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CHAPITRE DEUXIÈME

Le curé Bernier. — Formation du Conseil supérieur de Châtillon. — Distribution des forces républicaines en Vendée. — Inaction de Biron; son caractère. — Les Héros de cinq cents livres ; traîtres mêlés à de bons patriotes. — Manœuvres de la trahison. — Les républicains chassés de Doué. — Aspect de Saumur. — Salomon battu à Montrcuil. — Siège et prise de Saumur par les royalistes. — Menace de pillage : belle proclamation des chefs vendéens. — Leur jalousie à l'égard l'un de l'autre. — Cathelincau nommé généralissime.— Les mouchoirs rouges. — Attitude des prêtres parmi les rebelles. — Corps de volontaires nationaux, découragés. — Camp de Légé. — Démêlés entre Charette et la marquise de Goulaine. — Charelte se réfugie auprès de Royrand. — Accueil qu'il reçoit. — Il retourne à son camp. — Prise de Machecoul par Charette. — Charette et Lescure concertent une attaque sur Nantes. — Les soldats de Charelte tentés par l'opulence de Nantes; provision de sacs. Dangers de la République, si l'attaque de Nantes réussissait.— Les Vendéens à Angers. — Évacuation d'Ancenis. — 80,000 Vendéens marchent sur Nantes. — Députalion nantaise à la barre de la Convention.— Rapport de Choudieu. — Westermann fait une pointe sur Parlhenay et s'en empare. — Affaire de Luçon; Sandoz bat en retraite pendant que ses officiers gagnent la bataille. — Aspect de Nantes. — Canclaux-Beysser. — Cous tard. — Baco. — Admirable unanimité de patriotisme dans Nantes à l'approche de l'ennemi. — Lp ferblantier Meuris à Nort; héroïsme de Meuris et de ses compagnons; service immense qu'il rend à la ville de Nantes. — Belle défense de Nantes. — Cathelincau blessé mortellement. — Levée du siège par les Vendéens. — Imitation de l'antiquité.

Nous avons laissé les Vendéens évacuant Fontenay 1 ; leur court séjour dans cette ville fut marqué par un fait

1 Voyez, dans le volume précédent, le chapitre intitulé les Girondins et la Vendée.

important, la création de ce qu'ils appelèrent le Cornet/ supérieur.

Parmi les prêtres engagés dans la révolte figurait un curé nommé Bernier, homme séduisant de manières, d'une éloquence douce, d'une activité sans bornes, trèssupérieur par l'esprit à tous ceux qui l'entouraient, mais cachant derrière tant d'avantages une soif ardente du pouvoir, le génie de l'intrigue, des mœurs dissolues, et une âme capable des plus noirs attentats \ Peu connu encore, à l'époque dont nous parlons, pour ce qu'il était en réalité, cet habile hypocrite jouissait, dans l'armée vendéenne, d'un ascendant qui devint bientôt décisif. Ce fut lui qui, de concert avec Bernard de Marigny et d Elbéc, imagina la formation d'un corps chargé de résoudre, sous le nom de Conseil supérieur, les questions administratives et judiciaires1. Le siège du nouveau pouvoir fut fixé à Chàtillon; et le Conseil, présidé par le faux évêque d'Agra, eut pour membres, outre plusieurs avocats et hommesde loi, quatre prêtres, qui furent le curé Bernier, de la Rochefoucauld, Brin, vicaire général du diocèse de la Rochelle, et Jagault, un bénédictin \

Mettre ainsi un pouvoir civil à côté du pouvoir militaire, c'était pousser à la discorde; et la rivalité ne larda point en effet à éclater*. Mais le seul fait de cette institution annonçait une tendance à s'organiser et des vues d'avenir dont les républicains eurent à se préoccuper.

Comprenant enfin que, pour réduire un ennemi formidable, il ne suffisait pas de quelques bandes de citoyens armés à la hâte, le Comité de salut public résolut

1 Madame de la Rochejaquelein , toute Vendéenne qu'elle était, avoue que les Vendéens, après la guerre, reprochaient au curé Bernier « des crimes qui ne laissent pas d'avoir quelque probabilité. » Voyez tes Mémoires de cette dame, chap. vin, p. 151.

* Pièces contre-révolutionnaires, publiées par Benjamin Fillon, p. G6. ' Voyez la liste complète dans l'ouvrage ci-dessus, p. 68.

