‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 79 sur 303 · LE MARQUIS I) ALIGRE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS I) ALIGRE

la veille des grands jours. La paix était sur toutes les frontières. Au deliors, nul cri de bataille : la France n'eut à s'émouvoir que de ses batailles du dedans.

Gomment dire le trouble qui s'empara de la noblesse? On vit l)ien alors ce que valaient cette protection fastueuse, cette sorte d'élégante comjilicité dont les grands seigneurs, pendant la vie de Voltaire et de Rousseau, s'étaient plu à entourer la pliilosophie. En ce temps-là, on aimait à détacher de l'ombrage de ses parcs des ermitages (|u'on offrait avec

grâce, comme des asiles inspirateurs, à la pensée; les princes sollicitaient des lectures ; la main des dames de cour aidait à parer le cabinet de travail. Courtoisie de la vanité ! Car, dès qu'il fut question d'aller au delà du bon goût de la mode ; dès qu'il parut, par un décret solennel, (jue ces livres qu'il était charmant d'applaudir quand le bourreau les brûlait, devenaient des assemblées et allaient devenir des lois, l'alarme fut dans la noblesse, et de son éclatante bienveillance il ne resta que l'orgueil. Seule, parmi les nobles, une petite mino-

rite se montra généreuse et demeura calme; dans tout le reste il n'y eui aue coxère et confusion.

Encouragé par les sourires de la reine, un bruyant étetmajor de gentilshommes courroucés se forma autour du comte d'Ar;ois, du prince de Gondé, du duc de Bourbon, du duc d'Enghien, et, plus tard, Louis XVI reçut, rédigée par M. de Monthyon, la Lettre des princes. On y déclarait le royaume en péril; on y montrait de loin la majesté du trône livrée aux hasards d'un débat public, les droits des deux premiers ordres injurieusement discutés, la mine ouverte sous les fortunes et l'inégalité des biens dénoncée après celle des rangs; on y parlait d'une protestation possible des nobles en armes, d'un soulèvement des provinces à prévoir.... « Le roi, s'écriaient enfin les princes ligués, le roi pourra-t-il se résoudre à sacrifier, à humilier cette brave, antique et respectable noblesse, qui a versé tant de sang pour la patrie et pour les rois? »

Du milieu de la foule, on répondit par ce cri : « Et le sang du peuple est-il de l'eau? »

Aux démonstrations imprudentes des chefs de laristocratie, un groupe de seigneurs plus graves essayait d'opposer l'exemple d'une générosité théâtrale : trente ducs et pairs se rendirent solennellement au Louvre pour offrir au roi l'abandon de leurs privilèges pécuniaires. Mais les transactions sont suspectes quand la nécessité commande, et le génie des révolutions a le droit de se montrer soupçonneux. Dans une démarche qu'amoindrissait l'ostentation , le peuple vit une ruse, la noblesse une perfidie. La gaieté française s'en mêla. « Avez-vous vu la lettre des ducs et pairs? » devint le mot de cet incident.

Mais pour connaître le véritable esprit de la majorité de l'ordre, c'est aux cahiers de la noblesse qu'il faut recourir.

Que demandaient, pris dans leur ensemble, la plupart de ces cahiers? Des garanties contre le roi, contre le clergé, contre le tiers état :

Contre le roi, la suppression de la Bastille, redoutable à tant de gentilshommes, la convocation périodiquedes états généraux., la nullité de tout impôt non consenti par l'assemblée ;

Contre le clergé, l'abolition des dîmes, la vente d'une partie des biens de l'Église en vue du payement de la dette, l'extinction des ordres religieux;

Contre le tiers, la création d'un ordre des paysans, la consécration de l'étiquette au sein des assemblées, la formation d'un ordre héraldique pour la vérification des titres de noblesse, et le droit de porter l'épée réservé exclusivement aux gentilshommes.

Quant à sa part de dévouement, voici ce que la noblesse accordait : le partage de l'impôt, mais temporairement et à condition qu'on distinguerait la taille noble; l'abolition des droits féodaux, mais moyennant une indemnité de haut prix, payable en dix ans.

