‹ Histoire de la révolution française (volume 5)Chapitre 10 sur 34 · HISTOIRE DE LA RÉV0LUT10K · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA RÉV0LUT10K

Aussitôt qu'un incendie se manifestait, l'ennemi le célébrait par des fanfares. Dès le cinquième jour, l'église de Saint-Nicolas s'étant embrasée, ce fut, toute la nuit, eomme un vaste édifice de feu. La tour, qui brûlait à Finférieur, semblable à un volcan, et qui vomissait, mêlés à d'épais tourbillons de fumée, des torrents de flamme, formait un spectacle à troubler les âmes les plus fermes. Bienlôt l'arsenal fut incendié; et quatorze mille fusils furent réduits en cendres, avec une prodigieuse quantité de mèches, de sacs à terre, de pelles, de pioches, d'affûts et roues de rechange. Sur tout le front de l'attaque, le ciel ne présentait qu'un épouvantable nuage de poussière rougeàtre ou de fumée, et, depuis Cardon jusqu'à Poterne, le rempart ressemblait à un long cimetière où Ton aurait creusé d'innombrables fosses

Une seule chose répondait à la grandeur du désastre : le courage des assiégés; et à Valcnciennes, comme cela s'était vu à Lille, la gaieté, l'indomptable gaieté française se plut à défier la mort. Trois boulets étant tombés sur une maison, on entendit le propriétaire crier, du seuil de sa porte : « Eh ! eh ! qui veut loger à l'enseigne des trois boulets ?» Un bourgeois très-riche, apprenant la chute de sa cinquième maison, demanda si quelqu'un était blessé. Rassuré à cet égard, il dit en riant: «Voilà qui est pour le mieux; les hommes font les maisons, et les maisons ne font pas les hommes \ »

Tel était l'esprit de la majorité des habitants; mais la bourgeoisie renfermait une classe de gens qui, atteints dans leurs intérêts matériels, étaient loin de partager l'entraînement général. Et, par malheur, cette classe égoïste s'appuyait sur la municipalité, lies opposants n'osèrent d'abord se produire, et durent se borner à chercher refuge au fond des souterrains. Mais, lorsque l'image

4 Précis historique du $iégede Valenciennes. * Ibid., p. 65.

delà désolation et de la ruine fut partout, ils commencèrent à avoir le courage de leur peur. Des pétitions factieuses, que la municipalité provoqua sous main, circulèrent. Les émissaires de l'autorité locale s'étaient étudiés à mettre du parti de la soumission l'irritabilité nerveuse d'un sexe facile à impressionner, ils réussirent. Ce fut au pointqu'unjour, contre un rassemblementde femmes, l'intervention d'un détachement de cavalerie fut noces— saire. Le soir, les groupes se reforment; et, sans s'arrêter aux instances de leurs maris, qui, le visage morne, les lèvres tremblantes et pâles, leur parlent de la patrie, des femmes courent se précipiter en pleurs aux pieds des municipaux, soupçonnés d'avoir eux-mêmes arrangé celte scène 1 . Les deux com mi ssa i res de la Convention , Cochon de Lapparent et Briez, étaient présents: une des pétitionnaires, s'adressantau premier comme à une divinité terrible, secrie: « Monsieur, quand cesserez-vous donc votre colère sur nous?» 11 répondit avec beaucoup de dignité et de douceur. Sa situation dans Valeneienncs était fort pénible, le poids des anirnosités bourgeoises portant sur lui d une manière exclusive, à cause du peu de crainte qu'inspirai! le caractère timide de Briez, son collègue, et du respect affectueux que commandaient les services militaires du général Ferrand, son âge avancé et son air paternel. Chargé particulièrement de représenter, dans une ville accablée de maux, l'immuable politique de la Montagne, le malheureux commissaire fut abreuvé de tant d'amertumes, qu'il en vint à désirer la mort. Mais elle ne voulut pas de lui, et le funèbre espoir qui le conduisait à l'endroit le plus périlleux du rempart fut trompé jusqu'à la fin2.

