‹ Histoire de la révolution française (volume 5)Chapitre 12 sur 34 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Décrets révolutionnaires. — Pitt déclaré l'ennemi du genre humain.

— Attitude de Robespierre. — Son entrevue avec Garât. — Lutte de Robespierre contre les anarchistes. — Fête du 10 août. — Fameux décret du 23 août 1793; levée en masse. — Prise de Marseille. — Soumission de Bordeaux. — Toulon livré aux Anglais par les royalistes.— Bombardement de Lyon. — Couthon en Auvergne. — Coup d'œil sur la carrière de Custine; soulèvement militaire réprimé par Levasseur. — Procès et mortde Custine. — Politique de la Convention à l'égard des généraux. — Provocations multipliées des royalistes.

— Le peuple sur la place de Grève. — Séance du 5 septembre 1793. — Comment s'ouvrit l'ère de la terreur. — Série de décrets révolutionnaires, -r Second mariage de Danton. — Danton refuse d'entrer au Comité de salut public. — Adjonction de Biliaud-Varenne et de Collot-d'Herbois au Comité de salut public. — Les gens révolutionnaires; les gens d'examen; les gens de la haute main. — Réorganisation du Comité de sûreté générale. — Mécanisme révolutionnaire. — 11 est conçu de façon à imprimer une force et une unité irrésistibles à l'action de Paris. — L'énergie du gouvernement soutenue par celle de la nation.

Tout le Midi embrasé; le long des frontières, les arrroées de l'Europe refoulant la France sur ellemême, l'enveloppant, et, au cœur, une guerre à mort : la Vendée...! C'était à en mourir d'épouvante. Mais les hommes de la Révolution avaient juré de changer la face ix -i. 13

du monde, ou de se faire un tombeau dans ses débris. L'idée qu'ils auraient à tirer les moyens de salut d'un effroyable cbaos de passions déchaînées, d'intérêts frémissants, et d'arabilions, et de jalousies, et de haines, les trouva résolus. Quels mois que ceux qui s'appelleront dans l'Histoire août et septembre 1 793 ! Ils virent un déploiement de volonté si terrible, qu'aujourd'hui encore, à plus d'un demi-siècle de distance, rien que d'y songer fait tressaillir.

Le 26 juillet, la Convention avait prononcé peine de mort contre les accapareurs. Le 1er août, dans une seule séance, sur le rapport de son Comité de salut public, elle décréta :

Que les biens des personnes hors la loi appartiendraient à la République ; Que la reine serait jugée;

Que les tombeaux des rois, à Saint-Denis et ailleurs, seraient détruits;

Que les généraux n'emploieraient plus désormais pour mois d'ordre que les noms des anciens républicains ou des martyrs de la liberté;

Qu'on arrêterait sur-le-champ les étrangers, non domiciliés en France, nés sur un sol ennemi;

Que, pour empêcher la sortie de ceux qui ne justifieraient pas d une mission publique, les barrières de Paris seraient fermées;

Que quiconque aurait refusé deux fois les assignats en payement serait condamné a vingt ans de fers;

Que nul ne placerait des fonds sur les banques des pays étrangers, sous peine d'être déclaré traître à la patrie;

Qu'en Vendée, les forêts seraient battues, les récoltes coupées, les bestiaux saisis, les repaires des rebelles livrés aux flammes, et des combustibles de toute espèce

SUPRÊME EFFOHT. 195

envoyés par le ministre de la guerre pour mettre le feu aux bois, aux taillis, aux genêts. Et les femmes, les enfants, les vieillards?... On devait, après les avoir conduits dans l'intérieur, pourvoir à leur sûreté comme à leur subsistance, et les traiter avec tous les égards dus à l'hu inanité1.

Dans le portefeuille d'un Anglais arrêté à. Lille, on avait trouvé une longue liste de dépenses corruptrices, et, associée au nom de Pilt, la révélation d'un vaste plan d'incendie1. La communication de ces pièces par fiarèrc donna lieu au décret suivant : « La Convention nationale dénonce à tous les peuples, et même au peuple anglais, la conduite lâche, perfide et atroce du gouvernement britannique, qui soudoie l'assassinat, le poison, l'incendie, tous les crimes, pour le triomphe de la tyrannie et l'anéantissement des droits de l'homme*. »

Arriva, quelques jours après, la nouvelle que l'arsenal de Huningue venait d'être incendié. On se rappela alors qu'en moins d'un mois, et coup sur coup, il y avait eu des incendies à Douai,- à la voileriede Lorient, au château de Bayonnc; que des explosions mystérieuses avaient eu lieu près de Chemillé et Saumur ; que, pendant le siège de Valenciennes, le feu avait pris à l'arsenal, dont le sous-directeur, Moneslier, s était donné* la mort: comment expliquer cet étrange et sinistre concours d'événements de même nature? On ouvrit de nouveau le portefeuille de l'Anglais; et, au milieu des élans d'une indignation universelle, Garnier demanda qu'un décret solennel proclamât le droit de chacun d'assassiner Pilt. Mais Cou thon combattit cette consécration de l'assassinat,

1 Voyez le texte de ces divers décrets dans THist. parlem., t. XXVIII. p. 507 et p. 396-400.

» Voyez le texte dans YHisl. parlent., t. XX VIII, p. 385-389. 1 Séance du 1" août 1793.

i96 IHSTOIHE DE LA RÉVOLUTION (1795).

et, sur sa proposition, l'Assemblée se contenta.de déclarer qucPitt était l'ennemi du genre humain

En même temps, comme si la République, pour vaincre, n'eût eu qu'à le vouloir fortement, Carteaux était chargé de réduire Marseille avec une poignée de soldais, et Dubois-Crancé, ainsi que nous l'avons dit, recevait l'ordre de marcher sur Lyon, « sans dégarnir la frontière*. » Or qu'avait-il à sa disposition? Cinq mille hommes de troupes qui jamais n'avaient vu le feu, douze pièces de canon à peine, et deux mille coups, au plus, à tirer8.

N'importe : il fallait aller en avant, et malheur à qui hésiterait! L'exemple de Custine, qui venait d'être décrété d'arrestation*, avertissait de reste les généraux que le moment approchait où ils auraient à choisir entre la victoire et la guillotine. Ils Je comprirent.

Mais, quelque puissant que fût l'effort, il ne pouvait être décisif qu'à des conditions difficiles à réaliser. Car il était de nécessité absolue que la cendre des factions abattues ne fût point ranimée; que le pouvoir ne fût ni entravé dans sa marche ni troublé dans son unité d'action; que les ressorts de la machine révolutionnaire ne fussent point usés ou brisés par de continuelles attaques, soit contre la constitution, soit contre l'Assemblée nationale, soit contre les grands patriotes dont la République avait fait la réputation et en qui respirait son génie; c'està-dire qu'avant de vaincre le royalisme et l'étranger il y avait à étouffer les ressentiments qui couvaient dans

1 Convention, séance du 7 août 1795.

* Voyez le chapitre intitulé : o Lyon se soulève. »

1 Voyez le compte rendu de Dubois-Crancé et Gauthier à la Convention, à la suite des Mémoires du général Doppet. — Il y est question de huit mille réquisitionnaires armés de piques; mais ils ne rejoignirent Dubois-Crancé que pendant le cours du siéiçe.

* Le 28 juillet.

les débris du parti girondin, à contenir d'une main ferme le parti des anarchistes, et à imposer silence à l'envie, fille impure de l'esprit d'égalité.

