‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 89 sur 303 · D O OS · texte numérisé non relu

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serviteurs de la Révolution, ce fut Mounier qui proposa le serment du Jeu de paume. Et il le proposa, il l'a déclaré luimême, sans en pressentir la portée, par modération, en vue de l'autorité royale à sauver, pour détourner de leurs projets les audacieux, pour occuper et déjouer leurs transports! » Les membres de l'Assemblée nationale, disait l'arrêté que Mou nier rédigea, prêteront le serment solennel de ne se séparer jamais jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération de l'ordre public soient établies et affermies sur des bases solides. » Bailly donne lecture de cette formule. En qualité de président, il réclame pour lui l'honneur de jurer le premier. Et tous les bras se lèvent, et un cri s'échappe de toutes les bouches, cri spontané, irrésistible, immense. Elle est devant nous cette scène dont la Constituante confia au pinceau de David l'héroïque procès-verbal, et qui fut la gloire de nos pères. Les voilà tous. Celui qui, debout sur une table, domine l'assemblée, aussi calme, aussi impassible cpie la loi, c'est BaïUy. Celui qui, les vêtements en désordre, le regard tourné vers le président, tient une plume et se dispose à écrire, c'est le rédacteur du Point du Jour, Bertrand Barère. Robespierre appuie violemment ses deux mains sur sa poitrine, comme s'il avait deux cœurs pour la liberté. Une exaltation commune éclate, quoique diversement exprimée, dans l'attitude de Pétion , de Garât , de Le Chapelier, de Thouret, de Guillotin, de l'impétueux Dubois-Grancé, de l'é- ; légant Barnave. Le corps raidi, la tête haute, Mirabeau frappe du pied la terre. Sieyès, isolé au milieu de la foule de ses collègues et assis au centre de leur mouvement, ne fait aucun geste, ne regarde personne : il prête serment dans son intelligence. Le lendemain lui apparaissait peut-être. Et qui sait, en effet, si ces hommes réunis ne se diviseront pas bientôt en juges et en condamnés? Qui sait si au fond de la formule de serment que Bailly prononce n'est point enveloppé son arrêt de mort? A la garde de Dieu! En attendant, leurs âmes se cherchent, leurs espérances se confondent; et le chartreux dom Gerle, le protestant Rabaut-Saint-Êtienne, le curé philosophe d'Emberménil se tiennent embrassés.

Un seul protesta, et ajouta ainsi à la grandeur du spectacle. Car, à braver seul l'indignation d'une assemblée entière et à défendre contre un enthousiasme aussi puissant ses croyances désespérées, il ne saurait y avoir un médiocre courage. Plus tard, Mounier, qui avait proposé le serment, se fit l'apologiste de Martin d'Auch, qui refusa de le prêter. On mit sur le registre de la déliJjération le nom de ce dernier, et à la suite le mot opposant. De sorte que cette noble joui'née se termina par un hommage rendu aux droits de la conscience humaine et par une vengeance vraiment digne de la liberté.

Tant de sagesse et de vigueur aurait dû, ce semble, amener la cour à mettre quelque gravité dans ses colères : il n'en fut rien; et, comme s'il eût suffi d'insulter au péril pour l'éviter, on se plut aux airs fanfarons. Depuis quelque temps il s'était formé autour de la reine un parti qui affectait de placer en elle toutes les espérances de la noblesse et le salut de la France chevaleresque. Ce parti se composait de la jeune aristocratie d'épée et s'appuyait sur un certain nombre de prélats fanatiques. Il embrassait les castels, les demeures épiscopales, les couvents, les chaires, le confessionnal. Il n'appelait plus Marie-Antoinette que l'intrépide fille de Marie-Thérèse; et sur des espèces d'autels que les fidèles dressaient dans l'intérieur de leurs maisons, vous eussiez trouvé le buste de la reine et cherché vainement celui du roi. Quelques-uns, avec un mépris qu'ils se donnaient à peine soin de dissimuler, accusaient la raoUe condescendance de Louis XVI,

