CHAPITRE IX
APPEL A LA FORCE
CI commence une évolution historique dont il importe
de bien marquer le caractère et dont nous aurons à
suivre les phases.
• Je me disais, rapporte Bailly, que partout où le
peuple est en grand nombre, il maîtrise. » Ce peuple, les meneurs ne l'avaient vu qu'avec effroi assister aux séances et venir siéger dans la salle des débats publics, comme pour y tenir, lui aussi, ses états généraux. Fallait-il laisser une souveraineté sans baptême et sans manteau noir regarder face à face celle de l'Assemblée? Permettrait- on qu'à l'aspect des tribunes envahies par une foule impérieuse, le royaliste vînt dire, ainsi que ce prince de l'antiquité : « J'aperçois deux Thèbes et deux soleils? » Les erreurs ou les artifices de langage ne sauraient changer la nature des choses. Sieyès avait eu beau confondre sous le nom commun de tiers état la boiu'geoisie et le peuple, il y avait les riches et les pauvres, il y avait les plébéiens du beau monde et les plébéiens de la rue. Parmi les hommes qui ensemble demandaient la liberté, les uns possédaient tout ce ([ui permet d'en jouir : éducation, crédit et richesse; les autres, au -contraire, risquaient de ressembler au paralyti([ue à qui l'on reconnaîtrait le di'oit de marcher, et ils devaient conséquemment vouloir, en même temps que la liberté, ce qui l'empêcherait de n'êtic pour eux qu'une conquête Ulusoire, un bruit de clairon. C'est ce que pressentit l'Assemblée devenue victorieuse. Elle trembla ({ue les réclamations des serfs du salaire n'allassent au delà de la noblesse abattue, au delà du clergé soumis, au delà de la monarchie abaissée. Elle eut le frisson de son triomphe Il y eut un homme, surtout, à qui le peuple fit peur • n fut Mirabeau; tant qu'il y avait eu incertitude sur le succèv. il avait mis une fougue extraordinaire à pousser aux mouvements de place publique. Immédiatement après la séance du 23 juin, dont il publia ime relation audacieuse et provoquante, il avait appelé à lui la multitude. « Pourquoi lui déroberions-nous, s'était-il écrié, la connaissance de nos délibérations? Que signifient ces mots de décence, de bon ordre? Ici l'indécence serait dans le mystère et le désordre dans li secret. » Mais quand la réunion définitive des ordres, leretours de Louis XVI, l'humiliation de la noblesse, l'apparente résignation de la reine firent croire à Mirabeau qu'on n'avait plus à redouter désormais les anciens ennemis, son langage cliangea tout à coup d'une manière surprenante, et l'agitateur de la veille demanda que sur l'étendard d'une révolution en marche on écrivît cette formule des sociétés au repos : Maintien de l'ordre public.
« Messieurs, disait-il le 27 juin, la journée du 23 a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une impression dont jr crains les suites. Où les représentants de la nation n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pa-^ encore eu occasion de connaître toute la fermeté de ses mandataires. Sa confiance en eux n'a point encore de racines assez profondes. » Et, non content d'établir de la sorte entre les représentants de la nation et le peuple une ligne de séjiaration; non content de semer la défiance, Mirabeau s'étudiait à tracer un sombre tableau des agitations populaires. Ces passions que lui-même avait excitées , il les gourmandait
KABAUT-SAINT-KriRNNE -III. DEMEUMER - IV. BKkGASSE - V.