‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 91 sur 303 · Kl. OC H (cORENTIn'I · texte numérisé non relu

Kl. OC H (cORENTIn'I

maintenant, et il insistait pour qu'on se gardât des auxiliaires séditieux. Il n'allait pas jusqu'à couvrir de sa tolérance la séance du 23 juin. Et toutefois il prenait texte de cette séance même pour faire de Louis XVI un éloge où à l'admiration se mêlait une sorte de pitié tendre et respectueuse. Lorsqu'il arrivait au roi de faire mal , c'est qu'on le trompait; quand il était lui, le roi faisait toujours Lien. Et Mirabeau proposait une adresse aux électeurs qui leur recommandât de contribuer au maintien de l'ordre, à la tranquillité publique , à l'autorité des lois et de leurs ministres.

En d'autres circonstances, un tel langage n'eût été peutêtre que celui de la sagesse et de la raison. Mais proclamer les colères de l'opprimé suspectes, sans avoir travaillé à détruire le principe de toutes les oppressions : la misère; mais décrier la vie tumultueuse du forum, parce qu'on croyait avoir tiré pour soi un suffisant profit de ses ardeurs; mais crier à la Révolution de faire halte , quand elle était si éloignée encore du vrai but de son pèlerinage brûlant... c'était trop laisser paraître de combien on différait et combien on se défiait du peuple.

Mirabeau, du reste, connaissait bien ceux à qui il adressait son discours. Il se souvenait que, dans la séance du 16 juin, il les avait épouvantés en se livrant à des inspirations de tribun. Il savait que la formule du serment du Jeu de paume consacrait le maintien des principes de la monarchie. Il se rappelait enfin avec quelle ardeur, dans l'église de Saint-Louis, lors de la réunion du clergé aux Communes, on avait applaudi à ces paroles de Target : « Il n'est point d'événement heureux pour la patrie qu'on ne doive s'empresser de communiquer au meilleur des rois. » La vérité est que , loin de prétendre à renverser le trône , la bourgeoisie cherchait déjà à s'en faire un abri. Renié par la noblesse, ce fut au sein de ces Communes, un instant si raides, que Louis XVI compta ses serviteurs les plus fidèles et les plus alarmés. Il cessait d'être le roi des gentilshommes, il devenait le roi des propriétaires.

Pendant ce temps, le corps couvert de vêtements en lambeaux, des milliers de malheureux au visage amaigri par le jeûne et au teint livide se pressaient, à Paris, devant la porte des boulangers et y passaient la moitié des jours dans une impatience terrible. On était en pleine disette, le prix du pain variant entre quatre sols et quatre sols et demi la livre, chiffres homicides, à cette époque. Plus de travail, d'ailleurs ; plus de salaires ; et , parmi tant de pâles journaliers, bien peu qui n'eussent laissé au logis des enfants criant la faim. Mais ce pain dont on avait tant de peine à obtenir un morceau, il était terreux, amer, il causait des inflammations de gorge et des ardeurs d'estomac. Les moulins à bras établis à l'École militaire ne fournissaient que des farines aigries, d'une couleur jaune, d'une odeur infecte, et formant des masses tellement dures que, pour en détacher des portions, il fallait les frapper à coups de hache. Voilà quel était l'unique aliment du peuple; et, comme la France entière souffrait , la capitale voyait , à toute heure , entrer dans ses murs des bandes d'inconnus en guenilles, tenant à la main de longs bâtons et se traînant courbés sous leurs besaces vides, foule sans gîte et sans lendemain que la province en détresse rejetait sur Paris affamé. Ainsi, la misère prenait d'épouvantables aspects; les marchés, de plus en plus orageux, semblaient se dessiner en champs de bataille; le long de la Seine, les soldats faisaient la haie sur la route des convois, mais l'anxiété universelle arrêtait les transports au point de départ, le parlement de Bourgogne, celui de Franche-Comté, celui de Nancy avaient jeté l'interdit sur la cir-

culation des grains; au lieu du blé attendu, c'étaient des consommateurs qui arrivaient avec l'irrésistible mouvement de la marée montante; et chaque nuit, dans de tragiques assemblées tenues chez le lieutenant de poUce, cette question revenait : Gomment nourrir Paris?

Or, ce qui n'a pas été remarqué et ce qui est pourtant digne d'une éternelle mémoire, c'est que le cri poussé alors par les hommes du peuple ne fut pas le cri de la pauvreté. Au seuil même des boulangeries, où on ne leur gardait qu'une nourriture avare et meurtrière, ils s'entretenaient de la constitution à faire et de l'Assemblée nationale à défendre. ILs ré- • clamaient la liberté de l'intelhgence, ces esclaves de la faim !