ses irrésolutions, son penchant à prêter l'oreille aux acclamations de la rue, son habitude de reculer. Était-ce bien là un roi- gentilhomme ? Que n'allait-il à Rambouillet s'occuper d'horlogerie, laissant aux mains plus viriles de la reine et le sceptre et le glaive? Car c'était trop de patience : il fallait enfin balayer cette cohue révolutionnaire. Et si le peuple remuait, on avait des soldats; et si les régiments français s'avisaient de désobéir, on avait les régiments étrangers : ceux qu'on soldait, ceux qu'on pouvait, au besoin, appeler d'Allemagne. Il ferait beau voir un ramas de séditieux en haillons tenir tête aux kayserlicks, aux dragons de la Tour, à la cavalerie hongroise, aux chasseurs tyroliens ; et ne pas trembler, rien qu'à la vue de leurs longues moustaches enduites de suif! A ces ridicules propos la faction féodale joignait des bravades en action qui afQigeaient les gentilshommes de la bonne cause et faisaient rougir la partie grave de la noblesse. Alors s'amassa ce trésor d'humiliations téméraires qu'on destinait au duc d'Orléans; alors fut préparée contre Mirabeau cette guerre toute composée de cartels qu'il se bornait à écrire sur ses tablettes, remettant les petits combats au lendemain de la grande bataille, et trop orgueilleux, trop sûr de lui. pour se croire obligé à la preuve du courage.

Ainsi, d'un côté, la religion du droit, une prudence fière, de la mesure dans l'audace; de l'autre, mainte illusion sacrilège et d'aveugles mépris. Il ne faut donc pas s'étonner si le comte d'Artois crut étouffer les suites du serment du Jeu de paume en faisant retenir la salle, et si l'on renvoya la séance royale au 23 juin , afin que , durant tout un jour , les Communes, jetées sur le pavé de la ville, offrissent le spectacle d'un attroupement défendu. Mais, selon le mot de Mme de Staël, c'était opposer des jouets à des armes; et ces vulgaires insultes de la cour eurent cela de remari[uable que chacune d'elles fournit à la nation le sujet d'un nouveau triomphe. Les princes pouvaient bien profaner par le scandale de leurs amusements la place où la Révolution venait de camper; mais pouvaient ils fermer la maison commune, le palais du peuple, l'église? On enlevait une salle de jeu à la patrie errante : elle entra dans un temple.

Le 22 juin, les représentants occupèrent l'église de Saint- Louis , que le curé Jacob , quoique attaché à la cour , n'avait osé leur refuser. Soudain , les portes du chœur s'ouvrent , et l'on voit paraître, gravement émue, l'assemblée des prêtres Ils s'avancent et, prenant la parole, l'archevêque de Vienne annonce que le clergé vient se soumettre à la vérification commune. La reUgion et la patrie semblaient se réconcilier : l'attendrissement fut général et profond. Ces plébéiens, jusqu'alors si hautains, s'empressèrent de céder respectueustment aux iiommes du sacerdoce les places d'honneur : déférence que Barère, dans le Point du Jour, blâma en ces termes : « Sont-ce là les représentants qui veulent détruire les distinctions? » Mais ici la déférence du tiers, c'était la courtoisie du patriotisme, c'était la modestie de la victoire. Deux nobles, le marquis de Blacons et le comte Antoine d'Agoust, se présentèrent : ils furent accueillis comme des frères impatiemment attendus. Sur les cent quarante huit membres du clergé réunis à la famille nationale, on comptait cent trente-quatre curés , cinq prélats , deux grands vicaires , six chanoines, un abbé commendataire. « Imprimons cette j liste , » dirent ceux des Communes ; et . les yeux mouillés de larmes , Bailly s'écria : « Il faut l'imprimer en lettres d'or. »

La mer montait, montait toujours; l'invincible Résolution gagnait les hauteurs. Et sur l'étroite cime que le flot atteignait en grondant , la cour souriait et menaçait à la fois !

