MSTOIIŒ DE LA RÉVOLUTION
beek, Hohenlohe el Stein, furent presque entièrement détruits. Au moment où l'infanterie française débouchait du village, les escadrons ennemis se présentent pour la charger; mais ils sont mis en désordre par des batteries judicieusement placées, et la cavalerie française achève de les rompre. C'est alors que nos colonnes, se déployant au delà de Waltignies, découvrirent Maubeuge, dont la nombreuse garnison n'avait faitaucun mouvement1.
Pendant ce temps, le général Balland, au centre, avait chassé de Dourlers les grenadiers bohémiens, et, à la gauche, le général Fromentin s'était rendu maître de Levai, de Saint-Waast et des bois entre Saint-Rémy el Saint-Aubin. Sur un seul point, les Français plièrent. A l'extrême droite, quelques bataillons de recrues sans officiers, qui s'étaient portés vers Beaumont contrairement aux ordres du général en chef, se retirèrent à l'approche de Benjouski, abandonnant onze pièces de canon*. Mais ce revers partiel ne changeait rien aux avantages obtenus sur les aulres points. La nuit était venue. Cobourg, résigné à repasser la Sambre, donna le signal de la retraite3.
Cette victoire était d'autant plus glorieuse, qu'elle fut disputée avec un acharnement qui honora le courage des Autrichiens. Pendant les quarante-huit heures que dura la bataille, le village de Waltignies fut pris cl repris jusqu'à huit fois \ « Le feu des Français fut tel, écrit le prince de Hardembcrg, que, de l'aveu des Autrichiens, jamais, même pendant la guerre qu'ils avaient faite récemment contre les Turcs, on n'avait entendu un si terrible tonnerre d'artillerie \ » Et ce qui ne frappa pas moins l'ennemi, ce fut l'enthousiasme de nos volontaires,
1 Manuscrit du maréchal Jourdan, p. 29.
- Ibitl., p. r»o.
5 //m/., p. 30 et 31.
4 Mémoires lires des papiers d'un homme d'Élat, t. Il, p. 409.
5 Ibid, p. 40(i.
LA COALITION REPOUSSKE.
chantant leurs airs nationaux au milieu du carnage1. Les Autrichiens perdirent environ six mille hommes, les Français trois mille *.
D'où vient que la garnison de Maubeuge ne joignit pas
ses efforts à ceux de ses libérateurs, ce qui eut probablement amené l'extermination de l'armée de Cobourg? Plusieurs écrivains accusent Ferrant de s'y être opposé, malgré l'opinion contraire énergiquement exprimée par Chancel 3. Voici ce que nous lisons, à cet égard, dans le manuscrit du maréchal Jourdan :
« Le 17, au malin, le général en chef, accompagné des commissaires delà Convention, entra dans Maubeuge, et témoigna son mécontentement au général Ferrant sur ce qu'il n'avait rien entrepris, lui faisant observer que, s'il eût porté brusquement dix mille hommes sur Verrières, au moment où l'aile gauche de l'ennemi était culbutée, la victoire était complète. Ferrant donna pour excuse qu'au sein du conseil de guerre le général Chancel avait combattu tout projet de diversion: suivant lui, l'armée du Nord n'étant pas en état de livrer bataille au prince de Cobourg, il était présumablc que l'ennemi seul tirait le canon qu'on entendait, afin de p rsuader à la garnison qu'on marchait à son secours, et de l'aliirer par cette ruse dans une embuscade. 11 ajouta que eelte opinion avait paru vraisemblable aux membres du conseil... On aurait pu lui répondre qu'en sa qualité' de commandant en chef, il était libre de rejeter l'avis de Chancel. Néanmoins les commissaires rendirent le dernier respon-
1 Mémoire* tires des papiers d'un komuie d'Etat, p. idd.
2 Mans les Mémoire* d'un homme d'État, dont l'auteur essave i ■' nuer tant qu'il peut l'avantage des français, la porte du pri :n> de (lohonrg n'est évaluée qu'à trois ou quatre mille hommes, et la notre est supposée avoir été plus considérable. Mais les chiffres que nous donnons ont une autorité officielle ei sont ceux qu'on trouve dans |e manuscrit du maréchal Jourdan.
' «Testée (jue rapport»- aussi M. Piérart. p. IW.
sable de la faute commise, et le traduisirent au tribunal révolutionnaire, qui le condamna à mort1. »
Un incident à rappeler se rattache au locus de Mauheuge : là se termina la carrière politique du fameux Drouet. Enfermé dans la place, il crut pouvoir s'échapper, fut pris et envoyé au Spielberg, d'où il finit par s'évader, longtemps après, en sautant d'une hauteur de deux cents pieds à l'aide d'un parachute, mais non sans s'être cassé la jambe. Etrange destinée que celle de cet homme, qui, rentré en France sous le successeur du prince qu'il avait arrêté à Varennes, répandit le bruit de sa mort, fit célébrer ses funérailles, et, grâce à ce stratagème, put exercer Iranquillement dans son pays, durant les dernières années de sa vie, la profession de marchand de bœufs1!
La nouvelle du déblocus deMaubeuge causa partout en France des transports de joie, que troublèrent faiblement nos revers sur le Rhin et la perle des lignes de Weissembourg. C'était juste le moment où Couthon entrait vainqueur à Lyon, et où, comme on va le voir dans le chapitre suivant, les commissaires de la Convention, à l'armée de l'Ouest, écrivaient : La Vendée n'est plusl La guerre départementale étouffée, la guerre royaliste près de l'être, la guerre étrangère parut un jeu. Une confiance sans bornes centupla l'énergie des cœurs militaires; nul ne mit en doute que la campagne prochaine ne nous menât planter nos drapeaux sur le territoire ennemi.
Le 16 octobre, signalé à Watlignies par la victoire, l'avait été aussi, hélas! à Paris par l'exécution de Marie- Antoinette. Mais, avant de raconter ce lugubre événement, nous avons à achever le tableau des grands faits de la Révolution, sous son double aspect de puissance destructive et de puissance féconde.
» Manuscrit du maréchal Jourdan, p. 55 et 56. J Hechen hcs historiques sur Maubenge, p
CHAPITHE DIXIÈME
Les Vendéens s'allient aux Anglais. — Parti de Saumur. — Parti de ■Santés. — Ce que représentait Canclaux. — Ce que représentait Rossignol. — Les « fumées soporatives. » — Plan de campagne proposé à Saumur. — Plan de campagne proposé à Nantes. — Philippeaux entraîne le Comité de salut public. — Humeur violente de Philippeaux; sa querelle avec Choudieu. — Conseil de guerre tenu à Saumur, le 2 septembre. — Générosité de Rossignol. — Plan adopté. — Arrêté sur l'exécution du décret du 1" août. — Levée en masse. — Les Mayençais à Nantes. — Échec de Lecomte à Chantonnay. — Monet fusillé et calomnié par les Vendéens. — Marche et succès de l'armée de Mayence. — Merlin (de Thionville) ; sa bravoure; lettre de lui. — Mouvements de l'armée de Rossignol. — Victoires de Doué et de Thouars. — Héroïnes vendéennes. — Ordre de rétrograder envoyé à Chalbos et aussitôt après révoqué. — Défaite des républicains à Coron. — Combat sur les hauteurs de Beaulieu. — Échec de Kléber à Torfou. — Beysser chassé de Montaigu.
— Défaite des républicains à Saint-Fulgent. — Campagne manquée.
— Accusations injustes lancées par Philippeaux. — Rossignol approuvé par les jacobins. — Nouveau conseil de guerre à Saumur.
