CHAPITRE CINQUIEME
LA COALITION s' AVANCE.
Aspect des frontières. — Le camp de César. — Armées de la Moselle et du Rhin. — Les Prussiens devant Mayence. — Armée des Alpes.
— Armée du Nord. — Terribles extrémités. — Les chefs de la coalition. — Kàunitz. — Kaunitz remplacé par Thugut. — Politique égoïste des coalisés. — Échec essuyé par Custine. — La garnison de Mayence isolée. — Merlin (de Thionville) à Mayence; son extraordinaire bravoure; le diable de feu. — Étrange épisode du siège. — Attaque nocturne du quartier général des Prussiens. — Mort de Meunier; hommage funèbre que lui rend l'ennemi. — Intrépidité et constance admirables des assiégés. — Famine dans la place. — Femmes, enfants et vieillards entre deux feux. — Inaction de Beauharnais. — Tentative infructueuse do Houchard. — Capitulation de Mayence. — Merlin (de Thionville) soupçonné. — Richesses trop rapidement acquises. — Levasseur refuse de siéger à côté de Merlin. — Le duc d'York devant Valenciennes. — Attaque furieuse: défense héroïque. — Gaieté française au milieu du danger. — Opposition de la municipalité; émeute de femmes arrangée d'avance.
— Situation tragique des commissaires. — Les mécontents, les traîtres. — Ballon lancé par les assiégés; nulle apparence de secours.
— Réjouissances ironiques dans le camp du duc d'York, au sujet de la prise de Condé. — Attaque du 25 juillet. — Capitulation de Valenciennes; circonstances qui l'amenèrent. — Custine mandé à Paris. — Rapport de Barrère contre lui. — Il est décrété d'accusation.
— Trois places, Francfort, Mayence et Valenciennes, avaient successivement et en vain attendu de lui leur salut. — Belle retraite de Kilmaine.
Pendant ce temps, les dangers s'accumulaient aux ironlières. Trois cent quatre-vingt-dix-sept mille hommes, voilà tout ce que la France comptait d'hommes
LA COALITION s' AVANCE. 151
présents sous les armes, au mois de mai 1793*. Et avec ces forces il lui fallait vaincre au Nord, sur- le Rhin, aux Àlpes, aux Pyrénées ! Rappelons, en revenant un peu sur nos pas, quelle était, au moment de la chute des Girondins, la situation mililaire du pays.
Au Nord, la frontière était menacée par le duc d'York, à la tête de vingt mille Autrichiens et Hanovriens; par le prince de Cobourg, à la tête de quarante-cinq mille Autrichiens et de huit mille Hessois; par le prince d'Orange, qui commandait quinze mille Hollandais; enfin par le prince de Hohenlohe, qui, avec trente mille Autrichiens, occupait Luxembourg et Namur. Or l'armée républicaine, de ce côté, outre qu'elle ne s'élevait guère qu'à vingt-deux mille hommes, avait été désorganisée par la défection de Dumouriez, découragée par la mort de Dampierre, et rejetée, du camp de Famars sous Valenciennes, au camp de César sous Rouchain, où elle semblait hors d'état de rien entreprendre; si bien que, sans éprouver d'obstacle, les alliés avaient formé le blocus de Condé et bombardaient Valenciennes*.
Sur la frontière de l'Est, pour soutenir le choc de cinquante-cinq mille Prussiens, commandés par leur roi; de quinze mille Autrichiens, sous les ordres de Wurmser; de huit mille Autrichiens, détachés du corps de Hohenlohe, et d'environ six mille émigrés français, la République n'avait pas à mettre en ligné plus de soixante mille combattants, divisés en deux armées, celle de la Moselle et celle du Rhin 8. Dès la lin de mars, le roi de Prusse avait traversé le Rhin à Racharach, passé
1 Chiffre tiré d'un document du ministère de la guerre, intitulé Tableau de la force des armées de la République, depuis le mois de décembre 1792 jusqu'au mois de pluviôse an V. (Voyez l'Histoire de la Révolution, par M. Villiaumé, t. III, n* 9 des pièces justificatives.)
* Voyez le volume précédent, p. 486 et 487.
