‹ Histoire de la révolution française (volume 5)Chapitre 16 sur 34 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Détresse inouïe. — Déplorable élat des armées, el cependant force étonnante de la Révolution. — Régénération de fart de la guerre.

— Carnet. — llouchard, général en chef de l'armée du Nord; son trouble. — Siège de Dunkerque. — Marche de llouchard; ses premiers succès: son hésitation; soupçons de Levasseur. — Bataille de Hondschoote ; belle conduile des représentants Levasseur el Delbrel.— Victoire.— llouchard hésite encore; reproches que lui adresse Levasseur. — Le duc d'York lève le siège de Dunkerque. — Prise de Menin. — Défaite sans combat. — Hédouville suspendu. — llouchard destitué. — Événements militaires sur le Rhin. — Politique égoïste des coalisés. — Dissidences entre le duc de Brunswick et Wurmser. — Combat de Pirmasens. — Le général Guillaume envoyé à la Force. — Guerre aux Pyrénées. — Dagobert devant Ricardos. — Orgueil sublime né des passions révolutionnaires. — Le Comité de salut public attaqué; défense victorieuse de Robespierre; modération de sa politique. — Rapport de Saint-Just; le gouvernement déclaré révolutionnaire jusqu'à la paix. — Cobourg investit Maubeuge. — Traits d'héroïsme. - Jourdan, général en chef de l'armée du Nord. — 11 marche au secours de Maubeuge. — Carnot à l'armée. — Suicide du général Mérenvu. — Mot imprudent de Cobourg. — Les deux armées en présence. — Ordre de bataille. — Journée du 15 octobre. — Miracles de l'enthousiasme républicain.

— Les deux frères Duquesnoy. — Journée du 16; victoire de Watlignies.— Inaction de la garnison de Maubeuge pendant la bataille.

— Le général Chancel condamné à mort par le tribunal révolution-

fc2Sw2 HISTOIKK DE LA RÉVOLUTION (1793).

iiaîre. — Drouet pris par les Aulricbiens; singulière destinée. — Kffel produit par la victoire de W'altignies et le déblocus de 31a ubeuge.

Qu'une nalion, livrée aux angoisses d'un vaste enfantement, tourmentée par les complots, déchirée par les factions» désolée par la famine, sans commerce, sans crédit, sans finances, sans autre monnaie que des chiffons de papier, sans autres protecteurs de son sol partout menacé que des soldats levés à la hâte et demi-nus, ait pu néanmoins, dans un court espace de temps et du même coup, jeter les bases d'un monde nouveau, déjouer d'innombrables conspirations, faire acclamer la République à des millions d'affamés, dompter dix ou douze révoltes intérieures, repousser le choc de cent mille paysans fanatiques, et, après avoir ébranlé jusqu'en ses fondements l'Europe entière, la vaincre... A quelle époque et dans quel pays vit-on jamais pareil prodige?

Qu'on se reporte au point où nous avons interrompu le récit du mouvement des armées : Condé, Valenciennes, Mayence, sont au pouvoir de l'ennemi; notre armée du Nord, successivement chassée du camp de Famars et de celui de César, a dû se retirer derrière la Scarpe; les alliés, qui, depuis Bâle jusqu'à Oslende, comptent près de trois eent mille combattants, semblent n'avoir, pour anéantir les débris de notre force mililuire, qu'à s'avancer en masse de Valenciennes sur Soissons d'un côté, et de Mayence sur Châlons de l'autre; le prince de Cobourg, maître de la frontière à quarante lieues de la capitale, la menace du poids de cent quatre-vingt mille hommes; les Piémontais descendent du haut des Alpes pour donner la main aux Lyonnais soulevés; Toulon, le plus beau port de France, est occupé par les Anglais ; les Espagnols ont emporté le fort de Bellcgarde et tiennent la clef du Ro ussillon; enfin, des Pyrénées aux Alpes, du Rhin à PO-

eéan, du Rhône à la Loire, les bataillons républicains, accablés par la supériorité du nombre, sont refoulés vers l'intérieur, que consume le grand incendie de la Vendée.

Tel se présente l'ensemble de la situation, et, si on l'approfondit, quels détails ! Des armées en pleine désorganisation. Un encombrement de recrues. Des volontaires, braves devant l'ennemi, mais, hors de l'action, indisciplinés. Des officiers nobles qui, suspects aux soldats, se détient des soldats'. Pour entrepreneurs du service des armées, d'anciens procureurs juifs, des hommes de chicane, des laquais, qui, habiles à prévoir le discrédit du papier-monnaie, ont accaparé les marchandises, et, par le jeu savant de la hausse et de la baisse, font la rafle des écus. Des fournisseurs, mal ou non payés, livrant des denrées de mauvais aloi. Le soldat ayant à peine de quoi manger et portant aux pieds des souliers à semelles de carton, ou déguisées avec de la tôle. Des hôpitaux remplis de malades sans médicaments, fies chevaux, nourris avec des roseaux de marécage en guise de foin, périssant par milliers et jonchant les chemins de leurs cadavres. La disette du fourrage si excessive, qu'en certains endroits on fut réduit à chercher sous la neige, laborieusement balayée , quelques méchants brins d'herbe, et que, plus d'une fois, on vit des dragons, les larmes aux yeux, partager leur pain avec leurs chevaux*.

D'où vient que, dans cet état de détresse inouïe, la France épouvanta ses ennemis à ce point qu'ils n'osèrent pas se résoudre à franchir la dislance de douze ou quinze marches qui les séparait du berceau de la Révolution?

1 Voyez le chap. m des Mémoires de Levasseur, t. 11. * Voyez, dans le tome IV du Nouveau Paris, par Mercier, le chapitre intitulé : Entrepreneurs du service des armées.

Quelle invisible main les retint comme enchaînés sur In frontière? Ah! il n'y a pas à en douter, ce qui les arrêta, ce fut moins le bras levé de la France que le pouvoir mystérieux de ses pensées. Elle avait apporté dans le monde quelque chose de nouveau et de profond dont il leur fut impossible d'approcher sans pâlir. Ils le sentaient frémir et brûler sous leurs pieds, ce sol, sacré à jamais, qui avait enfanté tant d'hommes à la vie nouvelle. Leur hésitation fut celle de l'effroi, et, à leur insu, celle du respect.

On assure qu'après la double capitulation de Condé et de Valenciennes, plusieurs généraux allemands, Clairfayt, Beaulieu, Ferraris, furent d'avis d'aller droit à la prison où gémissait Marie-Antoinette; et que ce plan échoua devant la résistance du cabinet de Saint-James, dont la politique, peu sentimentale de sa nature, voulait une proie, Dunkcrque1. Il est certain eu effet qu'ordre fut donné au duc d'York de marcher, avant tout, sur cette ville et d'en former le siège*. Mais les alliés auraient-ils asservi avec autant de facilité l'intérêt commun et manifeste de la coalition aux vues personnelles de l'Angleterre, et l'Angleterre elle-même aurait-elle subordonné ses plans aux seules inspirations d'un étroit égoïsme, si affronter l'enthousiasme révolutionnaire à son foyer n'avait semblé presque chimérique? Prendre le chemin de Paris , c'était entrer dans une fournaise ardente : l'état-major du prince de Cobourg le savait bien; et il était si convaincu de la toutepuissance de la foi républicaine, que, cherchant à justifier sa circonspection aux yeux du monde, il fut le

1 Mémoires sur les opérations militaires des généraux Custine et Bouchard, par Gay de Vernon, chap. xn, p. 255.

* Ihid. — Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. If, p. 550.

premier à rappeler l'issue désastreuse de l'invasion de* Ja Champagne1.