ASSEMBLÉE NATIONALE

Ni'cker, napière encore si présomptueux, était tombé dans im découragement amer et subit. Un jour, il avait suffi d'un

jour pour lui prouver que, doué d'une force intérieure et immense, le mouvement pouvait engloutir quiconque aurait

DUBOIS-CRANCé

>a prétention de le conduire. Débilité de la nature humaine! Ni'cker était l'auteur du livre le plus audacieux peut-être <|u'eùt enfanté le dix-liuitième siècle; il avait creusé aussi

avant que Jean-Jacques les causes de la misère, les origines de l'iniquité; et voilà qu'à la vue de cette société qui s'ébranlait, son âme comraançait à être remplie de tristesse. Il

s'essayait sans doute à conserver une fif,'ure sereine, et sa réserve habituelle l'aidait à cacher l'accablement de ses pensées. Mais, dans le secret des confidences intimes, il pleurait le rêve de son orgueil si rapidement évanoui.

Et, d'autre part, dénaturer ses idées, les amoindrir, de manière à en composer une déclaration de séance royale et presque de lit de justice, telle était alors l'occupation de ce conseil dont il s'était cru un instant le souffle et la vie. Le projet primitif de Necker contenait une injonction formelle aux trois ordres de se réunir pour déhbérer en commun sur les aff"aires générales : à cette disposition impérative on substitua une sorte de prière adressée à la noblesse et au clergé, en arrêtant que d'ailleurs la distinction des trois ordres serait maintenue. Le projet primitif de Necker attribuait à l'assemblée le droit de pousser la Révolution jusqu'à l'établissement d'une charte imitée de l'anglais : on se hâta d'excepter de toute délibération commune laYornie de constitution à donner aux prochains États généraux. Le projet primitif de Necker abolissait en termes décisifs tous les piiviléges pécuniaires : on résolut de s'en remettre sur ce point au bon vouloir des nobles et des prêtres, sauf à sanctionner royalement leur générosité. Modifications insensées, dangereuses, qui tendaient à remplacer un essai d'initiative par un défi adressé à l'esprit nouveau! Mais, pour les combattre, MM. de Montmorin, de Fourqueux, de La Luzerne, de Saint-Priest s'unirent vainement à Necker : ils eurent contre eux le garde des sceaux Barentin , le ministre de la guerre Puységur, Villedeuil, ministre de l'intérieur, (juatre conseillers d'État dont on avait invoqué le secours , et enfin les princes. Un trait dira ce qu'était capal)le de produire un conseil ainsi composé. Lorsqu'on en vint à la ([uestion de savoir si l'on admettrait tous les citoyens aux emplois militaires par rang de services et de mérite, le comte d'Artois protesta vivement, attendu que « le roi était maître de ses grâces. » Le langage de Louis XIV avait survécu à sa puissance; et, pour le continuer, ses pâles successeurs avaient besoin d'ignorer cent ans d'histoire. Necker prévit bien les conséquences. Mais f[uelle conduite allait être la sienne? S'abstiendrait -il de paraître à la séance royale? Ou bien, mettant sa popularité au hasard, irait il couvrir de sa présence un monarque asservi à des conseillers funestes?

Dans la nuit du 22 au 23, Bailly fut réveillé en sursaut par un cri qui venait de la rue. Etonné, il se lève : on l'appelait. Trois inconnus, se disant députés, demandent à être admis, et ils apprennent au doyen des Communes que Necker désapprouve les mesures prises; qu'il n'assistera pas à la séance du lendemain; que son renvoi parait inévitable. Les inconnus, qui, avec tant d'empressement, et à cette heure suspecte , couraient témoigner de leur sollicitude pour le tiers, c'étaient trois grands seigneurs : le duc d'Aiguillon, le comte Mathieu de Montmorency et le futur successeur de Kléber, le baron de Menou.