5 Selon Jomini, t. III, liv. IV, chap. xn. p. 205, l'armée du Rhin était forte de trente-six mille hommes, et celle de la Moselle de vingt-
la Nahe, poussé jusqu'à Scltz et coupé la route de Mayence à Worms, tandis que, tombé soudain dans une irrésolution et un embarras inexplicables, Custine abandonnait ses magasins à Ringen, à Greutznacb et à Worms, se retirait précipitamment sous Landau, et, ne s' y croyant pas encore en sûreté, se repliait derrière la Lauter, laissant l'ennemi libre d'investir Mayence1. Ce fut au mois d'avril que commença l'investissement de cette place. Son enceinte figure un demi-cercle dont le Rhin est le diamètre, et elle communique, au moyen d'un pont de bateaux, avec le faubourg de Cassel, jeté sur l'autre rive; on n'avait donc pas jugé nécessaire de la fortifier beaucoup du côté du fleuve, parce qu'il était peu probable qu'on l'attaquât par des débarquements. Seulement, pour mettre à l'abri le front riverain, composé d'une muraille en briques, et conserver un débouché offensif sur la rive droite, les Français avaient fortifié Cassel et l'île du vieux Mein*. Du côté de la terre, Mayence était dans un étal de défense respectable, grâce aux travaux de deux officiers distingués du génie, les généraux Doyré et Meunier*. Mais, mieux que par ses murailles, la ville étaft protégée par l'admirable intrépidité d'une garnison de vingt mille hommes, dont Jomini a pu dire que, « sous des chefs tels que Meunier, Àubert Dubayet et Kléber, elle était capable de tout4. » L'unique question était de savoir, dans le cas où l'on ne viendrait pas la dégager, combien de temps elle pourrait écarter d'elle un
sept mille. Mais celle dernière eut à subir une diminution notable. Toulongeon ne l'évalue qu'à quatorze mille hommes après le dépari de Cusline, c'estrà-dire au mois de juin. (Voyez cet auteur, t. II. p. 284, édition in-4*.)
1 Jomini, t. III, liv. IV, chap. xvi, p. 205. - Mémoire* lire* des papiers <f tin homme d'État.
« Ibid., p. 2i0.
* Ibid., p. 209.
* ïbtd., p. 215.
ennemi qui a raison des plus fiers courages : la famine! Sans compter que le liersde l'armement nécessaire manquait sur les remparts1. Quoi qu'il en soit, le roi de Prusse attachait trop d'importance à la conquête de ce boulevard de l'Allemagne, pour ne pas essayer de s'en rendre maître. Il entreprit le siège, confiant au général Kalkrcutli le soin d'en diriger les opérations, et au duc de Brunswick le soin de les couvrir, à la tète d'un corps d'observation, du côté des Vosges. Sur ces entrefaites, le commandement de l'armée de la Moselle ayant été réuni à celui de l'armée du Rhin, Cusline se trouva en position de disposer de soixante mille hommes, avec lesquels il eût pu aisément reprendre l'offensive; d'autant que l'ennemi, depuis le revers des Vosges jusqu'à Lauterbourg, s'étendait isolément par brigades*. Mais, au lieu de concentrer ses forces, Custinc les étendit parallèlement à celles des Prussiens, et passa tout le mois d'avril à inspecter sa ligne dans le Porentruy, où il n'y avait ni rien à diriger ni rien à tenter3. Vers le milieu du mois de mai cependant, appelé au commandement de l'armée du Nord, il parut honteux de sa longue inaction et voulut dire à se3 anciens compagnons d'armes un adiôu qui fût un exploit ; mais il n'aboutit qu'à un effor, qui fut une déroute*.
Aux Alpes, la situation ne se présentait pas sous un aspect plus favorable. L'armée qui devait sauver de l'invasion des Piémontais la Savoie et le comté de Nice était dans un déplorable dénûment, fruit de la secrète connivence des corps administratifs avec les malveillants de l'intérieur et les ennemis du dehors6. Trompée par de
1 Jomini, t. III, liv. IV, chap. xvi, p. 2i.
1 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. II, p. 256.
3 Jomini, t. III, liv. IV, chap. xvi, p. 208.
• Ibid., p. 22 i.
* Compte rendu à la Convention nationale de la mission des représentants du peuple à l'armée des Alpes, par Dubois-Crancé, dans les Mémoires du général Doppet, nux éclaircissements historiques, note E.
faux rapports, la Convention croyait cette armée complète, au moment même où il y manquait dix-huit mille hommes, et où elle n'avait pas un seul général de brigade f. Pour ce qui est des troupes placées aux Alpes maritimes, elles s'élevaient à peine à quinze mille hommes, mal approvisionnés. Or, tant en Savoie que vers Nice, il y avait à faire face à quarante mille Piémontais renforcés de huit mille Autrichiens ; et si, profitant de ce que, du côté des grandes Alpes, les glaces rendaient toute action impossible, les Piémontais eussent eu l'idée de précipiter sur Nice la masse de leurs forces, rapidement transportées des Alpes au Midi, qui les eût empêches de pénétrer dans les départements insurgés, d'y donner la main à la révolte, d'occuper Lyon qui les appelait et les attendait, et de mettre la France en lambeaux?