Quelle tâche à entreprendre! et, dans son accomplissement même, quel péril ! Nul doute que l'homme capable d'en venir à bout ne le fût de s'ériger en dictateur, pour peu [que son patriotisme se trouvât inférieur à sa puissance.

Ici s'ouvre la page la plus éclatante de l'histoire de Robespierre.

Dans ses Mémoires, Garât raconte qu'il composa vers cette époque un écrit sur la situation, et que le Comité de salut public, auquel il avait offert de le communiquer, nomma, pour en entendre la lecture, Robespierre et Saint-Just. Au jour et à l'heure filés, Robespierre et Garât se trouvent au rendez-vous. Saint-Just y manqua. La lecture commence. Dès le début de l'ouvrage, l'auteur annonçait à la République qu'il allait l'entretenir des divisions de la Convention, des catastrophes qu'elles avaient amenées... « Quelle catastrophe? interrompt Robespierre; quant aux divisions, il n'y en a plus, le 31 mai les a terminées. » Garât continue, parlant des partis, des causes qui leur ont donné naissance, de leur esprit : « Un parti, interrompt encore Robespierre, suppose un corrélatif. Quand il y en a un, il y en a au moins deux. Où avez-vousvu parmi nous des partis? Il n'y en a jamais eu; il y a eu la Convention, et quelques conspirateurs. » Garât, dans l'excès de son impartialité philosophique, s'était appliqué, comme une espèce de devise, un emblème qui l'avait frappé en tête de la logique de Wolf : c'était une gravure représentant, au-dessus de la terre livrée aux orages, et dans la région qu'ils n'atteignent point, un bras qui sort du milieu de l'espace sans tenir à aucun corps, et auquel est suspendue une balance dont les plateaux sont immobiles. «Pourquoi, demanda Robespierre,

ce bras ne tient-il à aucun corps? — Pour représenter qu'il ne tient à aucune passion. — Mais tant pis; la justice doit tenir à la passion du bien public, et tout citoyen doit rester attaché au corps de la République. » Ce que Garât répondit à ces belles paroles, qu'il rapporte sans avoir Fair de les comprendre, c'est ce qu'on cherche en vain dans son récit. Suivait un passage où il louait beaucoup Robespierre d'avoir promis, dans un de ses discours, d'oublier toutes les offenses personnelles pour ne songer qu'aux griefs de la République. Robespierre écouta cette partie de la lecture, la main posée sur ses yeux, de manière à cacher les mouvements de son âme. Quand Garât eut entièrement lu son ouvrage, qui contenait un blâme sévère des scènes du 2 juin, Robespierre se leva, et d'une voix altérée : « Vous faites, dit-il, le procès à la Montagne et au 51 mai. — A la Montagne? non; au contraire, je la justifie des inculpations les plus graves qui lui ont été faites; et, quant au 31 mai, j'en dis ce que j'en pense. — Vous jelea une torche allumée au milieu de la République. On ne le souffrira pas *. »

Telle fut cette entrevue. Garât , qui l'a décrite , était l'homme du monde le moins propre à en saisir le côté vraiment caractéristique. A propos des journées de septembre*, et tout en déclarant qu'il n'y avait eu aucune part, Robespierre s'était écrié : « La postérité que vous invoquez, loin d'être épouvantée du sang répandu , prononcera qu'on a trop ménagé, le sang des ennemis de la liberté1. » Cette terrible réminiscence du dialogue d'£ucrate et de Sylla, le dédaigneux langage de Robespierre touchant les Girondins, et la conviction par lui exprimée que la guillotine, s'ils eussent été vainqueurs, eût servi à consolider leur triomphe, voilà ce qui dut naturellement

1 Mémoires de Garât, reproduits dans YlHst. parlem. (voyez t. XVIH> p. 439-443).

9 lbid., p. 439 et 440.

émouvoir Garât, étranger qu'il était à toutes les passion fortes. Ce qui lui échappa, ce fut la profondeur d'une politique placée en dehors des divisions de parti, ardente à en écarter le souvenir, et fondée sur l'unique préoccupation de ce qui était alors le besoin suprême de la France : l'ordre et l'unité.

Qu'on suive la marche de Robespierre depuis la chute des Girondins, on verra que cette politique fut la sienne, et qu'il n'en eut point d'autre.

Le 9 juin, commentant un rapport de Barère, il prouve qu'il faut absolument s'abstenir de remettre en question la légitimité du 31 mai, afin de ne pas réveiller la guerre des partis et l'éterniser1.

Le 12 juin, au club des Jacobins, il montre la nécessité de l'union, et déclare que « son intention ne fut jamais de s'élever contre les autorités constituées' »

Le 25 du même mois, il défend la Constitution nouvelle contre Jacques Roux et le parti des anarchistes \

Le 10 juillet, il combat les dénonciateurs, les exagérés, et demande justice pour Danton *.

L'avant-veille, aux attaques dont Chabot poursuivait le Comité de salut public, il avait répondu : « Le Comité a commis des fautes, sans doute ; est-ce à moi de les dissimuler? Pencherai-je vers l'indulgence, moi qui crois qu'on n'a pas assez fait pour la patrie quand on n'a pas tout fait? Oui, le Comité a commis des fautes, et je veux les lui reprocher avec vous. Mais il serait impolitique, en. ce moment, d'appeler la défaveur du peuple sur un comité qui a besoin d'être investi de toute sa confiance, qui est chargé de grands intérêts, et dont la patrie attend de grands secours5. »

» \oyczYHist.parlem., t. XXVIII, p. 169-170. » Md„ p. 109.

*lbid., p. 216.

* Journal de la Montagne, n° 41 .

• Ibid.

Et, en ceci, ce n'était point son propre domaine que Robespierre protégeait. Le Comité de salut public, renouvelé le 10 juillet, se composait, à cette époque, de Barcre, Hérault de Séchelles, Jean-Bon-Saint-André, Gasparin, Thuriot, Couthon , Saint-Just , Robert Lindet, Prieur de la Marne; et Robespierre n'y fut appelé que le 27 juillet. Qu'importait, d'ailleurs, sa présence au pouvoir? Sa force n'était point là : elle était, et il le savait bien, dans l'immense autorité morale qui s'attachait à son nom, dans le respect que lui portaient les Jacobins et dans sa popularité sans égale. Si donc il n'eût été qu'un ambitieux vulgaire, loin de veiller avec sollicitude à ce qu'on ne décriât point les autorités constituées et les influences révolutionnaires indépendantes de lui, Robespierre eût aidé à ce mouvement désorganisateur, contre lequel on n'aurait pu bientôt chercher de refuge que dans sa dictature. Mais il n'était pas homme à jouer, sur un calcul d'ambition personnelle, les destinées de la République. Il sentit que, pour la mettre en état de tenir tête au monde entier, ce n'était pas trop de l'union de tous les efforts, du concours de tous les pouvoirs , et il poussa son dévouement à celte idée jusqu'à faire violence à sa propre nature. On l'entendit s'écrier amèrement, lui dont la roideur était si connue : « Un homme est en place, il suffît, on le calomnie*. » Et il prêcha bien haut la confiance, lui qui, sous la monarchie, avait émis cette maxime : « La défiance est à la liberté ce que la jalousie est à l'amour*. »

Mais, où sa politique se déploya d'une manière éclatante, ce fut dans sa conduite à l'égard de Danton.

Ce dernier avait été d'avis que l'on confiât cinquante

* A propos d'une dénonciation dirigée contre d'Albarade, ministre de la marine.