Le 23 juin, Versailles se hérissa de baïonnettes. Rien de plus sinistre que l'aspect général de la ville. Des rumeurs très -vagues encore, mais à cause de cela même effrayantes, s'étaient répandues. Çà et là des groupes inquiets ([ui, violemment dispersés par les soldats, allaient se reformer ailleurs et se grossissaient de minute en minute. Pas de clameurs inutiles: partout la menace du silence. Le ciel était couvert de nuages. Comme au 5 mai, les membres de l'Assemblée nationale, l'ordre qui était alors le peuple, avaient été condamnés à une attente humiliante ; et tandis que la noblesse et le clergé entraient fastueusement dans la salle des États par la porte principale, oelle de l'avenue; tandis que, pré-

cédée et suivie de la fauconnerie, des pages, des écuyers, des quatre compagnies des gardes du corps, la voiture du roi roulait sur le pavé ; ceux que la cour appelait en raillant Messieurs du tiers stationnaient devant une espèce de porte de service, et se pressaient, pour éviter la pluie, sous une galerie étroite à moitié pleine d'étrangers à petits manteaux , imitant le costume des députés. Les Coiumunes entrèrent enfin; mais, trouvant les deux autres ordres déjà placés, elles s'assirent muettes et irritées. Le siège destiné à Necker était vide.

Louis XVI commença en ces termes : « Messieurs, je croyais avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le bien de mes peuples, lorsque j'avais pris la résolution de vous rassembler ; » et il se plaignit aigrement des divisions survenues. Puis, le garde des sceaux étant allé vers le trône et s' étant mis à genoux, le roi donna ordre à l'Assemblée de se couvrir. Seuls, les nobles désobéirent; et, conservant en sens inverse, puisqu'il le fallait, les distinctions frivoles où s'attachait leur orgueil, ils restèrent tête nue devant les plébéiens qui se couvraient.

Le garde des sceaux lut une première déclaration qui cassjiit les arrêtés des Communes, interdisait les mandats impératifs, et maintenait la déhbération par ordre. Une seconde déclaration, résumé des bienfaits que h roi voulait bien accorder à son peuple , annonçait le vote des impôts ; l'abolition de la corvée, de la mainmorte, du droit de franc-fief, la restriction du droit de chasse; la substitution d'un enrôlement régulier au tirage de la milice; la suppression du mot t-ille; l'organisation des états pro\inciaux. Rien, du reste, sur le renouvellement organique de la constitution du royaume, sur la participation des États généraux au pouvoir législatif. On permettait aux États de chercher les moyens de concilier la liberté de la presse avec le respect dû aux mœurs . à la religion, à l'honneur des citoyens, et la liberté individuelle avec l'intérêt des familles ou la sûreté de l'État. On se montrait disposé à sanctionner la destruction des privilèges pécuniaires, s'il plaisait aux privilégiés d'en faire le sacrifice. Au nombre des propriétés absolument et à jamais inviolables, on mettait les dimts, cens, renies, droits et devoirs seigneuriaux et féodaux. A la lecture de ce dernier article, quelques nobles ne rougirent pas d'éclater en égoïstes transports, prouvant ainsi « qu'ils avaient trop d'orgueil pour leur avarice ou trop d'avarice pour leur orgueil. •

Les Communes restaient immobiles, silencieuses : LouisXVI parut interdit. Recueillant néanmoins ses forces et, par une exagération factice d'énergie, se trompant lui-même, il répéta durement les dures et folles expressions dont son rôle était composé : « C'est moi jusqu'à présent qui fais tout pour le bonheur de mes peuples, et il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. » Il ordonna d'un ton sec à l'Assemblée de se séparer, et, suivi de la noblesse, suivi de plusieurs prélats, il sortit.