De là l'adoption du plan timide qui bornait les opérations offensives des alliés à deux tentatives séparées, l'une du duc d'York sur Dunkerque, l'autre du prince de Cobourg sur le Quesnoy.

Or, tandis que nos ennemis s'enfonçaient de la sorte dans la vieille routine des entreprises de détail, le Comité de salut public, éclairé par Carnot, atteignait d'un bond aux plus hautes conceptions militaires. Car, il importe de le remarquer, c'est au génie fécond de la Révolution qu'appartient, même la régénération de l'art de la guerre; et ce fut Carnot qui, systématisant les procédés de Frédéric 11, créa la science dont la République d'abord et Napoléon ensuite tirèrent tant de merveilleux résultats. S'acharner à l'attaque ou à la défense d'une ligne; garder les passages; prendre soin de ne pas se découvrir; sacrifier à la crainte de laisser une place derrière soi le bénéfice d'une marche hardie et l'occasion de frapper un coup décisif, voilà en quoi la taetiqueavait longtemps consisté; c'était celle des alliés. Carnot persuada sans peine au Comité de salut public, et le Comité de salut public à la France, que l'art de la guerre était l'art de former une masse compacte, de lui imprimer des mouvements rapides, et de diviser les forces ennemies de manière à attaquer les corps isolés l'un après l'autre, sûr moyen de les écraser, le problème des batailles à gagner se pouvant poser en ces termes : avoir toujours à opposer, sur un point quelconque, à un nombre donné

1 Dans une réponse indirecte aux partisans de la marche sur Paris, réponse qu'on répandit à la Haye et à Bruxelles par la voie des journaux. (Voyez les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. Il, p. 55t.)

28ti HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1793).

d'hommes un nombre d'hommes beaucoup plus considérable1.

En môme temps paraissait la loi qui constituait la force nationale, par la formation de l'infanterie de ligne en cent quatre-vingt-dix-huit demi-brigades, et de l'infanterie légère en trente demi-brigades. Cette loi fixait chaque demi-brigade à trois mille deux cents combaltanls, ce qui devait porter l'effectif à sept cent vingtneuf mille six cents hommes; elle supprimait le mot régiment y vestige d'un passé qu'on aurait voulu arracher de l'Histoire; elle substituait aux dénominations vagues de maréchal de camp et de lieutenant général celles de général de brigade et de général de division, plus précises; et, détruisant les bigarrures de noms, d'uniformes, de paye, de discipline, elle faisait de l'année un tout compacte et homogène5.

Une réforme non moins salutaire fut introduite dans l'action des pouvoirs dirigeants. Jusqu'alors nulle idée d'ensemble n'avait présidé aux mouvements de corps lancés à de telles distances les uns drs autres, que les faire manœuvrer harmonieusement semblait impossible : placé au Comité de salut public comme au sommet d'une haute montagne, Carnot parcourut de son œil perçant l'immense ligne de nos frontières, et sa voix, portée d'échos en échos jusqu'aux limites les plus reculées, détermina dans les opérations un accord qui en assura le succès. L'envoi aux armées de représentants du peuple, investis d'une autorité supérieure à celles des généraux,

1 C'est de ce nouveau système adoplé par le Comité de salut public que Barère entretint la Convention dans la séance du 12 août 1795.

2 Mémoires sur les opérations des généraux en chef Custine el Houchard, par le baron Gay de Vernon, chap. xu. p. 252. — L'auteur auquel nous empruntons le résumé de la loi du 12 août no parle des dispositions de celte loi qu'avec admiration, et appelle ave raison « monstrueuses » les « bigarrures » qu'elle fit disparaître.

et pleins de la pensée qu'ils avaient charge? de vivifier, réalisa le phénomène d'un pouvoir central présent, à chaque heure du jour, sur chaque point de la circonférence. Les commissaires de la Convention furent comme « les nerfs qui animent le corps humain, en correspondant avec le cerveau'. »

Kilmaine, après sa belle retraite au camp deGavarelle, avait été désigné pour le commandement de l'armée du Nord : sur son refus, né d un sentiment de modestie ou de prudence, Houchard fui nommé, et dut quitter l'armée de la Moselle, qu'il commandait alors. Personne qui ne crût à l'excellence d'un pareil choix. Houchard, en effet possédait la confiance des soldats, qui aimaient tout en lui : sa bravoure impétueuse, ses habitudes d'homme des camps, sa pauvreté, sa jactance même, et jusqu'à une longue balafre qui sillonnait son visage \ Quant à son atlachement pour la Révolution, comment le mettre en doute? La Révolution l'avait comblé de bienfaits et d'honneurs; de simple capitaine, elle l'avait fait, en deux ans, général en chef \ Il s'en souvenait, n'en parlait jamais qu'avec reconnaissance, et, bien différent de Custine, se montrait à l'égard de la Convention plein de dévouement et de respect. Simple officier de fortune, il n'avait pas ce puéril orgueil du sang que Cusline puisa dans sa noblesse ; on ne l'avait jamais entendu se vanter, lui, de « faire des papillotes avec les décrets qui ne lui plaisaient pas ; » et il ne craignit pas de paraître un jour à une revue v, la tête coiffée d'un bonnet rouge. Mais

1 Mémoires de Lcvasseur, t. H, chap. iv, p. 70.

8 Mémoires sur les opérations militaires de* généraux en chef Cmlinc et Houchard, par le baron (iay de VVrnon, chap. xn, p. 227. — Il ne faut pas oublier que ces détails viennent du fils d'un homme qui fut l'ami de Houchard et un de ses conseillers.

s Ibid.

* lbid., 229.

fc2«SS HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1795).

son malheur lut dans son élévation même. Bon général d'avant-garde, et rien de plus, le commandement en chef l'accabla. 11 eut le vertige. D'autant que l'heure approchait où, pour les généraux de la République, il n'y aurait 5 choisir qu'entre un char de triomphe et l'échafaud. Ce qui est sûr, c'est que l'arrestation de Cusline avait jeté Houchard dans un trouble dont il ne put jamais se remettre. Lorsque, en quittant l'armée de la Moselle, il alla voir et embrasser sa famille à Sarrebourg, une mélancolie profonde, qu'il s'efforça vainement de dissimuler, était répandue sur son visage, et aux questions inquiètes d'un ami il répondit qu'il désespérait d'échapper au sort qui le menaçait l.

A peine rendu à sa destination, une circonstance imprévue vint fortifier ses pressentiments. Bitlaud-Varenne arriva. Il venait recueillir les dénonciations; il venait faire trembler les suspects sous les armes. Fendant la nuit, vingt-deux adjudants généraux sont arrêtés; si bien qu'à son réveil, Houchard, frappé de stupeur, ne trouve, à l'état-major, ni chef ni officiers. On avait aussi enlevé les registres d'ordre et la correspondance. Houchard les envoyant redemander, Billaud-Varenne lui fait savoir qu'il les a pris dans une cuisine et les envoie à ses collègues du Comité pour leur apprendre avec quelle négligence on servait ù l'armée du Nord \ Jl partit enfin, cet homme sombre, et l'armée respira.

Cependant le duc d'York se disposait à marcher sur Dunkerque. Le 16 août, il campait à Turcoing; le 17, il y tenait conseil de guerre; et, le 18, ses troupes s'ébranlaient 3.

« Notice historique sur la vie de Houchard, par son fils, citée dans le livre du baron Gay de Vcrnon.

