‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 93 sur 303 · DUPONT DE NEMOURS · texte numérisé non relu

DUPONT DE NEMOURS

M- cluirchail dans Louis XVI un chef inviolable. Mais, à cause 'il- cela même, le» représentants de l'ancienne France se hâtaient de tirer à eux la royauté. De sorte que, confiée à un prince qui ne savait ni la porter ni la défendre, la pourpre royale allait «e déchirant aux mains de deux partis contraires.

Ils la mirent en lambeaux; et plus tard, quand sonna l'heure formidal)le, il se trouva (|u'en jouant le pouvoir du malheureux Louis XVI, on avait aussi joué sa tête.

Cependant, \'ersailles prenait depuis quelques jours une physionomie singulière, sinistre; ce n'étaient dans les rues

qu'uniformes suspects et figures inconnues. Des hommes qu'on ne remarquait naguère qu'à la pâleur de leur visage, voUà qu'on les rencontrait se donnant une contenance altière, souriant d'une manière funeste et lançant des regards pleins de défis. Au sein de l'Assemblée, afl'ectant de laisser vides leurs places de législateurs, certains députés nobles allaient s'asseoir parmi la foule, en simples curieux, l'ironie sur les lèvres. On cita des propos étranges échappés à l'abbé de Vermond au milieu des fumées du vin; les échos de l'CEil-debœuf répétèrent des menaces proférées, disait-on, par le prince d'Hénin et le duc de La Trémouille; on parla non sans inquiétude des comités secrets du comte de Flahaut au Louvre. Que se passait-il donc?

Il y avait alors à Montrouge un conciliabule qui rassemblait les familiers du duc d'Orléans, ténébreux inspirateurs de son patriotisme ou artisans de son ambition. Là figuraient, et le comte de Genlis, marquis de Sillery, et de Latouche. Là dominait sourdement Choderlos de Laclos, esprit actif et enflammé sous les dehors du calme, fatal génie qui, par le roman des Liaisons dangereuses, le plus profond des livres impurs, avait fait violence à la renommée et s'était assuré une place entre l'étonnement et le mépris, entre l'admiration et l'horreur. On disait de lui qu'il était pour ses amis la plus dangereuse des liaisons. Mais ce fut la folie, ce fut le malheur du duc d'Orléans de ne se plaire qu'aux relations soupçonnées et de laisser des aventuriers audacieux travailler en son nom au triomphe de prétentions qu'il n'avait pas. C'est à quoi s'employèrent avec une sombre impatience les conspirateurs du conciliabule de Montrouge; et, comme ils avaient des intelligences à la cour, ils ne tardèrent pas à savoir en détail les trames qu'on y ourdissait. D'un autre côté, des avis secrets parvenaient au club Breton, qui comptait, à cette époque, parmi ses habitués, Buzot, Lanjuinais, l'abbé Grégoire, Robespierre, et qui confinait au peuple.

Or, chose singuKère, où se montre clairement le doigt du destin, la Révolution étendait déjà si loin son empire, qu'elle veillait, implacable et imdsible, jusque dans les appartements du comte d'Artois, jusque dans l'alcôve de la reine. Pas une démarche qui ne fût dénoncée, pas une parole qui ne fût transmise aux haines vigilantes du dehors. Les serviteurs de la maison royale décachetaient les lettres qui leur étaient remises, en copiaient le contenu, et faisaient passer la copie, soit au conciliabule de Montrouge, soit au club Breton. Ainsi furent éventés, dès le premier jour, les complots de la noblesse. On sut que la cour se disposait à ressaisir le despotisme, à dissoudre les Etats généraux, à accabler Paris; que la reine était l'âme de ce plan de campagne et que les princes y travaillaient de concert avec elle ; que Louis XVI était annulé; que des troupes, des troupes étrangères, arrivaient à marches forcées; que, pour faire face aux dépenses prévues, l'ordre avait été donné de fabriquer cent millions de billets d'État ; qu'une liste venait d'être dressée qui vouait à la mort, non -seulement le duc d'Orléans et les chefs du parti révolutionnaire exalté, mais encore ceux qui entendaient se grouper autour de Louis XVI devenu un monarque constitutionnel, Mirabeau, par exemple, Mounier, Lally-Tollendal. Bientôt les faits parlèrent. Le 6 juillet, le régiment Royal-Allemand, commandé par le prince de Lambesc, était venu camper dans le jardin de la Muette ; huit canons avaient été placés à Sèvres, où les passants étaient reçus, la nuit, comme des ennemis; à Versailles on avait vu paraître un régiment de hussards qui, odieux aux gardes françaises, odieux au peuple, ensanglantaient la ville agitée par leurs querelles; déjà, disait-on, trente-cinq mille hommes étaient répartis entre Paris