Aux Pyrénées, tandis que sept mille Espagnols perçaient dans la Cerdagne française et menaçaient le Mont- Libre, quinze mille hommes, appartenant à la même nation, s'étaient répandus vers Céret et le Boulou1. Pour les repousser, ou seulement les tenir en échec, était-ce assez d'une petite armée de dix mille hommes, la plupart de nouvelle levée9, et qui étaient sans officiers généraux, sans canons de campagne, sans affûts pour les canons de siège, presque sans pain4? Aussi le général espagnol, aidé d'ailleurs par les émigrés du pays4, n'avait-il pas eu de peine à s'emparer du pont et de la ville de Geret, de Montesquiou, de Villelongue, du Boulou, de Sainl-Genis, de Palau, de Saint-André, et à nous ôter toute communication avec Bellegarde, le fort des Bains
1 Mémoires du général Doppet.
a Ibid., liv. IV, chap. i, p. 226.
* Ibid.
* Rapport de Cambon, au nom du comité de Salut public, dans la séance du 11 juillet 17H3.
8 Mémoires de Dofpet, p. 225.
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et Frais de Mollo. Vers la fin de mai, le général français Deflers établit un camp retranché à peu de distance de Perpignan, mais sans pouvoir faire autre chose que
couvrir cette ville, tant ses forces étaient insuffisantes ! Bellegarde, le fort des Bains, Prats de Mollo, devaient donc inévitablement succomber; et c'est ce qui arriva, dans le courant du mois de juin.
En résumé, à l'époque où les Girondins, vaincus à Paris, agitaient de leurs ressentiments la France entière, armant la Normandie, poussant Bordeaux à la résistance, soulevant Marseille, et fournissant de la sorte des auxiliaires inattendus aux insurgés royalistes de la Vendée, de la Lozère, des Yosges, du Jura et de Lyon, une armée formidable d'Autrichiens, de Hanovriens, de Hollandais et de Hessois entourait Condé et incendiait Valenciennes; les Prussiens enveloppaient Mayence; la Savoie et Nice étaient à la merci des Piémonlais; et les Espagnols, auxquels il ne fallait qu'une attaque un peu vive pour enlever le camp français sous Perpignan, semblaient déjà maîtres du Roussillon.
En de telles extrémités, la France était perdue si les gouvernements qui l'attaquaient eussent eu la centième partie du génie et de la vigueur que déploya le Comité de salut public. Mais, Pitt excepté, aucun de nos ennemis fameux ne se trouva au niveau des circonstances. Celui d'entre eux qui avait été l'âme de la coalition dans l'origine, et qui lui communiqua un instant le prestige d'une réputation diplomatique alors sans égale, était le vieux comte de Kaunitz; et il est curieux d'opposer ce que la chronique rapporte de ce personnage à ce que nous savons déjà des Robespierre, des Saint-Jusl, des Billaud-Yarenne.
Kaunitz était un homme de haute taille, aux yeux bleus, au teint blanc comme du lait. Il portait une perruque remarquable dont les nombreuses boucles tom-
baient en zigzag sur son front, de manière à en cacher les rides. Il semble avoir été l'inventeur de cet art de poudrer les cheveux, pratiqué avec tant de raffinement par le fameux prince de Ligne, lequel, dit-on, au moment de sa toilette, avait coutume de faire ranger ses domestiques sur une double haie, avec injonction de lui jeter sur la têtte, lorsqu'il parcourait la ligne, l'un de la peudre blanche, un autre delà pondre bleue, un troisième de la poudre jaune, etc.. jusqu'à ce que la fusion et la combinaison des couleurs offrît quelque chose de parfait. Knunilz tranchait volontiers du révolutionnaire... en matière de costume. Par exemple, lui faire quitter les bas blancs pour des bas rouges était une question d'État. Un grand chien l'accompagnait partout — excepté à la Cour. — Ce fut son point de ressemblance avec Robespierre.— N'étant plus jeune, il ne voulait pas absolument être vieux; et l'idée de sa fin lui était si insupportable, qu'il avait fait défense expresse qu'on prononçât en sa présence le mot mort. Il ne souffrait même pas qu'on parlât devant lui de petite vérole, parce qu'il avait vu l'impératrice atteinte de cette maladie, et qu'il lui en était resté une impression désagréable. Un jour, il dit à un de ses lecteurs, le secrétaire Harrer, âgé alors de soixante ans : « Se peut-il que des jeunes gens comme vous oublient de pareilles choses ? » Avait-on à lui annoncer une nouvelle funèbre, il fallait recourir à une circonlocution. Lorsque le baron Binder, son ami et son confident, mourut, Xaverius Raidt, le lecteur du prince, l'informa de l'événement en ces termes : « On ne trouve plus nulle part le baron Binder1. »
Un personnage de cette trempe n'était pas pour lutter d'audace avec des hommes qui se croyaient sûrs de com-
1 Nous empruntons ces curieux détails à la traduction anglaise de» Mémoires de la cour, de Vari&tocratie et de la diplomatie d'Autriche* par le docteur E. Vehse.