— Les Mayençais vainqueurs à Saint-Symphorien. — Canclaux et Rossignol remplacés par l'Échelle. — Victoire des républicains au Moulin-aux-Chèvres. — Les Vendéens surpris à Châtillon par Weslermann. — Évacuation de Mortagne. — Combat de la T remblaye ; Lescure blessé. — Les généraux de la Ilaute-Vendée abandonnés par Charelte. — Occupation de Cholletpar les républicains
— Victoire des républicains à Chollet. — Traits d'héroïsme. — Les républicains occupent Beaupréau. — Passage de la Loire. — Déplorable état de la Vendée.
Dans les premiers jours de septembre, les chefs vendéens, rassemblés aux Herbiers, s'étaient occupés de diviser le pays conquis en cinq portions, ayant chacune un général spécialement chargé de la défendre. Charette eut sous son commandement les environs de Nantes et la côte; Bonchamp, les bords de la Loire, en Anjou; la Rochejaquelein, tout le reste de l'Anjou insurgé; Lescure, toute la partie ouest du Poitou insurgé; Royrand, le camp de l'Oie. D'Elbée conserva son titre de généralissime. Châlillon continua d'être le siège du conseil supérieur, et la résidence de l'état-major fut fixée à Mortagne *.
Quelques jours auparavant, au château de la Boulaye, où Lescure, la Rochejaquelein et le faux évêque d'Agra se trouvaient réunis, un homme de trente ans, petit, à la figure vive, aux allures décidées, s'était présenté avec des dépêches qu'il portait en guise de bourre dans ses pistolets. Envoyé d'Angleterre par Dundas et le gouverneur de Jersey, un bateau pêcheur l'avait jeté seul, pendant la nuit, sur la côte de Saint-Malo. Mais à l'esprit contre-révolutionnaire des paroisses situées sur sa route, il avait dû de pouvoir se procurer, de village en village, des secours et des guides ; et, après avoir fait à pied cinquante lieues en cinq nuits, il avait audacieusement traversé la Loire, à la vue des barques canonnières des républicains. 11 se nommait le chevalier de Tinténiac. Quel fut l'étonnemcnt de ses hôtes, lorsqu'ils virent que les dépêches apportées par lui étaient adressées à Gaston, le perruquier tué au début de la révolte! L'ignorance, à Londres, était si grande en ce qui concernait l'insurrec-
1 Mémoires de madame de la Rochejaquelein, p. 197.
lion de la Vendée, qu'on paraissait n'y pas bien savoir si elle avait pour objet le triomphe des idées de l'Assemblée constituante, ou la restauration de l'ancien régime, ou la résurrection du parti girondin l. Du reste, les dépêches contenaient des offres de secours clairement énoncées. Si les chefs vendéens hésitèrent à s'allier aux Anglais, engagés alors dans une guerre à mort contre la France, c'est ce dont on va juger parle passage suivant des Mémoires de madame de la Rochejaqnelein. Il vaut qu'on le cite : «J'avais une écriture très-fine et très-lisible. Ces messieurs me prirent pour secrétaire, et j'écrivis les dépêches que M. de Tinténiac voulait rapporter dans ses pistolets... On répondit au ministère anglais... que, si l'on n'avait pas sollicité des secours, c'était à cause de l'impossibilité des communications ; que ces secours nous étaient fort nécessaires... Nous proposions un débarquement aux Sables ou à Paimbœuf, promettant d'amener cinquante mille hommes, au jour donné, sur le point qui serait choisi... Mais ce qu'on demanda spécialement et avec instance, c'est que le débarquement fût commandé par un prince de la maison de Bourbon, et composé d'émigrés en grande partie... Tous les généraux qui étaient à la Boulaye signèrent celte réponse, et l'évêque d'Agra y mit hardiment son nom 2. »
Puisque le ministère anglais « montrait un vif désir de secourir les insurgés par toute espèce de moyen» \ » sans même savoir au juste pour quelle cause ils combattaient, les chefs vendéens ne pouvaient se faire illusion sur la nature de l'appui offert; ils ne pouvaient ignorer qu'ils s'alliaient, non aux défenseurs du principe monarchique, mais aux ennemis de la France, agissant comme tels. Ils le signèrent, néanmoins, ce pacte sacrilège; et
1 Mémoires de madame de la Rochejaqnelein, p. 187 el ISS.
* Uùd , p. 189 et 100.
* //;fd.,p. 180.
la naïveté des aveux qu'on vient de lire prouve assez que ce fut en toute sécurité de conscience !
Quel était, pendant ce temps, l'état des choses parmi les républicains?
On a vu 1 que lorsque, au mois d'août, l'armée de Mayence arriva en Vendée, un débat très-animé s'engagea entre la commission centrale de Nantes et celle de Saumur, sur la direction à donner aux Mayençais. Ce débal tirait son importance d'un antagonisme, ancien déjà, mais que l'élévation de Rossignol venait de mettre vivement en lumière.
Au fond, ce que Rossignol représentait en Vendée, c'était le principe démocratique, appliqué avec tous ses avantages et tous ses inconvénients à la formation, à la direction des armées, et à la distribution des grades : système des levées en masse, appel brûlant des volontaires sous les drapeaux, puissance de l'enthousiasme substituée aux ressources de la guerre méthodique, et préférence donnée, dans le maniement des soldats, à l'énergie du patriote sur l'expérience du général, à l'inspiration sur la stratégie, en un mot à l'esprit civique sur l'esprit militaire, voilà ce que personnifiait Rossignol, et ce que patronnait en lui la commission centrale de Nantes, composée de Richard, de Choudieu, de Rourbotte. C'est ce qui constituait, en dehors des dispositions particulières des habitants de Saumur, le parti de Saumur.
Canclaux, qui n'était comme Rossignol ni un homme de club ni un homme du peuple, et qui à l'orgueil d'une haute naissance joignait cette passion de la force réglée qui se puise dans la vie des camps, le comte Camille de Canclaux devait naturellement représenter en Vendée un tout autre principe et un tout autre esprit que Rossignol. Philippeaux, en opposant le premier au second,
« Fin du chapilre : la Vendée menacée.
contribua, plus que personne, à constituer ce qui, en dehors des opinions propres aux diverses catégories de la population nantaise, put être appelé le parti de Nantes \ Que Rossignol fût doué de qualités estimables, c'est certain. Turreau, dans ses Mémoires, se fait gloire d'avoir été son ami *. Hentz, très-prévenu contre lui en arrivant à Saumur, fut charmé de sa franchise, de la sincérité de son patriotisme et de la simplicité de ses mœurs républicaines *. Le i9 août, Sanlerre écrivait au ministre de la guerre : « J'ai trouvé en Rossignol l'homme de la nature, brave et dont l'esprit est rare. Il craignait le fardeau de sa place. J'ai du plaisir à servir sous ses ordres*. » A la même époque, les commissaires Besson et Brûlé mandaient au Comité de salut public que Rossignol avait la confiance de son armée, les soldats étant bien sûrs que celui-là du moins ne les trahirait pas \ Il estjuste aussi de remarquer que, loin d'avoir ambitionné la dignité de général en chef, Rossignol la refusa d'abord, puis ne l'accepta qu'avec une louable défiance de luimême -. Et jamais l'envie n'approcha de son cœur» comme le prouve de reste sa conduite envers Boulard, dont nul ne sut mieux que lui respecter les vertus, louer les talents et recommander les services 7.
1 Ces dénominations sont exactes en ce sens seulement que Rossignol avait le siège de son commandement à Saumur etCanclaux celui du sien à Nantes.
* Mémoires de Turreau, p. 95.