* Voyez, dans le septième volume de cet ouvrage, le chapilre intitulé : Débats sur la guerre.

millions au Comité de salut public, transformé en gouvernement provisoire : cette motion, que Robespierre fit ajourner, la trouvant trop vague1, devint une arme empoisonnée entre les mains des ennemis de Danton. Ils lui imputent d'attenter à la souveraineté du peuple, et Vincent court le dénoncer aux Jacobins. Robespierre éclata. Qu'était-ce donc? et d'où leur venait, à ces patriotes d'un jour, cette rage de vouloir perdre dans l'esprit du peuple ses plus anciens amis? Discréditer Danton ! mais il fallait d'abord prouver qu'on le surpassait en talent, en énergie, et que, plus que lui, on aimait la République ! Il continua sur ce ton, flétrissant les dénonciateurs par système, les apôtres de la désorganisation, et les sommant de produire leurs titres. Ce Jacques Roux, par exemple, quels actes l'avaient fait connaître? Deux actes horribles! 11 avait conseillé regorgement des boutiquiers, parce qu'ils vendaient trop cher, et provoqué le rejet de la Constitution, parce qu'elle n'était point saris défaut. Et Leclerc, ce jeune homme aux apparences si séduisantes? On n'avait qu'à interroger sur son compte les patriotes de Lyon, où il jouait le patriote pendant qu'on y guillotinait l'infortuné Chalier! Ils se paraient néanmoins du nom de Marat, ces deux hommes que Maral avait regardés comme des émissaires chargés par l'étranger d'empoisonner les sources de la crédulité publique ! Car, qu'importe de louer un mort, pourvu qu'on puisse calomnier les vivants *?

Cette véhémente sortie, Robespierre la renouvela, une semaine après, du haut de la tribune de la Convention, à l'appui d'une réclamation dont il est probable que luimême avait suggéré l'idée , et qui fut présentée par la veuve de Marat. Il y était dit :

' llisl. parlem., XXVIII, p. 401.

* Journal de la Montagne, h" 67.

« Citoyens, vous voyez devant vous la veuve de Maral. Je ne viens point vous demander les faveurs que la cupidité convoite ou que réclame l'indigence... je viens vous demander justice des attentats commis contre la mémoire du plus intrépide et du plus outragé des défenseurs du peuple... Des écrivains scélérats usurpent son nom et défigurent ses principes, pour éterniser l'empire des calomnies dont il fut victime. Les lâches ! ils flattent la douleur du peuple par son éloge ; ils tracent quelques peintures vraies des maux de la patrie; ils dénoncent quelques traîtres voués au mépris... mais c'est pour diffamer ensuite les plus zélés défenseurs que le peuple ait conservés; c'est pour prêcher, au nom de Marat, les maximes extravagantes que ses ennemis lui ont prêtées et que toute sa conduite désavoue1. »

C'était plus qu'une reproduction des idées de Robespierre, c'était son style. Et la manœuvre signalée n'avait rien d'imaginaire. Jacques Leroux et Leclerc : le premier, ancien prêtre, le second, fils de noble, avaient effectivement fondé un journal, qu'ils intitulèrent Ombre de Marat, et où ils se posaient comme ses continuateurs, quoiqu'ils y prêchassent des doctrines contraires aux siennes. On se rappelle que Marat poussait la passion de l'unité et de la force dans le pouvoir révolutionnaire jusqu'à vouloir un dictateur, pourvu qu'on lui mît un boulet au pied. Telle était son image favorite , et il l'avait tant de fois présentée à ses lecteurs, il avait tant insiste sur la nécessité d'un chef, qu'il s'était attiré le reproche de préparer les voies au retour de la monarchie \ Quelle audace ne fallait-il pas à Leclerc et à Jacques Roux pour prétendre qu'ils continuaient Marat, quand leur princi-

* Voyez le texte de cette pétition reproduite en entier dans YHist. parlent., t. XXVW, p. 421-424.

» Voyez la séance du club des Jacobins, du 51 mai 1795. — Le n# 1588 du Patriote français.

pal objet élait de persuader au peuple qu'on devait « proscrire toute espèce de gouvernement1 ! » 11 est vrai qu'afin de masquer leur jeu, ils affectaient de rendre à la mémoire de l'homme dont ils faisaient parler l'ombre un culte aussi puéril que frénétique. On en peut juger par ce fait, que, le club où ils dominaient ayant obtenu que le cœur de Marat fut suspendu à la voûte, nul ne parut trouver trop fortes les paroles d'un des membres s'écriant, les yeux élevés vers l'urne : « Restes précieux d'un dieu M »

Cette basse idolâtrie, employée à populariser l'apostolat des anarchistes, dans un moment où la concentration de son énergie était absolument nécessaire à la République, renfermait un danger mortel, et, s'il fut écarté, la France dut cet inappréciable service à la fermeté de Robespierre.

Au milieu de tant de secousses, et à la veille de frapper des coups dont le retentissement dure encore , la France républicaine eut une de ces journées qui, arrachant l'homme aux amertumes du présent, lui donnent à savourer d'avance l'innocente et calme ivresse des heures à venir.

La Constitution de 1795 avait été acceptée par le peuple français à une majorité immense ; les envoyés des asprimaires étaient venus, de tous les points du pays, apporter à la capitale la sanction des départements, et, selon le mot de l'un d'eux, «Paris n'était plus dans la République, mais la République entière était dans Paris3. » Restait à consacrer cette union; restait à transformer toutes les acceptations particulières du nou-

4 Voyez la pétition de la veuve de Marat.

» Voyez 17/t.s*. parlem., t. XXVIII, p. 395. — La cérémonie avait eu lieu le -28 juillet 1795.

* Adresse lue aux Jacobins, le 7 août 1793, par Rover, curé constitutionnel de Châlons-sur-SaOne.

veau contrat social en une acceptation générale ; et, pour raccomplissemcnt de celte auguste cérémonie, le 10 août avait été choisi.

Ah! elle dut être la source d'émotions sacrées, cette fête du 10 août 1795, telle que le génie de David l'ordonna, et telle que la rapporte un procès-verbal où-, à chaque ligne, palpite l'âme de ces temps héroïques. On n'y vit nulle parade vaine, pas de broderies se détachant ça et là sur un ensemble de haillons, pas d'escadrons lancés au travers d'un troupeau d'hommes, pas de panaches flottant sur les casques, pas de baïonnettes prêtes à s'abaisser, pas de sabres nus, rien de ce qui charme l'imbécillité d'un peuple enfant et de sa dégradation même lui compose un spectacle.

La fête s'ouvrit, aux premiers rayons du jour, sur les ruines de la Bastille, par un hymne à la Nature, et se termina au Champ de Mars, dans les splendeurs du soleil couchant, autour de l'autel de la Patrie, par un serment sublime.

Tout y fut symbole de paix, de fraternité et d'amour. Promenés sur un plateau roulant, les élèves de l'Institution des aveugles y rappelèrent le malheur honoré et consolé. La République y convia les enfants trouvés, ses enfants. Les insignes du travail s'y montrèrent avec fierté. L'histoire de Biton et de Cléobis, racontée par Hérodote d'une manière si touchante, s'y reproduisit dans le tableau de jeunes garçons attelés à la charrue qui portait leurs vieux parents; et en souvenir de l'importance qu'attachaient à l'agriculture les législateurs des anciennes républiques, chaque représentant du peuple fut aperçu tenant à la main un bouquet d'épis de blé et de fruits.

Nul étalage de vanité dans les costumes, nulle distinction de rangs dans l'ordre de la marche. Perdus au sein de la foule, les dignitaires de la commune, les juges, marchaient les égaux du tisserand ou du forgeron; et l'é-

charpe des premiers, les plumels noirs des seconds, ne servaient qu'à rendre plus frappant cet hommage à l'égalité.

