HISTOIRE DE LÀ KKVOLUTTOR
Sables, donne, à cet égard, à Biron des détails navrants, dans une lettre datée de la fin de juin, et où s'exhale la tristesse d'une âme héroïque1. Vers la même époque, Samuel Camer écrivait, de Marans, que plusieurs volontaires de la Charente-Inférieure et de la Corrèzc venaient de déserter; que le bataillon de l'Égalité, excellent jusqu'alors, se montrait ébranlé par l'exemple de ceux de la Corrèze; que, de plusieurs municipalités, arrivaient des encouragements à la désertion; que la malveillance était ù l'œuvre, prompte à débaucher les troupes, et, dans cette honteuse mission, infatigable8.
Tout semblait donc sourire à la cause royaliste, et il est ù remarquer que, tandis que l'armée de l'Anjou et du Haut-Poitou se signalait par la prise de Saumur, la fortune de la guerre, dans le Marais, ne se montrait pas moins favorable à Charette.
Animé du désir de singer le général d'armée, ce hardi mais présomptueux chef de bandes avait eu l'idée de convertir en une vaste plaine le poste qu'il occupait à Légé, poste auquel de grands arbres et des haies touffues servaient de retranchements naturels. Il fit donc abattre les arbres, raser les buissons, et, de la sorte, finit par demeurer exposé de toutes parts aux attaques des républicains \
Toutefois il se trouvait protégé, du côté de Nantes, par une autre bande royaliste, qui, réunie aux insurgés des communes voisines de Nantes, formait un corps avancé, cl avait à soutenir les sorties presque journalières des Nantais. Mais, entre celte bande, que commandait Vrignaud, et celle de Chareitc, il n'existait nul accord. La troupe de Vrignaud ayant peine à subsister dans le canton
* Môme collection.
5 Voyez, à la suile des Mémoires de madame de la fiochejaqueleiu^ le» fragments réunis sous le titre de Eclaircissements historiques.
GUERRE DE LA VENDÉE. bo
de Vieillevigne, alors très-peuplé, Charette, pour qui elle était un rempart, s'était engagé à la nourrir; et, au lieu de cela, il la laissait sans pain, tandis que lui, entouré de femmes galantes et déjeunes gens efféminés, passait son temps en festins et en danses. De là un mécontentement qu'avait soin d'enflammer la marquise de Goulaine, femme ambitieuse, fort influente, que Charelte avait mortellement blessée par l'ironique cadeau d'une quenouille, et qui s'en vengeait en intriguant contre lui à Vieillevigne
La haine de la marquise eut un moment de triomphe. I^es républicains, sortis des Sables, s étant un jour avancés brusquement jusqu'à Palluau , l'armée de Gharette fut saisie d'une terreur panique et se réfugia sur le territoire de, Montaigu,où commandait Royrand. Celui-ci, homme probe et très-avare de réquisitions, vit arriver avec inquiétude des milliers débouches à nourrir. 11 fit mauvais accueil à Charelte, et alla jusqu'à lui dire que du moins il fallait voir l'ennemi avant de décamper \ Charelte apprend, sur ces entrefaites, que le poste de Saint-Colombin n'est gardé que par quatre cents républicains, tirés d'anciens régiments de ligne : impatient de se relever, et la rage dans le cœur, il court sur ce poste, l'enlève, se concerte avec Royrand, reprend son camp de Légé, culbute une colonne envoyée contre lui de Machecoul, pousse droit à la ville et s'en empare 8.
Lescure était au château de la Boulaye, lorsque ces nouvelles lui parvinrent. 11 écrivit aussitôt à Charelte une lettre de félicitations, à laquelle celui-ci répondit par des compliments sur la prise de Saumur; et tel fut le point de départ d'une négociation ayant pour objet l'investisse-
1 Éclaircissements historiques.
5 Biographie universelle. Voyez l'article qui le concerne.
ment de Nantes par les deux armées combinées Il fut convenu que Charelle attaquerait Nanles par la rive gauche de la Loire, tandis que, passant le fleuve, Farinée de l'Anjou et du Haut-Poitou irait attaquer par la rive droite.
Grande entreprise ! les Vendéens n'avaient encore osé rien de pareil. Aux paysans du Marais, surtout, le projet parut superbe. Que d'injures ils allaient pouvoir venger sur ces bourgeois nantais qui, si longtemps, les avaient tenus en échec, et qu'avec une animosité envieuse ils appelaient les culottes de soie! Et puis, de toutes les places maritimes qui communiquent avec l'Océan, Nantes n'était-elle pas, après Bordeaux, la plus commerçante? Que de trésors apportés là par les deux à trois mille navires qui, chaque année, entraient dans le port! Et qui sait» ce que ne renfermaient pas les belles maisons qui le garnissent sur une longueur de près d'une demi-lieue! Nanles, aux yeux du paysan vendéen des côles, c'était le Pérou, et les soldats de Charette se montraient, comme leur chef, assez légers de scrupules. Ils se préparèrent donc gaiement à ce voyage de la terre promise, et firent provision de sacs s.