* Lctlre de Cumont é Sapinaud de la Vérie. \bid.

d'opposer aux rebelles des troupes de ligne. Trois légions, comprenant artillerie, infanterie et cavalerie, et dont l'une avait pour chef Westermann, reçurent ordre de marcher en Vendée ; à cette force on joignit des divisions de gendarmerie à pied, sous les ordres de Rossignol, d'abord ouvrier orfèvre, puis bas-officier aux gardes ; et trente mille fantassins, tirés des armées du Nord et du Rhin, furent envoyés en poste jusqu'à Orléans et Angers'.

D'un autre côté, le Comité de salut public crut devoir rappeler le général la Rourdonnaye et diviser l'étendue de son commandement; de sorte que les forces destinées à combattre la rébellion se trouvèrent partagées en deux armées, Y armée des côtes de la Rochelle, s'étendant depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à Nantes, et l'armé des eûtes deBrest, répanduedepuisNantesjusqu'àSainl-Malo*.

Le général Canclaux commandait la seconde ; Riron, arrivé à Niort le 29 mai 3, y prit le commandement de la première.

Ce partage, trop propre à briser l'unité de la résistance, ne pouvait manquer d'avoir des résultats funestes; et ils s'aggravèrent, nous le verrons, du peu d'accord qui existait entre les représentants en mission, dont les uns furent appelés à siéger h Nantes, d'autres à Saumur ; ceux-ci à Tours, ceux-là àFonlenay, à Niort, aux Sables.

Au commencement de juin, la distribution des forces républicaines sur les points particulièrement menacés était celle-ci : à Niort, seize mille hommes; à Thouars, que les Vendéens avaient abandonné, six mille; à Doué, huit mille; à Saumur, dix mille 4.

Nous avons dit quel admirable clan de patriotisme fit affluer à Niort, pour protéger cette ville, après la prise

* Mémoires sur la Vendée, par un ancien administrateur militaire des armées de la République, chap. y, p. 47.

*llid.,v. 46.

5 Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 11)2.

* Ibid.

de Fonlenay, les habitants des contrées circonvoisines, hommes mûrs, jeunes gens, vieillards. Le concours fut tel, qu'on craignit la famine, et qu'il fallut renvoyer ceux qui n'étaient pas en état de servir utilement, les vieillards, par exemple. Jusque-là, rien de mieux; mais les autres, ne pouvait-on, par un mouvement impétueux et hardi, les pousser au cœur de la Vendée, en leur donnant pour point d'appui, et la garnison de Niort, et les troupes ralliées de Fontenay !? Ce mouvement, exécuté avec précision, au moment même où les vainqueurs de celle dernière cité, les paysans, ne songeaient qu'à regagner leurs villages, eût peut-être empêché les chefs vendéens, tranquillement rassemblés à Châtillon, d'y mûrir le plan d'une nouvelle campagne.

Malheureusement Biron n'était pas homme à mettre à proGt la puissance de l'enthousiasme populaire; à peine s'il était capable de la comprendre. Héritier dos traditions d'une famille célèbre par d'ambitieuses galanteries et par une grande légèreté d'esprit mêlée à beaucoup de grâce, il ne reproduisait que trop lidèlement dans sa personne le type, charmant et vain, des Lauzun. Brave, il l'était sans nul doule, et de celle bravoure qui se sent aussi à l'aise devant le bourreau que devant l'ennemi. Traître, il y avait trop du lier gentilhomme en lui pour qu'il s'avilît à ce point. Mais sa jeunesse emportée, ses liaisons de plaisir avec le duc d'Orléans, ses dettes, l'insouciance fastueuse avec laquelle il lui était arrivé d'offrir des litres de cent mille francs contre vinglcinq louis, l'éclat de ses amours, ses voyages romanesques, et jusqu'à cette guerre d'Amérique où l'élégance raffinée de sa tenue militaire scandalisa plus d'un guerrier en bonnet de laine*, tout cela était une singu-

1 C'est l'opinion exprimée par un juge compétent. Voyez les Mémoire* d'un administrateur des armées républicaine*, chap. v, p. 48. » Voyez, dans la biographie universelle, l'article qui le concerne.

lièrc initiation an rôle de général sans-culotte. Voici ■comment Mercier du Rocher le peint dans ses Mémoires manuscrits : « Je le vis à Tours ; un petit plumet tricolore flottait attaché à sa cocarde. Il se présenta au département d'Indre-et-Loire en courtisan. Pendant toute cette visite, il se tint debout, le chapeau à la main, à demi incliné, et parlant le langage le plus doucereux. Quant aux rebelles, il dit qu'il ne s'en inquiétait point; qu'il les jouerait par-dessous jambes ; qu'il ne craignait que les désorganisateurs et les clubistes. — Mais, général, lui fit observer quelqu'un, si l'on vous dénonce? — Quand on est sûr d'être écouté à la Convention, réponditil, on n'a pas peur des dénonciations. D'ailleurs, je me moque bien d'être pendu !... » Il y avait là un ancien militaire qui avait perdu un bras et une cuisse. Biron le recommanda aux administrateurs, et sortit1.