Alors se passa une scène qui vit au fond de tous les souvenirs, mais à laquelle des historiens modernes ont ajouté des traits qui en altèrent la physionomie et la portée. Jusque-là les Communes n"a\aient eu affaiie directement qu'à l'aristocratie du sacerdoce et à l'aristocratie de l'épée : maintenant c'était la royauté en personne qui semblait descendre dans la lice. Or, la bourgeoisie voulait bien renverser la noblesse, réduire le clergé; mais le régime de la royauté sans despotisme lui convenait : elle sentait, on le verra bient/)t, qu'elle aurait besoin du trône contre le peuple. Aussi, lorsque, après la sortie du roi, le graud maître des cérémonies,

ASSEMBLEE NATIONALE

M. de Brézé, dit au doyen des Communes, qui étaient demeurées à leur place : « Monsieur, vous avez entendu l'ordre du roi, • il y eut un instant d'incertitude, de morne stupeur; et, n'osant résister en face à l'envoyé du monarque, Bailly dit à ses voisins : « Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordre. » Mais, en ce moment décisif, Mirabeau s'avance; il usurpe glorieusement les fonctions de BaiUy, qui s'en étonne et s'en aftlige; sans affectation de dédain, sans violence, mais avec beaucoup de calme au contraire et une

fermeté réfléchie, il adresse à M. de Brézé ces Gères paroles : «Je vous déclare que si l'on vous a chaîné de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette. • On cria : « Tel est le vœu de l'Assemblée. • I<e marquis de Brézé alla rendre compte de sa mission à Louis XVL Et, raffermie dans la conscience de son droit, l'Assemblée se mit à délibérer. .\vec une grave énergie, le janséniste Camus demanda la confirmation des arrêtés pré-

MIRABEAII Kl tA MARQUIi DE OREUX-BRÉZÉ

•dents. • Ajoutez, dirent les curés fidèles à la cause des •mmunes, ajoutez que la délibération a lieu en notre présence. • El Sieyès laissa tomlx'r ces paroles demeurées si célèbn's : • Vous êtes aujourd'hui ce (|ue vous étiez hier. » I>a inr voulant à tout pnx interrompre la séance, des manfpu- -les entrèrent, le marteau à la main, pour détacher les fen liires et le baldaquin à franges d'or, pour enlever le trflne. Sp«'clacle inattendu où j)t'rsonne encore ne voyait une prophétie vivante. Pourtant c'était bien là l'image du peiq)!»» ap paraissant i son tour sur la scène et emportant la monai-chie ! On essaya aussi de l'intimidation. Les gardes du corps qui,

après avoir accompagné le roi jusqu'à son pilais, s'étùenl mis en route pjur Saint-tiermain, avaient reçu ordre, à Roc- ((uenconrt. de tourner bride.... Ils arrivaient au galop. Mais, au moment où ils atteignaient les portes de la salle, l'Assemblée s'élevait à une prudence pleine de majesté, et, sur la motion de Mirabeau, elle assurait sa \ictoire en se déclarant inviolable.

Or, tel était l'aveuglem.-nt de la noblesse que , pendant ce temps, elle courait au château remercier ses prétendus sauveur». La première visite fut pour le comte d'Artois, (|ui la reçut avec beaucoup de courtoisie et d'abandon. On avait

aussi des remercîments à adresser' au comte de Provence; mais, retiré en sa dissimulation, ce prince n'eut garde de se prêter à des hommages qui étaient ceux de la présomption abusée. Après la séance royale, on avait vu Louis XV T retomber dans une morne apathie, et lorsqu'on était venu lui annoncer les résistances de l'Assemblée, des paroles pleines de découragement avaient témoigné de la fatigue de son âme. Les nobles l'oublièrent, ils n'oubhèrent pas la reine. Elle était au salon de jeu. On s'y présente. Et, le sourire à la bouche, le regard étincelant, la reine tendait aux gentilshommes l'enfant royal, disant : « Je le donne à la noblesse. •• Elle Iç donnait à la mort.