Pour la conquérir, que de combats livres déjà, et à livrer encore ! Mais on avait eu soin d'écarter toute image sombre. Le fer des piques ne brillait, aux mains des fédérés de départements, que masqué sous des branches d'olivier. Si la bannière des Jacobins représentait un œil ouvert sur des nuages, cet œil perçant ne les pénétrait que pour les dissiper. Il n'était pas jusqu'à la place où coula le sang d'un roi qu'on n'eût fait disparaître sous une colossale statue de la Liberté, dans les plis de laquelle il arriva que deux colombes échappées trouvèrent asile.

Montaigne a dit : « Votre mort est une pièce de la vie du monde. » À combien plus forte raison est-elle une pièce de la vie du monde, la mort qui ajoute au domaine de la vérité et de la justice ! Pourquoi pleurer les martyrs d'une bonne cause? C'est les plaindre d'avoir beaucoup vécu. Dans la fête du 10 août 1795, la République ne commit pas cette erreur. De l'urne qui contenait la cendre de ses martyrs, elle écarta les cyprès. Aux héros pour jamais endormis, elle avait réservé les joies du triomphe. Elle les invoqua, le front couronné de fleurs et au bruit des fanfares ; noble manière d'inviter à la régénération d'un grand peuple les mânes de ceux qui étaient entrés dans l'immortalité par la mort !

Après diverses stations, dont chacune donna lieu à quelque cérémonie caractéristique, le cortège, qui se composait de près d'un million d'hommes, arriva au Champ de Mars, où devait être publié le recensement des votes des assemblées primaires. Là, du point le plus élevé de l'autel de la Patrie, Hérault de Séchelles, président de la Convention, prononça ces paroles : « Français, vos mandataires ont interroge dans quatre-vingt-sept départements votre raison et votre conscience, et quatre-vingt-

sept départements ont accepté l'acte constitutionnel. Jamais vœu plus unanime n'a organisé une république plus grande et plus populaire. 11 y a un an, notre territoire était occupé par l'ennemi : nous proclamâmes la République, et nous fûmes vainqueurs. Maintenant, tandis que nous constituons la France, l'Europe l'attaque de toutes parts; jurons de défendre la Constitution jusqu'à la mort. La République est éternelle ! »

À ces mots, un cri formidable, poussé par huit cent mille voix, monta vers le ciel ; le canon tonna ; en signe de l'indivisibilité de la République, un ruban aux couleurs de la nation réunit en un seul faisceau les piques que les quatre-vingt-sept commissaires des départements avaient portées durant la marche, et la Constitution de 1795 fut proclamée comme le premier pacte social qui eût, depuis l'origine du monde, fondé la liberté sur l'égalité, et fait un dogme politique de la fraternité humaine 1.

Le lendemain, la Révolution reprenait sa course ardente. Un moment, toutefois, la Convention parut défaillir; soit désir secret de fuir une responsabilité trop lourde, soit surprise, un moment elle prêta l'oreille à Lacroix, qui l'invitait à déclarer sa mission finie et à laisser à d'autres le soin d'achever son œuvre. Mais au club des Jacobins cette dangereuse et pusillanime idée fut si puissamment combatlue par Robespierre *, qu'elle n'eut pas de suites. Faire un pas en arrière! un seul pas! Non. L'abîme était là béant... Eh bien, il y avait un moyen de n'y pas tomber, c'était de le franchir.

< Il existe de cette fête du 10 août 1795 un procès-verbal ofiieiel et trës-délaillé, qui porte les signatures de Hérault de Séchelles, Amar, Léonard Bourdon, Fayau, Audoin, Thirion, Dartygocyte. — C'est ce document irrécusable qui nous a fourni tous les éléments de notre récit. (Voyez YHist. parlent., t. XXVIII, p. 130-451.)

• Ibid., p. 453-150.

Le 12 août, sur la motion de Danton, les huit mille envoyés des assemblées primaires sont investis des pouvoirs nécessaires pour ftire lever la France en armes.

Le 14, Carnot, le futur organisateur de la victoire, entre au Comité de salut public.

Le 15, Garât, l'homme des demi-mesures, sort du ministère.

Le 16, d'une assemblée extraordinaire, tenue aux Jacobins, part l'initiative de la levée en masse; dans une adresse à la Convention, il est dit : « La nation entière est plus facile à ébranler qu'une partie de la nation. — Si vous demandez cent mille hommes, vous ne les aurez pas : demandez des millions de républicains. — Le peuple ne veut plus d'une guerre de tactique. — Décrétez que le tocsin sonnera dans toute la République, à une heure fixe. — Que Y universelle affaire des Français soit de sauver la France \ . . »

Et, quelques jours après, sur le rapport de son Comité de salut public, la Convention décrète :

« Dès çe moment, jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées.

« Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront des armes et transporteront des subsistances ; les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront les vieux linges en charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la République.

« Les maisons nationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers d'armes ; le sol des caves sera lessivé pour fournir le salpêtre.

« Les armes de calibre seront exclusivement confiées

' Hist. parlcm., t. XXVIII, p. 463-407.

à ceux qui marcheront à l'ennemi ; le service de l'intérieur se fera avec les fusils de chasse et l'arme blanche.

« Les chevaux de -selle seront 'requis pour compléter les corps de cavalerie ; les chevaux de trait, autres que ceux employés à l'agriculture, conduiront l'artillerie et les vivres...

« Nul ne pourra se faire remplacer. Les fonctionnaires publics resteront à leur poste.

« La levée sera générale ; les citoyens non mariés ou veufs sans enfants, de dix-huit à vingt-cinq ans, marcheront les premiers. Ils se rendront sans délai au cheflieu de leur district, où ils s'exerceront tous les jours au maniement des armes, en attendant l'ordre du départ... Le bataillon, organisé dans chaque district, sera réuni sous une bannière portant cette inscription : « Le peuple français debout contre les tyrans 1 !... »

La précision des mesures administratives répondit à la grandeur de l'élan. Tout fut prévu, tout fut réglé; et, pour la prompte exécution du décret, il fut mis à la disposition du ministre de la guerre une somme, de cinquante millions, à prendre sur près de cinq cent millions que contenait la caisse à trois clefs \

C'était le 25 août que furent adoptées ces mesures de salut public; et. le 25 août, Carteaux entrait à Marseille. Là, comme à Lyon, le soulèvement des Girondins n'avait profité qu'au royalisme. Rébecqui, un des plus ardents à remuer la ville, sentit bientôt qu'il n'avait fait que livrer aux ennemis de la République le pouvoir de l'égorger, à l'ombre de son propre étendard. Un jour, un corps fut aperçu flottant dans le port de Marseille : c'était le cadavre de Rébecqui. Le malheureux s'était noyé de désespoir3. Heureusement, l'approche de Carteaux ranima