Tel était le général de l'armée des côtes de la Rochelle. Au fond, ses sympathies appartenaient beaucoup plus à des hommes comme la Roehejaquelein el Lescure qu'aux « désorganisateurs et aux clubistes. » Aussi ne se pressat-il pas d'entrer en campagne. Renfermé à Niort, il y passa son temps à trier les généreux volontaires que le péril y avait attirés, et à suivre des intrigues de boudoir.

Or, pendant ce temps, les rebelles, déjà maîtres de Chollcl, Vihiers, Coron et Vezins, chassaient successivement des villages de Concourson el de Vercher les troupes républicaines, poussaient jusqu'à Doué leurs bandes victorieuses, et, dépassant celte dernière ville, menaçaient Saumur â.

Ce succès des Vendéens n'avait rien, au reste, de surprenant; car on avait eu l'imprudence de placer à

1 Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 102 et 193.

- Voyez, en lés rapprochant, les Mémoires de madame de la Hochejaquelein, chap. vm, p. 134-130, et les Mémoires d'un administrateur, etc., liv. Il» chap.i, p 54-56.

€oncourson, à Vercher, à Doué, c'est-à-dire aux avantpostes, une légion nommée Germanique, laquelle se composait en partie de déserteurs étrangers, et des compagnies franches de nouvelle réquisition qui n'avaient jamais fait l'exercice à feu1. [>

Ces compagnies franches étaient celles dont on désigna dérisoirement les soldats sous le nom de Héros de cinq cents livres, parce qu'ils avaient été levés à prix d'argent par la Commune de Paris. Et il est certain qu'au tlébut leur conduite sembla justifier de tout point cette appellation flétrissante. Mais la suile prouva que l'armée parisienne comptait dans ses rangs un grand nombre de patriotes aussi intrépides qu'ardents, parmi lesquels une poignée de traîtres qui étendirent au corps infesté de leur présence l'infamie que seuls ils méritaient. La manœuvre de ces misérables consistait, aussitôt le combat engagé, à mettre le feu à un caisson, et à s'enfuir en criant : « On nous trahit! Sauve qui peut'! » Doué fut le premier théâtre de leurs noires pratiques; et, à Saumur, où leur fuite les avait conduits, ils ne s'occupèrent qu'à semer le désordre. À les entendre, la trahison était partout, et il ne fallait s'en prendre de la dernière déroute qu'à la perfidie du général Leygonnier. La vérité est que Leygonnier avait le commandement à Doué; mais, ayant reçu des représentants du peuple réunis en commission à Sanmur l'ordre formel de se rendre dans cette dernière ville, il se trouva qu'il était parti de Doué quand l'ennemi s'y présenta3. L'injustice, à son

' Mémoires d'un administrateur des années républicaines, liv. Il, chap. i, p. 54 et 55.

* Voyez les Observations sur la guerre de la Vendée, par Nicolas Uentz, député de la Moselle, imprimées par ordre de la Convention, p. 5, dans la Bibliothèque historique de la Révolution, — 1046, 7-8. ^Brilish Muséum.)

5 Mémoires sur la Vendée, par un administrateur des années républicaines, liv. II, chap. 1, p. 56.

égard, se mariait donc ici à la fureur, fureur telle que, s'il eût paru, les héros de cinq cents livres l'égorgeaient sur place1.

Aucune de ces circonstances n'était ignorée des chefs royalistes, qui avaient à Saumur beaucoup de complices secrets. Le républicanisme des habitants de celle ville paraissait, en effet, si douteux, que, lors du procès de Louis XVI, Manuel, ayant opiné pour qu'on enfermai le monarque déchu dans la citadelle de Saumur, fut accusé d'avoir voulu donner un roi aux rebelles*. Toujours est-il que, dès le commencement des troubles, un garde-magasin avait mis le feu aux poudres, et tenlé de faire sauter la ville 5 ; et ce qui prouve assez que les habitants attendaient les Vendéens, c'est qu'à la première nouvelle de l'approche de l'armée rebelle « ils s'empressèrent d'ôter de dessus leurs portes les inscriptions républicaines consacrées par l'usage à celte époque4. » Ajoutez à cela que le désordre élail à son comble dans l'armée; que les auberges regorgeaient de soldats ou d'officiers ivres 5, et que ceux du bataillon parisien remplissaient tout de leurs clameurs, jurant qu'on voulait les mener a la boucherie, qu'ils ne marcheraient pas sans canons5.