Les mêmes motifs n'existaient pas pour l'année de l'Anjou et du Haut-Poitou, plus morale, mieux disciplinée, et moins en contact avec ce qui aurait pu, soit envenimer son ardeur, soit éveiller sa convoitise. Aussi témoigna t-elle peu d'empressement \ Mais les chefs se déterminèrent par des considérations qui semblaient décisives. Les intelligences qu'ils avaient dans Nantes leur promettaient un succès, sinon certain, du moins très-probable. Et quel changement une conquête de ce
* Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. îx, p. 150.
a Voyez le n° V des Éclaircissements historiques, à la suite des Mémoires de madame de la Itochejaqueltin.
* Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap, ix, p. 1*i5.
genre n'eût-elle pas introduit dans leur fortune ! Une fois maîtres de Nantes, ils ne pouvaient manquer de s'emparer de Paimbœuf, ils tenaient le cours de la Loire jusqu'à son embouchure, ils avaient une communication ouverte avec les Anglais, et il leur devenait facile de mettre le feu à la Basse-Bretagne et à la Normandie, où couvait déjà l'incendie. Bonchamps combattit le projet de marcher sur Nantes, mais en vain l. L'expédition fut résolue, et l'armée s'ébranla.
Saumur établissant une communication entre les deux rives de la Loire, l'abandonner eût été dangereux; une garnison y fut laissée, sous les ordres de la Bochejaqueleîn. Mais comment y retenir des paysans qui, du champ de bataille, n'aspiraient qu'à retourner à leurs villages? Il fallut s'engager, non-seulement à les nourrir, mais à les payer2 : expédient qui tendaità modifier le caractère de celte guerre et à lui ôter ce qu'elle avait jusqu'alors puisé de force dans la spontanéité, la soumission volontaire, l'élan.
Le 17 juin, les Vendéens occupaient Angers, que les habitants, frappés d'épouvante, s'étaient hàlés d'évacuer; et, le 21, on y lisait sur tous les murs une proclamation signée d'Elbée, d'Aulichamp, de Fleuriot, de Boissy, Stofllel, de Ilargues, de Fesque, laquelle menaçait de traiter comme criminel de lèse-majesté, au nom de Monsieur, régent du royaume, quiconque reconnaîtrait une autre autorité que celle de Louis XVII \
Il est à noter que ni Cathelineau, ni Bonchamps, ni Bernard de Marigny, ni Leseure, ne signèrent celle proclamation, quoiqu'ils eussent mis leur signature à un manifeste beaucoup moins important, publié à Angers dès le 17. Étaient-ils absents? Quelque mésintelligence
1 Mémoires de madame de Bonchamps, p. 37.
* Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. \\, p. 15t.
3 Collection de M. Benjamin Fillon.
avait-elle éclaté entre eux et leurs collègues? Ou bien, Stofflelj qui affectait souvent d'agir sans consulter tout le monde, ou même sans consulter personne avait-il pris sur lui de faire acte d'autorité, en s'entendant avec d'Elbée?
Quoi qu'il en soit, l'orgueil de leur langage semblait au moment d'être justifié par le succès de l'armée vendéenne. Car, à son approche, tout pliait, tout fuyait. Par suite de l'évacuation d'Angers, les postes de la Pointe, de Chantocé, de Saint-Georges, d'Ingrande, avaient été successivement abandonnés, ce qui mettait Ancenis dans l'impossibilité presque absolue de tenir * : en vain Coustard était-il accouru dans celte ville, pour empêcher la garnison de battre en retraite : la terreur des habitants, arrivée au comble, s'était répandue parmi les soldats. Ceux-ci reçurent l'ordre de se replier sur le chef- lieu du département, et, le lendemain, les bataillons d'Angoulême, de l'Orne, de la Mayenne, de Seine-et-Oise, se retirèrent, suivis d'un grand nombre d'habitants. Ce départ était le signal qu'attendaient les royalistes, jusqu'alors cachés : ils firent nommer un comité composé de vingt citoyens, engagèrent ce qui restait de la population à proclamer Louis XVII, et accueillirent sans opposition la première bande royaliste qui se présenta
Le 22, un courrier apportait au conseil provisoire un exemplaire de l'arrêté suivant, pris la veille à Angers :
« De par le Roy et de Monsieur, régent du uoyaime, il est enjoint au conseil provisoire de faire cuire sur-le-
1 C'est ce qui venait de lui arriver à Saumur.
Pour déterminer les paysans à passer la Loire, il fit publier, de son autorité privée, que quiconque resterait était un lâche. Voyez Madame de la Rochejaquelein, chap. ix, p. 151.