1 Gay de Vernon, chap. xn, p. 230.

* The netv annual regiMer for the tjear 1795, p. 192.

Leur force totale, y compris un corps de douze mille Autrichiens sous les ordres du feld-maréchal Alvinzi, montait à environ trente-six mille combattants. Le maréchal Freytag, avec seize mille hommes, était à Ost-Capellc. Le prince d'Orange, à la tète de quinze mille Hollandais, occupait la position de Menin. Le gros de l'armée impériale avait été mis en mouvement pour s'emparer du Quesnoy et de la foret de Mormale \

Chemin faisant, le duc d'York trouva le prince d'Orange engagé dans une vive attaque contre les avant-postes français. Les Hollandais avaient d'abord eu 1(5 dessus, ayant, dès la pointe du jour, surpris Linselles et enlevé le Blaton ; mais Jourdan. réuni à Béni, n'avait pas lardé à reprendre; le premier de ces deux villages, et le chef de brigade Macdonald était rentré dans le second à la baïonnette. L'arrivée des gardes anglaises et de trois régiments hessois rétablit le combat. Les deux postes furent occupés de nouveau, succès qui était loin de valoir tout le sang qu'il avait coûté. Le duc poursuivit sa marche \

Le 22 août, il était à Furnes, d'où il partit, après une courte halte, pour s'établir sur le terrain qu'il devait occuper pendant le siège. C'était un grand espace sablonneux, appelé l'Estrang, resserré entre l'Océan et les marais delà grande Moër, et dont les dunes favorisaient les approches de la place. Le duc, divisant son armée en deux corps, l'un d'observation et l'autre de siège, retint le commandement du second, et conlîa le premier au maréchal Freytag, qui s'établit à Hondschoole, et dont les avant-postes occupèrent tous les villages jusqu'à Herzèle

1 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. II, p. 550 et r>«»0\ — Histoire parlementaire, t. XXIX, p. 88.

* Voyez sur l'affaire de Linselles et du Platon les Mémoires de Uvasseur, t. il, chap. m. — Voyez aussi le Mémoire sur les opérations de Custinc et de Mouchard, par le baron Gay de Vernon, p. 238 et 25î>.

ix — i. 10

et Houtkercke, en deçà du ruisseau de l'Yser. Le 24, les détachements français qui couvraient la place se replièrent, à la suite d'une attaque dans laquelle périt le général autrichien d'Alton, elle même jour la tranchée fut ouverte, en dépit de la nature du terrain, sable mouvant où l'on trouvait l'eau à deux pieds de la surface. Il avait été convenu qu'un armement naval considérable viendrait, des ports de l'Angleterre, coopérer au siège; le duc d'York l'attendit en vain, et, au lieu de l'escadre promise, vit arriver une flottille de bâtiments de guerre français, qui, embossés sur le flanc droit du camp, se mirent à le battre en écharpe avec du gros calibre. La ville, au reste, faisait bonne contenance, défendue qu'elle était par le général Sou ha m, et par un jeune homme dont la Révolution fit un héros : l'admirable Hoche *.

Le duc d'York étant engagé dans l'étroite langue de terre par laquelle Furnes et Dunkerque communiquent ; le corps d'observation du maréchal Freytag occupant, en avant des marais et de Dunkerque, une position qui ne protégeait pas les derrières du corps de siège; et les Hollandais, postés à trois journées de ce point, n'y pouvant être d'aucun secours, le Comité de salut public entrevit la possibilité de dégager la place par la réunion d'une masse unique de cinquante mille ou soixante mille hommes qui, passant avec hardiesse et d'un élan rapide entre les Hollandais et Freytag, se serait portée à Furnes, derrière le duc d'York, et, supérieure en nombre à chacun de ces trois corps pris à part, les aurait successivement accablés. C'était une application du nouveau

1 Voyez, sur la mise de Dunkerque en état de siège, le New (limitai register for tlie year, 1793, p. 192; — les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État t. II, p. 366 et 367; — YHistoire parlementaire, l. XXIX, p. 89 et 90.

LA COALITION REPOCSSÉE. . 291

système de guerre1, et le fond des instructions que Carnol fit passer à Houchard *. Mais, comme l'accomplissement d'un tel dessein exigeait plus de forces que Houchard n'en avait à sa disposition, Carnot annonça Tenvoi d'un renfort de trente-cinq mille hommes, tiré des armées de la Moselle et du Rhin, attendu que la capitulation de Mayence leur interdisait provisoirement l'offensive, et que leur défensive était assurée par les lignes de Weissembourg. Malheureusement cette partie du projet ne se put effectuer; douze mille hommes seulement furent envoyés à l'armée du Nord8, qui, de la sorte, se trouva ne pas excéder trente mille combattants

Il est probable que ce fut cette circonstance qui empêcha Houchard de suivre le plan du Comité de salut public, et lui fit prendre la résolution d'attaquer tout simplement de front le corps d'observation de Freytag, de manière à le rejeter sur les derrières du duc d'York, manœuvre moins brillante, moins décisive, mais aussi moins hasardeuse.

La vérité est que, pour s'engager et manœuvrer avec trente mille hommes entre les trois corps de Freytag, du duc d'York et du prince d'Orange, il eût fallu courir des risques que les préoccupations de Houchard ne lui permettaient guère d'affronter. Il avait l'esprit si frappé, que, le 1er septembre, apprenant par le Moniteur l'exécution de Gustine, il s'écria : « Oh ! mon Dieu! c'est donc un parti pris; on veut guillotiner tous les généraux ! » Levasseur était là; il répliqua rudement :

1 Barère y fit allusion dans son discours du 25 septembre 1795. * Histoire parlementaire, t. XXIX, p. 87. 5 Ibid., p. 88.

4 Les auteurs de Y Histoire parlementaire disent vingt mille, mais c'est évidemment une erreur. Voyez sur ce point les Mémoires de levasseur, commissaire à l'armée du Nord, chap. iv, p. 73 et 74.

« Et toi aussi, on te guillotinera, si tu nous trahis » Le 5 septembre, l'armée «lu Nord commença son mouvement. Le général Médouville formait la droite avec dix mille hommes, et le général Landrin la gauche avec cinq mille; le centre, d'environ quinze mille hommes, était commandé en personne par Houchard. Les premières attaques furent suivies d'un plein succès, et les village s de Oudezeele, Herzeelc. Bambeck, enlevés dès le premier jour, au pas de charge. Là Jounlan et Vandamme * se couvrirent de gloire. A Bambeck, Houchard se battit en vaillent soldat. L'armée anglaise recula sur toute la ligne. Vainement le général Falkenhausen essaya-t-il de garder Ihexpoède, où il s'était arrêté pour couvrir la retraite, il dut se replier sur Hondschoote *.

Les Français couchèrent à Rœxpoède. Les habitants avaient fui, le village était désert. Levasseur, logé à la même auberge que Houchard, fu! étonné de l'agitation qav trahissait 1 attitude de ce général, a Je crains, disaitil, d'être surpris celte nuit; la position est peu forle. — 11 ne fallait pas alors nous y amener, » répondit Levasseur \ Vers huit heures du soir, le bruit du canon se fait eniendre. Freylag, revenu précipitamment sur ses pas, attaquait Rœxpoède en personne. La cavalerie française culbuta les colonnes ennemies et fit prisonniers le prince Adolphe d'Angle erre et le maréchal Freytag; mais une charge heureuse du colonel hanovrien Milius dégagea le premier, et le second fut délivré, quelques heures apr s, par !e général Sporcken, qui, dans un second effort, pénélra jusqu'au milieu du village, où il ne put, du reste, se maintenir \ 11 élait alors minuit. L'en--

1 Mémoires de f.evnssrur, t. Il, chap. mi, p. 47.

* Tubhau des guerres de la llévolution, cité dans Y Histoire parlewentaire. t. XXIX, p. 91.