L'agitation continua pendant quelques jours, jusqu'à ce qu'enfin les canonnière, indignés, déclarèrent que,

' Précis historique du sit'gc de Yaleruimnc*, p. 1 i »>t K». » Ibid., p. M H 15.

si rémente se renouvelait, ils tourneraient leurs canons contre la ville1. Les opposants ne doutèrent pas que la menace ne fût sérieuse, et le drame de la sédition cessa de compliquer celui de la défense. Mais imposer silence aux mécontents, ce n'était point couper court aux manœuvres obscures des traîtres. On avait fort mal à propos décidé qu'on bannirait de la ville tout homme qui aurait manqué au service, tout ivrogne : des gens se firent chasser de la sorte, sans autre but que d'aller renseigner l'ennemi. On assure, en outre, que la municipalité correspondait avec le duc d'York, au moyen d'obus non chargés. Ce qui est certain, c'est que le général anglais n'ignora rien de ce qui avait lieu dans l'intérieur de la place, et il en fil lui-même la confidence aux parlementaires de la garnison, en leur montrant une liasse de bulletins qu'il avait reçus, jour par jour, pendant le siège*. Quant à Ferrand et aux deux commissaires, ils eurent toujours soin de ne donner leurs instructions que verbalement. Un papier sur lequel était écrit le mot Confiance, avec les signatures de Briez, de Cochon et de Ferrand, servait à accréditer les envoyés, qui portaient ce papier cousu dans Jeur jarretière de culotte*.

Sur ces entrefaites, Custine, quittant le Rhin, était arrivé au camp de César; et le voisinage de l'armée dont il venait prendre le commandement autorisait les assiégés à se bercer de l'espoir d'un prompt secours; mais leur attente fut cruellement déçue. Ils imaginèrent alors de faire partir un ballon, auquel ils attachèrent un paquet contenant une lettre des deux commissaires à l'Assemblée nationale. Un billet, joint à cette lettre, promettait une récompense à quiconque, ayant trouvé -le paquet, irait le remettre sur-le-champ à la municipalité la plus

1 Précis historique du siège de Valenciennes, p. 20 et 21 . */Wd., p. 20 et 21. *Ibid., p. 66.

voisine. Le ballon s'enleva très-bien. Un vent favorable le dirigeait vers la France. Longtemps la garnison le suivit des yeux, aux cris mille fois répétés de Vire la nation! tandis que, sortis de leurs tentes près de Famars, les ennemis criaient, à leur tour, d'un air triomphant : « Voilà les députés qui se sauvent! » iMalheureusement, le ballon ne parvint pas à sa destination : il alla tomber dans le camp de Cobourg, qui apprit de celle manière que ceux de Valenciennes avaient juré de se défendre jusqu'à la dernière extrémité

Vers le milieu du mois de juillet, une allégresse générale se manifesta parmi les assiégeants : Condé venait d'ouvrir ses portes, après une vaillante résistance de près de quatre mois. L'état de la garnison, réduite de quatre mille hommes à quinze cents, témoignait assez haut de la vigueur de la défense. Mais la famine sévissait à tel point, que le général Chancel, gouverneur de la place, s'était vu un jour condamné à la douloureuse nécessité d'en faire sortir les femmes et les enfants; et cela même n'avait servi de rien, les Autrichiens ayant eu la barbarie de repousser dans la ville à coups de fusil les malheureuses créatures*. Il fallut se rendre; et, à cette nouvelle, les émigrés royalistes qui combattaient sous le drapeau de l'Angleterre, devant les murs de Valenciennes, se mirent à exhaler leur joie en insultes et en sarcasmes. Il y en avait un, entre autres, dont les assiégés entendaient monter du fond de la tranchée la voix perçante; il s'épuisait à répéter en ricanant : «Président, je vous demande la parole3. »

Le 25 juillet, tout étant prêt pour l'explosion des mines et l'assaut du chemin couvert, une attaque décisive fut résolue par l'ennemi. Elle devait s'effectuer sur trois

* Précis historique du siège de Valenciennes, p. 60.