5 Observations sur la guerre de la Vendée, imprimées par ordre de la Convention.
4 Lettre publiée par Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, l. 11, p. 51.
5 tbid , p. 26.
fi Dans sa réponse à la notification du ministre, il faisait observer avec modestie que « V administration était hors de sa portée. »
' Lettre écrite par Rossignol au ministre de la guerre, pour le prier instamment d'engager Roulard à continuer ses fonctions, en date du 16 août 1793.
Malheureusement, c'était une nature confiante et faible. « Je tremble, lui avait écrit de Paris en lui annonçant sa nomination une dame P. de ses amies, je tremble que ta trop grande confiance ne te fasse tomber dans les pièges de certains hypocrites.... Tu vas avoir autour de toi des hommes politiqms, et par cela même artificieux1... » Ces mots étaient sans doute à l'adresse de Ronsin, devenu meneur révolutionnaire d'auteur dramatique qu'il avait été, et dont l'ascendant sur Rossignol s'expliquait par beaucoup d'intelligence, d'audace et de courage, présents du ciel qui, chez lui, servaient de voile à une politique sans scrupule unie à des penchants sanguinaires.
L'amitié d'un tel homme ne pouvait que décrier Rossignol, et sa mauvaise sanlé, qui, trop souvent, le tint éloigné de la scène, ajoutait à cet inconvénient; mais l'injuste aversion dont il fut l'objet de la part d'une certaine fraction du parti républicain avait une cause plus profonde. En réalité, sa nomination n'avait été qu'un coup d'État révolutionnaire; elle avait eu pour but avoué de saper l'ancienne routine des camps, de poursuivre jusque sous la tente ce qui restait encore des vieux prestiges, d'affaiblir la dangereuse confiance des soldats pour leurs généraux litres, et de bien faire comprendre que la Révolution n'entendait point composer avec le passé monarchique, de quelque façon que ce pût être \ Rossignol eut donc naturellement contre lui, même dans le parti républicain, toutes les conviclions chancelantes, tous les cœurs au fond desquels la puissance des idées nouvelles luttait contre le culte des souvenirs, tous ceux enfin qui ne croyaient pas absolument nécessaire que la Révolution brûlât ses vaisseaux.
* Citée par Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, 1. 1, p. 418.
* Voyez ce que disent à cet égard : tieauchamp, dans son Histoire de la Vendée, 1. 1, liv. VII; et Turreau, dans ses Mémoires, liv. III. p. !>k.\
LA VESDÉE YALNCUE. D35
Il fallait en finir, cependant, avec « eelto inexplicable Vendée, » comme l'appelait Barrère. Et par quels moyens? Les plus violents ne pouvaient guère paraître excessifs, là où les plus chimériques ne parurent pas ridicules. « Je me rappelle, raconte Savary, qu'un adepte, se prétendant physicien et alchimiste, présenta aux députés qui se trouvaient à Angers une boule de cuir remplie, disait-il, d'une composition dont la vapeur, dégagée par le feu, devait asphyxier tout être vivant fort loin à la ronde. On en fit l'essai dans une prairie où se trouvaient quelques moulons que la curiosité attira vers le Heu de l'expérience, et personne n'en fut incommodé1! » Il est probable que c'est à des procédés de ce genre que Santerre faisait allusion, lorsqu'il écrivait au ministre de la guerre: « Des mines, des mines à force! des fumées soporatives! Et puis, tomber dessus M »
Hâtons-nous de dire que l'idée d'asphyxier les Vendéens, ou de les endormir pour mieux les batlre, n'empêcha pas de recourir à des moyens un peu plus sûrs.
Jusqu'alors, dans la guerre de Vendée, les républicains avaient frappé au hasard, selon l'inspiration du moment ou la convenance accidentelle des lieux : on reconnut enfin qu'au système des attaques partielles et incohérentes il était temps de substituer celui des attaques combinées. Sur ce point, pas de difficulté. Mais quel plan de campagne adoplerait-on? Le parti de Nantes et le parti de Saumur se disputant l'armée de Maycnce, il en résulta que deux plans de campagne tout à fait opposés se produisirent. Car, bien souvent, la différence des idées ne naît que de l'antagonisme des passions.
La commission centrale de Nantes était d'avis que l'armée de Mayence se rendît à Nantes et s'y réunît aux
1 Guerres des Vendéens cl des Chouans, t. II. p. 51. * Voyez sa lcltrc. Ibid., p. 50.
554 IllSTOlftE DE LA RÉVOLUTION (171)5).
iroupes commandées par Canclanx. À un jour donné, clJe en serait partie, pour s'emparer du Port-Saint-Père, de Machecoul, de Légé, ayant comme points de contact, ù droite l'intrépide armée de Boulard, et à gauche la garnison de Nantes; puis, elle aurait percé jusqu'à Mortagne, centre de la rébellion, de manière à diviser les forces de l'ennemi, tandis que, combinant une attaque environnante, les divisions républicaines d'Angers, de Luçon, de Niort, des Sables, se seraient avancées en se donnant la main, contraignant l'ennemi à faire face sur tous les points à la fois, le resserrant de plus en plus, et le refoulant sur lui-même, jusqu'à ce qu'il pérît comme étouffé1.
Selon la commission centrale de Nantes, ce plan valait mieux que celui qui aurait consisté à opposer aux Vendéens une grande et unique armée. Quelle était, en effet, la lactique des rebelles? Maîtres d'une vaste surface, ils se divisaient en plusieurs noyaux composés de gens audacieux, très-propres à former des têtes de colonnes, et distribués à une assez grande distance les uns des autres. Y avait-il une expédition à tenter, la division qui en était chargée faisait sonner le tocsin dans toutes les paroisses à quarante-huit lieues de marche, désignait les lieux de rassemblement où chacun devait porter ses vivres et son fusil. Ce noyau se transformait de la sorte, comme par enchantement, en une armée nombreuse, en tête de laquelle marchaient quelques centaines d'hommes aguerris, la plupart braconniers ou garde-chasses et excellents tireurs. Ils attaquaient alors en poussant de grands cris. Et quel était le résultat? Vaincus, ils perdaient quelques
1 Lettre de Philippcaux â ses collègues de Niort, dans la collection de M. Benjamin Fillon. — Mémoire sans signature, mais évidemment composé par un des généraux républicains en Vendée. — Observations sur la guerre de Vendée, par Nicolas Hentz, dans la Bibliothèque historique de la Révolution. 1040. 7. 8 {liritish Muséum.)
canons, et chacun de retourner chez soi, sauf à recommencer. Vainqueurs, ils se multipliaient en progression effrayante, et menaçaient de tout inonder. Dix mille avant
un combat, ils pouvaient être cinquante mille après une victoire. N'était-il pas manifeste que des paysans, qui n'avaient ni train ni bagages, qui se dispersaient en un clin d'oeil, et dont chacun portait ses vivres, auraient bon marché d'une lourde masse constamment en peine du soin de ses subsistances, et forcée, en cas d'urgence, d'aliéner par le pillage les populations laissées derrière elle? Le plan proposé avait, d'ailleurs, l'avantage de couper toute relation entre les rebelles et l'Angleterre; de tenir en respect la Bretagne, où l'insurrection fermentait, de rendre disponible l'artillerie de Nantes, qui n'aurait plus besoin de canons dès qu'en avant de la rive gauche elle aurait un redoutable corps d'armée pour la protéger
A cela, ceux de la commission centrale de Saumur répondaient: que la question étant de détruire les rebelles sans retour, il convenait de leur laisser le moins d'échappées possible; qu'appeler de divers points trèséloignés l'un de l'autre les corps qui devaient former l'attaque environnante n'était pas le moyen d'empêcher les trouées; que, de Morlagne, l'ennemi pouvait se porter, à son choix, sur chacune des colonnes destinées à le cerner, et en vaincre une, deux ou même trois en un jour, précisément parce qu'il n'était embarrassé ni de vivres ni de bagages; que, dans ce cas, les opérations de l'armée de Mayence seraient irrévocablement compromises; qu'il était absurde de faire faire à cette armée une marche de quarante-sept lieues pour atteindre Morlagne, d'où, à Saumur, elle n'était éloignée que de douze
1 Observations sur la guerre de la Vendée, par Nicolas Hentz, <luu> la liibliollièijue historique de la Hèvoltdion. 104G. 7. 8. {liritisli Muséum.)
lieues; que, le pays occupé par les rebelles présentant une espèce de carré dont deux barrières naturelles, la Loire et la mer, dessinent deux des côtés, on devait chercher à acculer l'ennemi dans l'angle formé par la Loire et la mer, c'est-à-dire l'attaquer en masse par l'angle opposé1.