Aussi, quoique la place fût défendue par une garnison nombreuse, et protégée tant par son fort que par de bonnes redoutes, pratiquées à droite et à gauche de la roule de Doué et aux moulins de Bournan, les chefs royalistes se décidèrent à l'attaque.

* Mémoires sur la Vendée, par un administrateur des armées républicaines, liv. II, chap. î, p. 56.

* Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 196. 5 Ibid.

* Mémoires sur la Vendée , par un administrateur, etc., liv. If» chap. i, p. 59.

5 Ibid., p. 56.

« Rapport de Guillaud, commissaire près l'armée de Thouars.

Mais par où attaquer? On devait prévoir que le général Salomon, qui commandait, à Thouars, près de six mille hommes, s'empresserait de marcher au secours de Saumur : celte considération fit renoncer au projet de suivre la rouée directe; et il fut résolu qu'on se porterait sur Montrcuil-Bellay, de manière à couper la communication de Thouars à Saumur, pour attaquer ensuite par le côté naturellement le moins bien défendu1. Le 8 juin, l'armée vendéenne était à Montrcuil. Là, elle se divisa en deux colonnes, dont Tune marcha sur Saumur, tandis que l'autre se préparait à recevoir les troupes venues de Thouars, qu'on attendait d'un moment à l'autre*.

L'attente fut de courte durée. Ainsi que les chefs royalistes l'avaient prévu, le général Duhoux, qui commandait à Saumur, s'était hâté d'avertir le général Salomon, et celui-ci s'était mis en route sur-le-champ. Parti de Thouars à quatre heures du soir, il se trouvait à environ un quart de lieue de Montreuil, lorsque deux habitants de la paroisse de $ainl-Martin-du-Sauzay le viennent prévenir qu'une petite bande de brigands est en train de rançonner le village. 11 y envoie aussitôt vingt-cinq cavaliers, qui rencontrent effectivement cinq ou six brigands, et les tuent à coups de pistolet. Le bruit met en éveil l'armée des rebelles, peu éloignée. Une forte colonne accourt; les vingt-cinq cavaliers se replient, et la colonne, déployant un front qui annonçait de douze à quinze mille hommes, tombe rudement sur les troupes de Salomon, troublées de ce choc inattendu5. Elles essayèrent de résister, mais en vain. Outre que la partie était trop inégale, la division deBonchamps, irritée d'être

1 Mémoires de madame de la Rochejaqucleitu chap. vm, p. I5T>.

t Lettre des commandants des armées catholiques et royales, en date de Montreuil, 9 juin 1793, dans les documents qui nous ont été communiqués par M. Benjamin Fillon.

* Rapport de Guillaud, commissaire du département des Deux-Sèvres près l'armée de Thouars, dans les documents sus-mention nés.

arrivée trop lard à l'affaire de Doué, avait juré de prendre sa revanche; elle se montra terrible. La déroute des républicains fut donc complète, et ils abandonnèrent le champ de bataille, laissant à l'ennemi deux canons, cinq barriques de cartouches, beaucoup de superbes chevaux d'artillerie, et neuf cents prisonniers. Quant au nombre des morts, il fut plus considérable du côté des vainqueurs, qu'une fatale méprise, due aux ombres de la nuit, fit se fusiller les uns les autres1.

La victoire de Montreuil encourageant les paysans, les chefs eussent inutilement tenté de les retenir, et toute l'armée se mit erî marche au cri, mille fois répété, de : « Vive le roi! Nous allons à Saumur '! »

Il avait élé arrêté, parmi les chefs, « que Lescurc se présenterait par le pont Fouchard, en tournant les redoutes placées à l'embranchement des routes de Montreuil et de Doué; que la Rochejaquelein suivrait la rivière le long des prairies de Varin, et que Fleuriot, Stofflet, Desessarts, iraient passer par les hauteurs audessus de Thoué, se dirigeant sur le château de Saumur*.

Les trois attaques eurent lieu presque en même temps, dans la matinée du 10 juin. Une demi-heure avant l'action, trois pièces de canon avaient été enclouées près de la salle de la Comédie par un canonnier qui, depuis, paya cette trahison de sa tête*. L'attaque, du côté de Lcscure, eut tout d'abord un rapide succès : on tourna les redoutes, et le pont fut franchi. Mais, une balle ayant atteint Lescurc au bras, les paysans, l'apercevant couvert de sang, commencèrent à plier, il s'efforce de les retenir : une vigoureuse charge des cuirassiers de Paris les refoule en désordre et les épouvante. Dommaigné ac-

1 Lettre des commandants, etc., ubi supra.

* Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. vm, p. 137.