mander à la victoire, à force de regarder la mort en face; et c'est ce que Kaunitz semblait comprendre lui-même, lorsqu'il disait : « Les Jacobins sont des insectes qu'il faut tuer à force de palience l. » Mais la Cour d'Autriche ne tarda pas à s'apercevoir que, contre la Révolution française, d'autres vertus n'eussent pas été de trop. La vieille routine des Cabinets ne pouvait manquer de pâlir devant une politique environnée d'éclairs et qui procédait par coups de foudre : Kaunitz fut jugé insuffisant. Restait à le remplacer.
On raconte que, visitant un jour le collège des longues orientales formé à Vienne, Marie-Thérèse y remarqua un enfant nommé Thunigut. Celait le fils d'un pauvre batelier de Lintz. L'impératrice prit intérêt à lui, et le recommanda au directeur du collège, après avoir changé son nom de Thunigut (vaurien), en celui de Thugut (fais bien)2. Ce fut le point de départ d'une fortune aussi éclatante que rapide. Attaché dès l'âge de quinze ans à la légation de Conslantinople, Thugut franchit en peu de temps tous les degrés de l'échelle diplomatique, et lit preuve de tant d'habileté dans les diverses missions dont on le chargea, que, lorsque l'empereur d'Autriche résolut de donner un successeur à Kaunitz, ce fut sur le (ils du batelier de Lintz qu'il jeta les yeux. Thugut avait suivi le comte de Mcrcy en France; il y avait eu des conférences secrètes avec Marie-Antoinette, avait contribué à y mettre Mirabeau dans l'intérêt de la Cour; et on le supposait mieux en état que personne de combattre efficacement une révolution dont il avait surveillé de si près les développements et connu les principaux aclcurs*.
1 Mémoires inédits et manuscrits du maréchal Jourdun.
Des rapports de famille nous ont mis en possession de ce document d'an prix inestimable pour l'histoire des guerres de la Révolution. Nous y aurons souvent recours.
* Mémoires tirés des papiers d'tm homme d'État, t. 11, p. 200 et*261
» Ibid., p.260-267.
La vérité est cependant que Thugut, nommé, dans les derniers jours de mars 1 793, directeur général du bureau des affaires étrangères, se montra tout aussi impuissant que son prédécesseur à diriger d'une manière efficace les ressorts de la coalition. Non moins attaché aux traditions d'une politique égoïste et tortueuse que le prince de Gobourg l'était aux théories surannées de la guerre méthodique, il ne vit, il ne chercha dans le dénoûmenl d'une lutte de principes que l'agrandissement particulier de l'Autriche. Au lieu de pousser les armées impériales vers Paris, foyer de la doctrine nouvelle, il les retint, sur la frontière du Nord, autour de deux places dont le Cabinet de Yienne convoitait la possession définitive. De son côté, Pitt, que son génie aurait dû sauver de ces étroites inspirations de l'égoïsme national, Pilt en subit à ce point l'influence, qu'il aima mieux s'emparer des colonies françaises des Indes occidentales que porter secours aux royalistes de la Vendée \ Est-il besoin d'ajouter que ce furent des préoccupations du même genre qui empêchèrent l'Espagne d'étendre ses vues au delà de l'occupation du Roussillon et qui enchaînèrent les Prussiens sous les murs de Mayence 2 ?
Ainsi, au lieu d'atlaquer la France hardiment et avec ensemble comme le berceau d'une philosophie par eux jugée dangereuse, les coalisés ne songèrent qu'à la déchirer comme une proie dont chaque gouvernement voulait un lambeau. Et de là vient que l'histoire de leurs efforts, au moment où nous sommes, se réduit au récit de deux sièges : celui de Mayence et celui de Valenciennes.
* Mémoires tirés des papiers dttn homme d'État, t. II, p. 292.