et Versailles, on en attendait vingt mille, que des trains d'artillerie devaient suivre ; les passages commençaient à être interceptés; les chemins, les ponts, les promenades se changeaient successivement en postes mihtaires; partout l'image et comme le spectre de l'invasion.

En cet extrême péril, la conduite de l'Assemblée nationale mérite d'être remarquée. Tremblant d'avoir à subir pour se défendre le concours du peuple, et ne voulant rien devoir qu'au roi, elle tendit les mains vers Louis XVI, l'implora, et ne craignit point de descendre dans la piière jusqu'au langage de l'idolâtrie. Mirabeau fut couvert d'applaudissements lorsque, le 8 juillet, il s'écria : * Ont- ils prévu, les conseillers de ces mesures, les suites qu'elles entraînent pour la sécurité même du trône?... Ont-ils observé par quel enchaînement funeste de circonstances les esprits les plus sages sont jetés hors des limites de la modération, et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l'eût fait frémir? Ont-ils lu dans le cœur de notre bon roi?... » Mirabeau venait proposer une supplique à Louis XVI : on le chargea de la rédiger, et le lendemain il présentait au vote de l'Assemblée une adresse qui faisait parler en ces termes les représentants de la nation :

« Les mouvements de votre cœur, sire, voilà le vrai salut des Français. Lorsque des troupes s'avancent de toutes parts, que des camps se forment autour de nous, que la capitale est investie, nous nous demandons avec étonnement : Le roi s'est-il méfié de la fidélité de ses peuples? S'il avait pu en douter, n'aurait-U pas versé dans notre cœur ses chagrins paternels? Que veut dire cet appareil menaçant? Où sont les ennemis de l'État et du roi qu'il faut subjuguer? Où sont les rebelles, les ligueurs qu'il faut réduire? Une voix unanime répond dans la capitale : Nous chérissons notre roi; nous bénissons le ciel du don qu'il nous a fait dans son amour.... Sire, nous vous en conjurons au nom de la patrie, au nom de votre bonheur et de votre gloire, renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés.... Sire, au milieu de vos enfants, soyez gardé par leur amour. »

Jamais assurément l'humilité de l'enthousiasme monarchique n'avait rencontré de pareilles formules ; mais on espérait de la. sorte gagner Louis XVI et séparer de la cause des nobles celle du trône. Les adulations de Mirabeau furent donc votées avec transport, « l'Assemblée ne paraissant avoir qu'une âme et qu'une pensée. »

Vains calculs! l'innncible génie de la Révolution appelait le peuple sur la scène. A la députation (pie l'Assemblée lui envoya, Louis XVI fit une réponse sèche, dure et qui semblait envelopper la menace. Il déclara qu'un de ses devoirs était de veiller à la conservation de l'ordre ; que des gens mal intentionnés pouvaient seuls égarer ses peuples sur les vrais motifs des mesures de précaution adoptées. Il proposait, du reste, aux États généraux, de les transférer à Noyon ou à Soissons, ajoutant qu'il se rendrait alors à Gompiègne, pour maintenir la communication qui devait exister entre lui et l'Assemblée.

Ainsi, cette alliance que la boui^oisie brûlait de conclure avec la royauté, dans le double but de vaincre définitivement l'aristocratie et d'échapper à l'appui du peuple, la royauté, mettait à la repousser une hauteur aussi folle qu'injurieuse. Tant la reine et les princes avaient su aveugler Louis XVI !