Tels étaient donc les sentiments du corps de la noblesse ; et la générosité de quelques-uns de ses membres ne servant qu'à irriter l'orgueil de la majorité, cet orgueil se répandait, dans la mêlée des passions, en brochures innombrables, en réunions tumultueuses, en rixes sanglantes qui conduisaient des provinces entières, comme la Bretagne, sur la pente des guerres civiles.

Le clergé s'étudiait à la sérénité; car enfin son ministère lui commandait la paix, lui prescrivait l'abnégation. Et toutefois, sa secrète inquiétude se trahissait par le désordre de ses vœux et des contradictions étranges. Ainsi, dans leurs cahiers, les prêtres avouent humblement les scandales de l'Église et que la discipline est relâcliée. Mais en même temps, ils attribuent la démoralisation du .siècle à l'influence

de la philosophie; et, pour y obvier, que proposent-Us? qu'on leur livre l'éducation publique. Au surplus, et en dehors des préoccupations purement sacerdotales, le clergé montrait des tendances vraiment libérales. Il renonçait à ses privUéges, il acceptait l'égale répartition des impôts, il demandait l'abolition des entraves onéreuses au commerce et à l'industrie, il se prononçait pour l'admissibilité du tiers à toutes les- charges de robe et d'épée jusqu'alors réservées exclusivement à la noblesse. Quelques cahiers exprimèrent un vœu touchant, le vœu que les outils du pauvre ne pussent jamais être saisis, et que, seul en France, le journalier fût affranchi de l'impôt. N'oublions pas que le clergé avait dans son sein les hauts dignitaires et les simples desservants, une noblesse et un peuple.

Parmi le tiers , l'enthousiasme était au comble. Là régnaient l'activité de l'intelligence et l'audace ; de là montaient vers les ordres supérieurs le trouble et les inspirations généreuses ; là seulement il était question de victoire : ailleurs on n'organisait que la défaite, on s'arrangeait pour mourir.

Lorsque, dans l'arrêt où il faisait la promesse des états généraux, Brienne avait dit : « Tous les savants et personnes instruites du royaume, et particulièrement ceux qui composent l'Académie des inscriptions et belles-lettres de sa bonne ville de Paris, sont invités à adresser à M. le garde des sceaux les renseignements et mémoires sur les objets contenus au présent arrêt, » le ministre ne s'attendait sans doute pas à un pareil dé])ordement de recherches et d'idées. 11 interrogeait le savoir, la passion répondit. Mais ce fut là précisément ce qui devait faire la grandeur de ces jours : le savoir était la passion.

Kersaint, dans le Bon sens; Brissot, Cla\'ière, Condorcet, Target, Gérutti, Antonelle, Volney dans le Moniteur; Thouret et Servan, l'un à Rouen, l'autre dans le Midi; Mounier en Provence, invoquaient ardemment les droits du tiers, parlaient avec éloquence de la justice, du droit, de la raison. Dans l'Orateur pour les états généraux, pamphlet dont la véhémence obtint un succès immense, Carra s'indignait du nom de sujets donnés aux membres des états assemblés; il rappelait que la nation était le souverain véritable, et le roi son subdélégué seulement. Des brochures concises, énergiques, des proclamations pittoresques passaient de boutique en boutique, de rue en rue, parvenaient au village, et, malgré des alarmes vigilantes, pénétraient jusqu'au foyer du pauvre : — Avis aux Parisiens, — Avis au public, — Avis aux bonnes gens, — Manière de s'assembler. Tous ces textes, on les commentait en plein vent, et ils portaient à la foule l'émotion des lettrés. Des avocats donnèrent, en forme de mémoires, des consultations pour la cause du tiers. Le médecin Guillotin, dont le nom allait devenir le baptême de l'échafaud, rédigea une Pétition des citoyens de Paris, signée par les six corps des marchands et offerte aux signatures chez les notaires. Et aussitôt le parlement de mander à sa barre, avec le rédacteur de l'écrit, les notaires chargés des adhésions; mais l'entraînement populaire avait (juelque chose de si impérieux que la magistrature n'osa sévir et balbutia même des éloges. Puis, c'étaient, chaque jour, des écrivains qui partaient de Paris pour aller répandre dans les provinces cette vie enflammée de la capitale, ^'olney s'établit à Rennes, comme une sentinelle. Mangourit publia le Héraut de la nation, et passionna la Bretagne. Cérutti écrivait : t Le peuple est le seul corps qui ne vive pas d'abus et (|ui en meure quelquefois. »