* The new Annual Register for the year 1795, p. 189. 5 Précis historique du siège de Valenciennes, p. 41.

colonnes, l'une composée d'Anglais, l'autre d'Allemands, la troisième de Hongrois et de Valaques. Le feu s'ouvrit à dix heures du soir. Deux mortiers battaient sur le réduit de la citadelle, dont les palissades étaient en même temps assaillies de mousqucterie et de grenades. Mais ce grand fracas n'était que pour diviser l'attention et les forces des assiégés pendant l'attaque des ouvrages de Mons. Après avoir fortifié de ce côté postes et réserves, les Français venaient de s'engager dans une vive fusillade, lorsque, soudain, l'explosion de trois globes décompression, faisant sauter deux places d'armes, ouvrit un large passage par le déchirement de la palissade. Les trous étaient si énormes, que cinq ou six mille bottes de foin eussent à peine suffi à les combler. Aussitôt l'ennemi s'y précipite, en poussant des hurlements affreux : « Tue! tue ! tue !.. . Weich patriote (vilain patriote) ! ... » Froissés de leur chute, couverls de terre, nos soldats ne se relèvent que pour gagner les réserves, qu'ils trouvent abandonnées et déjà au pouvoir de l'ennemi. Les volontaires de la Côle-d'Or, de la Charente et des Deux Sèvres se battirent vaillammenten retraite jusqu'aux poternes. Les assaillants les y suivent. Alors déroute complète. Le carnage fut horrible. A une des poternes, il y eut entassement de cadavres, parce qu'on refusa d'ouvrir aux fuyards, de peur que l'ennemi n'entrât pêle-mêle avec eux dans la ville. Plusieurs se firent hisser le long des brèches; d'autres n'évitèrent la mort qu'en se couchant au milieu de leurs compagnons égorgés. Un soldat du 29% qui, blessé à la tête, avait eu recours à ce lamentable artifice, fut dépouillé comme mort, et, après la retraite des assaillants, rentra par la brèche, entièrement nu*.

1 Précis historique du .siège de Valenciemies, p. 48-50. — Jomini ne donne decette attaque, et en général du siège de Valenciennes, qu'une idée très-incomplète. Son récit est très-écourlé, même au point de vue militaire. (Voyez son Histoire critique, etc., t. III, liv. IV, chap. xv, p. 178 «M 170.)

On estime que, ce jour-là, la ville eût été emportée, si les alliés eussent eu quelque chose de l'audace cl de la vivacité françaises. Mais ils se hâtèrent de regagner leurs ouvrages, sans chercher à s'établir dans les nôtres, excepté dans la corne, où ils jetèrent un certain nombre de travailleurs1.

Le lendemain, un trompette parut, tenant un drapeau blanc à la main. Il apportait l'offre de conditions honorables, si la garnison se rendait, et, en cas de refus ou d'hésitation, la menace d'un assaut furieux. Ce fut pour les partisans de la soumission comme un signal depuis longtemps attendu. Ils sortent de leurs caves, et courent en tumulte à la maison commune. Les municipaux s'avancent alors sur le perron, pour donner communication solennelle dis motifs qui rendent, disent-ils, une capitulation indispensable. Des applaudissements frénétiques retentissent. Malheur à qui parlerait de continuer la lutte ! L'un des deux commissaires de la Convention était accouru : on l'insulte. Dans l'intervalle, le conseil de guerre s'est réuni; elle bataillon de la Charente, descendant de la citadelle, s'avance sur la place au pas de charge, bien décidé à protéger contre les violences de l'esprit bourgeois la liberté des délibérations. Mais, un «)rdre supérieur, arraché à la faiblesse des chefs militaires, vivant fait rentrer ce bataillon, la place devint le théâtre •d'un hideux désordre. Quelques soldats, l'écume des régiments, avaient été d'avance gagnés à la sédition : ils pillent les magasins de vivres et d'habillements. On les voyait revenir par les rues avec d'énormes charges de bas, de culottes, de souliers, qu'ils vendaient à vil prix. Quelques-uns portaient des bidons d'eau-de-vie et de vin*.