Quoique pénétrée d'amertume, l'Assemblée n'osa ni résister, ni protester, ni se plaindre, et le comte de Grillon put dire sans exciter de murmures qu'on devait s'en rapporter à la promesse d'un roi honnête homme. Mais Mirabeau, qu'avait irrité l'insuccès de ses flatteries, prit impétueusement la

APPEL A LA FORCE

parole, et, passant tout à coup de son langage de la veille à un langage contraire, il combattit les monarchiques entraînements du comte de Grillon. Pure témérité que cette confiance dont on se targuait comme d'une vertu ! Elle était un nce de la nation, qu'eUe avait poussée de faute en faute à la crise du moment. U était temps de comprendre, d'ouvrir les yeux, si l'on ne voulait • ressembler à des enfants toujours mutins et toujours esclaves. »

Il était temps d'ouvrir les yeux, en effet ; car la cour jfo'ursuivait avec une fougue insolente ses préparatifs de guerre. Pour les diriger, deux hommes a(ïcoururent : le baron de Breteuil et le rieux maréchal de Broglie. Le premier, personnage présomptueux, au visage austère, aux façons brutales et bruyantes, capable enfin d'égarer son zèle jusqu'à la démence, fut l'homme d'État de l'entreprise; le second en fut le guerrier : et ni l'un ni l'autre ne se mirent en peine de cacher leurs projets. « S'il faut brûler Paris, disait le baron de Breteuil, on brûlera Paris. • El quant au maréchal de Broglie, il avait écrit au prince de Condé : « Une salve de canons ou une décharge de coups de fusil aurait bientôt dispersé ces argumentateurs et remis la puissance absolue ([ui s'éteint à la place de l'esprit républicain qui se forme. » Ce maréchal était loin d'avoir la capacité de son frère, le mystérieux diplomate, le correspondant caché de Louis XV; on le disait, d'ailleurs, puérilement superstitieux, et le bruit courut parmi le peuple qu'il avait à son doigt un petit saint Jean Népomucène auquel il rapportait toutes ses actions. Mais c'était un soldat résolu, prêt i frapper : il convint à la cour. Étrange et à jamais odieux spectacle ! un taste champ de bataille s'étendit autour de cette capitale du monde intelligent, Paris. Ici les régiments de Provence et de Vintimille, là Royal-Cravate, Helmstadt, Royal-Pologne; ailleurs Salis-Samade, Ghiteau-Vieux, Diesbach, Berchiny, Esterhazy. Qui le croirait? on voulut placer du canon dans un jardin qui avoisinait la salle des États : sacrilège projet que la crainte d'être trahi par le propriétaire avant l'exécution fit seule al^andonner.

Et comme si la menace n'eût pas suili, on y joignit l'insulte. Des libelles parurent qui annonçaient les espérances de la cour en termes d'une outrageante gaieté. Dans un de ces libelles ayant forme de litanies, on lut : • D'Artois, exaucez-nous; reine des Français, n'abandonnez pas votre époux; Bamave, p<'ndez-vou8 ; Lafayette, montrez-vous; de Caylus, continuez; duc d'Orléans, tremblez; clergé, réunissezvous ; noblesse, vengez-vous ; de nos ennemis, des Necker, des Mirabeau, des Target, des Le Chapelier, des archevêque de Bordeaux, des monstres de l'Assemblée, délivrez -nous, notre roi!... »

On touchait au 10 juillet et tout était prêt pour la guerre civile, non-seulement à Versailles, à Paris, mais dans les provinces. Comme on s'attendait à des révoltes, chaque commandant avait reçu ordre d'être à son poste. Quatre compagnies de grenadiers et de chasseurs entrèrent à Caen, où la multitude commençait i s'agiter. Dumouriez s'y rendit, et il se trouvait chez le duc de Beuvron, commandant de la province, lorsrju'en présence de plus de soixante nobles qui tous avaient sur le visagi- le rayonnement du triomphe, la duchesse alla droit à lui : • Eh bien, Dumouriez, vous ne savez [ms la grande nouvelle? Votre ami Necker est chassé; pour le coup, le roi remonte sur son trône, l'Assemblée est renversée; vos amis les quarante-sept sont peut-être, à l'heure qu'il est, à la liastille, avec Mirabeau, Target et une centaine de ces insolents du tiers ; et sûrement le maréchal de Broglie est dans Paris avec trente mille hommes. — Tant pis, madame, > répondit froidement Dumouriez.