Bientôt, nous venons le Palais-Royal devenir le principal foyer de ces ardeurs. Ses trois longues galeries, construites par le duc d'Orléaris, ses allées de jeunes tilleuls remplaçant

1. BKII.LAT-SAVARIN — II. CHABROUU — III. TARGET — IV. TREILHARD — V. GUILLOTIN

les sombres avenues de marronniers seront le rendez-vous permanent de la foule. Dans un jardin de prince, camp et forum tout à la fois, des tribuns inconnus viendront monter sur des chaises et lire au peuple d'éphémères brochures, destinées au commentaire des acclamations ou des huées. Mais son orageuse célébrité, le Palais-Royal ne lavait pas conquise encore. Déjà, néanmoins, de nombreuses boutiques de libraires, approvisionnées de tous les pamphlets nouveaux, en faisaient la bibliothèque des passions ; déjà il promettait un théâtre à deux orateurs que feront repasser sous nos yeux les scènes populaires : le marquis de Saint-Huruge, sorti de Gharenton depuis quelques années et parlant de la liberté avec la colère de la prison, et Camille Desmoulins, qui, par sa fougueuse jeunesse, par les saillies de son esprit athénien, commençait à charmer cette révolution dont il fut la victime, spirituelle, inconséquente et légère jusqu'à l'échafaud.

Deux questions vives occupaient les esprits.

Le tiers état nommerait-il, à lui seul, autant de députés (pie les deux autres ordres réunis?

Dans l'assemblée des états généraux, le vote aurait-il lieu par ordre ou par tête?

Quoi! vingt-cinq millions de Français n'auraient pas le même nombre de représentants que quelques centaines de privilégiés! Quoi! d'un côté une caste, un seul intérêt sous deux formes; de l'autre mille intérêts divers, l'agriculture, le commerce, l'industrie, le barreau, les universités, les administrations; ici une seule voix et tout au plus deux, là mille voix à entendre.... Et l'on osait contester à ce corps si important, si nombreux, si multiple, si actif, du tiers une représentation égale à celle de deux ordres qui n'exprimaient que l'idée des autels et l'idée des armes !

Sans doute, répondaient les publicistes de la noblesse et du clergé, on pourrait accorder au tiers l'égalité de représentation s'il consentait à la délibération par ordre ; mais ne l'éclame-t-il pas la délibération en commun, le vote par tête, et de quelle importance n'est pas alors ce doublement du tiers?

On conçoit combien il fut facile à Mounier, à Malouet, aux écrivains de la bourgeoisie, de réfuter d'aussi vains arguments. Le doublement du tiers était décisif : impossible de le nier; mais n'était-il pas raisonnable qu'il en fût ainsi? Avec trois chambres délibérant à part et possédant le droit de veto sur les deux autres, quels abus corrigerait-on? Laisser à ceux qui profitaient du mal la faculté d'arrêter le bien par leur opposition, n'était-ce pas folie? Le moyen, d'ailleurs, d'arriver à l'unité au travers de tant d'invincibles obstacles que créerait l'antagonisme de trois chambres souveraines? C'était l'impuissance même, et l'impuissance par l'anarchie.

De ces débats sortit un livre terrible.