3 Mémoires de L vasseur, t II, chap. v, p. 77.

* Tableau des guerres de la tiêvolution, ubi supra.

nemi ayant battu en retraite, quatre heures s'écoulèrent sans que rien fit présager, de sa part, une tentative nouvelle. Tout à coup, au grand étonnement (le ceux qui l'entourent, Ilouchard ordonne la retraite sur Bambeck. Pourquoi ce mouvement rétrograde? Interrogé par Levasseur, Houehard balbutia. Il paraissait si élira yé, lui Jjrave entre les braves, qu'il parlait de reculer jusqu'à Herzeele \

Le lendemain, à Bambeck, conseil de guerre chez le général en chef. Les commissaires de la Convention y assistaient. Leur opinion, conforme à celle des officiers, fut qu'il fallait marcher en avant. Seul, Houchard se prononçait pour la défensive. Alors, saisissant une carte géographique déployée sur la table du conseil : « Voilà, s'écrie impétueusement Levassenr, voilà Dunkerque. Nous en serions bien près, si nous n'avions pas rétrogradé cette nuit. » El il éclata en reproches *. De noirs soupçons avaient envahi son cœur, et, dans le secret de ses pensées, il hésitait entre l'accusation d'incapacité et celle de trahison \

Par une inconséquence bien extraordinaire de la part d'un homme que les escarmouches de la veille semblaient avoir terrifié, Houchard, ce jour là, eut l'idée de porter la division Landrin sur Dunkerque, c'esl-à-dire d'affaiblir l'armée de secours dans des circonstances où, comme le fait remarquer Joui i ni, il eût fallu au contraire la renforcer de toutes les troupes inutiles à Dunkerque

Enfin, Houchard se décide à 1'allaque, et, le 8 seplem-

1 Mémoires de Levasseur, t. Il, chap. v, p. 78.

* Ibid.. p. 7!>.

r' Ibid., chap. v, passim.

* Histoire critique et militaire des guerres de la Hevolution, t IV, «hap. xx, p. 71.

bre au matin, toute l'armée s'avance vers Hondschoote, village situé sur la route de Fumes. La droite était commandée par Hédouville et Gollaud, entre Bevern et Killem; le centre, par Jourdan, en avant de Rillem; la gauche s'étendait entre ce village et le canal de Furnes1. Une redoute forte de onze pièces de canon couvrait Hondschoote, battant à la fois le chemin de Bergues et les trois chemins qui conduisent à Blankem. Une autre redoute balayait la route de Warhem. Du côté de Moër et du coté de Hondschoote, la plaine était entièrement inondée. 11 fallait donc, pour aborder l'ennemi, braver le feu des deux redoutes, en parcourant un terrain d'une demi-lieue, avec de l'eau jusqu'aux genoux. Ces obstacles, qui jadis avaient arrêté pendant plusieurs mois Tu renne, n'arrêtèrent pas les républicains. Vandamme, à la tète de l'avant-garde, emporte les avant-postes des Anglais. A droite, Collaud s'empare des postes de Bevern et de Killem. Bientôt le combat s'engage sur toute la ligne. Les commissaires de la Convention, Delbrel et Levasseur, étaient dans les rangs, excitant le soldat et déchirant avec lui la cartouche. Cependant l'ordre de courir sur les retranchements ennemis n'arrivait pas, et nos troupes, réduites à supporter un feu terrible, demandaient à avancer. Levasseur entendit Collaud qui, grièvement blessé, disait : « Qu'est devenu Houchard? Quoi! pas d'ordres! » Jourdan, blessé aussi et perdant beaucoup de sang, exhalait les mêmes plaintes, tandis qu'on le portait à l'ambulance. Apercevant Houchard qui, derrière une haie, se consultait avec quelques officiers et paraissait en proie à une poignante incertitude, il s'écria : « Qu'allons-nous devenir avec un pareil chef? Il y a deux fois plus de monde pour défendre Hondschoote que nous n'en avons pour l'attaquer. Nous som-

1 Joniini, t. IV, chap. xx, p. 59.

LA COALITION REPOCSSÉE. 295

mes perdus! » Levasseur interrompt vivement : « Ce mot n'est pas français. Ne comptons pas, et dites ce qu'il faut faire. — Cesser le feu et battre la charge. » Cet ordre est aussitôt donné par Levasseur à la division Jourdan et porté par Delbrel à la division Collaud. Puis, pour mieux entraîner les soldats, les deux représentants du peuple gagnent la tête des colonnes. Tel est le récit de Levasseur *•

Le fils d'un ami et d'un compagnon d'armes de Houchard raconte, de son côté, que Houchard fil tout ce qu'on pouvait attendre de sa vaillance; qu'il s'avança, le sabre à la main et au grand trot, à la têle du 1 V de cavalerie, dont la fière contenance ranima les courages ébranlés; que l'ordre d'aborder les retranchements sans tirer, au pas de course, fut donné par lui, et que ce fut lui qui invita les représentants du peuple à se porter à la tête des divisions*.

Toujours est-il que Levasseur et Delbrel s'élancèrent au premier rang, et que leur intrépidité, leur patriotique enthousiasme, la vue de leurs panaches tricolores flottant au plus fort du péril, eurent un effet électrique9. Levasseur ne cessait de crier : « En avant! en avant! » Un boulet casse les reins à son cheval, et quelques soldats, dont il avait gourmandé d'une mauière fort âpre l'hésitation, murmurent d'un ton moqueur, en le voyant tomber : « Va donc en avant, il y fait bon ! » Lui se relève, se fait amener un autre cheval et continue. On battait la charge sur tous les points, et au bruit du tambour se mêlait le chant sublime de la Marseillaise. La division Collaud, où se trouvait Delbrel, qui avait à essuyer le feu le plus vif, fut d'une fermeté inébranlable.

» Jomini, t. II, chap. v, p. 8t-83.

* Gay de Vernon, Mémoire sur Us opérations militaires de Custine et de Houchard, p. 268 et 269.

= C'est ce que reconnaît l'auteur qui vient d'être cité. Voyexp. 268

Mais ce qui décida surtout le succès de la journée, ce fut la bravoure de cette même gendarmerie à pied, dont les généraux avaient tant dénoncé l'indiscipline. Unie à une partie des troupes de la garnison de Bergues, que conduisait le général Leclerc, elle attaqua les retranchements des coalisés avec un emportement si furieux, que rien ne put résister1. Les alliés perdirent, dans ces trois journées, trois mille hommes, tués ou blessés. La perte des Français était à peu près égale s; mais, pour avoir été sanglante, la victoire n'en était ni moins signalée, ni moins décisive. Walmoden, qui remplaçait Freytag, hors de combat, opéra sa retraite sur Furnes.