5 Ibid.

4 Menu ires manuscrits de Mercier du Rocher, p. 197.

court à la tète de. la cavalerie vendéenne, et l'engagement devient formidable. Menou, Berthier, Bour boite, se sont jetés dans la ville, dès qu'ils l'ont vue en danger: le premier reçoit une balle dans la poitrine; le second a deux cbevaux tués sous lui ; le troisième, renversé, allait périr, lorsqu'un jeune officier met à pied à terre et lui donne son cheval. Ce jeune homme était Marceau f. Enfin, un coup de mitraille emporte le général vendéen Dommaigné, sa troupe est culbutée, et, la déroute devenant complète, tous les gens de Lescure s'enfuient vers l'abbaye de Saint-Florent. Malheureusement, deux caissons, qui tout à coup vinrent à verser sur le pont de Fouchard, arrêtèrent les cuirassiers et permirent à Lescure de ramener ses soldats. Passant leurs fusils à travers les roues des caissons, ils visent aux chevaux et aux yeux des cuirassiers, et le combat est rétabli à l'avantage des Vendéens*. Pendant ce temps, la Rochejaquelein forçait le camp républicain placé dans les prairies de Varin. Il avait jeté son chapeau par- dessus les retranchements en criant : « Qui va me le chercher? » et s était élancé le premier*. Emporté par son ardeur, il pénétra au galop jusqu'à la grande place, sans regarder si on le suivait, un seul officier l'accompagnant en effet, et tous les deux courant, éperdus, sur les fusils dont les rues étaient jonchées, et que les pieds de leurs chevaux faisaient partir*. Car déjà ce cri des traîtres s'était élevé du sein des bataillons de Paris : « Nom sommes trahis! Sauve qui peut*!» et l'infanterie traversait la ville dans le plus effroyable tumulte fl.

1 Mémoires sur Id Vendée, par un administrateur, etc., liv. Il, chap. i, p. 59.

- Mémoires de madame de la liocliejaquelein, chap. vin, p. 138. ■ Ibid., p. 139.

* Ibid.

3 Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher, p. 195. " Extrait de la correspondance des généraux de l'armée catholique avec le conseil supérieur séant à Châlillon.

Il était huit heures du soir. Le général Coustard, qui, sur une hauteur voisine, commandait quelques troupes fraîches, veut arracher la victoire aux rebelles, et forme le projet de les charger dans la ville. Voyant qu'ils se portaient sur les batteries de la droite pour s'emparer de la chaussée du pont Fouchard, il ordonne à deux bataillons d'aller droit au pont avec quatre pièces d'artillerie. Mais, quelques-uns de ses soldats le saisissent, l'appellent traître et le placent à la bouche d'un canon l. D'autres le délivrent et promettent de lui obéir. Pendant ce temps, l'ennemi s'était emparé du pont et y avait établi une batterie; de sorte qu'il ne restait plus au général qu'un moyen de rentrer dans la ville, forcer le pont. Un détachement de cuirassiers, commandé pal* Weisscn. reçoit l'ordre de charger. « Où nous envoyez-vous?» s'écrie-t-il. — «À la mort! » répond Coustard. Weissen part aussitôt, et ne revient que couvert de blessures*, tandis que les héroïques cuirassiers, dont le corps presque tout entier fut détruit dans cette journée sombre, couvraient de leurs cadavres la place où ils avaient combattu3.

Non moins admirable fut la conduite des soldats de Picardie: républicains dignes de ce nom, ils aimèrent mieux se précipiter dans la Loire cl y périr que se rendre*.

Les fuyards, au nombre d'environ quatre mille, se dirigèrent, les uns vers Tours, d'autres vers la Flèche, un petit nombre vers Àngers5. Saumur appartint aux royalistes.

Restait la citadelle, qui, quoique battue à boulets rouges, tint bon durant trois heures, et dont la garnison ne

1 Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. VJb.

* Guerre desYindéens et des Chouans contre la République française* par un officier supérieur des années républicaines (Savary), t. I, chap. iv, p. 262.

3 Ibid. Extrait de la correspondance des généraux catholiques.

* Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher, p. 195. » ibid.

se rendit qu'aux supplications des dames de la ville, à condition toutefois qu'on lui accorderait les honneurs de la guerre, et qu'elle défilerait devant l'armée catholique avec armes et bagages, ce qui fut exécuté1.