Ce fut au milieu de cette anarchie que la question de h reddition s'agita : débat plein d'angoisse et sur lequel

1 Précis historique du siège de Valenciennes. * tbid.t p. 52-54.

planait l'image de la Convention courroucée! Quelques chefs, parmi lesquels Dillon, colonel du 87e, et le commandant du bataillon de la Charente, rappelèrent le serment de s'ensevelir sous les ruines de la place, et déclarèrent que, si on ne pouvait la défendre, il fallait mourir. D'autres représentèrent que, lorsque ce sennentfut prêté, une seule et même pensée paraissait dominer l'esprit des citoyens, mais que, depuis lors, une opposition aussi fougueuse qu'imprévue s'était produite; qu'il s'agissait conséquemment de vaincre désormais et les ennemis et une partie des habitants ; que celte circonstance donnait à la situation une face toute nouvelle; que la garnison avait opposé à des forces supérieures une résistance qui marquerait dans les annales des sièges; qu'on avait assez fait pour la gloire et que quelque chose restait à faire pour l'humanité. Un rapport du directeur du génie, Tholozé, établissant l'impossibilité matérielle de tenir six jours de plus, trancha la question; et il fut décidé qu'en réponse à la sommation de l'ennemi on demanderait les honneurs delà guerre, la faculté d'emmener l'artillerie, l'engagement de garantir la sûreté de tous les habitants sans exception, l'exemption des corvées militaires, le maintien des ventes de biens nationaux, la circulation dos assignats. Trois commissaires allèrent porter ces conditions au duc d'York, qui débuta par leur dire, en riant : « Ah, ah! messieurs! Et, si à présent je ne voulais pas, moi? » Il se contenta d'exiger de la garnison la promesse formelle que, rentrée en France, elle ne servirait pa* d'un an contre les alliés1.

Ainsi se termina ce siège mémorable, après cinquantesix jours de tranchée ouverte, et un bombardement qui dura quarante trois jours et quarante-trois nuits5. La

1 Mémoire sur les opérations des généraux en chef Custine et Mouchard, parGay de Vernon, p. 216.

•iWrf.,p. 54 02.

place avait été battue par plus de deux cents pièces. On lui jeta quatre-vingt-quatre mille boulets, vingt mille obus et quarante-huit mille bombes1. La garnison, qui, au commencement, s* élevait à dix mille hommes, se trouva réduite à moins de cinq mille1, c'est-à-dire que la moitié de ces intrépides soldats périrent; et quant à ceux qui survécurent, ils gardèrent jusqu'au dernier moment une attitude héroïque. Le jour de la sortie de la ville, 28 juillet, les armes du bataillon de la Charente étaient nettoyées comme pour un jour de parade. Pas une maison que le boulet n'eût touchée. Les bombes anéantirent presque la rue de Mons, la place Verte et tout le voisinage de l'hôpital. Inutile d'ajouter que, de leur côté, les assiégeants avaient beaucoup souffert : d'après une confidence d'un officier anglais à Ferrand, l'ennemi ne perdit pas moins de vingt mille hommes3.

La conduite du général Ferrand avait été aussi patriotique que vaillante, et Tholozé avait déployé des talents militaires du premier ordre. Cependant telle était l'ombrageuse politique de la Convention, que, n'étant pas morts, ils furent suspects. On envoya Ferrand à la prison de l'Abbaye, Tholozé à la maison du Luxembourg; et ils auraient eu probablement à comparaître devant le tribunal révolutionnaire, si Briez cl Cochon de Lapparent ne s'étaient fait un devoir de témoigner bien haut en leur faveur *.