Chamfort avait abandonné aux controverses des salons ce dialogue expressif : « Qu'est-ce que le tiers état? —Tout ou rien. » De là le célèbre ouvrage de l'abbé Sieyès. Les ordres privilégiés? branches stériles, bonnes à couper. Le tiers était tout, il n'avait été rien, il demandait à être quelque chose; et, dans un traité bref, dogmatique, sentencieux, les trois fatales expressions revenaient sans cesse comme les mots du texte dans un sermon emporté. Le prêtre politique reprenait sèchement, avec empire, les questions débattues et il les tranchait d'une façon hautaine, au nom de l'Église.... de la raison. « Vous tenez votre noblesse de la conquête, dites-vous; eh bien, le tiers état deviendra noble en conquérant à .«-on tour. •

Une autre publication qui fit époque, ce fut celle du Mémoire sur ht étals généraux, par Avenel, comte d'Entraigues,

gentilhomme du Vivarais. « Nous qui valons autant que vous, nous promettons de vous obéir si vous maintenez nos droits ; sinon, non. » Telle était l'épigraphe qu'avait empruntée l'auteur aux traditions de la liberté aragonaise.

Le tiers état eut pour lui ces livres, la noblesse eut le parlement. Appelé à enregistrer une déclaration du roi qui annonçait la prochaine convocation des états généraux, le parlement ajouta : Suivant la forme observée en 1614. Clause imprudente qui dévoilait enfin les secrètes tendances des parlementaires et mettait à nu le mensonge de leur patriotisme 1 Leur popularité récente tomba donc en un clin d'œil, et de l'appui que venait de lui prêter la magistrature, l'ordre de la noblesse ne recueillit rien, si ce n'est un redoublement de sarcasmes et d'attaques. L'érudition, en effet, devint aussitôt une arme. On rechercha avidement ce qui s'était passé en 1614, et l'on trouva dans l'histoire des exemples dont on fit des arguments nouveaux. En 1614, le tiers état avait parlé au roi à genoux: fallait-il aussi se mettre à genoux en 1789? En 1614, l'orateur du tiers ayant osé comparer les trois ordres à trois frères, M. de Sénecey, président de l'ordre des nobles, était allé se plaindre au roi de la comparaison comme d'un affremx scandale : un autre baron de Sénecey allait-il se lever aux prochains états et protester contre toute parole de fraternité? En 1614, la noblesse avait demandé que des habits différents distinguassent les différentes classes de la nation, qu'il fût interdit aux roturiers d'avoir des armes à feu et des chiens dont les jarrets ne fussent pas coupés : allaiton reprendre ces insolentes pétitions?

Ainsi, le combat était partout.

Or, pendant qu'avec cette impétuosité d'esprit, la France semblait préparer une arène aux futures assemblées, le gouvernement se montrait irrésolu et troublé. Devait-il se laisser aller tranquillement au cours des idées et des choses? Pouvait-on reculer? A tant de vœux contraires que répondre? Et quand paraîtrait enfin devant le trône une assemblée portant dans ses flancs tous les orages de l'opinion, la livrerait-on à ses propres élans?

Les hommes voués aux inspirations de la petite prudence, Malouet, Mounier, l'archevêque de Bordeaux (M. de Gicé), l'évêque de Langres (M. de La Luzerne) entouraient Necker de leurs appréhensions et de leurs remontrances. Confier le lendemain au hasard, faire de la Révolution une aventure! non, non : il fallait prévenir les envahissements, imposer un cadre aux réformes voulues; sur le marbre de cette tribune qu'on allait donner à l'audace de l'esprit nouveau, il fallait que, dès le premier jour, le ministre pût venir déposer, au nom du roi, un programme libéral, mais limité et inflexible, en avertissant l'assemblée qu'on lui apportait des solutions, non des problèmes, et qu'il n'y aurait point à aller au delà. Contenu de la sorte et dirigé, le torrent passerait emportant les abus sans emporter la monarchie. De l'initiative, de la volonté dans le gouvernement ! sinon, la révolte se ferait gouvernement elle-même, et alors toutes les portes étaient ouvertes à l'inconnu.