1 Hist. parlent., 469-471. — Décret du 23 août 1793. *lbid., p. 471.

5 Voyez les Mémoires de Barbaroux> p. 29.

les patriotes opprimés. Dès le 23, cinq sections sur trente-deux se déclarent pour la Convention, et donnant rendez-vous sur la place des Prêcheurs à tous les vrais républicains, demandent à grands cris que la Constitution soit proclamée, l'armée de la Convention admise, l'administration contre-révolulionnaire punie, et son tribunal de sang supprimé. Les corps administratifs répondirent en braquant des canons dans les rues; et, le 24, à quatre heures du soir, les sections fidèles avaient à soutenir un feu meurtrier. Mais, pendant ce temps, le général Doppet, arrivé avec l'avant-garde de Carteaux aux gorges de Septèmes, les emportait après un engagement assez vif. Vainement les meneurs contre-révolutionnaires imaginèrent-ils de faire publier à son de trompe que les troupes conventionnelles avaient été battues à Septèmes ; ce mensonge ne pouvait avoir et n'eut d'autre résultat que de donner aux plus compromis le temps de s'enfuir à Toulon; et, le 25 août, Carteaux, accompagné des représentants du peuple Àlbitte, Salicetli, Escudier, Moche et Gasparin, fit son entrée solennelle dans la ville, au milieu d'acclamations passionnées. Parmi les nombreux patriotes qui remplissaient les prisons, il y avait deux membres de la Convention, Bo et A.ntiboul ; ils purent dire à leurs collègues, à leurs libérateurs, sous quelle pression contre-révolutionnaire avait vécu la puissante cité d'où les vainqueurs du 10 août étaient partis, et dont le nom brillait associé à jamais au chant sublime que le génie de la Révolution inspira l.

A son tour, et vers la même époque, Bordeaux lit sa

1 Voyez la lettre de Carteaux au ministère de la guerre, en date du 25 août 1795. — Le rapport présenté à JeamBon-Saint-André à lu Convention le H septembre 170Ô. — Les Mémoires du gênerai Doppet, p. I0G-I75. — Le mémoire des représentants du peuple près les déparlements méridionaux, présenté le H septembre 17!'." à la Convention.

soumission. À Barbaroux, à Guadet, à Louvet, à Meillan, la Gironde était apparue de loin comme une terre promise. Ils ne doutaient pas qu'une fois là, il ne leur fût donné de faire sortir du sol, rien qu'en le frappant du pied, une armée de défenseurs et de vengeurs. Seul, parmi les illustres fugitifs, Buzot avait fermé son cœur à ce doux espoir et il se trouva que lui seul eut raison. Les administrateurs de la Gironde avaient bien pu entraîner le peuple dans leur révolte, à force de répéter que la Convention était asservie à une poignée de monstres ; que l'ambition du duc d'Orléans avait à sa solde les Montagnards, et que le Maratisrne, qui suait le crime, couvait précisément la royauté... Mais, pour soutenir longtemps un pareil échauffaudage de calomnies, il eût fallu des prodiges d'adresse. D'ailleurs, Bordeaux ne larda pas à manquer de subsistances, les commissaires répandus dans les départements voisins ayant soin d'arrêter les grains au passage *. Les administrateurs eurent donc contre eux, à la fois, et la détresse du peuple, et le mécontentement né de sa crédulité abusée. Beaucoup d'honnêtes républicains, un instant égarés, finirent par comprendre qu'il y avait folie à ne voir qu'un ramas d'imbéciles subjugués par quelques hypocrites aux gages d'un usurpateur, dans cette étonnante assemblée qui préparait à la démocratie son lendemain, résumait Paris et ébranlait toute la terre. Aussi, de quelle douleur poignante ils so sentirent l'âme serrée, ceux des Girondins proscrits qui, en ces heures de revirement subit, furent amenés sur les rivages de la Gironde par leurs illusions et une destinée moqueuse! « Nos amis, raconte Meillan, nous conseillèrent de ne pas nous montrer. Ils nous donnèrent des secours, nous distribuèrent en diverses maisons; après quoi il fut résolu que chacun de nous pren-

1 Mémoires de Buzot, chap. i, p. 144.

Mémoires de Meillan, p. U0.

cirait des mesures individuelles pour son salut. Je résolus de passer en Amérique »

C'était un rude coup pour les ennemis de la France que la prise de Marseille et la soumission de Bordeaux; mais les royalistes gardaient un dédommagement à la coalition, et quel dédommagement, grand Dieu !

La ville de Toulon s'était tout d'abord donnée à la Révolution avec cette véhémence qui caractérise l'âme brûlante des enfants du Midi. Mais l'opulence de cette importante cité, sa situation, son beau port, ses magasins, ses arsenaux, le matériel immense rassemblé dans son enceinte, n'étaient que trop de nature à fixer les regards de Pitt. Toulon s'était donc rempli peu à peu d'agents secrets par qui fut préparée, entre le royalisme et l'Angleterre, une alliance au fond de laquelle était une trahison'. Bientôt, la cupidité se mettant du complot, beaucoup de bourgeois égoïstes et de marchands avides, dont la Révolution gênait les calcus ou troublait la quiétude, se rapprochèrent de leurs ennemis de la veille, les nobles et les prêtres. Une ligue se forma, obscure, monstrueuse, mal définie, mais puissante néanmoins, et dans laquelle entrèrent, après le 31 mai, presque sans le savoir, les aveugles partisans de la Gironde. Le pain manquait, l'assignat perdait : on pressa sur cette double corde de manière à exaspérer l'ouvrier et le matelot3.

Pour comble de malheur, la Révolution, ne pouvant improviser des marins aussi facilement que des soldats, avait dû laisser à la tête de nos escadres une foule d'officiers attachés à l'ancien régime; de sorte qu'à Toulon, par exemple, les hommes qui commandaient la flotte républicaine étaient les contre-amiraux royalistes Trogofï

' Mémoires de Meillan, p. 145.

i Rapport présenté par Jean-Bon-Saint-André, au nom du Comiié tte salut public, dans la séance du 9 septembre 1793. * Ibid.

et de Grasse, et le capitaine de vaisseau baron d'imbert, l'un des agents des princes dans le Midi !. Ajoutez a cela une complicité décisive, celle de Puissand, ordonnateur civil de la marine1.

Un pareil ensemble d'éléments rendait la contre-révolution inévitable à Toulon. Aussi, la municipalité patriotique cassée; la société populaire fermée; la tête de tout démocrate influent abattue'; les honneurs du triomphe décernés aux ossements de quelques royalistes qu'on déterra; le jour d'ouverture des sections célébré comme l'avènement d'un pouvoir nouveau; les commissaires de la Convention, Beauvais et Pierre Bayle, raillés, conspués, traînés à la grand'messc un cierge à la main*: tels furent les préludes d'une révolte qu'allait couronner un exécrable attentat. A cette époque, on lisait dans un papier réactionnaire publié à Marseille : « Les Toulonnais sont mille fois plus chauds contre les anarchistes et les brigands qu'on ne l'est à Marseille. On trouve la guillotine trop douce. Les sections sont permanentes. 11 y a une proclamation portant que quiconque troublera Pacte souverain du peuple réuni en sections, sera puni dans les vingt-quatre heures, militairement. On a imprimé partout et affiché le manifeste de Wimpfen8, » etc., etc.

Du reste, ici comme à Lyon, la violence était doublée d'hypocrisie; car tout cela se faisait au nom de la République, et ce que les royalistes affectaient d'abhorrer dans la Convention, c elait un indigne Sénat à la solde de Pitt etCobourg*. Les vrais salariés de Pitt et Cobourg ne se

1 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. II, p. 357. 1 Rapport de Jean Bon-Saint-André. Uhisuprà. 5 Le rapport officiel mentionne entre autres victimes : Sévestre, fondateur du club; Barthélémy, président du tribunal criminel, et Jassaud. * Ibid.

8 Le rédacteur de cette feuille était un nommé Reymbaud-Russac. Ibid.

« Ibid.