1 Jomini, t. III, liv. IV, chap. xv.

• Jomini se trompe eu disant sept mille. Cinq mille est le chiffre donné par le Précis historique... qui doit faire autorité ici. Trois mille cinq cents est le chiffre qu'on trouve dans Yltisl. parlent., t. XXVIII, p. 581.

* Précis historique, etc..., p. 63. — Gay de Vernon, dans son Mémoire sur les opérations des généraux en chef Cusliiie et Bouchard, chap. ii, p. 216, dit que les alliés perdirent trente mille hommes tués ou blessés.

4 Mémoires sur les opérations militaires des généraux en chefCustine et Bouchard, par le baron Gay de Vernon, chap. h, p. 217.

156 HISTOIRE l>K LA RÉVOLUTION (1793).

Le 29, le duc d'York entra dans Valenciennes, accompagné du prince de Lamhesc ! L'indigne municipalité avait élevé un énorme trophée d'armes à l'invasion, et les rues apparaissaient pavoisées de drapeaux blancs, avec cette inscription: A notre libérateur1 1 Le soir, comme le duc était au théâtre, un acteur s'avance, aussitôt après le lever du rideau, et, le visage tourné vers la loge du prince anglais, commence en balbutiant : « Monseigneur. . .Votre Altesse. . .Votre Altesse. . .Monseigneur. . . Votre... » Une voix du parterre : « Est-ce que vous avez peur? » Et l'acteur de répliquer : « Eh ! quand cela serait? Son Altesse a fait peur a bien d'autres". » Il va sans dire que cette scène d'abominable et sacrilège bassesse avait été arrangée d'avance. C'était le compliment de bienvenue fait par les royalistes à l'étranger! Voici comment l'étranger y répondit : le lendemain même, le feld-maréchal Cohourg annonçait qu'à Valenciennes, ainsi qu'à Condé, il prenait possession de la ville, au nom du roi son maître, et, de peur qu'on n'en doutât, une junte, composée de sujets autrichiens, fut aussitôt instituée, et l'aigle impériale arborée sur les remparts8 !...

Hâtons-nous d'ajouter que, pendant ce temps, cinq mille gardes nationaux républicains qui, accourus des villes voisines, avaient concouru à défendre, dans Valenciennes, le sol sacré, abandonnaient volontairement leurs foyers domestiques4, et, unis à la garnison, allaient chercher la mort pour ne pas perdre l'honneur.

La nouvelle de la reddition de Mayence n'était pas encore arrivée à Paris; mais on y était instruit déjà de la capitulation de Condé, et l'on y tremblait de voirsuccom-

1 Mémoire sur les opérations militaires des généraux en chef Custine et Houchard, par le baron Cay de Vernon, chap. h, p. 218. *lbid., p. 210.

*Ibid., p. 216.

LA COALITION s'aVAiNCE. 157

ber Valenciennes , lorsque le Comité de salut public manda Gustine.

L'attitude équivoque de ce général, le « mélange incompréhensible de vues très-justes et de mesures singulières \ » qui avait marque sa carrière de soldat, son inaction prolongée à l'armée du Nord, les éloges imprudents dont le comblaient les artisans de la guerre civile et les Girondins fugitifs, leur conliance en lui liautement déclarée5, la lettre où Wimpfen l'appelait « Mon cher maître a, » et se montrait si assuré de son concours, tout le désignait aux soupçons d'un parti ombrageux, aigri d'ailleurs par l'excès des revers. Ce n'est pas que Custine eût paru disposé à répondre aux sollicitations de Wimpfen.; il les avait, au contraire, repoussées avec rudesse, et dénoncées k. Mais sa conduile, en cette dernière occasion, ne fut allribuée qu'à un calcul de prudence. Aussi longtemps qu'entre les Girondins et les Montagnards la lutte avait paru douteuse, sa haine à l'égard des seconds s'était librement épanchée, et la Convention elle-même, prise dans son ensemble, avait été de sa part l'objet de dédains qu'il mettait une coupable jactance à afficher devant ses troupes 3. Les Montagnards savaient cela, et ne lui tinrent aucun compte d'une soumission qui lui fut imputée à faiblesse.