Ainsi le parti de Nantes proposait d'attaquer les Vendéens par l'ouest, de les diviser au moyen d'une pointe de l'armée de Mayence sur Mortagnc, et de les détruire en les cernant.
Le parti de Saumur, au contraire, proposait de concentrer toutes les troupes en cette dernière ville, d'attaquer par l'est, et en masse.
Or, dans le premier cas, l'armée de Mayence passait sous le commandement du comte de Canclaux, et promettait, par les prodiges qu'on attendait d'elle, d'assurer en Vendée la prépondérance du parti aristocratique et militaire.
Dans le second cas, l'armée de Mayence était mise sous les ordres du plébéien Rossignol, et l'honneur d'avoir fini la guerre de Vendée appartenait au parti civil et démocratique.
Le premier plan était du général Grouchy, alors chef de 1 etat-major de l'armée des côtes de Brest*; il avait été adressé, le 14 août, au Comité du salut public par le représentant Cavaignac3; et Philippeaux l'avait adopté jusqu'à se l'approprier en quelque sorte. Heureux d'avoir cette flèche à lancer à travers le cœur de Ronsin, il se rendit auprès de Comité du salut public pour appuyer
' Mémoires du général Turreau, liv. III, p. 101. — Observations sur la guerre de la Vendée, par Nicolas Ilentz, ubi supra. — Rapport présenté par Choudieu, le 6 février 1794. — Compte rendu de Rossignol au ministre de la guerre.
8 Guerres des Vendéens et desCliouans, t. Il, p. 45.
* Ibid.
les vues du parti de Nantes, et ne craignit pas de dire : « Si l'on suit cette marche, la guerre ne durera pas un mois, j'en réponds sur ma tète1. » Tant d'assurnnee entraîna le Comité de salut public, qui envoya l'ordre à l'armée de Mnyence de se diriger sur Nantes.
Mais ce n'était pas assez pour Philippeaux, nature agressive et inflammable à l'excès. Dans son opposition à ce qu'il nommait par dérision la cour de Saumur, il déploya la même passion qui. à Chartres, lui avait fait donner aux Girondins vaincus le titre « d'alliés de l'ennemi extérieur*, » et il employa le même langage donl il s'était servi en dé'missant Louis XVI : « La grosse et vilaine bête qu'on appelait roi8. » Non content de se déchaîner contre Ronsin, sans avoir à articuler d'autre fait que de l'avoir vu en compagnie de courtisanes, il accueillit avec une légèreté déplorable, à l'égard de Rossignol, des accusations qui se trouvèrent être des calomnies4. De l'armée de Saumur, il disait, par une irritante affectation de dédain : « Elle fera beaucoup en ne faisant point de mal3, » et une de ses expressions favorites était : « Le cloaque fangeux de Saumur6. »
Richard et Choudieu n'étaient pas gens à dévorer patiemment de telles insultes. 11 ne paraît pas, néanmoins, qu'ils y aient d'abord répondu autrement qu'en s'effor- (;ant d'entraver l'exécution du plan appuyé par Philippeaux. Ils n'eurent pas de peine à prouver au Comité de
1 Guerres des Vendéens et des Chouans, t. Il, p. 46.
* Compte rendu à la Convention nationale par Philippeaux, député commissaire dans les départements du Centre et de l'Ouest. — Voyez ii" 108*2 de la Bibliothèque historique de la Révolution, {liritkh Muséum.)
3 Ihid.
1 Voyez sur ce point les Observations de Nicolas Henlz, imprimées par ordre de la Convention nationale.
3 Lettre de l'hilippeaux à ses collègues de Niort, parmi les documents originaux et inédits rassemblés par M. Benjamin Fillon.
6 II employa cette expression jusque dans sa lettre du 28 août au Comité de salut public.
salut public que la décision qu'on lui avait arrachée était hâtive, qu'il convenait d'écouler les opinions diverses et de les peser. La lettre qu'ils écrivirent à ce sujet semblait si raisonnable, qu'elle obtint la signature de Rewbell et de Merlin (de Thionville), commissaires près l'armée de Mayence. Irrité, Philippeaux appela cette démarche une intrigue, reçut un cartel de Choudieu, et refusa de se battre, déclarant que son sang appartenait à la République
Ces funestes querelles avaient rempli les derniers jours du mois d'août : enfin, le 2 septembre, un grand conseil de guerre fut tenu à Saumur, où les deux partis vinrent, sur la question en suspens, se mesurer une dernière fois.
Prirent part à la délibération onze représentants du peuple, qui étaient : Richard, Choudieu, Fayau, Philippeaux, Ruelle, Meaulle, Cavaignac, Turrcau, Rewbell, Merlin (de Thionville), Bourbolte; et onze généraux, savoir : Rossignol, Canclaux, Aubert Dubayet, Menou, Santerre , Mieszkouski , Dembarrère , Salomon , Rey , Duhoux et Chalbos*. Le débat fut très-vif, et le résultat singulier. Bourbotte s'étant abstenu, et Chalbos ayant proposé un système mixte, il arriva que, sur les onze représentants, sept se prononcèrent pour le plan de Nantes, et trois pour le plan de Saumur, tandis que, sur les onze généraux, sept donnèrent la préférence au plan de Saumur, et trois au plan de Nantes3 : de sorte que le parti qui représentait en Vendée l'esprit militaire se trouva avoir contre lui, en celte occasion, la majorité
1 Lettre de Philippeaux au Comité de salut public, en date du 28 août 1 705.
* Procès-verbal du conseil de guerre du 2 septembre 1795. — 11 se trouva parmi les pièces justificatives de l'ouvrage de Deauchamp, «-t dans Savarv, t. H, chap. v, p. 90-02.
' Ibid.
des généraux, et pour lui la majorité non militaire ! Les votes se balançaient d'une manière exacte: dix d'un côté, dix de l'autre; ce qui fit pencher la balance, ce fut la générosité de Rossignol. S'apercevant que la difficulté venait uniquement de la répugnance que certains»généraux nobles, tels que Aubert Dubayet, avaient à servir sous lui, il proposa noblement à Canclaux de lui abandonner le commandement s'il voulait entrer en campagne par Saumur; et, sur le refus de Canclaux, qui n'eût pu accepter l'offre sans indélicatesse, il déclara faire à son collègue le sacrifice de son opinion particulière1. Cette conduite pleine de grandeur termina tout, et l'armée de Mayence prit la route de Nantes.