SIPRÈME EFFORT. 213

déclarèrent que trop lot. Barras et Frcron, envoyés dans le Var par le Comité de salut public, y avaient déployé une vigueur inulile et attiré sur eux des périls auxquels

la fuite même avait pu à peine les soustraire. La prise de Marseille précipita le dénoùmcnt.

Sous prétexte d'un échange de prisonniers, une négociation est ouverte avec l'amiral Ilood, qui commandait la flotte anglaise de blocus. Un comité générai s'était saisi des affaires. L'amiral anglais lui envoie une déclaration conçue en ces termes : « Si I on se prononce en faveur du gouvernement monarchique, si Ton se décide à mettre le port à ma disposition, le peuple aura tous les secours que l'escadre anglaise pourra lui fournir. Je déclare qu'il ne sera touché ni aux propriétés ni aux personnes; nous ne voulons que rétablir la paix. Lorsqu'elle aura lieu, nous remettrons le port et la flotte à la France, d'après l'inventaire qui en sera fait4. » Dans une proclamation adressée à tous les habitants du Midi, l'amiral disait : « ... Vous êtes livrés à une révolution qui vous a fait plier sous le joug île quelques factieux... ils ont renversé les lois, préconisé le crime, et cherché à propager dans toute l'Europe leur système antisocial... Votre commerce est anéanti, la famine vous menace. Une position aussi affreuse a dû affliger les puissances coalisées; elles n'y ont vu de remède que dans le rétablissement de la ma- * narchie. Je viens vous offrir les forces qui me sont confiées pour écraser les factieux et rétablir la royauté. Prononcez-vous3... » Chose infâme! Cet appel à la trahison fut écouté, et l'amiral anglais put consigner cet excès de honte dans une seconde déclaration portant : « Attendu que les sections de Toulon... ont proclamé Louis XVH, tils de Louis XVI, leur légitime roi... je prends possession

4 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Étal, t. Il, p. 357. * Ibid, p. 557 et 358.

de Toulon, et le garde uniquement comme un dépôt pour Louis XVII. Donné à bord du vaisseau deSa Majesté Britannique le Victory, à la hauteur de Toulon, le 28 août1. »

À cette nouvelle, dans la partie de la flotte française aux ordres du contre-amiral Saint Julien, une indignation profonde s'empare de toutes les âmes où restait une étincelle d'honneur. TrogofT, un étranger que la France avait comblé de bienfaits et qui payait ainsi sa dette de reconnaissance, TrogofT se tenait prêt à recevoir les Anglais. Le souffrirai t-on? Des matelots français permettraient-ils que l'ennemi vînt tranquillement désarmer dans le port une escadre française forte de dix-huit vaisseaux? Les marins fidèles se rangent autour de Saint-Julien, le proclament leur chef, et lui se hâte de hisser à son bord le pavillon de commandement, pour s'opposer à Fentrée de la flotte anglaise, qu'accompagnaient deux escadres, l'une espagnole, l'autre napolitaine. Mais déjà les traîtres, maîtres du fort Lamalgue, faisaient chauffer les boulets qui devaient incendier les vaisseaux de Saint- Julien; plusieurs de ses capitaines l'abandonnent; il est obligé de fuir suivi d'un petit nombre de matelots; et les Anglais, pénétrant dans la rade, prennent possession de la ville, où flotte désormais le drapeau blanc'. Ce grand crime était consommé.

Est-il besoin de dire que les conditions stipulées par l'amiral Hood ne présentaient aucune garantie? Quelle apparence que les Anglais, une fois saisis d'une aussi riche proie, consentissent jamais à l'abandonner, par dévouement chevaleresque à la légitimité de Louis XVII? « A peine, » écrit le prince de Hardemberg, « la Cour de Londres apprit-elle l'heureux événement qui lui livrait, sans coup férir, avec la plus forte place de la France, une

1 Mémoires tirés des papiers d'un homme a" État, t. II, p. 559. * Ibid., p. 360, et le rapport de Jean-Bon-Saint-André, présenté à la Convention le 9 septembre 1793.

grande partie de sa marine, que les ministres éprouvèrent le regret de n'avoir pas songé à donner à Hood des instructions préalables1. » Toutefois, craignant de désavouer d'une manière prématurée « une politique de circonstance, qui ne répondait pas tout à fait à leurs vues ultérieures, » ils nommèrent, à Toulon, une commission royale, composée. de l'amiral lui-même, de sir Gilbert Elliot et du major-général O'Hara \

Quant ù la Convention et au Comité de salut publie, loin de se laisser abattre, ils ne songèrent qu'à redoubler d'énergie.

Le siège de Lyon, dont on trouvera plus loin l'histoire, durait depuis le 8 août; Kcllermann, chargé de réduire cette ville, n'avait obéi qu'avec une secrète répugnance, et, quoique placé sous l'œil sévère des représentants du peuple Dubois-Crancé et Gauthier, il s'était étudié à retarder autant que possible les progrès a d'une expédition qui répugnait à ses principes9. » Le Comité de salut public lui-même s'était abstenu de presser l'attaque, dans l'espoir que les Lyonnais se soumettraient volontairement, auquel cas il voulait qu'on les épargnât, citant en leur faveur la maxime romaine : Parcere subjectis et debellare mperbos*. Mais c'est un des caractères de la Révolution française d'avoir, à chaque revers nouveau, tendu plus fortement les ressorts de son indomptable politique. La remise de Toulon aux Anglais eut pour résultat de hâter, comme nous le verrons plus loin, la prise de Lyon rebelle. On envoie en toute hâte des commissaires agiter l'Àrdèche, le Cantal; et, dans le Puy-de-Dome,

1 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, L II. p. 361. *lbid.

3 Joroini, Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, t. IV, liv. V, chap. xxiv.

4 Lettre du 18 août, adressée à Dubois-Crancé et à Gauthier, et signée Couthon, Carnet, Robespierre, Barère, Saint-Just.

Couthon, Je paralytique Couthon, s'apprête à prendre « les rochers de l'Auvergne pour aller les précipiter dans le faubourg de Vaize1. »

Rien de plus frappant que le compte rendu de cette mission par Maignct, qui accompagnait Couthon. Lorsqu'ils entrèrent à Clermont-Ferrand , tout y semblait marqué au coin de l'indifférence. Si l'esprit révolutionnaire était là , il sommeillait. Us parlèrent des Lyonnais, et la réponse fut : « Nous ne nous battrons pas contre nos frères de Lyon. » Eux ne se découragèrent pas. Le lendemain était jour de marché. Us font annoncer aux habitants des campagnes qu'ils veulent se mettre en communication avec eux, le dimanche, dans la cathédrale. On s'y rassemble, ils s'y transportent, et leur parole électrise le peuple. L'imminence du danger, proclamée avec émotion, éveille un sentiment d'enthousiasme sombre, qui va se répandant de proche en proche. L'ébranlement fut prodigieux. On était aux premiers jours de septembre, et déjà, dans le seul département du Puy-der Dôme, près de trente mille hommes s'étaient levés. On les voyait accourir de leurs hameaux , descendre de leurs montagnes, demandant l'ennemi et apportant des vivres pour quatre jours. Des femmes armées de piques montaient la garde. Châleauneuf Randon, un des commissaires, se chargea de l'organisation militaire de cette masse ; Couthon et Maignet pourvurent aux approvisionnements ; puis les rudes phalanges marchèrent sur Montbrison, qu'occupait un détachement de Lyonnais. Elles ne devaient pas s'y arrêter, et nous les retrouverons, frémissantes, à l'entrée de ce faubourg de Vaize , où Couthon s'était promis de précipiter les rochers de l'Auvergne5.