* Exposé des motifs qui ont déterminé l'évacuation d'Ancenis, n° 3 des Pièces justificatives, insérées à la suite de la Vie révolutionnaire des Sans-Culoltes d'Ancenis.
■' Voyez Ucntn'e des Vendéens à Ancenis, par M. Benjamin Fillon.
champ, et aillant que possible, du pain pour l'approvisionnement de l'armée, et de pourvoir à tout ce qui sera nécessaire pour le logement de quarante mille hommes, etc.
« Signé : d'ELBÉE, chevalier de Fi,euriot, de Boissy, de Fesque. »
Le nombre des Vendéens qui marchaient sur Nantes s'élevait donc à quarante mille hommes, sans compter l'armée de Charelte d'égale force 1 !
Or la ville de Nantes, ouverte de tons côtés en deçà de la Loire, n'avait, pour défendre une contrevallation de près de deux lieues d'étendue, qu'une garnison d'environ dix mille hommes, composée en majeure partie de gardes nationales3. Quelques bouts de fossé, quelques épaulements ou parapets faits 5 la hâte, voilà en quoi consistaient les fortifications. Au dehors, pas de positions, pas d'emplacements d'où l'artillerie pût jouer avec grand effet4. Jamais situation, en apparence, plus désespérée.
Le 22 juin, une députa tion envoyée par cette grande ville en détresse se présenta à la barre de la Convention, qu'elle émut par la véhémence de ses supplications. Délaisserait-on Nantes? Ouvrirait-on toute grande aux émigrés et aux Anglais cette porte de la France? Àh! le temps était passé des mesures ordinaires. Il fallait que le tocsin de la liberté sonnât d'un bout à l'autre de la Ré-
publique. A quoi bon endormir les alarmes? Le péril n'était que trop imminent. Quant aux Nantais, ils avaient
5 Venlrée des Vendéens à Ancenis, par M. Benjamin Fi lion.
* Mémoires du général Turreau, liv. Il, p. 77.
5 Ibid. — On peut voir d'après l'ordre émané de d'Elbée ce qu'il faut penser de cette assertion des Mémoires de madame de la Rochejaquelein : « On assure que Cathelineau n'avait pas huit mille hommes quand il arriva devant Nantes. •
'Ibid., p. 76-77.
pris leur parti : hommes, enfants, vieillards, travaillaient à préparer la défense; et, si le sol leur manquait pour vivre, il ne leur manquerait pas pour mourir. L'adjuration des députés se résumait en ces mots : « Si nos malheurs n'obtiennent aucun soulagement, nous retournerons vers nos infortunés concitoyens... peut-être ne trouverons-nous plus que leurs cadavres1! »
Us finissaient à peine que, d'un ton animé, Laporte s'écrie : « Je demande que la Convention fixe l'heure où le tocsin sonnera dans toute la République. » Cette motion est appuyée par Legendre, mais combattue par Thuriot, comme tendant à mettre la France en combustion. Tout à coup Barère se lève, tenant à la main une dépèche, dont il s'empresse de donner lecture. Elle était du commissaire montagnard Choudieu et disait :
« J'arrive de Niort. Biron y est à la têle de vingt-cinq mille hommes, dont seize raille d'excellentes troupes', le reste composé de gardes nationales en réquisition. — Il y a aux Sables douze mille hommes de troupes bien disciplinées, sous les ordres de Boulard. — On a eu à gémir à Niort de la négligence mise dans la construction des fours; on ne cuit que pour un jour, et l'armée ne peut se mettre en marche sans avoir du pain pour quatre ou cinq jours d'avance. — On organise à Tours une armée qui sera au moins de vingt-cinq mille hommes. Elle se compose des troupes qui nous arrivent de Paris et des débris de la garnison de Saumur. — On s'était d'abord réuni à Angers; mais l'esprit est si mauvais, qu'on n'a
» Séance de la Convention du 22 juin 1795.