Cependant le décret du 1er août avait répandu l'alarme, et le bruit courait, accrédité par quelques paroles irréfléchies de Rossignol, que ce décret allait avoir dans ceux du parti de Saumur des exécuteurs inflexibles et aveugles : un fait éclatant démentit ces rumeurs. Santerre s'était hâté d'écrire au ministre de la guerre sur la nécessité de prendre des mesures pour que l'exécution ne frappât que les rebelles; le minisire lui répondit : « Mon opinion est conforme à la vôtre*. » Et les représentants près l'armée des côtes de là Rochelle publièrent aussitôt un arrêté portant qu'il ne fallait pas confondre avec les véritables repaires des brigands les pays envahis par eux, et dont les habitants étaient en majorité restés fidèles à la patrie; qu'il était défendu à tout officier, sous-oflicier ou soldat, de mettre le feu à une ville, à un bourg, à un village, à un hameau, môme à une maison
1 Voyez sur ce point V Histoire de la Vendée, par Beauchamp, l. 1, liv. VII, p. 501. — Les Observations de lientz sur la guerre de la Yen* dce. — Les Mémoires de Turreau, liv. 111, p. 100.
Dans ses Mémoires, Turreau attaque vivement le plan qui prévalut, et cependant son nom ligure, dans le procès-verbal, sur la liste di ceux qui votèrent en faveur de ce plan.
2 Guerre des Vendéens et des Chouans, t. Il, p. 101.
540 HISTOIKE DE LA HÉVOMIT10M (1795).
particulière, sous prétexte que les brigands y avaient logé; qu'un tel acte serait puni comme acte de rébellion à la loi; que, dans les pays occupés par les brigands, les généraux seuls auraient le droit de déterminer l'exécution du décret du 1er août; qu'en tout cas, nul ordre d'incendier ne serait donné que lorsque les commissaires attachés aux armées auraient fait retirer les bestiaux et les subsistances. Ces mesures, qui. selon l'expression de Savary *, « semblaient réduire la guerre h ses fléaux ordinaires, » et pour lesquelles on créa des commissions spéciales, calmèrent l'effervescence*.
Mais à la sagesse il fallait joindre l'énergie, et, comme nous l'avons déjà dit, ce qui distinguait le parti de Saumur du parti de Nantes, c'était une foi absolue dans la puissance de l'élan populaire. De là, la levée en masse ordonnée par les représentants près l'armée des côtes de la Rochelle. La réponse à cet appel du patriotisme fut prodigieuse. Le tocsin, sonné le 11 septembre, dans le district de Sainl-Maixent, réunit dix mille hommes en six heures5. Les levées en masse encombrèrent Angers. Saumur, Thouars, Niort et Fonfenay. Kien de tel ne s'était vu depuis les Croisades*. Il est vrai qu'on ne pouvait pas compter ces volontaires comme autant de soldats! N'y avait-il point à les armer, à les discipliner, à les habi-
1 Guerre des Vendéens et des Chouans, t. il, p. 107.
2 Quand Savary s'oublie jusqu'à rapporter un fait de nature à honorer le parli de Saumur, on peut l'en croire; car il était lui-même du parti de Nantes, dont toutes les préventions et les jalousies se reflètent dans son récit.
3 Rapport de l'adjudant général Dcsmarez au ministre de la gueriv. * Savary, qui, en sa qualité d'écrivain de parti, parle de ces levées
en masse avec une mauvaise humeur mal dissimulée, prétend qu'elles produisirent 50,000 hommes. Sans aller aussi loin que Barrère, qui. dans la séance du 25 septembre, porta le nombre des volontaires a 400,000, il est permis de croire que Savary est resté au-dessous de la vérité. Beauchamp dit 500,000, dans son Histoire de la Vendée, t. I, liv. VIII, p. ."11.
LA YKiNDKE VA1JSCIK
tuer au feu? Sous ce rapport, il y eut certainement illusion de la part de ceux de Saumur ; mais l'illusion ici
n'en donna pas moins lieu à un de ces grands spectacles qui sont la gloire d'un peuple libre.
Pendant ce temps, l'armée de Mayence arrivait à Nantes. La renom triée qui marchait devant ces valeureux guerriers leur avait préparé dans Nantes une réception digne de leurs hauts laits. Ils lurent accueillis, ils lurent fêtés avec transport. Aussi impatiente de les montrer à l'ennemi que lière de les posséder, la ville se plut à les faire ranger en bataille dans la prairie de Mauves, presque sur le bord de la Loire, pour que, des postes opposés, les Vendéens pussent voir à quels rudes combattant^ il leur faudrait désormais tenir tète. Là était Merlin (de Thionville), aussi brave que le plus brave. Au moment où les troupes rentraient, il lui prend envie d'aller reconnaître un poste ennemi aux environs de Saint-Sebastien. Suivi de quelques officiers généraux, il part, e>t accueilli par un beau feu de file, met pied à terre, saule dans la canonnière établie pour défendre le passage de la Loire et riposte par quelques coups de canon l. Jouer un moment avec la mort, et, comme un banquet l'attendait dans la ville2, gagner appétit, c'est lonlce qu'il avait voulu.
Voici quel était l'étal des forces qui composaient l'armée des cèles de Brest. Canclaux avait sous ses ordres deux généraux de brigade, Beysser etf.rouchy, le premier occupant le camp des Naudières, à une lieue de Nantes, avec six mille hommes, et le second formant l avant-garde, au camp des Sorinières, à la tète de deux mille hommes. Quant aux Mayeneais, Auberl Dubayel commandait la division; Kléber, lavant-garde ; Vimeux, la l,e brigade; Beaupuy, la ¥ brigade; llaxo, la réserve ".
1 Savarv, Guerres des Vendéens et des Chouans, 1. II. p. lit.
3 Ibid. "
• Ibid., p. 151.
Pour ce qui est de l'armée des côtes de la Rochelle, placée sous les ordres de Rossignol, elle comprenait cinq divisions : celle de Saumur, commandée parSanterre; celle d'Angers, commandée par Dulioux; celle de Niort, commandée par Chalbos; celle de Luçon, commandée par Tuncq, et enfin celle des Sables, où Roûlard, que l'épuisement de sa santé avait contraint de donner sa démission, venait d'être remplacé par Mieszkouski f.
Or, d'après le plan concerté à Saumur, les opérations devaient avoir lieu de la manière suivante :
L'armée des côtes de Brest, partant de Nantes, devait descendre la rive gauche de la Loire, balayer la Vendée inférieure, remonter vers Machecoul, arriver le 11 ou le 12 devant Légé; le 13 ou le 14, vis-à-vis d'Aigrefeuille, et le 10, devant Mortagne2.
De son côté, l'armée des côtes de la Rochelle devait régler ses mouvements de telle sorte, que la division des Sables prenant poste à Saint-Fulgent le 13, et celle de Luçon balayant tout le pays entre Chanlonnay et la Roche-sur-Yon, les trois autres divisions de Niort, de Saumur et d'Angers se trouvassent le même jour, c'est-à-dire le 14 : la première à la Châtaigneraie; la seconde à Vihiers, et la troisième sur les hauteurs de Beaulicu*. C'était le 15, autour de Mortagne, que devait s'opérer la jonction de toutes les colonnes parties des divers points du théâtre delà guerre; et, si cette jonction avait lieu suivant les dispositions convenues, la destruction de l'ennemi paraissait chose certaine.
Mais n'y avait-il rien de hasardé en un système qui faisait dépendre le succès de la campagne d'une précision mathématique dans chacun des mouvements indiqués ? Et
1 Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, t. Il, p. 152. * Plan d'opérations, concerté et arrêté entre les uénérau.v Cnnclaux cl Rossignol, I" partie.
