LA GUERRE A LA LIBERTÉ; LYON N'EST PLUS
La popularité est loin de valoir ce qu'elle coûte, lorsque, pour l'obtenir ou la conserver, il faut mentir aux autres et se mentir à soi-même. Couthon n'entendait certainement pas servir d'instrument à la ruine de Lyon; et pourtant la crainte pusillanime de paraître manquer d'énergie le domina si bien, qu'ayant reçu le décret du 12 octobre il écrivit au Comité de salut public, dans une lettre destinée à être communiquée à la Convention : « La lecture de votre décret du 12 du premier mois nous a pénétrés d'admiration. Oui, il faut que Lyon perde son nom... De toutes les mesures grandes et vigoureuses que la Convention nationale vient de prendre, une seule nous avait échappé, celle de la destruction totale *. »
Rien ne répondait moins qu'un pareil langage à la secrète pensée de Couthon; et la preuve, c'est qu'il n'y conforma nullement sa conduite. Plus d'une semaine
1 Histoire parlementaire, t. XXIX, p. 192. * Moniteur du 2 du deuxième mois, 1793.
s'écoula sans que rien annonçât de sa part l'intention d'exécuter les ordres de l'Assemblée. Il avait reçu, dès le 15 octobre, le décret rendu le 12, et ce fut le 26 seulement que le signal de la deslruction fut donné par lui. Comme ses infirmités l'empêchaient de marcher, il se lit placer dans un fauteuil et porter devant un des édifices de la place de Iiellecour, qu'il frappa d'un petit marteau d'argent, en ayant soin de dire : La loi te frappe 7 mot remarquable, à l'adresse des anarchistes, et qui empruntait des circonstances une signification particulière ! Dans le cortège figuraient quelques hommes armés de pioches et de leviers; mais il ne leur fut pas enjoint, même alors, d'en faire usage, et la répugnance de Couthon à détruire le foyer de l'industrie française devint de jour en jour plus marquée
Tant de modération n'était pas pour plaire à ceux qu'animait un impatient et brutal esprit de vengeance; mais, si Couthon n'avait point montré assez de courage dans ses lettres à la Convention, il en montra du moins, et beaucoup, dans chacun de ses actes Informé que, non contents de déclamer contre les retards de la commission de justice y certains meneurs allaient jusqu'à se permettre des arrestations arbitraires, il signa et fit signer à ses collègues Maignet, Laporte et Châteauneuf-Randon, l'arrêté suivant : « Nul ne pourra être privé de sa liberté qu'en vertu d'un arrêté des représentants du peuple, ou d'un mandat d'arrêt d'une autorité constituée. — Tout individu qui en aura fait emprisonner un autre ou qui l'aura privé de la jouissance de sa propriété par la voie des scellés, ou autrement, sans un ordre légitime, sera
1 Biographie universelle, au mot Couthon.
* Cette grande modération de Couthon est un fait que les écrivains contre-révolutionnaires se sont vus forcés de reconnaître, tant il fut éclatant. (Ju'on lise à ce sujet, dans les Mémoires de l'abbé Guillon de Montléon, t. II, tout le chapitre ivi.
considéré comme ennemi du peuple cl mis en état d'arrestation. — Le fonctionnaire public qui aura abusé de sa place pour opprimer des citoyens el s'emparer de leur propriété, sera dégradé publiquement el e\p<i>«' pendant trois jours consécutifs sur une des places de cette, ville, avec un écriteau portant son nom. sa qualité et ces mots : Vrèritrivalnir dans ses fondions! — Tous les bons citoyens sont invités, au nom de la patrie, de la justice et de l'humanité, a dénoncer avec courage aux représentants du peuple les abus, les injustices et les prévarications dont ils seraient victimes ou qui pourraient être à leur connaissance '. »
Ce n'est pas que Coutbon prétendît glacer le moins du monde l'action révolutionnaire en tout ce qui touchait aux vrais intérêts de la République : loin de là! Mais, à la politique sage et forte qu'il eût voulu inaugurer, il fallait des points d'appui; et c'est ce qu'il ne trouva point à Lyon. Il s'aperçut bientôt qu'il risquait de s'aliéner les uns, à cause de la violence de leurs passions, el qu'il serait impuissant à ramener les autres, à cause de l'obstination de leurs préjugés. « L'esprit public, écrivait-il douloureusement, est perdu en cette malheureuse ville... II nous faut une colonie de bons citoyens, qui, transportés sur une terre pour ainsi dire étrangère à la République, y transplantent les principes révolutionnaires2. »
Autre sujet de préoccupation : Dubois-Crancé était à Paris, où il faisait retentir le club des Jacobins de ses plaintes: el Coutbon ne tarda pas à apprendre que, dans, une séance de ce club soupçonneux, Collot-d'Herbois, parlant de l'évasion de Piécy, s'était écrié» ironiquement : « ...Comment les Lyonnais ont-ils pu s'ouvrir un passage?... Ou les rebelles ont passé sur le corps d< s pa
1 Arrêté du 20 octobre 1793.
• nonileur du 30 du premier mois, 1795.
triotes, ou ceux-ci se sont dérangés pour les laisser passer1. » Collol-d'Herbois ne nommail pas son collègue; mais l'attaque était suffisamment claire. Elle avertissait Couthon des accusations meurtrières qu'il allait s'attirer, pour peu qu'il hésitât à exécuter le décret du 12 octobre. Ne voulant pas se charger de cette responsabilité sanglante, il obtint qu'on la lui épargnât, et elle fut acceptée, le 30 octobre, par deux hommes bien faits pour se présenter aux Lyonnais comme les messagers de la mort : Collot-d'Herbois et Fouché.
1 Séance des Jacobins du 17 octobre 1793.