Pendant ce temps, la garnison de Dunkerque avait renouvelé ses attaques, de manière à occuper les forces du duc d'York. Ce prince n'eut pas plutôt appris le résultat de la bataille de Hondsclioote, que, tremblant d'être coupé, il leva le siège, abandonnant cinquante-deux pièces de canon et ses bagages \

De fait, si Houchard eût poussé vivement sa pointe vers Furnes et s'en fût emparé, le prince anglais, resserré en tête par Dunkerque, a droite par l'Océan, à gauche par la grande Moër, et en queue par les vainqueurs de Hondsclioote, se trouvait pris dans un défilé sans issue, et jeté à la mer, à- moins qu'il ne mît bas les armes. Levasseur en était si convaincu, que, rencontrant Houch.ird près de la redoute, aussitôt après la bataille, il lui dit : « Il faut aller nous placer sur la chaussée de Furnes, nous prendrons le duc d'York. — Comment, à la suite d'un pareil combat, rassembler l'armée? — Je m'en charge. — Les chemins sont mauvais. — S'ils le sont pour nous, ils le sont aussi pour les

1 Tableau des guerres de la Révolution, cilé dans YHistoire parlementaire, t. XXIX, p. 92 — Mémoires de Levasseur, t. H, chap. v, p. 83.

* Jotnini, t. IV. liv. V, chap. xx, p. 60.

* Histoire parlementaire, t. XXIX, p. U3.

LA COALITION REPOUSSÉE. c297

Anglais, et nous y serons 1rs premiers. — Vous n'êtes pas militaire, représentant. » Levasseur n'insista pas davantage; mais il garda sa conviction, mêlée à des conjectures sinistres

Jornini, dont l'opinion fait autorité en ces matières, prétend que « Ilouchard, répréhensible dans les premières journées, fut à l'abri île tout reproche relative* ment à la poursuite, » et la raison qu'il en donne, c'est qu'il eût été téméraire de tenter avec des moyens insuffisants l'opération indiquée par Levasseir. « Car, dit-il, si les Hanovriens fussent revenus sur leurs pas, ainsi qu'on doit le présumer, tandis que le duc d'York eût assailli les Français par Adinkerque, la perte de ces derniers eût été certaine*. Mais ici Jornini paraît oublier que Dunkerque renfermait une garnison brave, nombreuse, bien commandée, qi.i avait su déjà par de vaillantes sorties retenir les renforts que le duc d'York avait voulu envoyer à l'armée d'observation. Cette garnison serait-elle restée tout à coup frappée de paralysie? La preuve que le duc d'York crut l'opération possible, c'est qu'il en redouta le suecès, et à ce point qu'il précipita sa retraite, n'ayant plus qu'une préoccupation, celle d'éviter qu'on la lui coupât. Dans un recueil où se trouve exprimée l'opinion des Anglais à cet égard, en lit : « Il est généralement reçu que, si le général Houchard, en cette occasion, avait Fait son devoir, il aurait coupé la retraite du duc d'York et probablement pris toute l'armée alliée8. » Au lieu de cela, nul obstacle n'ayant été mis à la jonction des deux corps, cette ar-

1 Voyez ses Mémoires, t. 11, chap. v. p. 85.

5 Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, t. IV, liv. V, chap. xx, p. 7 1.

5 « It is in gênerai well understood that if gênerai Uouchard had done his duty, lie might havp cffeelually cui off tlio retreat of Un» dukeof York and prohahly have capmred the whole of tho al lied army. » Svw animal Hegi&Ur for the ycar. 1705, p. 192.

mée, selon le mot caractéristique du prince de Hardenberg, campa le 9 septembre à Furnes, réunie et sauvée1.

Lorsqu'il avait transmis à Houchard l'ordre d'aller combattre le duc d'York à Dunkerque, le Comité de salut public avait écrit : « L'honneur de la nation est là \ » Aussi la victoire de Hondschoote causa-t-elle, dans Paris, une joie qui survécut à la nouvelle de la prise du Quesnoy par le prince de Cobourg; et, pour ce qui est de l'impression produite en Europe, elle fut immense. Les Jacobins triomphaient surtout de l'humiliation de Pitt, l'objet de leurs plus violentes inimitiés. Seulement, l'idée que Houchard aurait pu jeter les Anglais dans la mer et qu'il ne l'avait pas fait les remplissait d'une colère sourde, dont un revers inattendu et inexplicable précipita l'explosion.

N'ayant rien désormais à entreprendre contre le duc d'York, qui, réuni à Walmoden, présentait une masse de trente-trois mille combattants, le général français avait résolu d'utiliser ses forces en les jetant sur le corps hollandais isolé à Menin, « calcul d'autant mieux fondé, écrit Jomini, que l'armée du prince d'Orange, loin d'être rassemblée, occupait une infinité de postes*.» En conséquence, le 11 septembre, Houchard quittait Hondschoote. Au moment du départ, il dit à Levasseur : « Ce soir, il y aura une chaude affaire à Wervick : nous y prendrons six mille Hollandais. » Levasseur témoignant le désir d'être de la partie, Houchard, d'un air sérieux, l'invite à rester au quartier général. Mais le commissaire montagnard : « Je n'ai d'ordres à recevoir de personne ici, et je prétends accompagner l'armée sous le feu de

i Mémoires tirés des papiers d'un homme dÊtal, t. Il, p. 369. * Ibid., p. 365.

5 Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, t. IV, liv. V, chap. xi, p. 71.

l'ennemi !. » Selon le plan adopté, une colonne, commandée par le général Dumesnil, devait attaquer Wervick de front, et une autre, commandée par le général Ilédouville, tourner la ville à gauche et s'avancer, pour couper la retraite, jusqu'au chemin qui conduit à Menin. Les représentants du peuple présents ù cette affaire payèrent, comme toujours, de leur personne, et trèsrésolument2. Le montagnard Chaslcs y fut blessé à la jambe par un éclat d'obus. Quant à Levasseur, non content d'affronter la mort, il fit charger un bataillon qui pliait. Les Hollandais, vigoureusement attaqués de front, furent chassés de Wervick; mais ils échappèrent, Ilédouville n'ayant pas mis la célérité convenable à exécuter la partie du plan dont il était chargé \

Le 13 septembre, nouvelle victoire. Menin est emporté, à la manière accoutumée de nos troupes, au pas de charge; et l'ennemi s'enfuit en désordre vers Bruges et Courtrai, laissant derrière lui quarante pièces de canon \

Il advint alors ce qui a eu lieu trop souvent dans le cours des guerres de la Révolution, pour ne pas attester l'existence d'un complot permanent au sein des armées. Dans tous les temps et dans tous les pays, on a vu des troupes, d'ailleurs très-vaillantes, céder à l'effet d'une panique et perdre une bataille, sans fournir a l'ennemi l'occasion de la gagner. M;iis, outre que les paniques, pendant la Révolution, offrent un caractère de fréquence inconciliable avec la bravoure, quelquefois fabuleuse,

1 Mémoires de Levassent', t. Il, cliap. vu, p. 98.

« Voyez sur la bravoure déployée, à cette occasion, par Chasles et Levasseur, lu lettre du général ïïéru à la Convention. Moniteur du 17 septembre 1793.

5 Mémoires de Levasseur, t. II, chap. vu, p. 101.

* Lettre du général Béru à la Convention. Moniteur du 17 septembre 1795.

des républicains français, elles ont cela de particulier qu'elles se rapportent toutes à une même cause, c'est-àdire à un cri systématique de « Nous sommes trahis! Sauve qui peut! » poussé d'une manière soudaine, sur plusieurs points à la fois, et aussitôt suivi de la fuite précipitée de misérables, évidemment chargés d'avance de répandre la contagion de la peur. Il faut remarquer aussi que les déclamations journalières des Jacobins, la sévérité de la Convention à l'égard des délits militaires et ses ombrages, la perfidie, bien constatée, de certains généraux, favorisèrent le succès de l'infernale manœuvre, en faisant flotter devant les yeux de chacun l'image de la trahison. Ainsi s'explique la défaite sans combat qu'essuyèrent, le 15 septembre, les vainqueurs de Hondschoole, sortis de Menin à la rencontre du général autrichien Beaulieu. Cette déroule fut produite, non pas, comme le raconte un historien de nos jours par l'apparition subite d'un corps de cavalerie sur les ailes, mais par le cri de Sauve qui peut! prenant pour signal le bruit d'un mousquet qui partit au repos sur l'épaule d'un grenadier8. Et ce qu'il y eut de plus triste, c'est qu'à l'aspect de nos colonnes, qui avaient regagné Menin et le traversaient en désordre, les habitants se mirent à pousser un effroyable hourra et à tirer des coups de fusil à nos troupes de presque chaque fenêtre*.