1 Faubourg de Lyon. — Le mot est de Couthon lui-même.

s Compte rendu à la Convention nationale de la mission des citoyen*

snnÈMF effort.

Par une coïncidence fortuite, le jour même où la trahison de Toulon s'accomplissait, un général célèbre était frappé, à Paris, comme traître.

Nous avons parlé de l'arrestation de Gustine : son jugement et sa condamnation aynnt été, de la part de presque tous les historiens nos prédécesseurs, l'objet d'une censure passionnée, il importe, pour faire bien apprécier cet épisode de la Révolution , de récapituler d'abord en quelques mots les actes de Custine, soit comme soldat, soit comme citoyen1.

Dans la campagne de 1792, sur le Rhin, Custine, chargé d'une division de l'armée, voit venir à lui, le front rayonnant d'enthousiasme et le cœur'plein d'amour pour la France, tous les révolutionnaires allemands; ils le demandent, ils l'appellent à grands cris, ils l'entraînent, et, successivement, lui donnent Spire, Worms, Mayence*. Dans ce moment décisif, les Prussiens, qui, affaiblis par une campagnedésastreuse, se traînaient avec lenteur, eux, leurs bagages et leurs malades , à travers un pays montueux et par des chemins abîmés, les Prussiens étaient à trente lieues de Coblenlz, et Ton s'attendait si bien, dans cette ville, à l'apparition des Français, qu'au premier bruit de la prise de Mayenee l'électeur, son ministre, son gouvernement, ses employés, tout s'était enfui. Si donc Custine, d'un pas rapide, eût marché sur Coblenlz, il s'en emparait sans coup férir, forçait les Prussiens, qu'il aurait pressés d'une part tandis que Kellermann les

Coulhon, Chàteauneuf-Randon, et Maignet, par Maignet, dans la Bibliothèque historique de la lié vo lut ion, 1070, 1-2. British Muséum.

1 Pour se donner le droit d'accuser la Révolution d'injustice et de cruauté eu ce qui concerne Custine, les historiens dont il est ici question ont eu recours à une admirable méthode : ils ont tout simplement omis les faits à charge. On en peut voir un curieux exemple dans le récit de M. de Baranle.

* Nous avons décrit ce mouvomenl et ?es suites p. 21*2 et 2U5 du septième volume.

pressait de l'autre, de se rejeter en Wcstphalie par Wcsel, facilitait la conquête de la Belgique, rendait possible celle de la Hollande, et offrait au monde l'imposant spectacle de la République maîtrisant, à peine à son berceau, tout le cours du Rhin, depuis la Suisse , par l'armée de Biron, jusqu'à Worms; par les armées de Custine ettle Kellermann, jusqu'à Bonn ; par l'armée de Dumouriez, jusqu'à Dusseldorf Mais non, c'est en vain que les amis de Custine, son état-major et ses généraux le conjurent* de porter à la ligue des rois ce coup mortel ; c'est en vain que le ministre de la guerre le lui ordonne*. Custine préfère courir à Francfort, où semble l'attirer l'espoir d'une proie opulente; car il n'a pas plutôt été admis dans celte ville républicaine et neutre, qu'il lui arrache une somme de quinze cent mille florins : admirable moyen de reconnaître et d'entretenir la brûlante sympathie qui poussait l'Allemagne dans nos bras ! Toutefois, à ce point de sa carrière, ce n'est point par défaut de zèle révolutionnaire que Custine pèche, loin de là : il répand des proclamations enflammées; il apostrophe le landgrave de liesse en ces termes : « Monstre! tes soldats, dont tu as fait un usage abusif, te livreront à la juste vengeance des Français, tu ne leur échapperas pas* ! » 11 fonde un laboratoire de propagande, dont la direction est confiée à l'adjudant Stamm5; il renverse, à Mayence, et l'institution delà régence et le vicariat électoral0; il menace, il gronde, il agite au tour de lui toute chose. Pendant ce temps, les Prussiens sont parvenus àCoblentz, se sont répandus sur la rive droite du Rhin, ont franchi la Lahn et se préparent à re-

1 Mémoires th és des papiers d'un homme d'État, t. II, p. 04.

* Ibid., p. 66.

3 Biographie universelle.

4 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Étal, t. II, p. 71 .

* Ibid., p. 79.

6 Ibid., p. 82.

prendre Francfort, au nombre décinquante mille hommes, commandés par le roi de Prusse et le duc de Brunswick, ce duc de Brunswick auquel le fils de Custine était allé offrir secrètement, à une autre époque, la couronne de Louis XVI !. Si le général français se jugeait en état d'accepter la bataille , il devait aller au-devant de l'ennemi, ou du moins établir sa ligne de façon à se lier à Francfort, sinon se replier sous le canon de Mayence : au lieu de cela, il se retranche derrière la Nidda, prêtant ainsi le flanc aux Prussiens, et faisant face à la ville, au lieu de la couvrir. D'où cet arrêt sévère de Jomini : c< Il prit toutes ses mesures comme s'il avait voulu sacrifier la garnison*. » Était-ce son dessein? Ce qui est sur, c'est que sa conduite, en cette occasion, fut pleine de mystère; c'est que son fils, rompu de longue main aux démarches clandestines, eut avec le duc de Brunswick , à Kœnigstein, une conférence secrète; c'est que, ce jourlà même, le jeune diplomate se rendit à Francfort pour conseiller , en son propre nom , au commandant de la place, Van Heldcn, de se retirer pendant la nuit ; c'est que ce conseil jeta le malheureux Van llelden dans une perplexité horrible, parce qu'en écoutant le lils , il se rappelait cette injonction du père : « Menacez du feu la ville de Francfort, désarmez les habitants et réalisez si elle bouge; » c'est, enfin, que la ville fut prise, n'ayant qu'une garnison de deux mille hommes, aventurée au milieu de quatre-vingt mille habitants, et si bien abandonnée par Custine, qu'il avait été jusqu'à retirer toute l'artillerie de la place, sauf deux pièces de bataillon3.

1 Nous avons, dans un précédent volume, rendu compte de cette -négociation .

* Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, t. Il, liv. III, chap. xi, p. 284.

* Nous avons- trouvé, dans la Bibliothèque historique de la Révolution , au British Muséum , n° 300.1.2, un document historique de la plus haute importance, et que les historiens nos prédécesseurs, Mont-

Après l'abandon deFrancforl, celui deMayence, Cusline laisse dix mille hommes de garnison dans celle dernière ville et repasse le Rhin. Bientôt le roi de Prusse, se disposant à le rejeter en Alsace, il se replie sur Landau, ne s'y croit pas en sûreté, quoique à la tôle de trente-cinq mille combattants, se retire derrière la Lauter, et parle même de se réfugier sous le canon de Strasbourg : précipitation d'autant plus extraordinaire, qu'il n'était poursuivi que par le corps du prince de Hohenlohe, et le sa-

gaillard exemple, ont ou ignoré ou voulu ignorer, c'est la Relation de la prise de Francfort , par le général Van Helden, publiée à la Haye, en 1798. Là on lit , tracé par le commandant môme de Francfort, à l'époque du siège, un réquisitoire, contre Custine, bien autrement terrible que celui de Fouquier-Tinville. Parmi les pièces probantes placées à la suite du livre, nous citerons ici, en conservant le-style et l'orthographe de Cusline, la lettre qu'il écrivit au général Van Helden, le 28 novembre 1792, pour l'engager à tenir bon :

« Citoyen générai, à une insolence telle que celle du général prussien, on ne lui répond que par une yronie, et je vous envoy la lettre écrite à ce général prussien. Je suis là, près de vous; je n'en sortirai que quand le sort des armes m'y forcera. El alors, vous avez des liteaux pour venir me joindre et des bajonnaites pour vous faire un 'passage. Souvenés vous qu'un républicain ne capitule pas avec des esclaves suppôts dei despotes, il n'a qu'à choisir entre la victoire et la, mort. Si la ville de Francfort bouge, maités le feu à la ville, désarmés la garnison, et réalisés si elle bouge. Je n'aime pas les partis violens, et j'aime moins encore les autres lâches et pusillanimes: ils rompent devant la force. Eh bien! il faut en montrer, pour faire remper les capitalistes francfortois! Je vous verrai demain vers la fin du jour. — Le général d'armée, Custine. A Uochst, le 28 novembre 1792.»