Et une pareille abnégation était d'autant plus magnanimi'. fpae le mal ne pouvait pas être attribué seulement aux rigueurs du ciel. Le Comité des subsistances avait demandé à Necker des renseignements : Necker publia un mémoire dans lequel on lut que, depuis son entrée aux affaires, en août 1788, le ministre s'était épuisé en efforts pour prcTenir la crise, déjà prévue; que l'exportation des grains avait été s.vèrement prohibée, et leur importation encouragée par dprimes énormes; que, de ses deniers, à ses risques et périls, le roi avait fait venir à la hâte des pays étrangers , en ri/ seigles, orges, blés, farines, un milliard quatre cents millioi: de quintaux ; que la circulation intérieure avait été puissamment favorisée; que, durant le dernier hiver, les moulins à eau et les mouHns à vent étant restés immobiles autour de Paris, les uns à cause de la gelée, les autres à cause de l'inaction de l'air, on s'était empressé de construire à grands frais des moulins à bras; qu'en un mot, rien n'avait été négligé de ce qui est prescrit à la sagesse humaine. Mais comment expliquer que des mesures si actives eussent été à i point stériles? Dans quelle proportion les malheurs publics étaient -ils imputables à la criminelle industrie des accapareurs? Necker fit observer timidement qu'il était peu croyable que des réserves importantes de blé eussent été faites à une époque si voisine des moissons nouvelles et où les greniers abondants n'auraient pas été en sûreté. Toutefois, il avouait en termes formels i qu'on avait eu souvent à se plaindre de la cupidité des spéculateurs ; » et même il donnait à entendre que le gouvernement était condamné à beaucoup de discrétion , l'homme d'État devant craindre , en temps de crise . d'irriter les alarmes et de livrer le secret de ses peines.

Il est des réticences qui sonnent au cœur comme des aveux. Telles étaient celles que contenait le Mémoire instructif. De véhémentes protestations retentissaient, d'ailleurs. Une brochure intitulée Le premier pas à faire demanda qu'on ouvrit une en([uête sur les accaparements. * Hommes sans enlraille^ ' criait l'écrivain aux accapareurs, nos champs féconds sont entrés dans vos parcs. » Gorsas venait de faire paraître son journal le Courrier de Yersai'.les à Paris ; il y pubUa une lettre du Courrier de Dieppe., de laquelle U résultait qu'en Normandie on accaparait jusqu'aux blés sur pied, et que l< - Dieppois étaient poussés au désespoir, t Savez-vous à qn servent les primes accordées à l'importation? à réveiller : cupidité. Un navire arrive-t-il ici, il obtient des primes; pui< ces mêmes grains se rembarquent clandestinement et von! obtenir dans un autre port des primes nouvelles; de sorte qu'on ne voit rester en magasin ou promener de halle en halle qu'une petite quantité de blés cariés.... Mais dénoncez donc cela aux États généraux, honnête homme que vous êtes ! »

De son côté, observateur encore silencieux des prutique-s souterraines, le médecin Marat s'occupait dès lors à amasser les matériaux des accusations futures, accusations calom-. nieuses souvent, mais souvent aussi pleines de lumière : car,

APPEL A LA FORCE

à force de croire au mal, cet implacable esprit en vint à acquérir une singulière clairvoyance. Si d'autres furent la pensée de la Révolution, si d'autres en furent la colère, Marat en fut le soupçon.

L'Assemblée nationale ne pouvait s'abstenir plus longtemps. Le 4 juillet, on venait de décider, après une longue discussion, que les députés de Saint-Domingue seraient admis au nombre de six, lorsque Dupont de Nemours, rapporteur du Gomitt! des subsistances, se leva. La circonstance était solennelle. Dès son début, l'Assemblée trouvait à élever ses débats à de sublimes hauteurs. Que faire pour le peuple manquant de travail et de pain, ou, plutdt, que faire pour qu'à l'avenir

le peuple ne fût pas exposé à manquer de pain et dé travail? Grande question qui contenait tout ce qui aujourd'hui nous agite et nous divise, question suprême qui, moins tardivement abordée, eût épargné à l'Europe d'affreux déchirements, et que les sociétés modernes auront bientôt à résoudre, sous peine de mort ! Mais la doctrine triomphante, au dix-huitième siècle , avait été celle de l'individualisme , celle de l'indifférence de l'État en matière d'industrie : il n'y parut que trop au rapport du Comité des subsistances. Droit au travail, vices inhérents au régime des salaires, dangers de la concurrence, moyens d'émanciper le prolétaire, rien de ce qui intéressait particulièrement le peuple ne fut indiqué, même

Page 1