Inconsolables de cet échec, qui ramena l'armée à Lille, les commissaires montagnards, Bentabolle et Levasseur, suspendirent le général Hédouville, l'accusant d'avoir laissé les Hollandais s! échapper de Wervick, de ne s'être pas tenu à l' arrière-garde, lors de la retraite de Menin,

» M.Thiers, Histoire de lu Révolution, t. III, chap. iv, p. 167. — Édition Méliné.

- Voyez les Mémoires de Levasteur, t. H, chap. vm, p. 106. — Levasseur était là, et raconte ce qu'il a vu. 3 Ibid.

LA COALITION REPOLSSÉE. 501

de façon à la protéger, cl d'avoir été trouvé, quand on le cherchait pour qu'il donnât ses ordres, tranquillement assis .tu bord d'un fossé '.

De leur coté, Hentz, Pcyssard et Duquesnoy écrivaient à la Convention que Houchard et son état-major étaient coupables; qu'eux, commissaires, avaient trouvé la correspondance du général français avec les princes étrangers; et que, le soir de la victoire de Hondschoote, le duc d'York, étonné du résultat, avait prononcé ce mot étrange : Mous sommes trahis ~ !

Quand cette dénonciation arriva, Houchard était déjà destitué. Nous reviendrons sur ce fait, qui eut des suilcs importantes, après avoir donné un coup d'œil aux autres théâtres de la guerre.

Depuis la prise de Mayence jusque vers le milieu du mois de septembre, Tannée prussienne s'était tenue confinée dans une inaction dont l'égoïsme des puissances alliées fournit le secret. Ce n'était pas sans un violent dépit que la Prusse avait vu les Autrichiens prendre possession de Condé et de Valencienncs, au nom de l'empereur d' Autriche, et il lui paraissait dur de sacrifier tant d'hommes, de dépenser tant d'argent, pour aider à l'agrandissèment d'un pouvoir rival. Elle-même, d'ailleurs, avait des préoccupations personnelles qui la détournaient de l'intérêt général de la coalition. Sa pensée dominante, à celle époque, était de régler définitivement, avec la Russie le second partage de la Pologne; et le roi de- Prusse brûlait d'aller se mettre à la tête des troupes rassemblées sur les frontières de ce dernier pays3.

Wurmscr, vieux guerrier rempli d'ardeur, n'étant retenu par aucun des motifs politiques qui enchaînaient

1 Moniteur du 27 septembre 1793.

» Celle lettre e»t datée du 20 septembre 1793.

s Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. II, passim*

l'activité dil duc de Brunswick, frémissait d'un défaut de coopération si propre à paralyser les quarante mille Autrichiens ou Bavarois rangés sous son commandement. Indigné d'avoir à garder, Parme au bras, la ligne de la Queieh jusqu'à Spire, il essaya d'abord avec ses seules troupes de déloger les Français de leurs lignes; mais ses tentatives partielles de la On d'août et du commencement de septembre n'ayant abouti qu'à d'inutiles scènes de carnage, il redoubla d'instances auprès du duc de Brunswick, le pressant de s'avancer vers la Lorraine, tandis qu'il percerait, lui, en Alsace1.

Au milieu de ces hésitations des alliés, nées de la divergence de leurs vues, les commissaires de la Convention aux armées de la Moselle et du Rhin se décident tout à coup h prendre le rôle devant lequel le duc de Brunswick reculait, celui de l'offensive. Ils convoquent un conseil de guerre, où une sortie générale des lignes de Weissem bourg est résolue pour le 12 septembre. Un premier effort tenté contre les Autrichiens échoue. Le 14 septembre, nouvelle attaque. Tandis que le général Ferrette marche sur Bodenthal, le corps des Vosges, parti de Hornbach, pousse droit à Pirmasens, qui correspond sur l'autre versant à Bomenthal, et où le duc de Brunswick occupait une position étendue et morcelée*.

Un rapide succès couronna l'attaque du général Ferrette, qui, culbutant les Autrichiens, resta maître du défilé de Bodenthal. Mais, sur le versant opposé, la fortune trompa cruellement l'audace de nos soldats.

Le général Moreaux, qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre Moreau, devenu plus tard général en chef de l'armée du Rhin, commandait le corps des Vosges. Quoique jeune encore, Moreaux était depuis longtemps dans

1 Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, p. 375- * Ibid., p. 571.

LA COALITION REPOUSSÉK

la carrière des armes. À dix-huit ans, il avait fait, en qualité de grenadier d'Àuxerrois, les guerres d'Amérique, et avait eu la jambe droite fracassée d'un coup de feu à l'affaire de Sainte-Lucie. Nommé/jî son retour d'Amérique, commandant de la garde nationale de Rocroy, puis deuxième chef au premier bataillon des Ardennes, il avait figuré parmi les héroïques défenseurs de Thionville1. C'était un officier plein de bravoure, de dévouement, et auquel il n'a manqué, peut-être, pour occuper une plus large place dans l'Histoire, que de n'avoir pas eu un homonyme dans la renommée duquel la sienne fut absorbée et disparut.

Moreaux avait espéré surprendre le duc de Brunswick; mais celui-ci, averti à temps, se préparait à recevoir l'attaque. Aussi l'avant-garde de Moreaux fut-elle saluée à mitraille, aux avant-postes, parle feu de deux redoutes. Se voyant découvert, Moreaux réunit ses troupes derrière un ravin qui les masque, et veut se replier. Mais, de celte voix qui résonnait alors à l'oreille des généraux comme le bruit d'un coup de hache, les commissaires de la Convention ordonnent l'attaque, et Moreaux, divisant, malgré lui, ses masses en trois colonnes, les dirige vers la hauteur sur laquelle est situé Pirmasens. Quelque aventureuse que fût la tentative, l'élan des Français les servit si bien, qu'un moment ils purent se croire vainqueurs. Déjà le 9e régiment de chasseurs à cheval et le 14e de dragons sabraient, à l'entrée de Pirmasens, trois régiments de cavalerie prussienne mis en fui le, lorsque à la colonne de droite, commandée par le général Guillaume, un mouvement inattendu, inconséquent, contraire aux principes militaires et exécuté sans ordre2,

1 Notice historique sur Jean-René Moreaux, d'après les documents existant aux archives du dépôt de la guerre, par son petit-fils, Léon Moreaux.

4 Le général Moreaux au général Shauenburg, 17 septembre 1 793. -I > -

changea le triomphe en déroute. Engagée dans un ravir» où elle se irouve tout à coup mitraillée sur les deux flancs, la colonne est à moitié anéantie, à moitié dispersée; et les Français/ regagnent Hornbach en grand désordre. Heureusement, Moreaux avait pris, en vue d'une retraite possible, des précautions qui empêchèrent le duc de Brunswick de poursuivre son avantage1. Les pertes furent considérables de part et d'autre, et plus considérables du côté des Prussiens, en officiers généraux tués ou blessés8. Triste consolation! Le Comité de salut public fil mettre le général Guillaume à la Force.