Van Helden, au sujet de cette lettre, dont il publie le texte, dit : « Elle ne me laissait aucun doute qu'au moindre bruit d'attaque , le général Custine ne volât à mon secours; et c'était dans le temps môme que son fils me conseillait d'évacuer la ville de Francfort, et insinuait à la bourgeoisie de cette ville que l'intention de son père était de lui épargner les horreurs du siège. » (P. 819.)

Voyons maintenant le récit de M. de Barante : « Custine perdit Francfort, qui ne pouvait être défendu; celte évacuation était l'objet de pourparlers confidentiels avec les généraux prussiens. Un soulèvement des habitants en prévint la conclusion, de sorte que la très-faible garnison fut obligée à une retraite précipitée. » Et rien de plus!....

vait *. Quel soudain changement dans un général connu pour sa présomption et sa témérité! Il n'a pas devant lui plus de trente mille hommes, et il écrit : « J'ai cent quatre mille Allemands sur les hras*. » On ne lui en donne pas moins le commandement de l'armée de In Moselle, grâce au patronage des Girondins, qui, en avril 4795, dominaient encore la Convention. Et que fait-il de cette armée? Il perd tout le mois d'avril à inspecter sa ligne dans le Porenlruy, où il n'y a ni opération à diriger, ni ennemi à conihattre, tandis que Mayence, qu'il pourrait sauver, rcsle livrée aux coups des Prussiens8. Il se décide, enfin, à faire un « simulacre d'attaque en sa faveur4, mais sans projet sérieux de la délivrer, et parce que, appelé au commandement de l'armée du Nord, il veut laissera ses anciens camarades un hon souvenir5.» Il attaque donc l'ennemi le 1 7 mai ; il est hattu et part pour la frontière du Nord, où, trouvant l'armée dans un état qui ne lui permettait de secourir ni Condé , ni Valenciennes, il dut consacrer ses soins à la réorganiser sans rien entreprendre6.

Qu'un entassement de fautes ne fournisse pas matière à accuser un général de trahison, môme lorsque ces fautes sont qualifiées « d'incompréhensibles 7 » par les hommes du métier, et qu'elles correspondent à des négociations clandeslines. avec l'ennemi, il est permis à la rigueur de le soutenir; mais, quand on songe qu'après avoir exagéré le langage de la [dévolution, Cusline en était venu à la décrier; quand on songe que, mis parla

1 Joinini, t. III, p. 2(K>.

* Ibid ., p. 201.

:' Ibid., p. -208.

MM., p. 200.

*lbid.,?. 221.

« Ibid., p. 221.

7 Ç'est le mot dont se sert le général Joinini, et on ne peut pas, celui-la non plus, l'accuser de jacobinisme.

Convention à la tête d'une armée, il en était venu à ne se servir de sa position militaire que pour inspirer le mépris de la Convention à ses troupes1, est-il donc si difficile de comprendre ces mots de Danton dans la séance du 22 juillet : « La nation a des doutes sur Custine; il faut qu'il soit jugé? »> , — « À la vue des pièces qui déterminèrent mon vote il y a trente-six ans, écrit l'honnête et consciencieux Levasseur, ma conviction reste la même \ »

Quoi qu'il en soit, l'arrestation de Cusline avait excité des mouvements séditieux parmi ses troupes, dont il s'était fait aimer, et qu'irritait la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil. Carnot mande sur-le-champ le Montagnard Levasseur et lui dit : « L'armée du Nord est en pleine révolte ; il nous faut une main ferme pour étouffer la rébellion, c'est toi que nous avons choisi. » Levasseur était chirurgien ; avec une âme fortement trempée et le goût des armes, il n'avait nul maniement du soldat; il était, en outre, de petite taille : c'est ce qu'il pria Carnot de considérer. Mais celui-ci : « La fermeté de ton caractère et ton dévouement pour la République nous répondent de tout. — Eh bien donc, j'accepte. Quand faut-il partir? — Demain. — Je serai prêt. Et mes instructions? — Elles sont dans ta tête et dans ton cœur. Tes pouvoirs sont illimités. Pars et réussis \ »

Levasseur arrive au camp. Quarante mille hommes étaient sous les armes. « Vous allez me faire passer devant les lignes, » dit-il au général. Le général obéit. Mais point d'honneurs militaires. « Général, pourquoi

* Mercier du Rocher, dans ses Mémoires manuscrits, cite une lettre de Custîne, imprimée à Niort, au mois de juillet 1792, et dans laquelle il dit en propres termes : « Je me fous de la Montagne, de la Plaine et du Marais. »

51 Ibid., t. I, chap. yi, p. 538.

5 Ibid., t. II, chap. n, p. 26 et 27.

SIPRÈME EFFORT.

ne bat-on pas aux champs? » Les tambours battent et les trompettes sonnent. Levasseur passe devant une enseigne. Point de salut. « Nouvel oubli, général ! » Les drapeaux s'inclinent. Les visages étaient sombres; on le suivait d'un œil farouche. Les uns murmuraient : ce S'il ne nous rend pas Custine, nous le ferons descendre de cheval; » d'autres : « Si Custine ne nous est pas rendu, nous Tirons chercher à Paris. » Levasseur fait former le bataillon carré, se place au centre, et d'une voix forte : « Soldats de la République, le Comité de salut public a fait arrêter le général Custine... » Un cri terrible l'interrompt : « Qu'on nous le rende! » Lui, sans s'émouvoir, fait le signal d'un roulement, les tambours battent et les clameurs cessent : « Général, faites ouvrir les rangs. » Et le voilà qui parcourt la ligne, l'œil en feu, la pointe du sabre basse, prêt à étendre à ses pieds quiconque prononcera le nom de Custine. Immobiles et comme pétrifiés d'élonnement, les soldats regardaient cet homme qui, seul, venait braver dans son camp toute une armée. 11 reprit : « Si Custine est innocent, il vous sera rendu. Sinon, point de grâce pour les traîtres. Je suis votre chef, vous me devez une obéissance aveugle. Pardon et oubli à qui respectera la voix d'un représentant du peuple ! Malheur à qui la méconnaîtra ! » Chacun se lut. La sédition était domptée

Cet heureux résultat, on l'ignorait encore à Paris, que déjà l'esprit du temps s'y révélait dans l'altitude indomptable des Jacobins. L'armée en pleine révolte ! Les soldats de la République devenus « les soldats d'un homme M » Était-ce donc là le fruit des leçons de Custine à ses troupes? Était-ce ainsi qu'il les avait dressées au respect des magistrats et des lois? L'ère du despotisme des généraux allait-elle commencer? Allons ! place aux légions d'Espa-

1 Mémoires de Levasseur, t. H, chap. h, p. 27-54. * C'est le mot dont se sert Levasseur.

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