Celle victoire coûta cher aux Vendéens, et leurs chefs y coururent, presque tous, les plus grands périls. On a vu queLescure fut blessé au bras dans le combat, elDommaigné tué :1a Rochejaquelein eut un cheval abattu sous lui; un coup de feu emporta l'habit de Beaugé, et un boulet de canon passa assez près de Desessarts pour lui appliquer sur la joue, par la commotion de l'air, le sabre qu'il tenait à la main *.

Pour ce qui est des républicains, leur perte fut énorme : huit mille prisonniers et près de deux mille morts3 !

La fameuse Marie-Jeanne avait joué, au profit des Vendéens, de la façon la plus meurti ière, et les paysans n'oublièrent jamais comment, au siège de Saumur, elle tua neuf chevaux d'un seul coup Ils lui donnèrent alors pour sœur une belle coulevrine faisant partie des quarante-six pièces de canon 5 dont ils s'emparèrent, et ils baptisèrent celle-ci Marie-Antoinette.

Immense fut le butin; et toutefois la caisse du district échappa : Santerre l'avait emportée, et, pour assurer sa fuite, avait rompu en partie le pont de bois construit sur un des bras de la Loire 6.

Peu s'en fallut, du reste, que le Iriomphc des paysans ne fût souillé par d'abominables excès, comme le prouve la proclamation suivante, très-noble et très-indignée :

1 Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher, p. \9o.

- Extrait de la correspondance des généraux catholiques.

5 Ibid.

4 Ibid.

5 Madame de la Rochejaquelein exagère quand elle dit quatre-vingts. Le chiffre quarante-six est celui que donne le compte rendu officiel présenté par les vainqueurs eux-mêmes.

6 Extrait de la correspondance des généraux de l'armée catholique, ubi supra.

« Nous, commandant les armées catholiques et royales, pénétrés de la plus juste horreur pour la conduite infâme de quelques soldats de l'armée catholique et royale, qtii se sont permis de commettre des dégâts et pillages dans les maisons honnêtes de cette ville, et encore plus indignés de la scélératesse de quelques habitants qui désignent eux-mêmes du doigt des maisons à piller et à dévaster, déclarons et proclamons hautement que tout soldat des armées catholiques et royales atteiut et convaincu des délits susmentionnés sera passé aux verges pour la première fois, et, en cas de récidive, fusillé; et que tout habitant convaincu d'avoir provoqué au pillage d'une maison quelconque de cette ville sera sujet aux mêmes peines.

« A Saumur, le lô juin 1795, Tau iUT du règne de Louis XVII.

« Bernard de Maricny, chevalier Desessaivts, de l;i Kocuejaquelein, de Lesccre, Dlhoux dHauterive. Donmssan , Cathellneau , Démarque , d'Eldée , Stofflet, de Beauvolliers, de Lalgremère, de, Bokcuamps, réunis en conseil général1. »

La prise de Saumur donnait à la révolte une consistance qui appelait naturellement l'attention des chefs sur la nécessité d'une organisation plus complète et surtout d'un pouvoir militaire centralisé. Or l'homme qui semblait désigné, dans ce cas, au commandement suprême, c'était d'Elbée. Nul, en effet, qui l'égalât au point do vue des talents qu'exige la direction d une armée; nul qui eût mieux compris que lui le genre de tactique adapté à une guerre comme celle de la Vendée. Habile à déborder et à tourner l'ennemi, à placer en seconde ligne sa cavalerie, toujours trop faible pour être engagée, et à

1 Documents fournis par M. Benjamin Fillon.

rendre inulile ou embarrassante celle qui lui était opposée, employant peu d'artillerie, mais l'employant à propos, ne se laissant jamais attaquer même dans un poste favorable à la défense, parce qu'il savait qu'en un pays haché et couvert toutes les chances sont en faveur de l'attaque, et d une attaque violente, imprévue l, d'Elbée possédait, en outre, l'art d'inspirer aux siens beaucoup de confiance et d'attachement. «J'ai vu, écrit un des généraux qui eut à le combattre, j'ai vu des prisonniers vendéens verser des larmes en entendant prononcer son nom1.» Aussi était-ce lui qui, en réalité, se trouvait avoir dirigé, depuis la fin d'avril, les opérations des armées d'Anjou et du Haut-Poitou. Mais nous avons déjà dit combien les chefs vendéens ressemblaient, par l'esprit d'indiscipline et la turbulence des ambitions privées, à la noblesse calviniste et féodale du seizième siècle: d'Elbée n'était pas sans exciter la jalousie de ses compagnons d'armes, gentilshommes; et un secret dé*ir do l'écarter dirigea leur choix sur un généralissime plébéien. Ils sentirent d'ailleurs— et madame de la Rochejaquelein en fait l'aveu naïf dans ses Mémoires* — qu'il était d'une bonne politique de flatter chez le paysan cet esprit d'égalité dont la Révolution française répandit si puissamment la contagion. Calhelineau fut donc proposé par Lescure*, et personne n'y contredit. Doué d'une éloquence sans apprêt, mais entraînante et forte; honnête, courageux, plein de sens, et d'une piélé telle, que les paysans l'avaient surnommé le Saint de l'Anjou et se plaçaient auprès de lui, quand ils pouvaient, dans les combats, pensant qu'on ne courait pas risque d'être