Jotnini, dont le livre n'a de valeur que sous le rapport stratégique et trahit, à chaque page, la révolte de l'esprit militaire contre l'ascendant du génie civil, accuse les commissaires de la Convention d'avoir rejeté sur le général Guillaume l'odieux d'un désastre dû à leur propre entêtement5. Mais il oublie de citer les lignes suivantes d'une communication que Moreaux adressa au commandant en chef de l'armée, Shauenburg : « Je vous fais passer une lettre du général Guillaume, qui ne m'a pas plu. Il est d'autant plus dangereux d'avoir des conversations avec nos ennemis, que les lois le défendent, et que l'on peut se servir de cela pour nous nuire*. » L'imprudence n'esi pas la trahison, sans doute; mais que serait devenue la France, si, lorsqu'elle avait, pour ainsi dire, la mort sur elle, autour d'elle et en elle, le Comité de salut public eut mieux aimé rester en deçî*

chives du dépôt de la guerre, citées dans la Notice historique sur Mureatu, p. 14.

1 Relation officielle publiée à Berlin, d'après les bulletins du duc û& Brunswick. Archives du dé/ ôt de la guerre citées ubi supra.

* Notice historique sur Moreaux, p. 15.

3 Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, t. IV. p. 00.

* Archives du dépôt de la guerre, citées ubi supra.

des limites de la vigilance que courir le risque de les dépasser?

Aux Pyrénées, la victoire balançait. Le 3i août, le général espagnol Ricardos, déjà maître de la forteresse de Villefranche, livrée lâchement par celui qui la commandait, était parvenu à tourner Perpignan. Le péril pressait Les représentants Fabre et Gassaigne destituent Rarbanlane, successeur de Fiers, et rappellent de la Cerdagne, où il avait obtenu des succès, le général Dagobert, guerrier de soixante-quinze ans, à l'âme j*une et brûlante, ferme républicain, quoique noble. Mais, en attendant son arrivée, on concerte un vigoureux effort. Un général espagnol occupait le Vernet; un autre, le camp de Peyrestortes, avec ses postes à Rivesaltes. Le 17 septembre, débouchant de Perpignan, Davoust marche contre le premier, à la tête d'environ sept mille hommes et le culbute. Pérignon, de son côté, dirige un corps d'élite sur la droite du camp de Peyrestortes, où sa division le suit de près. Enfin, Goguet s'avance vers Rivesaltes, à huit heures du soir, suivi de trois brigades el de gardes nationales levées à la hâte. Au signal convenu, le camp de Peyrestortes est assailli de front, pressé sur sa droite, menacé sur ses derrières. La déroute d«i l'ennemi fut complète. Il prit la fuite jusqu'au delà de la rivière du Tel, et perdit vingt-six pièces de canon1.

Dagobert arriva, impatient de signaler sa présence. Les Espagnols étaient revenus à leur ancienne position du Mas-d'Eu : Dagobert résolut d'aller les y attaquer. Il part, après avoir divisé son armée en trois colonnes, destinées, l'une à tourner les Espagnols, l'autre à les heurter de front, la troisième à leur fermer la retraite. Davoust, soupçonné d'envie par quelques-uns *, avail-il

1 Jomini, t. IV, tiv. V, chap. xxv, p. 239-241. * Ibid., p. 249.

ix-e. 2J

conçu le dessein de faire échouer l'entreprise? En l'absence de preuves positives, de pareils doutes sont permis à peine. Un fait seul est certain, c'est que la colonne de gauche, celle de Davousl, se hâta de lâcher pied, circonstance fatale dont Ricardos profita fort habilement pour porter le gros de ses forces sur la colonne de droite, l'accabler, et tomber ensuite, avec toutes ses troupes réunies, sur Dagobert, qui, au centre, avait emporté les retranchements ennemis et croyait déjà tenir la victoire. Ainsi obligé de battre en retraite, Dagobert fut admirable de sang-froid et d'énergie. Trois de ses bataillons ayant mis bas les armes, et l'un d'eux au cri de Vive le roi! l'intrépide vieillard fait sans hésitation mitrailler les traîtres, forme en carré les soldats fidèles et se retire en bon ordre devant Ricardos, qui, frappé d'étonnement, n'ose pousser à bout un tel adversaire*.

Il est douloureux d'avoir à ajouter que la belle conduite du général français ne le sauva pas de la mauvaise humeur de Fabre, et qu'il retourna en Gerdagne, ne voulant plus d'un commandement qui l'avait exposé à d'injustes reproches *.

Cependant, ni la Convention, ni le Comité de salut public, ni les Jacobins, n'étaient satisfaits. Que l'armée anglaise eût été défaite, le siège de Dunkerque levé, la ligne du Rhin défendue, le Midi protégé contre l'invasion des Piémontais et le Roussiilon contre les progrès des Espagnols, cela paraissait tout simple à des Ko m m es qui s'étaient pris à considérer la victoire comme un acte de leur volonté. Mais que la fortune osât quelquefois désobéir à leurs décrets, mais que le génie de la liberté eût été moins dominant à Menin qu'à Dunkerque. et à Pirmascns qu'à Hondschoote, voilà ce qu'ils ne pouvaient

1 Jomini, t. IV, liv. V, chap. xxv, p. 246-248. « Ibid., p. 249.

concevoir, tant leur foi était hautaine ! Des succès ne leur suffisaient pas, à ces fiers esprits, il leur fallait «tes prodiges; et, le moindre revers leur étant un sujet, non de chagrin, mais d'offense, ils avaient l'orgueil sublime de croire .qu'il n'y avait au triomphe permanent de la •République qu'un obstacle, un seul : la trahison!

C'était aussi un des articles de leur Credo qu'en temps de crise l'inspiration est appelée à détrôner la science et que la passion de la justice a puissance d'improviser' même de grands capitaines.

Et de là vient que le danger de bouleverser les étatsmajors n'arrêta jamais le Comité de salut public. Le 24 septembre, une lettre du ministre de la guerre à la Contion annonça la nomination des généraux Jourdan, Belmas et Moreaux au commandement en chef des armées du Nord, du Rhin et de la Moselle, en remplacement des généraux Houchard, Landremont et Schawenbu r#, destitués °

C'était le signal qu'attendaient, pour essayer d'abattre le Comité de Salut public, ses adversaires de toutes les nuances. Car il n'avait pu marcher à son but aussi vigoureusement qu'il l'avait fait, sans armer contre lui beaucoup de colères. Hébert, Vincent, et leurs amis des Cordeliers, ne lui pardonnaient pas d'avoir subordonné l'influence des bureaux de la guerre, où ils primaient, à celle des représentants en mission s. Thuriot, qui avait apporté au Comité de salut public la pensée de Danlon, venait de se séparer de ses collègues, à l'occasion du siège de Lyon el du rappel de Dubois-Crancé *. L'ardeur

1 Hist. parlem., t. XXIX, p. 125.

* Vincent avait rédigé, contre ces derniers, une pétition, qui, présentée à la Convention le 18, fut renvoyée, couverte de murmures» au Comité de sûreté générale, puis désavouée et retirée. (Voyea l'Histoire parlementaire, t. XXIX, p. 123 et 124.)