5 Plan d'opération*, etc., 2e partie.
Ï,A VEÏTOÉK VAINCUE. 545
pouvait-on raisonnablement espérer que les Vendéens ne mettraient obstacle à la marche d'aucun des corps dont la coopération était requise? Choudieu, dans le conseil de guerre de Saumur, avait signalé le danger avec beaucoup de force 1 ; et l'événement ne lui donna que trop raison.
Avant même que la campagne fût commencée, les armes" républicaines essuyèrent un revers qui menaçait de tout compromettre. Tuncq, que nous n'avons pas vu figurer au conseil de guerre, s'était rendu à la Rochelle sous prétexte de se faire guérir d'une chute de cheval*, laissant le commandement de la division de Luçon au jeune Lecomte, récemment créé général de brigade, et qui, à la tête du fameux bataillon le Vengeur, s'était couvert de gloire. Lecomte était de la race des héros, et une autre nature héroïque, Marceau, le secondait en qualité d'adjudant général. Mais, soit mauvaise volonté, soit négligence, Tuncq était parti, sans laisser ni renseignements, ni ordres, ni cartes, ni registres, pas même le cachet de l'état-major et la note des espions3. Attaqué à Chantonnay, le 5 septembre, par trente mille Vendéens, et attaqué à l'improvisle, Lecomte fut battu, après des prodiges de valeur, et à la suite d'un combat qui dura de cinq a neuf heures du soir. Le bataillon le Vengeur y fut admirable, et se fit exterminer presque en entier*. Le désastre eût été complet sans les ténèbres, qui favorisèrent la retraite. « Je me dirigeai à travers des bois qui m'étaient inconnus, » écrivit Lecomte après la bataille. Il y avait été atteint d'une blessure qu'on crut d'abord mortelle, et le premier cri qu'il
1 C'est ce qu'il rappela plus tard dans une lettre sur laquelle nous reviendrons.
* Mémoires vuiîiuscrits de Mercier du Hocher.
3 Rapport du général de brigade Lecomte au général de division Chalbos, en date du 8 septembre 1793.
* Mémoires de madame de la Horhejaqvelein, chap. ix, p. 1%.
î>44 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1795).
poussa de son lit de douleur fut pour accuser Tuncq et le maudire1.
Au nombre des prisonniers républicains était Monet, commandant du bataillon le Vengeur. On lui apprit que lui et ses compagnons devaient se préparer à mourir. Fils unique, Monet frémit en songeant au désespoir de sa mère, et madame de Sapinaud raconte qu'elle reçut de lui une lettre où il lui rappelait qu elle avait des enfants1. Elle ajoute qu'elle envoya celle lettre, accompagnée de sa recommandation , à M. de Cumonl, qui répondit : « La mort la plus affreuse serait encore trop douce pour un pareil homme3. » Telle était la mansuétude vendéenne! Monet fut conduit à la mort, qu'il subit avec fermeté; et, comme si ce n'était pas assez de lui avoir ôté la vie, les Vendéens cherchèrent à déshonorer sa mémoire, en publiant un bulletin où ils lui faisaient dire : «J'ai violé, volé, assassiné, incendié, blasphémé, commis toutes sortes de crimes et de scélératesses. Le supplice que je vais subir est trop doux. Je demande publiquement pardon à Dieu. Malheur à qui m'imitera! » Pour savoir jusqu'à quel point une rehtidn, si peu vraisemblable en elle-même, mérite confiance, il suffit de remarquer qu'elle venait d'un conseil dirigé par ces deux grands imposteurs, l'évèque d'Agra et le curé Bernier 1 !
Tandis que ces choses se passaient du coté de Luçon, Charelte, du côté de Nantes, attaquait sans succès le camp
1 Voyez son Rapport «lu 8 septembre 171)3. — Les Mémoires manuscrits de Mercier du Rocker, et Beauchamp, t. I, liv. VIII, p. 308.
* Mémoires de madame de Sapinaud, p. 27. 5 lbid,
* Il est juste toutefois de dire que cette relation est en harmonie avec ce que madame de Sapinaud rapporte du récit qui lui fut fait à «•lie même Mais, de son côté, Savary, qui connaissait le caractère honorable de Monet, cite sa prétendue confession comme un des plus frappants exemples des extravagances que le conseil supérieur de Chàlillon se permettait de publier. (Vov. Guerre* des Vtnd&ns et des Chouans, t. H. p. I*2i.)
LA VEMUÉK VAINCUE. 545
des Naudières ; et, laissant dans ce camp une forte réserve sous les ordres d'Haxo et de Grouehy, Canclaux ouvrait la campagne.
Les Mayençais, dont Kléber conduisait l avant-garde, s'emparèrent d'abord de Port-Saint-Père, dont l'attaque lut signalée par des traits de bravoure extraordinaires. On y vil des soldats républicains, à la suite d'un lieutenant nommé Targe, se jeter à la nage, le sabre entre les dents, aller saisir, sous un feu terrible, des bateaux vendéens, et les ramener pour faire passer le détachement1.
De là, les vainqueurs marchèrent dans la direction de Légé, chassant tout devant eux. Savary nous a conservé des notes de Kléber où on lit ces touchantes paroles : « En passant devant le beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmants et des échappées de vue aussi agréables que multipliées. Je ne pus m'empêcher de gémir sur le sort de ces paisibles citoyens qui, égarés et fanatisés par les prêtres, couraient à une destruction certaine*. » D'après le plan d'opérations, les Mayençais auraient dû se trouver devant Légé le 12 septembre3, et ce fut le 14* seulement que leur avant-garde se déploya dans la plaine en forme de glacis qui domine cette ville. Elle y fut rejointe par l'armée de Beysser, qui, faisant le circuit de la basse Vendée, s'élait emparée successivement de Pornic, de Bourneuf et de Machecoul. Les Vendéens, qui occupaient Légé, se hâtèrent de l'évacuer, et les troupes de Beysser pillèrent la ville8; après quoi, on se remit en marche.
Le conventionnel Merlin (de Thionville), devenu cher
1 2* partie des Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. G.
* Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, t. Il, p. 140.
" Voyez" plus haut te plan d'opérations.
■» Guerres des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 1-ia.
aux soldats de l'armée de Mnyence par une intrépidité qu'on eût admirée même chez un vieux guerrier, était de l'expédition. A Port-Saint-Père, il avait commandé l'artillerie volante et pointé lui-même plusieurs canons1. La lettre suivante, adressée à Goupilleau (de Montaigu), et dont l'autographe est sous nos yeux, donnera une idée de l'homme. « J'arrive de Montaigu, d'où nous venons de chasser vingt mille coquins. Entré le premier dans la ville, j'ai protégé tes propriétés et ta femme. La ville ayant été prise à la baïonnette, je crois qu'elle sera totalement pillée. L'armée des brigands est en pleine déroute. S'ils
n'avaient pas jusqu'ici eu affaire à des j.... f. , ilsn'au-
raient pas pris nos canons avec des bâtons. J'ai juré de n'écrire à la Convention qu'après que cette malheureuse guerre sera terminée. Ne soyez donc pas étonnés si vous ne voyez pas ma signature avec celle de mes collègues. Merlin (de Thionville)8. » ....Les mots : «J'ai protégé tes propriétés et ta femme » indiquent de reste que la ville de Montaigu fui livrée au pillage. Pour l'empêcher, le généreux Kléber avait prié Beysser de faire battre la générale : elle fut battue en effet, mais deux heures trop tard3...