1 Cet éloge des talents militaires de d'Elbée n'est pas suspect : il vient du général républicain Turreau. Voyez ses Mémoires, liv. Il, p. 62-64.

8 Ibid., p. 64.

5 Chap. vin, p. 144.

* Ihid., p. 143.

blessé auprès d'un si saint homme, Calhelineau méritait certainement l'honneur du choix. Mais ce qui le recommanda d'une façon plus particulière aux suffrages des nobles, ce fut son extrême modestie1. Stofflet, sous des dehors timides, cachait une âme rude et fière; il se savait Tégal des nobles et ne s'en cachait pas : Calhelineau s'offrait comme un instrument moins indocile. Le fait est que le titre dont on le para fut purement fictif: l'héroïque paysan garda sa part des travaux, des fatigues et des périls de la guerre; mais à d'Elbr'e resta l'influence réelle. C'est à peine si le généralissime parut dans les Conseils, et, comme nous le verrons plus loin, des manifestes d'une importance majeure furent publiés sans sa signature 4.

La politique à laquelle Calhelineau dut l'éminencc de son grade fut celle qui détermina le remplacement de Dommaigné, général de la cavalerie vendéenne, par Forestier, fils d'un cordonnier de village*.

Ces arrangements terminés, les chefs vendéens songèrent à étendre leur empire, mais d'abord à mettre à profit les ressources nouvellement acquises. Pour employer la grande quantité de salpêtre trouvée à Saumur, ils établirent des moulins à poudre à Morlagne et à Beaupréau; complétèrent l'apothicairerie de l'armée, assez

'....« On était sûr qu'il écouterait et rechercherait les conseils avec déférence. » (Mémoires de madame de la Iiocliejaquelein, p. 144.)

s II savait écrire cependant, quoi qu'on en ail dit : voici un autographe de lui, que nous avons sous les yeux :

«Par ordre du commandant de l'armée catholique royalle, que le nommé Martin vande cenquante patiesde foin en paillesau pri qu'il le vand.

A Doué, ta juin 1705. »

CaTHELINEAU, BerRAKD, DE LA RocHEJAQlELElK. »

11 existe un autre autographe de Calhelineau, que nous trouvons cité dans \?& Pièces c&ntre-réroluliomiaires. C'est un bon donné par Calhelineau â une personne chez laquelle il logeait.cn échange d'une culotte qu'il prit pour remplacer la sienne, déchirée dans le combat.

r> Mémoires de madame de la Rochejaqitclein, chap. vin, p. I ii.

GUERRE DE LA VOUÉE. 4t)

mal fournie jusqu'alors; envoyèrent en lieu sur les magasins de blé formés à Ghinon par les républicains , et firent fabriquer un nombre considérable de mouchoirs rouges, ce qui tint à une circonstance assez singulière. La Rochejaquelein s'était mis à porter un mouchoir rouge autour de sa tète, et plusieurs à sa ceinture pour ses pistolets. Afin d'empêcher qu'on ne le reconnût à ce costume dans les combats, ses amis l'imitèrent, et, l'exemple gagnant de proche en proche, les mouchoirs ronges devinrent à la mode dans l'armée. Or, raconte gaiement madame de la Rochejaquelein : «Cet accoutrement, les vestes et les pantalons, qui étaient l'habit ordinaire des ofhVier.*, leur donnaient tout à fait la tournure de brigands, comme les républicains les appelaient1. »

Au milieu de ces dispositions, le clergé rebelle ne s'oubliait pas; et l'imposteur qui figurait à sa tête affectait toute la hauteur, toute l'inflexibilité d'un véritable pontife romain. Parmi les prêtres des paroisses du pays conquis — ils appelaient ainsi la France*! — plusieurs avaient humblement rétracté leur serment à la Constitution, et demandaient à rentrer dans le giron de l'Église papale : cette amende honorable de leur part ne fut pas jugée suffisante; et ils furent avertis, par mandement solennel, « qu'aucune rétractation de serment ne serait admise, » à moins que le prêtre repentant ne commençât par se soumettre aux censures ecclésiastiques. Le mandement était signé Brin, doyen de Saint-Laurent; Rodicr, vicaire général du diocèse de Luçon; Dernier, curé de Sainl- Laud; Doussin, prieur de Saiule-Maric de l'île de Ré ; et. en première ligne, Gabriel, evéque d'Agra5. En d'autres

« Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. vin, p. 147.