Du' reste, l'illusion fut bien vite dissipée. Car cette scène de folle ivresse n'était pas encore finie, que déjà la clameur populaire portait au creur de Marie -Antoinette un nom qui la fit tressaillir. Necker l'avait mortellement offensée en condamnant par son absence la séance royale, et c'était vers ce même Necker que montaient alors, unanimes, formidables, les vœux de la multitude. Elle inondait les cours du château; et tout bientôt retentit de cris tumultueux, de menaces, d'insultes. Le mot arislocrane fut lancé, expression à la fois burlesque et sinistre qui, dans le langage des haines populaires, indiquait les opinions aristocratiques du comte d'Artois et sa tête mise à prix. La cour» n'était pas encore familiarisée avec les insurrections : elle trembla. Il fallut envoyer chercher Necker, qui, ayant donné sa démission, se trouvait entouré d'une foule de visiteurs ou furieux ou consternés. Pour le garder ministre, pour continuer à le subir, la reine dut employer la prière. Il promit de ne pas abandonner cette monarchie qui suppliait; et, comme il regagnait sa demeure en traversant à pied les cours du château, un homme alla tomber à genoux devant lui, pendant que de toutes parts on criait : » Restez-vous ?» A bout d'attendrissement, d'orgueil, il répondit par des sanglots. Le soir, on alluma des feux de joie, et des hommes violents parcoururent la ville en agitant des torches.

La vieille France était décidément vaincue; mais elle ne voulait ni accepter ni s'avouer sa défaite. Le comte de Glermont-Tonnerre et LaUy-Tollendal ayant proposé à la chambre de la noblesse de se réunir au tiers, il y eut parmi tous ces gentilshommes assemblés un long frémissement de colère. De patriotiques paroles furent néanmoins entendues. « J'ai treize mille livres de rentes, dit M. de Montcalm : j'en sacrifierais la moitié pour obtenir cette réunion tant désirée, et mes six enfants ne me désavoueront pas. " Mais ces sentiments étaient loin d'être ceux du grand nombre. D'Épréménil adjura ses collègues de se serrer autour de la monarchie, que des factieux brûlaient de détruire ; et, la discussion s'enflammant, le duc de Gaylus s'élança de sa place, la main sur la garde de son épée. Gazalès criait à la minorité : « Vous réunir au tiers? vous n'oserez pas! » Ils répondirent en se rendant, le 25 juin, à la salle des États au milieu d'un immense concours de peuple. Ils étaient quarante-sept : les comtes de Montmorency, de Clermont-Tonnerre, de Lally- ToUendal, de Lusignan, de Gastellane, de Grillon, le vicomte de Toulongeon, le marquis de La Tour-Maubourg, les ducs de La Rochefoucauld et de Luynes, etc.... Le duc d'Orléans s'avançait à leur tète dans sa voiture. A son approche, la foule qui entourait la salle se répandit en acclamations. Et lui, se penchant à la portière : « Mes amis, disait il, point de bruit maintenant. Je veux votre bonheur; \f vais m'en occuper : vous applaudirez ce soir, si vous voulez. » L'Assemblée lui déféra la présidence après Bailly : il refusa.

Donc, chaque jour, à toute heure, un nouvel éclair venait

illuminer les profondeurs de l'abîme ouvert à quelques pas du château. Mais, chez certains nobles, l'obstination dans l'aveuglement était si absolue qu'on peut citer ce mot caractéristique d'un homme de la cour : « Que je plains les quarante-sept ! voilà des familles déshonorées et auxquelles personne ne voudra s'allier. •