Lui, cependant, arrive à Paris, affectant beaucoup de sécurité et portant la tête haute. Il se présente au Palais- Royal, et, sur ce théâtre des conciliabules secrets du roya-

1 Jomini. Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, X II, liv. III, chap. xi, p. 280.

* Mémoires de René Levassent-, 1. 1, chap. vi, p. 554. 5 Ibid.

* Ibid. t Biographie universelle.

* Mercier du Rocher, que ses rapports avec Tannée de Mayence en Vendée mirent à même de bien connaître quelle avait été la conduite de Gustine, donne, à ce sujet, des détails curieux sur lesquels nous aurons à revenir.

lisme, reçoit une ovation On eût dit une page de l'histoire de Dumouriez; et ce qui, malheureusement pour Custine, compléta la ressemblance, c'est qu'il devint, par cela seul qu'il était suspect à la Montagne, le point de ralliement de l'aristocratie \ La France, à cette époque, semblait toucher de si près à sa ruine, que beaucoup crurent la Révolution à l'agonie. Aussi les royalistes déployaient ils une confiance qui croissait à chaque nouveau revers des armées. A peine Custine fut-il à Paris, qu'ils l'entourèrent, ei la section de la Bulte-d es-Moulins, celle des Filles-Saint-Thomas, se pressèrent autour de lui, comme elles avaient fait jadis autour de la Fayette et de Dumouriez \ Ce fut sa perte.

A la séance du 22 juillet, Bazirc annonce que Custine a paru la veille au Palais-Royal, et que les habitués des tripots ont crié : Vive Custine I M l'accuse d'avoir donné pour mot d'ordre : Condorcet, Paris, la Constitution \ Simon l'inculpe à son tour pour avoir déclaré insolemment que, «lorsque les décrets de la Convention lui déplaisaient, il en faisait des papillotes » et celte inculpation s'appuie sur le témoignage du ministre de la guerre. Danton dit que la nation a des doutes, et qu'il importe de les éclaircir promptement. La détention provisoire de Custine à l'Abbaye fut décrétée 6.

Survint la nouvelle de la reddition de Mayence. Barère se rend à la Convention, et, au nom du Comité de salut public, s'exprime en ces termes : « Nous venons de rece-

1 Hiti. parlem., t. XXVIII, p. 393.

* Mémoires de liené Leva$$eur, t. I, chap. vi, p. 336. » Ibid.

4 « Le général Leveneur écrivit quelques jours après pour informer la Convention que ce mot d'ordre avait été donné*, en l'absence de Cu*tine. »

Notodes auteurs de YHùl. parlent., t. XXVIII, p. 302.

* Ibid.

* Séance de la Convention du 22 juillet 1793.