5 Voyez le chapitre précédent. ;

508 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (i 793).

de Robespierre à dépendre, au sujet des affaires de la Vendée, le plébéien Rossignol1, avait fort irrité l'aristocratie des camps. Enfin, 1 inexorable politique du Comité n'ayant amnistié qu'à demi la capitulation de Mayence et celle de Valenciennes, Merlin (de Thionville) et Rewbell, Cochon de Lapparent et Rriez aspiraient à se ven-^ ger.

L'agression ne commença d'une manière sérieuse que le 25 septembre; elle commença par une vive sortie de Goupilleau contre Rossignol, la communication d'une lettre de Benlabolle sur le mauvais état des administrations militaires, et la lecture d'un mémoire relatif à la situation précaire de l'armée du Nord. Ce mémoire, dont Briez était l'auteur, ne prenait pas à partie directement ou du moins très-clairement le Comité de salut public; mais, comme conclusion, il demandait un rapport séance tenante. L'impression du mémoire est aussitôt décrétée, et Briez adjoint au Comité \

. Ce premier succès les encourageant, Merlin (de Thionville), Goupilleau et Delaunay ^d'Angers) viennent successivement, et à Penvi, accuser dans Rossignol, récemment défendu par Robespierre, l'homme qui, disent-ils, perd la Vendée \

Le Comité de salut public était décidément sur la sellette. Billaud-Varenne, le seul des membres du Comité qui fût présent, se lève, et sa voix ne laisse tomber que peu de mots, mais des mots où vibre la menace : « Votre Comité de salut public, dit il, frémit, depuis quarante-huit heures, de la coalition formée entre tous les intrigants \ »

1 Séance des Jacobins du 1 1 aoûl 1793.

* ïhst. parlent., I. XXIX, p. 127.

s Nous verrons dans le chapitre suivant jusqu'à quel point ces accusations étaient iniques.

* Hist. parlem., t. XXIX, p. 128.

Les collègues de Billaud entrèrent, et Barère, prenant la parole, fit résulter habilement la justification des mesures qu'on a I t u j nai l de la gravité des cuises qui les avaient amenées, savoir, la trahison présumée du géneral Jlouchard. le républicanisme menteur de la plupart des officiers nobles, la mauvaise composition des étatsmajors. Puis, de son ton le plus insinuant, il ajouta : « Le Comité est une portion, un résumé de vous-mêmes. On ne peut l'accuser injustement sans attaquer la Convention '. »

Les ménagements étudiés de Barère, si voisins de l'humilité, ne pouvaient convenir, ni à la droiture de Robespierre, ni à son orgueil. Barère avait parlé en avocat du Comité sommé de rendre ses comptes; lui parla en ministre de la Révolution insultée. Au Coud, ce qu'il importail de mettre ici en lumière, c'était l'odieux ou la loi ie d'attaques qui, dans un moment où le salut de la dévolution et de la France dépendait de l'action d'un pouvoir énergique et obéi, visaient à paralyser le pouvoir «Titre les mains des seuls hommes capables de le manier avec vigueur. (Juoi ! le Comité de salut public avait onze armées à diriger, une foule d'administrateurs infidèles à poursuivre, des milliers de conspirateurs à déjouer ou à punir, la diplomatie des rois à mettre en défaut, l'Kurope entière à combattre ; et, pour lui faciliter l'accomplissement de sa lâche, on imaginait de l'avilir! Nulle considération ne pouvait être plus frappante, et Robespierre la présenta en termes de nature à émouvoir les âmes sincères. Chacun comprit qu il disait vrai, lorsqu'i s'écria : a Cette journée vaut à Pilt trois victoires. Si nous passons pour des imbéciles ou des traîtres, en respectera-t-on davantage la Convention qui nous a choisis? » Bientôt, descendant de ces hauteurs dans l'arène

1 Hisl. parlent., \). 15Ô.

ouverte devant lui : « On a dénoncé, dit-il, ceux qui nous dénoncent; d'accusateurs, ils vont devenir accusés. La faction n'est point morte, elle conspire du fond des cachots... Les serpents du marais ne sont pas encore écrasés... » Ces paroles, d'un vague formidable, donnèrent le frisson aux consciences troubles. Il s'en aperçut, et, prompt à éloigner l'idée de nouveaux déchirements, il se hâta de restreindre à deux ou trois le nombre des traîtres •à dévoiler. Quant à Briez, il se contenta de remarquer qu'il n'avait pas « réparé la honte dont il s'était couvert en revenant d'une place confiée à sa défense. » La conclusion fut singulièrement iière : a Je pense que la patrie est perdue si le gouvernement ne jouit pas d'une confiance illimitée, et n'est pas composé d'hommes qui la méritent. Je demande que le Comité de salut public soit renouvelé l. »

Ce discours produisit l'effet d'un coup de foudre. Amis de Danton, amis de Vincent, partisans masqués de la Gironde, tous se turent, comme anéantis. Merlin (de Thionvîlle), qui était, lui aussi, « revenu d'une place confiée à sa défense ; » Merlin, si brave sur le champ de bataille, n'osa relever le gant. Briez ne prit la parole que pour se laver piteusement du soupçon d'avoir inculpé le Comité de salut public, et déclina l'honneur d'y être adjoint; sur quoi l'Assemblée s'empressa de rapporter le décret qui prononçait cette adjonction. Duroy, un des promoteurs Àe celte levée de boucliers, vint s'excuser à son tour. Que xlire encore? La clôture du débat fut sollicitée par ceuxlà mêmes qui l'avaient soulevé si imprudemment*.

Mais ainsi ne l'entendait pas Robespierre; ce qu'il voulait, c'était un vote solennel de confiance. Billaud-Va-

1 Voyez le texte de ce discours dans VHistoire parlementaire , t. XXIX, . p. 155-140.

* Voyez le compte rendu de cette séance dans Y Histoire parlementaire, t. XXIX, p. 140-144.

renne, sous l' empire d'une susceptibilité excessive, avait exprimé le désir qu'une commission spéciale fût chargée du maniement de certains fonds confiés jusqu'alors au

Comité de salut public *. Robespierre, avec beaucoup de dignité, affirma qu'il n'y avait pas lieu de s'arrêter à une question d<; ce genre, que la probité du Comité de salut public était au-dessus du soupçon, et lui donnait le droit de mépriser les calomnies *. Répondant à l'apologie que Briez avait faite de sa propre conduite lors du siège de Valenciennes, il prononça cette parole, dont l'Assemblée applaudit à plusieurs reprises l'étrange et sauvage grandeur: « Ètes-vous mort5? »

Le triomphe du Comité était désormais assuré. Bacire le constata en s' écriant : « Où en serions-nous donc si Robespierre avait besoin de se justifier devant la Montagne? » Et l'Assemblée entière, se levant, déclara que le Comité de salut public avait toute sa confiance.

Loin d'abuser de la force dont celte séance mémorable investissait le gouvernement, Robespierre ne songea qu'à en modérer l'exercice. Ce fut, en effet, peu de jours après, c'est-à-dire le 3 octobre, qu'il mit une véhémence si généreuse à sauver de la proscription les soixante- treize membres qu'il s'agissait de frapper comme signataires d'une protestation en faveur des Girondins. Nous avons eu déjà occasion de retracer cet épisode de sa vie, et de le rattacber à la politique de modération que, précisément à la même époque, Coulhon suivait à l'égard des Lyonnais \ Selon Robespierre, qui le proclama bien haut dans la séance du 3 octobre, on ne devait pas confondre avec des conspirateurs systématiques des citoyens égarés ; on ne devait pas laisser la vengeance se substituer à la

1 tiist. parlem., p. 444.

* lbid. p. U6 et 147.

* lbid., p. 146.

* Voyez le chapitre précédent.

Page 1