Cependant Paris fermentait. Une députation vint apporter à l'Assemblée nationale les félicitations et les encouragements de l'Hôtel de Ville; on reçut du Palais -Royal ime adresse couverte de signatures, qui respirait la guerre; on apprit que les gardes françaises avaient fait un pas vers la révolte; et Le Gliapelier, Glaizen, députés de Bretagne, Mirabeau, Sieyès, Pétion, Rarnave, fondèrent à Versailles ce club Breton qui, transporté à Paris, allait être bientôt le club dts Jacobins. Tout concourait donc à augmenter l'énergie du mouvement, et il n'est pas besoin de recourir à l'hypothèse d'un complot pour expliquer l'émeute au sein de laquelle M. de Juigné, archevêque de Paris, faillit alors périr. Ce prélat avait mis à retarder la réunion de l'ordre du clergé aux Communes une opiniâtreté fanatique : on éclata contre lui. Comme il traversait la ville, la foule reconnaît sa voilure, et, frémissante, elle se précipite. L'archevêque se réfugie dans l'hôtel de la Mission. Le peuple irrité vient se heurter aux portes; un siège commence. En cet instant parut M. de Colbfrt, évêciue de Rodez, un des cinq prélats qui s'étaient réunis à l'Assemblée nationale. Aussitôt les plus furieux s'apaisent, ils entourent l'évoque, le comblent de bénédictions, et l'élevant sur leurs épaules, l'appelant leur ami, ils lui décernent le triomphe improvisé par leur reconnaissance. M. de Juigné n'osa résister davantage : le 26 juin, il faisait sa soumission. Les mêmes hommes qui l'avaient insulté la veille l'attendaient au passage et le couvrirent d'applaudissements. Il entra dans ' l'Assemblée, précédé par l'archevêque de Bordeaux, qui lui servait d'introducteur ou, plutôt, de caution. Restait la majorité de la noblesse à réduire.

Tout à coup le château se rempUt d'alarmes. On raconte, on répète — et la source de ces bruits reste ignorée — (piile plan d'un vaste massacre a été conçu ; que cent mille re ■ belles sont en marche. Interrogé, Necker s'abstint de dissiper des terreurs qu'il jugeait utiles; et le duc de Luxembourg, président de l'ordre de la noblesse, fut mandé à la hâte. Quand il arriva, la famille royale se trouvait réunie autour de Louis XVI ; les princes avaient l'effroi peint sur le nsage; la reine pleurait. • Monsieur de Luxembourg, dit Louis XVI, je prie l'ordre de la noblesse de se réunir aux deux autres ; si ce n'est pas assez de prier, je veux. > £t il lui remit une lettre pour les dissidents.

Nous l'avons observé déjà, et la suite de ce récit en fournira des indices tragi(jues : la partie passionnée de la noblesse en était venue à ne plus regarder Louis XVI comme son vrai roi. Désespérée de voir en des mains si tremblantes le destin du parti féodal, eUe se rejetait impétueusement, et vers le comte d'Artois , que son défaut de lumières poussait à tout confier aux hasards de l'audace, et vers la reine, qu'on savait sujette à des accablements mélancoliques et à de subites épouvantes, mais capable, en revanche, d'applaudir aux résolutions extrêmes. Aussi les ordres de Louis XVI n'eurentils rien de décisif pour la chambre de la noblesse. Devait-on souffrir que le royaume demeurât à la merci du roi? Pourquoi, s'il était nécessaire, ne défendrait-on pas contre le monarque la monarchie? Voilà ce que Gazalès, dans l'ardeur

d'une conviction indomptée, ne craignit pas de laisser entendre. Mais l'Assemblée avait reçu une missive nouvelle qui disait les jours du roi menacés. Tous se levèrent, et la réu-

l.OM ..ERLE — 1'. I.KFRANC DK POMPIGNAN — 111. T A M. E Y R A N D-I'K U 1 O O hD IV. CARDINAL nt: ROHAN — V. I>E JUIGNÉ, AKCHEVÉQUK DE PARIS

iiion fut décidée. Seulement, la lettre qui se faisait obéir cette fois était du comte d'Artois, elle n'était pas de Louis XVI !