L'armée, avançant toujours, atteignit Clisson le 17. Là il fut convenu que la colonne de droite, sous les ordres de Beysser, se porterait àTiffanges, et que l'avant-garde, sous les ordres de Kléber, marcherait sur Torlbu, d'où elle pourrait, par le pont de Tiffanges, communiquer avec la colonne de droite4. Ces dispositions prises, Canclaux fit halte, attendant des nouvelles de Rossignol.
Tel se présente 5 l'historien impartial le mouvement
* Notes de Kléber, citées par Savar> , t. II, p. 150. 1 Dans la collection des documents originaux et inédits rassemblés par M. Benjamin Fillon.
Notes de Kléber. (Voy. Savary, t. II, p. 148.) ' lbid.t p. 152.
des Maycnçais. 11 ne cadrait pas, on le voit, avec les prévisions du plan de campagne ; car l'armée des côtes de Brest aurait dû être devant Mortagne le 16, et elle n'était encore qu'à Clisson le 1 7 !.
Que faisait, pendant ce temps, l'armée des côtes de la Rochelle? La nouvelle de l'échec de la division de Luçon à Chantonnay avait avec raison alarmé Rossignol, cet échec étant de nature à laisser, par la désorganisation d'une des colonnes d'attaque, un vide dangereux entre la division des Sables et celle de Niort, ce qui suffisait pour tout remettre en question.
On était dans cette incertitude, lorsque, le 14 septembre, la division de Saumur, qui n'avait pas dépassé Doué, y fut attaquée par une masse nombreuse de Vendéens que conduisaient le prince de Talmont, d'Àutichamp et Stofflet. Les républicains étaient au nombre de sept mille combattants, dont cinq cents hommes de cavalerie, plus six mille hommes de la levée en masse, qu'on avait rcjetés sur les derrières, parce qu'ils n'étaient armés que de piques, et menaçaient d'être un embarras plutôt qu'une force. Ce fut le général Demberrère, officier attaché à l arme du génie, qui lit les dispositions et forma la ligne. Les Vendéens furent repoussés, mis en déroute et poursuivis jusqu'à plus de trois lieues par la cavalerie républicaine, qui en fit un grand carnage8.
Le même jour, Lcscure courait attaquer les républicains à Thouars, et cela sans plus de succès9.
Là périt, au plus fort de la mêlée, où elle se précipi-
1 Savary, t. H, p. 15*2, cherche à rejeter sur le parti opposé la responsabilité de ce retard, en disant que Rossignol avait annoncé qu'il n'était pas en mesure; mais, outre qu'il ne fournit aucune preuve de celte assertion, elle n'explique rien, puisque, du propre récit de cet historien, il résulte que ce fut seulement le 17 qu'on fit halte.
* Mémoires de Turrean, liv. III, p. 104-105. — Voyez aussi les Mémoires de madame de la Roche jaquelein, chap. xn.
5 Ibid., p. lOfi.
tait en furieuse, une jeune paysanne de Courlay, nommée Jeanne Robin. Elle passait, parmi les bleus, pour une sœur de Lescure, et les Vendéens la regardaient comme leur Jeanne d'Arc. Vêtue d une de ces vestes de siamoise qu'on distribuait aux soldats, elle combattit à Tkouars, avec une fougue qui tenait du délire. A côté de Lescure, elle lui criait : « Mon général, vous ne me passerez pas; je serai toujours plus près des bleus que vous1. » Et Jeanne Robin ne fut pas la seule qui représenta son sexe, dans cette guerre étrange. D'Elbée avait parmi les tambours de son armée une petite fille de treize ans, qui se lit tuer au combat de Luçon*. Dans la division de Joly, une belle femme de trente ans, madame de Beauglie, commandait une compagnie qui était à sa solde3. Quelquefois le courage des femmes vendéennes n'était pas sans un mélange de férocité : témoin cette paysanne qui, ayant rencontré son oncle à la tete d'une compagnie républicaine, se vantait « de lui avoir coupé le cou sans qu'on l'eût vu souffler. » Elle se nommait Renée Bordereau, avait reçu le surnom de l'Angevin, et, s'il en faut croire son propre témoignage, il lui était arrivé, dans un engagement aux Ponts-de-Cé, de tuer, à elle seule, vingt et un bleus à coups de sabre \
Les attaques de Doué et de Thouars encouragèrent Rossignol à se porter en avant. Ne pouvant juger que par conjectures de la véritable situation des colonnes qui agissaient dans l'ouest, parce que, pour connaître leurs mouvements, il fallait faire un circuit de plus de cent lieues3, il crut que la double attaque de Doué et de
1 Mémoires de madame de la Rochejaquelein, t. Il, chap. xn, p. 20."# H 204.
* Ibid., p. 204.
3 Beauchamp, Histoire df la Vendée, liv. VIII, p. 504.
* Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. Il, p. I(i5.
5 C'est ce dont .se plaignirent plus lard Choudieu et Hichard. Voyez V Histoire de la Vendée, par Beauchamp, t I", liv. X. p. 5rîK.
LA VKNDÉE VAINCtJK. 349
Thouars n'était qu'une suite de leurs progrès, qui refoulaient vers lui l'ennemi*; et il donna l'ordre d'avancer au général Santerre, qui commandait la division deSaumur, et au général Duhoux, qui commandait celle d'Angers'.
Mais, en même temps, et par une inconséquence trop absurde pour avoir été autre chose qu'un malentendu, l'ordre de rétrograder était envoyé à Cbalbos, qui, avec la division de Niort, avait atteint déjà la Châtaigneraie, prêt à appuyer le mouvement. Cet ordre, daté du 16 septembre, parvint à Chalbos le 17, fut exécuté par lui le 18, et transmis le 20 à Mieszkouski, lequel, de son côté, à la tête de la division des Sables, occupait à Saint-Fulgent, le poste indiqué dans le plan de campagne \
Que Tordre du 16 ait émané de Ronsin, qui se serait indûment servi, en cette occasion, du nom du général en chef, tout contribue à rendre cette supposition probable, sans qu'il soit permis de rien affirmer à cet égard. Mais ce qui est certain, c'est que, plus tard, à la tribune de la Convention, Choudieu nia formellement que Rossignol eût donné cet ordre, qu'il qualifia de malentendu \ Il est certain, d'autre part, que dès que Rossignol eut connaissance du fait, il s'empressa de prévenir Chalbos qu'il eût à reprendre sa position en toute hâte, ce que celui-ci se trouvait avoir fait le 20*.
Ainsi le mal fut réparé aussi vile que signalé, et presque du jour au lendemain. Il est vrai que, du 18 au 20,
1 Mémoires de Turreau, liv. III, p. 106 et 107.
* L'ordre en question ayant été le point de départ d'accusations qui donnèrent lieu à des débats d'une grande importance historique, nous avons dû nous étudier à décrire cette campagne avec une extrême précision de chiffres et de détails.
3 Happort présenté à la Convention nationale par Choudieu. le 0 février 1604.
* Ibid. — Voyez aussi VHistoire de la Vendée, par Reauchamp, t. I", liv. VIII, p. 510.
les républicains essuyèrent irois défaites sur divers points du théâtre de la guerre; mais, comme on va le voir, aucun de ces revers ne naquit du faux mouvement ordonné à Glialbos.