* Ce sont les termes mêmes du mandement dont il va être question.

5 Ce mandement est sous nos yeux. C'est une des pièces faisant partie des documents inédits a nous communiqués par M. Benjamin Filion. Le document est daté : « Châtillon-sur-Sèvres, l'an 1rr dn règne do louis XVII. t

termes, c'était sous l'invocation d'un titre usurpé, c'était au nom d'un pouvoir frauduleux, que l'abbé Guyot de Folleville suspendait les foudres du sacerdoce sur les prêtres coupables d'avoir obéi à la loi !

La situalion devenait de plus en plus difficile pour les républicains en Vendée. D'une part, le Comité de salut public ne pouvait y envoyer qu'un nombre limité de troupes régulières, enchaîné qu'il était par la nécessité de garder les frontières, qu'on menaçait alors sur tous les points. D'autre part, l'abandon prolongé du foyer, la longue incertitude des événements, les cris des enfants redemandant leurs pères, les gémissements des femmes implorant le retour do leurs maris, n'étaient que trop de nature à lasser le zèle des volontaires venus de loin. Déjà les représentants du peuple en mission avaient dû, par arrêté spécial , renvoyer le quart des gardes nationaux mis en réquisition ; mais cette mesure n'avait fait qu'aggraver le mal, ceux qui restaient enviant le sort des autres et se répandant en plaintes amères. Non que le patriotisme fît défaut : quoi de plus admirable que l'aspect de Niort, le lendemain de la prise de Fontenay? Mais l'enthousiasme qui affronte la mort n'est pas la persévérance qui se plie jusqu'au bout à la fatigue d'un éternel qui-vive et triomphe des douleurs morales de l'absence. Nous avons sous les yeux une lettre autographe adressée aux représentants du peuple en mission près de l'armée de la Rochelle par les officiers du district de Citray; il y est dit, en substance :

« Les volontaires sous nos ordres ne veulent plus servir. Fils de métayers pour la plupart, ayant des biens à faire valoir, se trouvant d'ailleurs ici soumis à toutes sortes de maux , n'ayant pas de chemise , n'ayant pas de souliers, réduits à coucher sur la dure, souvent même insultés par les hussards des troupes régulières qui leur crient : « Vous n'êtes bons qu'à manger notre

a pain. » ils attendent avec anxiété que vous décidiez de leur sort1 »

Autre lettre, celle-ci des administrateurs du département de la Haute-Vienne au général Biron :

« Général, dès que le département de la Haute-Vienne eut appris que les révoltés s'étaient emparés de Bressuire et de Thouars, il arrêta la formation d'une légion à cheval composée de tous les officiers des gardes nationales du département. On pensait que des hommes qui devaient leur grade au choix de leurs camarades étaient les plus propres à former une troupe d'élite. On a vu avec regret le vœu des compagnies se porter en bien des endroits sur des pères de famille que leur âge et leurs habitudes rendent peu propres aux fatigues d'une campagne. On voulut faire un triage; mais les plus âgés furent les plus ardents à demander qu'on les menât contre les brigands. Ils croyaient qu'il s'agissait d'un coup de main et non d'une campagne entière. Maintenant, voilà que les femmes et les enfants réclament leurs maris et leurs pères. Chacune de nos séances se passe à écouter leurs lamentations5. »

C'est peu : l'effort des Girondins proscrits poursoulever la province s'était fait sentir en Vendée comme ailleurs; et plusieurs départements qui avaient fourni des volontaires nationaux leur mandaient secrètement de regagner leurs foyers, alin de se coaliser avec ceux dont l'intention sacrilège était de marcher sur Paris3. Les bataillons de Bordeaux, par exemple, qui avaient combattu avec tant d'intrépidité, ne parlèrent plus, après le 51 mai, que de revenir chez eux. Boulard, commandant la division des

1 Documents inédits faisant partie de la collection de M. Benjamin Fillon. — La lettre est signée : Vounet, commandant du bataillon; Laubiez, lieutenant; Lamartinière et Martin, capitaines.

» îbid.

5 Lettra de Maignen, Phil.-Ch.-Aimé Goupilleau. Môme collection.

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