Étranges conseillers, qui recommandaient la force à l'épuisement! On a vu de combien de moyens, tantôt sages en apparence, tantôt violents et extrêmes , la monarchie avait essayé pour se sufGre. Si elle n'y avait pas été absolument impuissante, si elle ne s'était pas sentie incapable d'ajouter j)aisiblement l'avenir à son passé, elle n'aurait pas appelé au secours. Son imprévoyance ici ne fut qu'un résultat forcé de ai sa faiblesse. L'inconnu n'était pas seulement sa terreur, c'é- ^ tait aussi et surtout sa misère.

Aussi la royauté ne marchait-elle qu'avec une émotion

MOUVEMENT DES ÉLECTIONS

croissante au rendez-vous solennel. Neckor, qui avait pour les formes de la constitution anglaise un penchant décidé, n'était cependant pas sans concevoir de vagues inquiétudes. Quant à Louis XVI, sa frayeur était visible. L'ouverture des états fut d'abord fi.xée au 1" mai 1 789, puis avancée au mois de janvier, puis renvoyée au mois d'avril, et enfin au k mai : on hésitait sur le moment parce qu'on hésitait sur la chose, et le financier Necker laissait trop voir fpi'il regardait la date comme une échéance.

Une ordonnance, fort imprévue, acheva de trahir le secret des incertitudes du pouvoir : on ajiprit que le 6 novembre

Î788 il y aurait une seconde convocation de notables. Pourquoi cette petite assemblée avant la grande? N'osant trancher les graves questions, Necker était bien aise de diminuer autant que possi])le sa part de responsabilité dans les événements qui ^'annonçaient. Les notables devaient lui servir à éprouver une dernière fois les emportements possibles de l'opinion. Or, l'expérience fut décisive en faveur de la Révolution, précisément par suite de la résistance des notables. Car, dès qu'on sut qu'à l'exception d'un seul bureau, celui de Monsieur, ils repoussaient le doublerùent du tiers, la France entière retentit de clameurs furieuses. De toutes les munici-

LABBF. SI2YES

palités provinciales, de toutes les corporations partirent des adresses au roi. Et comment n'aurait-on pas cédé à un mouvement si général, si impétueux? Louis XVI, qui le redoutait, ne pouvait, par moments, se défendre de le subir; et lorsqu'on était venu lui annoncer que , parmi les notables, une seule voix se prononçait pour le doublement du tiers, il avait dit avec une vivacité honorable quoique peut-être involontaire : « Qu'on ajoute la mienne. »

Alors le parlement essaya de reconquérir sa popularité perdue, et il prit tout à coup un arrêté dont il espérait que les récentes décisions des notables feraient ressortir l'intention libérale. On se plaignait de n'avoir pas été compris, on rap-

pelait des vœux émis pour l'égale répartition des impôts, l'établissement de la responsabilité des ministres, la consécration de la liberté individuelle, etc.... Mais il était trop tard. Les ordres privilégiés s'indignèrent, la bourgeoisie se moqua du parlement, et le roi le reçut à Versailles de manière à lui faire comprendre que son rôle était fini.

Cependant, le 27 décembre 1788, Necker, bien résolu à passer outre, provoqua la réunion des membres du conseil. La reine, contre les usages, avait été appelée à la délibération. Le ministre exposa que la cause du tiers aurait toujours pour elle l'opinion publique, se trouvant liée aux aspirations généreuses, les seules qu'il fût permis de manifester

hautement. Il ajouta qu'il y avait une multitude de choses 'dont le tiers possédait exclusivement la connaissance, comme les transactions commerciales, par exemple, l'état des manufactures, les moyens les plus propres à les encourager, le crédit public, l'intérêt de la circulation de l'argent, l'abus

des perceptions, etc Necker demandait qu'on prêtât l'oreille

« à ce bruit sourd de l'Europe entière qui favorisait confusément toutes les idées d'équité générale. » Il proposa, il fit adopter des mesures populaires, et c'est une justice à rendre à Marie-Antoinette, que son assentiment appartint, cette fois, aux décisions réclamées par l'intérêt public.