* L'auteur des Mémoires dttn homme d'État, si prompt à dénoncer legoisme des cabinets de Vienne et de Saint- James, n'a garde de mettre en cause le cabinet de Berlin, ce qui s'explique, du reste, de la part d'un homme qui fut au service du roi de Prusse.
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Nous avons parlé en passant d'une défaite que Custine*' essuya au milieu du mois de mai. L'attaque que suivit cette défaite était censée entreprise en faveur de Mayence.
Non que Cnsline eut sérieusement ie projet de dégager la place; mais, appelé au commandement de l'armée du Nord, il désirait qu'une victoire signalât son départ l. II projeta donc d'assaillir la gauche des Autrichiens, que commandait Wurmser, au sujet duquel on lil dans les Mémoires du prince de Hardenberg celte réflexion remarquable : « Il fallait une révolulion pour voir un prince du sang de France aux ordres d'un gentilhomme alsacien, né sujet du roi, et rjui avait fait la guerre de Sept- Ans dans un grade subalterne, sous le prince de Condé lui-même2. » Wurmser, en effet, était un gentilhomme alsacien qui avait autrefois obtenu de Louis XV la permission de passer au service de la cour de Vienne, et c'était à son armée auxiliaire qu'était venu se joindre, en 1793, le corps d'émigrés, connu sous le nom d'armée de Condé3. L'engagement eut lieu le 17 mai et fut fatal à Custine, qui, mis en désordre, dut regagner Weisscmbourg, puis partir pour Cambrai, chargé du poids d'un revers \
Un semblable échec laissait à la garnison de Mayence peu d'espoir d'être secourue. Elle ne se découragea pas néanmoins, animée qu'elle était par l'exemple de ses chefs, et peut-être plus encore par celui de Merlin (de Thionviile), que la Convention avait envoyé avec Hcwbell à Mayence, en qualité de commissaire. Merlin (de Thionviile) avait fait ses éludes au séminaire de Saint-Sulpice; puis, laissant là le bréviaire et la soutane, s'était engagé
1 Joinini, Histoire critique et militaire des guerres de In Révolution.
t. ni, p. 224.
s Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat, t. H, p. 258. 5 Ibid., p. 257.
* Ibid., p 500. — Jomini, t. M, liv. IV, chap. xvi, p. 224.
dans la carrière du barreau 1 ; mais la nature l'avait créé soldat. Aussi le vit-on déployer, à Mayence, une bravoure qui étonna jusqu'à Kléber, ce Kléber que rien qu'à sa taille, à son visage, à sa démarche, à son geste, les anciens eussent salué dieu de la guerre. Pointer des canons, diriger les sorties, caracoler sur le front des troupes en habit de hussard s, tels étaient les amusements favoris de Merlin ; et il se montrait si terrible dans les combats, que les Allemands le surnommèrent diable de feu (Feuer- Teufel).
Ici se place un fait singulier. Un jour, un trompette ennemi entra dans la ville, s'annonça nt porteur de lettres delà part de Custine. Aussitôt le conseil de guerre s'assemble. Un homme qui se disait l'agent du général demandait à faire au commandant de la place des communications importantes. On décide que l'entrevue désirée aura lieu, et queDoyré s'y rendra, accompagné du représentant Rewbell. En arrivant, ils trouvèrent un nommé Boze, qui les attendait, au milieu d'un cercle d'officiers prussiens et hessois. Boze dit, en balbutiant, qu'il apportait de mauvaises nouvelles: que l'armée de Custine se trouvait fort affaiblie; que Paris était insurgé, la Convention dissoute, le Dauphin proclamé roi. Les Français n'ayant, à Mayence, aucun moyen de savoir ce qui se passait au dehors, les tromper avait paru facile. Pour mieux y réussir, un officier prussien tira de sa poche un Moniteur imprimé à Francfort et qui contenait des détails confirmatifs du récit de Boze. Mais Doyré et Rewbell, soupçonnant un piège, refusèrent d'en entendre davantage, et reprochèrent même à Boze en termes très-vifs de s'être lâchement chargé d'une mission pareille. On se sépara, non sans que Boze fût parvenu à glisser dans la main de
1 Biographie universelle.
* C'était son costume le jour où la ville fut évacuée. (Voyez les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. H\ p. 318.)
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Doyré un billet portant la signature de Custine et dans lequel les assiégés étaient engagés à rendre la place, pourvu qu'ils obtinssent une capitulation honorable. Le conseil de guerre, ayant pris connaissance de ce billet, passa tout de suite à Tordre du jour, motivé sur la résolution de combattre jusqu'à la mort1.