Et pendant ce temps, que faisait l'Assemblée nationale? Elle écoutait le rapport du Comité de constitution, présenté par Mounier, et un projet de déclaration des droits de l'homme, présenté par Lafayette! Heureusement Paris veillait, et, de leur côté, les plus hardis meneurs du club Breton ne s'endormaient pas. Un d'eux, Adrien Duport, ayant eu l'idée d'armer la France au moyen d'iine terreur panique, des émissaires furent envoyés sur toutes les routes, avec mission de crier en traversant viUes et villages : « A'oici les brigands! » Le stratagème eut un plein succès, chacun courut à son fusil, toute la France fut debout.

A leur tour, les Orléanistes avaient entouré le duc d'Orléans, le pressant d'être enfin le chef de son armée, lui représentant ses périls mêmes comme une sorte d'indication providentielle de son rôle , comme une preuve qu'il aurait bientôt à choisir entre s'emparer de l'échafaud et y mourir. On fit plus : on n'ignorait pas que, semblable en cela au régent, son aïeul, il croyait à la magie, et l'on eut recours à la magie. Un homme d'une figure extraordinaire, un de ces révolutionnaires mystiques dont nous avons suivi la marche, se présente au prince et s'offre à lui 'fournir , en le mettant en rapport avec les esprits infernaux, une connaissance exacte des choses futures. « Aurez-vous le courage, lui dit le personnage mystérieux, de m'accompagner seul, à minuit, dans une plaine sans chemin ; dans celle de Villeneuve - Saint - Georges, par exemple? • Le duc y consent, et, laissant sa suite à Villeneuve, il s'abandonne à son guide. La nuit était profonde. On rencontre des spectres; et, domptant son effroi, le prince les interroge. Ils ne manquèrent pas de lui faire des prédictions de nature à exalter son cœur, et il reçut un anneau ([ui devait , tant qu'il le saurait conserver, lui répondre de la fortune. Voilà quels moyens n'hésitaient pas à mettre en œuvre ceux qui , à tout prix , voulaient agir sur le duc d'Orléans, lui donner une couronne à désirer. Mais ce prince avait de si bonne heure usé en lui les ressorts de la vie, qu'il en était venu à ce genre de désintéressement qui n'est que de l'indifférence. La royauté ne lui paraissait pas valoir qu'on se condamnât, pour la conquérir, aux efforts de l'ambition et à la fatigue de l'hypocrisie.

La situation tendait ainsi à se simplifier d'une manière terrible. Puisque la bourgeoisie était amenée à recourir aux auxiliaires séditieux dont Mirabeau lui avait fait peur; puisque Louis XVI disparaissait derrière le comte d'Artois; puis- ([ue le duc d'Orléans s'effaçait, la partie sanglante ne pouvait plus se jouer qu'entre la cour et le peuple.

Or, Paris frémissait et s'emportait. Mille rumeurs alarmantes, mille récits mêlés de vrai et de faux y poussaient la population de l'inquiétude à la colère, de la colère à la fureur : tantôt, c'était le roi (jui, fuyant Versailles, allait s'établir dans la plaine des Sablons et mettre le trône sous une tente, au milieu d'un camp; tantôt, c'était une armée d'égorgeurs qu'on avait appelée du fond de l'Italie; ou bien encore, on se disposait à enlever au peuple les dernières miettes de ce pain empoisonné que lui avait laissé la famine. Les plus minces particularités, les moindres nouvelles, on les faisait servir à l'agitation. Un duel entre des gardes françaises et des hussards, le cocher de M. de Coigny frappé à coups de plat de sabre pour ne pas s'être rangé devant le prince de Lam-

besc devinrent des événements. La fermentation était si

grande, les passions étaient si viveipent excitées, que, d'épuisement, un orateur populaire tomba mort. Un espion ayant été découvert au Palais -Royal, on lui coupe les cheveux, on le plonge à diverses reprises dans le bassin, on le traîne sanglant par les riles, tandis qu'en d'autres quartiers le peuple