Le 1" janvier 1789, un arrêté royal parut, qui, «.prenant en considération l'avis de la minorité des notables, l'opinion de plusieurs princes du sang, le vœu de l'Assemblée du Daupliiné , la demande de plusieurs assemblées et députations provinciales, l'avis de divers publicistes et le vœu exprimé par un grand nombre d'adresses, ordonnait que le nombre des députés serait de mille au moins ; qu'il serait formé en raison composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que le nombre des députés du tiers serait égal à celui des deux premiers ordres réunis. »

L'enthousiasme dépassa les proportions connues ; à Paris , on illumina comme après une victoire. Faisant allusion à la date, 1" janvier 1789, Barrère dit, dans ses mémoires: «C'étaient les étrennes du peuple. » Les pamphlets de la noblesse , ses cris , ses lamentations , ses cris de fureur furent couverts par une acclamation irrésistible, immense.

La question du vote par ordre ou par tête n'était pas résolue ; mais le doublement du tiers faisait assez pressentir l'issue et révélait suffisamment les vues du ministre, puisque le vote par ordre eût rendu le doublement du tiers complètement illusoire. Ici, on doit le dire, Necker manqua de franchise et de courage. Ses convictions auraient dû lui défendre, à lui qui posait les prémisses , de laisser à l'assemblée prochaine les périls de la conclusion.

Ce fut le 24 janvier seulement que le règlement pour les élections des états généraux fut publié.

Il était donc arrivé ce jour des élections, si impatiemment attendu ! Après s'être efforcés en vain de les prévenir, les en nemis de la Révolution n'avaient plus d'autre ressource rpie de les ensanglanter ou de les corrompre.

Le règlement du 24 janvier était très-confus, et l'on y trouve reflété, comme en un miroir fidèle, le chaos de l'ancienne France. L'élection était directe ici, là elle était à deux degrés, ailleurs à trois et même à quatre degrés. En vertu de certaines distinctions, débris encore respectés du droit féodal, les nobles possédant fief avaient un privilège refusé aux simples nobles : celui de se faire représenter par un mandataire. De leur côté, les ecclésiastiques possédant un bénéfice étaient mieux traités que les autres, les premiers ayant personnellement le droit électoral, tandis que les seconds, réunis chez le curé de la paroisse, éhsaient, un, électeur à raison de vingt votants. Du reste, pas d'exclusion absolue , si ce n'est à l'égard des domestiques et dans l'intérêt de l'indépendance des votes. Le droit de participer aux élections, soit directement, soif d'une manière indirecte, était reconnu à tout Français, âgé de vingt -cinq ans, domicilié, et compris au rôle des inipositions directes pour une contribution quelconque. Quant à réiigibilïté, nulle^ condition restrictive, et faculté accordée au tiers état de choisir ses représentants dans tous les ordres. Ce n'était pas le suffrage universel direct, mais enfin c'était le suffrage universel.

La France, à qui l'expérience électorale manquait, se prit

à étudier ardemment le mécanisme des élections, tel que le définissait le règlement du 24 janvier.

La convocation n'était ni uniforme ni simultanée dans tout le royaume. Chaque bailliage devait être réuni par lettres spéciales. La première de ces lettres porte la date du 7 fémer et est adressée à la province d'Alsace ; la dernière , adressée au pays des Quatre-Vallées, est du 3 mai 1789. Paris procéda à ses élections après toutes les provinces et ne les avait pas encore terminées quand s'ouvrirent les états généraux.

Le mouvement électoral commença donc par toute la France. Heures pleines d'enivrement, d'anxiété, d'espérance! Necker attendait , le visage impassible mais le cœur ému. Il avait voulu laisser aux élections leur liberté et retirer en quelque sorte sa main de ces urnes redoutables. Toutefois, la royauté, qu'il poussait en avant et ne dominait pas d'une manière absolue, prenait ses précautions ; les gouverneurs des provinces avaient reçu ordre de se rendre à leur poste ; les pouvoirs subalternes redoublaient de vigilance, et sur le chemin de cette foule conviée à la conquête de la souveraineté civile, on voyait briller l'uniforme du soldat.