LA C0AL1I10N S'AVAKCE. 159

voir des nouvelles... qui ne serviront qu'à enflammer le

courage des républicains: ils savent que l'empire de la liberté ne se fonde que sur des revers... Mayenee a capitulé, au moment où deux armées victorieuses s'avançaient à son secours... Houchard, après avoir délivré Mayenee, devait prendre les Autrichiens par derrière, et les forcer d'évacuer les départements du Mord. Cusline s'est toujours opposé à cette expédition, en disant qu'il ne fallait s'avancer sur Mayenee que vers le 15 août. Ce général perfide triomphe; voilà l'effet de ses trahisons : il voulait livrer Valenciennes et Condé en même temps que Mayenee. Nous avons appris qu'il existait un billet signé Cusline, où il engageait Doyré, commandant de Mayenee, à livrer la place aux Prussiens1. » Darère alors donne lecture d'une dépèche du général Houchard, qui commandait l'armée de la Moselle. Houchard pressait la Convention de faire arrêter sur-le-champ Cusline, comme suspect de trahison; il ajoutait : « Sans ses perfidies, j'étais avant huit jours à Mayenee, et je délivrais la place. » L'ordre donné par Cusline d'enlever de Lille soixante-seize pièces de canon, sans motif appréciable, et une lettre de lui contenant ces mots étranges : « Emmenez avec vous le plus de Prussiens que vous pourrez : ce sont des Prussiens, il ne faut pas tout tuer; quant aux Autrichiens et aux Hessois, je vous les abandonne, faites en chair à pâté : » tels furent les documents qui complétèrent l'acte d'accusation présenté par le rapporteur du Comité de salut public. Les lignes du billet qui précède ne rappelaient que trop les relations du fils de Cusline avec le duc de Brunswick, auquel le général français avait, par une manœuvre absolument inexplicable, livré Francfort : la

1 Voyez, sur ce point, Jomini, t. H, liv. Ht, chap. xi, p. 284, et les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. II, p. 87 89. — Nous avons raconté, p. 457 et 458 du septième volume, comment Cusline laissa prendre Francfort.

160 I1ISTOIKE I>E l.A RÉVOLUTION (1795).

Convention n'hésita pas, et Custine fut décrété d'accusation *.

Or, ce jour-là même, on Ta vu, la ville de Valenciennes, qu'on lui reprochait aussi d'avoir abandonnée, capitulait. A la vérité, il pouvait répondre que, l'armée du Nord étant désorganisée, son premier soin avait dû être d'en recomposer les débris, et que la chance de sauver Valenciennes ne valait pas le risque d'une grande bataille perdue. Mais son crime, aux yeux de la Convention, était moins dans sa circonspection que dans une sorte d'indifférence systématique qui, rapprochée de sa conduite à l'égard de Francfort, puis à l'égard de Mayence, éveillait des idées de trahison. « Ce que je lui reproche, écrivait un soldat de la dernière garnison délaissée, c'est de n'avoir point provoqué un rapide rassemblement de forces par la vive peinture de notre détresse, qu'il devait présumer, et d'avoir, au lieu de cela, endormi le peuple et l'armée par des récits mensongers sur nos vigoureuses sorties; c'est de n'avoir pas même essayé (ce dont je suis sûr) de nous faire parvenir de ses nouvelles; c'est de n'avoir établi aucuns signaux sur les endroits dont il était maître, et que nous découvrions; par exemple, le drapeau tricolore, élevé au lieu Saint-Amand, eût confirmé la résolution du soldat, diminué la frayeur des citoyens faibles et contenu l'audace des malveillants*. » De fait, Valenciennes était la troisième place importante qui tombait, après avoir compté sur le voisinage des troupes de Custine et sur son secours.

Quoi qu'il en soit, ce dernier événement rendait fort critique la position du camp de César, dont Kilmaine, a la suite du rappel de Custine, avait accepté le commande

1 Séance de la Convention du 28 juillet 1793.

» Précis historique du siège de Valenciennes, par un soldat du bataillon de la Charente, p. 06, dans la Bibliothèque historique de la Révolution, 1032-6-7. [Britith Muséum.:

ment provisoire; car l'armée qui occupait ce camp était A peine le tiers de celle que pouvaient former les forces réunies du duc d'York et de Cobourg. La question était de savoir quel parti prendrait l'ennemi.