C'était là précisément ce que le roi de Prusse aurait voulu éviter. Comme des combats journaliers avaient lieu sur le terrain qui séparait les retranchements prussiens des ouvrages français, iiadvinl que, dans une de ces rencontres, le chef d'une troupe de cavaliers sortis de la place défia un officier prussien à un combat singulier. « Et si je venais à vous comme ami? dit ce dernier. — Je vous recevrais en ami, » répond le Français. Là-dessus, les voilà qui se tendent la main. Le général Kalkreuth et Merlin, peu éloignés des avant-postes, sont avertis; un pourparler a lieu, et un déjeuner est convenu pour le lendemain avec le prince Ferdinand de Brunswick et RewbelJ. Ce repas militaire se passa gaiement, à quelque distance des troupes. Mais le prince eut beau mettre enjeu toutes les ressources d'une habile courtoisie, on ne put s'entendre, Uewbell exigeant, pour condition première, que le roi de Prusse se séparât de la coalition et reconnût la République française8.
Aussi bien, une entreprise inattendue vint couper court aux égards réciproques. Une nuit, apprenant que Louis-Ferdinand de Prusse était au quartier général de Marienborn, les assiégés forment le projet d'enlever ce prince. Divisés en trois colonnes, ils se mettent en marche, au nombre de six mille hommes, conduits par un espion; pénètrent dans le camp prussien à la faveur des ténèbres, et, au moyen du mot d'ordre, qui avait été livré3,
1 Déposition de Rewbell dans le Procès de Custine.
* Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. II, p. 302 et 503.
' Ibid., p. 305 et 50 A.
surprennent F état-major, le massacrent. Le général Kalkreuth n'échappa que parce que le grenadier qui avait saisi la bride de son cheval reçut la mort au moment de la donner1.
Le lendemain fut un jour de deuil pour les Français : Meunier périt à l'attaque de la grande île du Mein. C'était un héros qui disparaissait de la scène. Une trêve qui rappelle les plus nobles pages d'Homère fut aussitôt conclue, la trêve des funérailles ; et les Prussiens, en armes sur leurs lignes, répondirent par une salve générale au bruit des adieux militaires que les Français firent au tombeau où leur général venait de descendre2.
À partir de cette journée, le siège fut poussé avec un redoublement de vigueur. Dans la nuit du 18 au 19 juin, la tranchée avait été ouverte, et, le 28, les Prussiens avaient emporté la redoute de Veisnau : l'achèvement des batteries précipita toute chose vers un dénoûment meurtrier, et une partie de la ville s'affaissa bientôt sous un déluge de bombes. Le 16 juillet, le laboratoire des artificiers de la garnison sauta. Presque au même instant le feu prenait à un magasin de fourrages'. A la fin de juillet, vingt batteries armées de deux cent sept bouches à feu se hérissaient sur la rive gauche *.
Mais la constance des assiégés avait à lutter contre un fléau plus terrible que les boulets et les bombes. Dès le début, Custine avait négligé d'approvisionner la ville, et il avait même écrit, comme pour endormir la Convention, que Mayence était parfaitement approvisionnée 5. Après son départ, une compagnie de juifs s'était engagée à fournir les bœufs, le vin et l'eau-de vie nécessaires , mais
1 Déposition du général Aubert Dubayet dans le Procès de Custine.
* Mémoires tirés des papiers <Tun homme d'titat, t. II, p. 304. *f*Mt.,p.5il.
4 Jomini, t. 111, liv. IV, chap. xvi, p. 238.
* Dépositions de Rewbell et du général Schstilinski, dans le Procë* de Custine.
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à la condition que les convois arrêtés par l'ennemi seraient payés comme s'ils étaient arrivés à bon port. On jugea ces juifs capables de faire arrêter leurs propres convois pour vendre une seconde fois leurs denrées, et l'on ne voulut pas de la condition1. Vint le blocus, et avec le blocus la famine. Elle fit des progrès d'autant plus rapides, que l'ennemi, ayant des émissaires dans la ville, savait tous les endroils où étaient des magasins de blé et ne manquait pas de diriger son feu de manière à les incendier. On eut beau les changer de place à diverses reprises, rien n'y fit. Les moulins, à leur tour, ne tardèrent pas a être réduits en cendres, ce qui forçait d'avoir recours aux moulins à bras; cl le danger d'y travailler élait tel, qu'on était obligé d'y conduire les ouvriers à la pointe du sabre. Sur la fin du siège cependant on avait encore du pain pour quinze jours, mais plus de fourrage, plus de médicaments, plus de viande, plus de beurre, plus dégraisse. Pour graisser ce qui leur tenait lieu de soupe, les soldats qui occupaient les forts employaient des rats et des souris1.