■ La noblesse arriva, hautement irritée contre le ministre. Les candidats présentaient leur haine pour titre. De là, dans les assemblées féodales , au dire d'un écrivain du parti même, une indécence peu commune, un frivole tumulte, des scandales. Ajoutons que, partout les nobles de province firent opposition aux nobles de cour, rejetant avec une sorte d'effroi les grands seigneurs : « Ils trafiqueraient, disaient -ils, des intérêts de la noblesse. »

Les élections du clergé montrèrent aussi deux partis bien distincts : les évêques et les curés ; mais il y eut entre les deux ordres cette différence , importante à noter , que dans celui de la noblesse, les suspects de patriotisme et de philosophie ce furent les grands seigneurs , tandis que , dans celui de l'Église, ce furent les modestes curés et les simples prêtres.

Le comte de Clermont-Gallerande l'avoue : pour le calme et la dignité, les assemblées du tiers contrastèrent \'ivement avec celles des deux autres ordres. Il n'y avait là qu'une intelligence et un cœur, tout allait vers la lil)erté. La liberté! mot puissant et mystérieux cpii réunit les âmes tant qu'il n'est pas défini ! Mais la définition ne devait venir que plus tard : alors tons ceux qui le prononçaient y confondaient leur enthousiasme.

Et même il arriva cpi'au sein de la mêlée électorale, des hommes d'opinions opposées firent échange de fraternelles espérances et de courtoisie. « J'ai loué, disait Maury à Bailly, un appartement à Versailles ; vous aurez chaque jour votre couvert chez moi, et nous nous unirons pour faire le bien. » Ils ne s'unirent pas, ils se combattirent. . Au reste, dans plusieurs provinces, les élections touchèrent à la guerre civile. La noblesse, qui regardait l'esprit nouveau comme une conspiration, avait résolu de conspirer à son tour, et, dès l'année 1788, le Dauphiné, la Bretagne, le Béarn avaient entamé des négociations secrètes pour former une ligue qui devait s'étendre sur toute la France. Mais l'énergique attitude du tiers déconcerta ces projets.

La Bretagne était, on le sait, province d'états; et les états s'étaient assemblés à Rennes, le 30 décembre 1788, selon l'usage. Mais combien leur physionomie avait changé depuis cette lettre de Mme de Sévigné : « Les états ne doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi, on ne dit mot : voilà qui est fait.... Une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals étemels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie (luxe),

MOUVEMENT DES ÉLECTIONS

voilà les états. Il semble que tous les pavés se soient métamorphosés en gentilshommes. » La noblesse accourait maintenant pleine de fureur. Il n'était plus question de comédie et de jeu, mais de lutte. Alors, toutefois, comme aux jours de la marquise, le tiers faisait médiocre figure aux états, n'y étant représenté que par quarante-sept membres, dont cinq n'avaient pas voix déUbérative ; et encore ces membres du tiers n'étaient-ils pas librement élus et ne se trouvaient-ils là qu'en leur qualité de maires et d'officiers municipaux , tandis (pie tous les pavés se métamorphosaient en gentilshommes, à qui il suffisait d'avoir vingt-cinq ans pour paraître.

L'arrètiî du i7 décembre, qui voulait que, dans les assem* blées électorales, le tiers fût représenté en nombre égal à celui des deux autres ordres réunis, n'était pas encore arrivé en Bretagne, mais la pensée du conseil du roi à cet égard était connue. Le tiers état de Rennes demanda donc l'égalité de représentation. Il réclamait, en outre, le vote par tête et l'égale répartition des impôts, conformément aux instructions secrètes de Necker, disait-on, déclarant d'ailleurs avec fermeté qu'il ne prendrait part à aucune délibération tant que sur ces points justice n'aurait pas été rendue. Aussitôt la noblesse s'emporte, la bourgeoisie tient bon, les villes voi-

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