criait : « Trois hommes pendus parce qu'ils ont tué un garde des plaisirs du roi ! » Partout des clameurs et la voix per çante des harangueurs de hasard, partout des mouvements dô foule. Aux Tuileries, on arrêtait deux officiers de Berchiny, et, le poignard levé, on les forçait de crier vive le tiers 1 Au Palais-Royal, MM. de Polignac et de Sombreuil avaient été réduits -à s'ouvrir un passage l'épée à la main. Puis, à côté de ces scènes de violence, c'étaient des scènes de joie tumultueuse et d'enthousiasme. En pleine rue, aux applaudissements d'une multitude afl'araée, on faisait des quêtes pour fêter l'insurrection, pour lui préparer des banquets. Dans le jardin du duc d'Orléans, on offrit un dîner somptueux à des canonniers qui avaient violé ouvertement leur consigne, et quatre-vingts soldats des régiments de Provence et de Vintimille s'étant mis en révolte, un bal patriotique leur fut donné, aux Gliam])s-Élysées , par les dames de la Halle.

Voilà donc Paris abandonné k ses ardeurs! Il est vrai que les cavaliers du maréchal de Broglie couvrent la plaine de Grenelle, que sa grosse artillerie occupe Saint-Denis , que Besenval est au Champ de Mars avec ses troupes allemandes, et que, du haut de la Bastille, des canons chargés dominent le faubourg Saint- Antoine ; mais la menace se trouve avoir subitement revêtu les apparences de la peur. Pas un essai partiel de répression , aux lieux où la foule bouillonne , pas une figure de prétorien. L'autorité se tait ; elle se cache au centre des baïonnettes immobiles, et cette monarchie , qui s'armait hier si bruyamment, on la croirait aujourd'hui morte dans son armure.

A Versailles, même calme extérieur. On ignorait ce qui se passait au château! Le 10 juillet, comme Necker se présentait à la porte de la chambre du conseil, le comte d'Artois était accouru, et lui montrant le poing : « Où vas-tu, traître d'étranger! Retourne en ta petite ville, ou tu ne périras que de ma main. » Necker fit un pas en arrière, se redressa, et sans répondre un seul mot, alla fièrement prendre sa place. Or, le lendemain, à un conseil de dépêches, les ministres remarquèrent sur le visage de Louis XVI les traces d'une émotion inaccoutumée. Bientôt, il pencha la tête, ferma les yeux, parut s'endormir Mais c'était une des ruses ordinaires de ce faible prince de feindre l'assoupissement toutes les fois ([ue, devant le conseil, il voulait dissimuler ses secrètes inquiétudes ou les embarras de sa conscience. On le savait, et ceux des ministres qui suivaient la fortune de Necker s'effrayèrent de ce faux sommeil.

CÏÏAPITEE X

PARIS SOULEVÉ

E dimanche 12 juillet 1789, de grand matin, Paris entendit crier une motion du duc d'Orléans, dans laquelle, sous le nom d'inifôt d'homicur, on proposait une cotisation volontaire pour le soulagement des pauvres. Le duc d'Orléans se plaçait en tête de la liste, il offrait trois cent mille livres.

Mais, ce jour-là, les esprits appartenaient à d'autres pensées: les pauvres eux-mêmes semblaient indifférents à leur misère.

«; Necker est-il renvoyé? s Telle était la question que s'adressaient, en s'abordant, les bourgeois, les militaires, les ouvriers, et jusqu'à de malheureux mendiants qui, n'ayant

pas d'asile, cherchaient une patrie. «Necker est-U renvoyé?» Et l'on se passait de main en main le numéro d'un journal daté de la veille, écrit à minuit, dans lequel on lisait :

« Au contrôle général, tout paraissait tranquille; cette tranquillité m'a donné de l'espoir. Je me suis rendu dans les galeries du château. Ah! messieurs, vous croyez bien que ce n'était pas pour apprendre la confirmation d'une nouvelle qui m'effrayait, mais bien plutôt pour y recevoir l'assurance qu'elle était fausse. Il me semble voir quelques mouvements du côté de l'appartement de madame "**. J'en vois sortir presque aussitôt M. le duc du***; M. de*** et le duc*** y étaient entrés quelques instants auparavant. Il m'a semblé apercevoir de l'altération sur les figures. Il était tard : je pris la résolution de me retirer. Comme je passais par la cour des ministres, des courriers prêts à partir augmentèrent mes inquiétudes. Mon chemin pour me rendre à la Croix-Blanche était de repasser devant l'hôtel de M. de Necker. Une voiture, qui me paraissait la sienne, était à la porte; des chevaux de poste y étaient attelés. J'interrogeai en tremblant un de ses gens : » Mme Necker, me dit-il, va rejoindre « M. Necker à Saint-Ouen. » La sécurité de cet homme, messieurs, a rétabli la tranquillité dans mon cœur, et j'espère, à mon réveil, n'avoir que d'heureuses nouvelles à vous apprendre. »