La détresse devint si impossible à supporter, que le commandant de la place en fit sortir, après vives sollicitations, un grand nombre de vieillards, de femmes, d'enfants et de malades. Ces infortunés, au nombre d'environ deux mille, s'attendaient à être reçus dans le camp allemand. Ils se Iraînent jusque-là; mais la guerre est la science du meurtre : on les repousse. Ils refluent vers la ville; ils en trouvent les portes inexorablement fermées : ce fut un spectacle déchirant. Sur le lerrain même qui séparait les deux armées, il fallut que cette foule gémissante restai exposée, pendant toute une nuit, aux coups qui venaient des deux côtés. Le soleil se leva,
* Déposition de Rewhell dans le Procès de Custmc. s * Ihid.
et montra des soldats français emportant de pauvres enfants, blessés, dans les pans de leurs habits ».
Si du moins, l'oreille ouverte aux plus lointaines, aux plus vagues rumeurs, ils eussent pu apprendre quelque chose de la patrie absente, ces vaillants hommes ! Mais, tandis qu'avec tant de dévouement ils combattaient pour la France, ils étaient condamnés au supplice d'ignorer si elle existait encore; et ce supplice dura quatre mois. Avec quelle impatience ils attendirent Gustine ! Dans quel douloureux étonnement les plongea cette absence si absolue et si prolongée de nouvelles ! Longtemps ils interrogèrent les flots du Rhin, pensant qu'au moyen de papiers mis dans des bouteilles bien bouchées on aurait pu les instruire des choses du dehors. Hélas! les filets qu'ils jetèrent sur le fleuve furent muets jusqu'au bout*.
Ce n'est pas que le Comité de salut public eût perdu Mayence de vue; mais la longue inaction de Gustine avait été continuée par son successeur à l'armée du Rhin, Beauharnais, lequel, marié depuis cinq ans à la célèbre Joséphine, ne s'occupait guère, dans son quartier général, qu'à donner des fêles à sa jeune femme et à se divertir3. Soit répugnance à subir l'impérieuse tutelle des commissaires de la Convention, soit crainte de hasarder une bataille qui, perdue, le mettait sur la route de l'échafaud, ce général différa tant qu'il put de prendre l'offensive, et, lorsque enfin, pressé par des ordres formels, il s'y résolut, l'heure du salut était passée pour Mayence. 11 est vrai que, le 19 juillet, Houchard, qui commandait l'armée de la Moselle, avait essayé de percer la ligne de trente lieues sur laquelle s'étendaient les troupes aux ordres de Wurmser ; mais, outre que cette
1 Mémoires tirés des papiers dun homme d'État. «Voyez la déposition du général Schstilinski, dans le Procès de Custine.
» Mémoires tires des papiers dun homme d'État, t. Il, p. 3U et 31 5.
attaque, réitérée trois fois, n'avait été nullement décisive, la garnison de Mayence fut amenée à croire, sur la foi de certains rapports mensongers que lui firent des juifs envoyés parles Prussiens, qu'un dernier effort pour dégager Mayence avait abouti à la défaite de trente mille Français Cette fausse nouvelle, coïncidant avecune sommation pressante du roi de Prusse, décida de la reddition de la place. Considérant qu'aucun mouvement ne se manifestait en sa faveur; que deux armées d'ohservation couvraient le siège; qu'une plus longue résistance contraindrait tôt ou tard dix-huit mille braves à se rendre sans conditions ou à périr; (pie la France était dans une situation à réclamer le courage de tous ses enfants, et qu'il valait mieux conserver à la patrie un noyau de rudes guerriers que s'acharner à la conservation d'une ville allemande, isolée de tout secours..., les défenseurs de Mayence cédèrent enfin à la fortune, mais fièrement, noblement, comme il convenait à leur honneur et à celui de la République. La capitulation portait que la garnison rentrerait en France avec armes et bagages. Nul autre engagement que celui de ne pas servir d'un an contre les alliés2.
En conséquence, les Prussiens, le 2k2 juillet, prirent possession des forts extérieurs, et la garnison sortit tambour battant jusqu'aux glacis. Le 24 seulement, elle se mit en marche, et cela au bruit de la Marseillaise. La défense avait eu un caractère héroïque : ce caractère marqua la retraite. Un clubiste ayant été reconnu et insulté, Merlin (de Thion ville), qui était en costume de hussard, sort tout à coup d'un groupe d'officiers, impose silence aux insulleurs, et les avertit que ce n'est pas la dernière fois qu'ils verront les Français1.