Selon le plan adoplé à l'ouverture de la campagne, le prince de Cobourg devait, marchant à gauche, aller s'emparer de la ville du Quesnoy, tandis que le duc d'York, se dirigeant à droite, irait assiéger Dunkerque. Et le Cabinet de Londres pressait l'exécution de ce plan. Mais le prince de Cohourg, qui, par là, aurait perdu la direction d'une grande partie des troupes, et qui tenait à rester l'arbitre de la guerre, fit décider qu'on attaquerait d'abord le camp de César, espérant détourner ainsi les Anglais de l'entreprise sur Dunkerque1. Le due d'York consentit à demander de nouveaux ordres au gouvernement britannique, et, en attendant, se mit en marche à la télé de vingt-deux mille hommes, la veille du jour où le prince de Cobourg parlait de son camp de Hérin, avec le gros de l'armée impériale9.

Le camp de César, situé à cinquante lieues en avanlde Paris, était la dernière défense de la frontière. Derrière, pas de réserve ! Kilmaine. averti qu'il allait avoir toute l'armée combinée sur les bras, ne voulut pas exposer à une destruction presque certaine les seules forées qui défendissent le Nord : la retraite fut résolue; et, sur l'avis ouvert par l'adjudant général fiay de Vernon, l'on se rangea à l'idée de porter l'armée derrière la Searpe, entre Douai et Arras. De la sorte nous nous attachions aux places de la- Flandre maritime; nous mettions Lille derrière nous, cl, comme au camp de César, nous nous

1 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'hUat, t. H, p. ôik2 el5i5.

IX — K. Il

trouvions protégés par deux places fortes et un bon cours d'eau l.

Ce fut le 8, dans la matinée, que la retraite commença. De Solcsmes à Cambrai s'étend une plaine de plusieurs lieues. La chaleur était excessive. Grand nombre de chevaux périrent.

Cependant l'armée du duc d'York s'avançait avec lenteur, en trois colonnes que couvrait une cavalerie nombreuse soutenue de trente pièces d'artillerie légère. Kilmaine, feignant d'attaquer, lorsqu'il ne songeait qu'à gagner du temps, s'avance avec trois mille chevaux à la rencontre du prince, force les premiers régiments de l'ennemi à se déployer, retarde leur marche. Au commencement de la soirée, de retour au quartier général, il ordonne à l'avant-garde de contenir l'ennemi, et de prendre position de manière à rester jusqu'au lendemain maîtresse du passage de l'Escaut en amont de Cambrai. Mais, n'ayant pu ou su exécuter ces ordres, la cavalerie abandonna sans résistance Noyelle, Marcoing, Crévecœur, et vint se former à Fontaine-Notre-Dame, à la gauche de Bourbon*.

A l'entrée de la nuit, le duc d'York était devant Cambrai. Sommé d'en ouvrir les portes, le général Declaye répond : « Je ne sais pas me rendre, mais je sais me battre. » Et, pour le prouver, il ordonne deux sorties, tombe sur les Anglais, leur tue une centaine d'hommes et leur prend un drapeau \

Le 9, l'armée française continua son mouvement do retraite avec beaucoup d'ordre et de fermeté. Deux bataillons, s' étant égarés, sévirent enveloppés par les Anglais; mais Kilmaine, accouru à temps, les dégagea : ce

1 Mémoire sur les opérations militaires des généraux en chef Custiiur et Houchard, par le baron Gay de Vernon, chap. h, p. 222. * Ibid.. p. 223.

' Ibid.. p. 224.

LA COALITION s' AVANCE. 16.1

fut le seul épisode alarmant de la journée. Toutefois, vers le soir, ce cri des traîtres qui a traversé toutes les guerres de la Révolution française, ce cri infâme de Sauve qui peut l se fît entendre. Mais, grâce au ciel, on n'eut pas, celte fois, à gémir des suites; et, le lendemain, 10 août, au moment où Paris célébrait, comme nous le raconterons, l'anniversaire du renversement de la royauté, l'armée du Nord occupait la position de Gravelie, ayant sa gauche appuyée à Douai, sa droite à Arras, et son front couvert par la Scarpe.

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