des courriers porteurs de dépèches mystéiieuses qui doivent, dit-on, s'ouvrir partout le jour même. On sait enfin que, gardés à vue dans un atelier qu'en-

FATALITÉ DES ÉTATS GÉNÉRAUX

toure un triple rang de baïonnettes, des ouvriers imprimeurs travaillent sans relâche à composer le texte d'édits redoutables. D'Épréménil, ayant sur ces entrefaites gagné la femme d'un des ouvriers de l'imprimerie Royale, celui-ci parvint à lancer par les fenêtres une épreuve des édits roulée dans une

boule de terre glaise; et c'est ainsi que le parlement apprit (ju'on allait fermer le lieu de ses séances, disperser tous ses membres et créer une autre compagnie dont les fonctions seraient d'obéir.

On sent quelle fut, à cette nouvelle, la consternatioii des

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