Il y eut des protestations ultérieures. Beaucoup demandèrent qu'il leur fût donné acte de leurs efforts pour faire prévaloir, conformément à leurs cahiers, la délibération par ordre. Et, chose remar(|uable ! au bas de la protestation qui fut rédigée en ce sens, on lut le nom du marquis de Lafayette! Mais qu'importaient les réserves?

Ainsi fut amenée, le 27 juin, la réconciliation des nobles avec les Communes, réconciliation au fond de laquelle germait l'implacable ressenlirat^nt de la défaite, et dont le mensonge ne paraissait que troj) à l'attitude contrainte des derniers venus, au nuage étendu sur leur front et à leur morne silence.

Quoi qu'il en soit, l'junireuse nouvelle ne se fut pas plutôt répandue que la joie populaire éclata sous mille formes. Mais c'était vers le nouveau pouvoir que se tournaient tous les regards. La royauté n'était plus au palais de Louis XVI,- elle élait à la salle des Etats. Les soldats eux-mêmes le crurent; et tandis que les gardes du roi refusaient de faire dans les cours du château de Versailles la ronde accoutumée, deux d'entre eux se rendaient déguisés à l'Assemblée nationale pour remettre au président, comme au vrai monarque, une plainte contre leur colonel. Ils furent reconnus, ou les arrêta ; mais, la foule accourant et les protégeant de ses cris, on dut les rendre aussitôt à la liberté. On eût dit, du reste, que le peuple s'étudiait à adoucir aux dominateurs anciens l'amerlume de leur défaite; car ses acclamations allèrent chercher, cette fois, non-seulement Louis XVI, mais la reine et le comte d'Artois lui-même. Des invitations tumultueuses et répétées appelèrent à un balcon Marie-Antoinette ; et si son cœur se sentit ému de ces hommages immérités, l'émotion fut son châtiment. On illumina Versailles.

A Paris, il n'y eut pas un moindre ébranlement des âmes. Placards, estampes, gravures, allégories, tout servit à exprimer l'allégresse causée par la réunion des trois ordres. Un triangle la figura sur chaque place, dans chaque rue ; on vit des cadrans de montre avec l'épée, la crosse, le râteau; et IV plus XII égalant XVI, Louis XVI fut déclaré valoir à lui seul, s'il se résignait, Henri IV et Louis XII. Saillies familières au génie français et qui n'empêchaient pas les manifestations violentes! L'autorité militaire s'en effraya au point que quatre compagnies des gardes françaises eurent ordre de charger leurs fusils à cartouche. Elles désobéirent, forcèrent leurs casernes , parcoururent la capitale en criant : Vive le ikrs état! Nous sommes les soldais de la nation; et, suivis d'une multitude immense , plus de cent gardes arrivèrent au Palais -Royal demandant à y fraterniser avec le peuple et portant de grandes coupes remplies de vin. Versailles avait embrasé Paris, Paris embrasa la France.

Elle apparaissait donc triomphante sur les cimes de l'État, cette assemblée de plébéiens naguère obscurs. Le 10 juin, elle s'était affirmée ; le 17, elle avait pris le nom d'Assemblée nalionale; le 20, elle avait prêté l'héroïque serment du Jeu de paume, le 22, elle avait conquis le clergé; le 23, elle s'était déclarée souveraine; le 27, elle avait dompté la noblesse. Et maintenant les malentendus vont venir , hélas ! Maintenant, nous aurons à raconter qu'entre la bourgeoisie et le peuple.... Mais reposons-nous un instant dans l'impression de l'imposant triomphe, et que des paroles amères, trop tôt prononcées, ne troublent pas cette auguste fè*e de nos souvenirs. Oui, nous pouvons le dire sans réserve, et avec émotion, avec orgueil : jusqu'à ce jour du moins, la bourgeoisie fut la Révolution, elle fut le peuple.

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