Nous avons dit que Rossignol avait donné ordre à la division de Saumur de se porler en avant : arrivée à Vihiers le 17 septembre, elle passa la nuit au bivac. Les avant-postes étaient placés à une hauteur appelée la Grille des hommes } à un quart de lieue de Coron, bourg situé dans un fond et traversé par une longue rue fort étroite. Le 18, on annonce l'approche des Vendéens. Ils étaient au nombre d'environ douze mille 1 et conduits par Piron, les principaux généraux de la grande armée vendéenne étant alors, ou occupés ailleurs, ou blessés. Quant aux républicains, ils formaient un corps d'environ dix-sept mille hommes, donl sept mille seulement de troupes réglées; le reste, fourni par la levée en masse, se composait de volontaires mal armés, sans aucune notion de discipline, et qui allaient au feu pour la première fois*. On marche sur Coron, que les rebelles occupaienl, et où les représentants du peuple Choudieu et Richard entrent les premiers, le sabre à la main, ayant Ronsin à leurs côtés3. Le gros de l'armée ennemie était en bataille sur la hauteur du bois de la Roche. L'avant-garde des républicains, chassant les rebelles devant elle, occupe Coron, envoie des tirailleurs à droite et à gauche, et faitdeman-
1 Mémoires de madame de la Rochejaquelcin, chap. xu, p. 207.
* Mémoires de Turreau, liv. III, p. 108. — Turreau, qui était là, se moque avec raison de Philippeaux, qui osa prétendre qu'à Coron, où il n'était pas, 40,000 républicains avaient été battus par 5,000 rebelles. Encore sont-ce la les chiffres qu'on lit dans les Œuvres posthumes de Philippeaux ; car, dans son acte d'accusation contre Rossignol et Ronsin, il avait affirmé qu'à Coron 90,000 républicains avaient fui devant 5,000 brigands! Et voilà les assertions qui ont servi de base au récit de M. JMichelet!
3 Rapport de Choudieu, présenté à lu Convention, le t» février
LA VEMIÉË VALNCUE. 55l
(1er de l'artillerie légère à Santerre, resté à la Grille des hommes avec le corps d'armée. L'ordre fut mal exécuté ou mal compris, et 1" artillerie tout entière s'achemina vers Coron. Déjà huit pièces de canon et autant de caissons se trouvaient enfournés dans l'étroite rue : Sa ni erre accourt précipitamment et donne ordre de les retirer; mais Ronsin, furieux: « Comment! tu ordonnes la retraite! Mourons ici! » Pendant ce temps, les tirailleurs ennemis ont repoussé ceux des bleus, et les bataillons qui s'étaient déployés en avant de Coron, avec une seule pièce d'artillerie légère et deux obusiers, commencent à lâcher pied. Santerre fait replier l'avant-gardc sur le corps d'armée, qui n'avait pas quitté les hauteurs de la Grille. Les Vendéens arrivaient à la course en criant : Vive Piron! Les avant-trains des pièces si malencontreusement engagées s'étaient brisés en tournant dans les rues du village. Le désordre se met dans la colonne; le cheval deTnrreau se renverse et roule sur son cavalier; Choudieu et Richard, entrés les premiers dans Coron, n'en sortent que les derniers, mais en sorteni, et Ronsin lui-même est entraîné dans le mouvement de la retraite. De son côté, le corps d'armée, composé d'hommes novices au métier de la guerre, croit à une déroute complète en voyant l'avant-garde se replier. Les rangs flottent et se rompent; la panique se répand de proche en proche... C'est vainement qu'un drapeau à la main, Ronsin cherche à rallier les troupes : tout fuit '.
Piron, vainqueur, se hâta d'envoyer une partie de son infanterie et toute sa cavalerie au chevalier Duhoux, qui, en ce moment, tenait tète à la division républicaine d'Angers, commandée par son oncle. Nouveau combat
1 Voyez Mir col lu bataillo, on rapproohnnl lus divers récils, 1" l>rapport do Chuudi'-u ; T l»'s Mémoires de madame de la lioeliejumielein; 3" lus Mémoires de ïurnau; -i* lu lkillotin do l'armer ualholiipie.
sur les hauteurs de Beaulieu, nouvelle victoire des Vendéens. Le général républicain Duhoux, injustement soupçonné d'avoir eu des intelligences avec son neveu, perdit toute son artillerie et fut poursuivi jusqu'aux Fontsde-Cél.
Or, ce jour là-même, 19 septembre, l'armée de Mayence éprouvait, sur un autre point, un revers presque semblable.
Nous avons laissé les Mavençais de Kléber marchant sur Torfou, et Beysser recevant l'ordre de se diriger sur Tiflanges, de toile sorte que les deux colonnes se donnassent la main, chose d'autant plus nécessaire, que Kléber n'avait pas à sa disposition au delà de deux mille hommes 2. Les Vendéens, renseignés par un officier et deux so u s-o flic i ers de l'armée de Mayence qui s'étaient rendus au château de la Boulaye, déguisés en paysans, rassemblent leurs forces à Chollet, d'où ils parlent pour aller à la rencontre des Mayençais, sous la conduite de Charette et de Lcscure Quand Kléber arriva, l avant-garde ennemie, composée de quinze mille hommes, occupait Torfou, poste que semblait rendre inexpugnable sa situation sur une hauleur qui barre un chemin creux, avec fossés, haies, buissons alentour, et un bois en face et sur les flancs s. Le poste fut emporté néanmoins, et déjà les soldats de Charelte fuyaient en désordre, lorsque, mettant pied à terre, Lescure s'écrie : « Y a-t-il quatre cents braves pour venir mourir avec moi? — Oui, monsieur le marquis, » répondent les gens de la paroisse des Échaubroignes; et le combat recommence *. Bientôt un grand nombre d'habits gris-bleu sont aperçus mêlés aux
1 Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. su, p. *20'J. — Voyez aussi le Bulletin de l'armée catholique. i Rapport de Kléber a Aubert Dubayet.
* \bid.
1 Mémoire* de madame de la noehejaquelein, chap. su, p. 21.V
habits bruns dont les soldats de Charette étaient vêtus : c'était la division Bonchamp qui venait prendre place dans la bataille. Bonchamp, une carabine à la main, charge à la tête des compagnies bretonnes1, mais sans pouvoir ébranler la ligne d'airain des Mayençais. Tout à coup une vive fusillade est entendue sur les derrières de l'armée républicaine, et un cri s'élève : « Nous sommes coupés ! » Tous les yeui se dirigent vers le même point* ; et en effet l'armée courait risque d'être enveloppée, parce que les fuyards vendéens, que l'arrivée de Bonchamp venait de rallier, avaient pris par la gauche, se glissanl le long des buissons et favorisés par la configuration de cette partie du Bocage, plus couverte et plus inégale qu'aucune autre. Kléber avait reçu un coup de feu au commencement de l'action8, et n'en avait pas moins continué d'animer les siens de ses regards intrépides. 11 fallut reculer, cependant; mais c'est ce qu'ils ne firent qu'en présentant un front terrible. Trois fois la cavalerie vendéenne fond sur les Mayençais, et trois fois elle est repoussée à la baïonnette par ces soldats aguerris, qui ne cèdent le terrain que pied à pied et en faisant des feux de file semblables au roulement du tambour. Néanmoins la masse dont ils avaient à soutenir le choc devenait si considérable, qu'ils eussent été détruits peutêtre, sans le dévouement de Chevardin, chef de bataillon des chasseurs de Saône-et-Loire, chargé de couvrir Ja retraite. Kléber lui avait dit ces simples mots : « Tu pourras être tué, mais tu sauveras tes camarades » Chevardin ne répondit rien, sauva ses camarades et se fit lier \ En arrêtant l'ennemi, il avait donné le temps à
* Mémoires de madame de Bonchamp, p. 47.
* Rapport de Kléber à Aubert Dubayct.
3 Ibid.
* Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, l. il, p. 171. *lbid.
ix-Ê. K