Quelles seraient ces nouvelles? En les attendant, on se livrait à de sombres conjectures et l'on échangeait mille discours amers. On se plaignait de la reine , accusée d'avoir fait passer plusieurs millions à l'empereur; du comte d'Artois, soupçonné d'une criminelle audace; du maréchal de Broglie. qui avait osé dire : « Je réponds de Paris. » Sur les neuf heures, on crut remarquer en différents endroits des hommes à la contenance abattue, au visage consterné. Us se parlaient entre eux à voix basse, mystérieusement. Plus de doute! l'heure des désastres allait sonner, d'autant que les mes se remplissaient de cavaliers , de fantassins , et que sous les trains d'artillerie le pavé frémissait. Ce fut alors, parmi la multitude, un ébranlement universel, et de toutes parts, à flots pressés, elle roula vers le Palais-Royal, déjà désigné comme le ({uartier général des révoltes futures.

U n'avait pas, à cette époque, l'aspect que nous lui voyons aujourd'hui. Au milieu du jardin, le duc d'Orléans avait fait construire, vers 1788, une enceinte revêtue d'un treillage et tpie couronnait une terrasse , avec des fleurs et des eaux jaillissantes. On y arrivait des appartements du prince par une petite galerie à jour, et des parties basses du palais par un couloir souterrain, « dont on retrouve encore ({uelques traces. » Cette enceinte , qui de loin offrait l'image d'un vaste bosfjuet orné de fleurs, avait été d'abord destinée à servir de théâtre à des exercices d'équitation, et avait reçu le nom de cirque, puis elle s'était ouverte à des danses et à des concerts. A l'une des extrémités se trouvait un bassin, flanqué de quatre pavillons. Tout autour s'étendaient de riantes allées, qu'encadraient les galeries. Voilà dans quel frais et voluptueux séjour l'insurrection campa de préférence. Et cet étrange forum devint si redoutaijle aux ennemis de la Révolution, que l'un d'eux le peignit en ces termes : « C'est l'image de la Gliimère, dont la tète est d'une belle prostituée, la langue d'un sei-pent, les mains d'une harpie ; dont les yeux lancent des flammes, dont le ccrur est vide ou ne fermente que par de lascives pensées, dont la bouche distille tantôt le venin, tantôt des paroles héroïques. »

Ce fut donc laque se rendit, le 12 juillet 1789, tout le Paris de la Révolution. L'affluence était telle , que beaucoup f iront obligés de s'accrocher aux branches des arbres j de s'y

TARIS SOULEVÉ

tenir suspendus. On ne faisait encore qu'attendre; mais déjà montait vers le ciel ce mugissement des foules inijuiètes, si semblable à celui de la raer.

Entre onze heures et midi, un messager, qui arrivait de Versailles, cria la terrible nouvelle. Tous y étaient préparés, et cependant elle venait jeter sur la situation de si funèbres lueurs, que le premier mouvement de la multitude fut celui d'une incrédulité furieuse. Le nouvelliste est saisi, traîné jusqu'au bassin du cirque; il courut ristjue d'y être précipité.

Mais bientôt des renseignements , détaillés , irrécusables, répandirent la conviction qu'on s!efforçait en vain de repousser.

Necker avait reçu la veille la lettre royale qui lui annonçait son renvoi et son exil. Il était à table en ce moment. Il lut ce message d'un air impassible, continua de s'entretenir librement avec ses convives, et, à la fin du dîner, prétextant un mal de tète, il pria Mme Necker de l'accompagner à un tour de promenade. Ils montèrent aussitôt en voiture, et

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