1 Mémoires tires des papiers d'un homme d'État, t. Il, p. 51tî. 5 Voyez le texte des articles de la capitulation de Mayence dans 17, /*/ . pnrlem., t. XXVIII, p. 578-580.
3 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, l. II, p. 51 S . t ->!0
Depuis, les ennemis de ce conventionnel firent sourdement courir le bruit qu'il avait vendu Mayence au roi de Prusse. Sa conduite pendant le siège dément asseï une pareille calomnie, à laquelle donna sans doute naissance le faste qu'il déploya plus tard; car il fut du très-petit nombre des commissaires de l'Assemblée que leurs missions enrichirent. Tandis que la plupart d'entre eux, pauvres au sein de la toute-puissance, se consolaient d'être l'effroi du monde en restant l'honneur de la Révolution, il achetait, lui, de belles maisons de campagne et des équipages magnifiques *. « Un jour, raconte Levasseur, Merlin (de Thionville) vint s'asseoir à côté de moi, au sommet de la Montagne, au retour d'une mission. Il était tout essoufflé et se plaignait d'une extrême lassitude. — D'où viens-tu donc? lui demandaije. — Je viens de forcer le cerf. — Où donc? — Dans mon parc. — Ah! tu as un parc! Et des chevaux? — Mes écuries en sont bien garnies. — Ah ! tu as des écuries ! Et des chiens ? — Deux meutes superbes. — Ah ! tu as des meutes ! Et, quand tu es venu siéger à la première législature, tu n'avais pas d'effets pour la valeur d'un louis. Ole-toi de là ; je ne veux pas m' asseoir à côté d'un fripon. Merlin restait atterré sur son banc. Je me levai, et j'allai me placer à l'autre extrémité de la Montagne * . » L'Histoire ne saurait enregistrerons faire ses réserves, un jugement dont l'austérité révolutionnaire a seule dicte les termes; mais quelle pitié que, sous le rapport du désintéressement, Merlin, ce grand soldat, n'ait pas ressemblé un peu plus à Kléber, et un peu moins à Fouché ou à Gambacérès!
Nous avons laissé les alliés, au nord, se disposant à emporter Yalenciennes. Dès les premiers jours de mars, un équipage de cent quatre-vingts bouches à feu de gros
1 Biographie universelle.
* Mémoires de René Levasseur, t. Il, chap. i, p. 11.
LA COALITION s'AVASCE. 147
calibre était parti de Vienne. De son côté, la Hollande avait fourni cent sept bouches à feu. Les mortiers, au
nombre de quatre-vingt-treize, so trouvaient approvisionnés à six cents coups, les canons à mille Le duc d'York conduisait le siège; et Ferrand, à la tête de dix mille hommes, défendait la place*. Elle fut sommée le 14 juin. Mais là étaient des soldats de la trempe de ceux qui immortalisèrent la résistance de Mayence. Peu de temps avant la sommation, réunis aux habitants, dont la masse rivalisait avec eux de patriotisme et d'ardeur, ils avaient prêté sur la grande place de Yalenciennes, autour de l'autel de la patrie, au son des instruments guerriers, et dans une sorte de magnanime ivresse, le serment de mourir plutôt que de se rendre. Ferrand se contenta d'envoyer copie de ce serment au duc d'York, et, un quart d'heure après, le feu commença. La première bombe, partie d'Anzin, éclata, sans atteindre per» sonne, au milieu de la rue de Tournay, en ce moment remplie de monde. Cela parut de bon augure. Nul visage n'avait pali, et le bruit de la bombe avait été couvert par un immense cri de Vive la Hêpublique ! Le bombardement devint formidable. « Il m'est arrivé, rapporte un témoin des événements, de compter, de onze heures du soir à deux heures du matin, jusqu'à 723 bombes. Il y en avait souvent quinze ou dix-huit en l'air, et j'en ai vu partir huit à la fois de la même batterie à Sainte-Sauve8.»
1 Jomini, t. Il), liv. IV, chap. xv.
* Il existe sur le siôge de Valcnciennes un document très-précieux, et pourtant très-peu connu. C'est une brochure écrite d'un fort bon style, dans un excellent esprit, et intitulée Précis historique du siège de Valcnciennes, par un soldat du bataillon de la Charente en garnison dans cette ville. Nous avons trouvé ce document dans la bibliothèque historique de la l\é vo lu lion, au 1055-0-7 {British Muséum); et cest là que nous avons puisé Jes traits les plus^caracléri.tiques de notre récit.
* Précis historique du siège de Yalenciennes, par un soldat du bataillon de la Charente en garnison dans cette ville, p. 25, ubi supra.