* C'est précisément le chiffre que donne, dans sesMémoires manu- *crit$, Mercier du Rocher, qui se trouvait à Niort en ce moment, de môme que Choudieu. M. Michelet se trompe donc, lorsqu'il dit, liv. XI, chap. vi, p. 97 :
« Biron n'avait en réalité que trois mille soldats. Cette misérable • troupe était cachée dans Niort, plutôt que logée. »
pas même parlé de se défendre... Malgré tout, ça ira, ou nous périrons1. »
Le caractère rassurant de ce rapport venait contrebalancer mal à propos les salutaires appréhensions éveillées par la supplique des députés nantais : la nouvelle d'un brillant fait d'armes de Westermann acheva, peu de temps après, de distraire l'attention de l'Assemblée.
Lescure avait suivi l'armée vendéenne à Angers; mais, pour parer sans doute au danger d'une diversion du côté de Niort, il était revenu sur ses pas, et, occupait Parthenay, lorsque Westermann, alors à Saint-Maixent, quitte brusquement son poste, se présente, le 25 juin, aux portes de Parthenay, les enfonce à coup de canon, et entre au pas de charge dans la ville. Le lendemain, il écrivait aux représentants du peuple à Niort, en leur rendant compte de ce succès : « J'ai poursuivi l'ennemi jusqu'à près de trois lieues sur la roule de Thouars... Là, forêts et buissons m'ont arrêté... J'ai bien cru tenir Lescure, mais je n'ai pu avoir que deux de ses chevaux. Je vous enverrai à Niort tous les bœufs que j'ai pris. Le pain, je m'en servirai pour ma troupe, et j'attendrai ici quelques heures de pied ferme cette armée prétendue catholique. En ce moment, j'entends de toutes parts sonner le tocsin pour le rassemblement : cela ne fait qu'animer davantage mes soldats, qui, quoique épuisés de fatigue, sont disposés à un nouveau combat; mais, comme les bœufs ne peuvent combattre, ils font mon avant-garde sur Saint-Maixent. — J'ai perdu peu de monde. — Mon premier lieutenant-colonel d'infanterie est entré le premier à Parthenay sabre en main et a tranché la tête à un ecclésiastique qui tenait une mèche, prêt à mettre le feu au canon... Pas une obole n'a été prise aux habitants5. »
1 Voyez le Moniteur du 24 juin 1793.
* Lettre du général de brigade Westermann aux représentants du
Le complément du compte rendu officiel se trouve dans une lettre du commissaire montagnard Goupilleau à son collègue Maignen : « A Parthenay, il y a eu six cents Vendéens tués; du côté des républicains, quelques blessés seulement. Si Weslermann eût eu de bons guides, il s'emparait de Lescure, de Beaudry et de Beaurejxure, qui se sont sauvés en chemise par un endroit dont on ne se défiait point. On a pris vingt mille livres pesant de pain et quarante bœufs gras »
Trois jours après, les républicains remportaient un avantage non moins signalé àLuçon, qu'une bande nombreuse de paysans était venue attaquer, à cinq heures du soir, sur quatre colonnes. La victoire sembla d'abord pencher du côté des paysans. Sandoz, qui commandait les républicains, croit tout perdu; il donne le signal de la retraite; et le bataillon de la Charente-Inférieure, recevant les ordres du général, les exécute; mais, par un hasard fortuné, ils ne parviennent pas aux autres corps, qui continuent de se battre avec intrépidité. Un bataillon, nommé le Vengeur, fut admirable. Enfin, Boissier, à la tête de ses dragons, tombe rudement sur les Vendéens, les refoule, leur lue quatre cents hommes, et les rejette au delà du pont de Mainclaye*.
Malheureusement ces faits d'armes étaient trop isolés et avaient lieu sur des points trop éloignés de Nantes pour que cette ville en ressentît le favorable contre-coup. Abandonnée à ses propres forces, il ne lui restait plus de sauvegarde que le courage de ses habitants. Or ce
peuple, à Niort, en date du 26 juin 1795. — La copie manuscrite est sous nos yeux.
1 Autographe faisant partie des documents inédits que nous a communiqués M. Benjamin Fitlon.
3 Rapport de Sandoz, écrit de sa main, dans la collection de M. Benjamin Fillon. — Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 107 et 108. — Lettre des membres composant les conseils généraux dos départements ei districts réunis dans la collection sus-mentionnée.
n'était pas la première fois que cette cité puissante avait à témoigner glorieusement d'elle-même devant l'histoire. Elle pouvait se rappeler avec orgueil comment, en 1543, elle avait repoussé les Anglais, et quel siège terrible elle avait, dès 445, soutenu contre les Huns. Ce vieux château qui s'élève sur le bord de la Loire à l'extrémité du cours de Saint-Pierre, un souvenir fameux, demandait qu'à tout prix on le sauvât de l'invasion des hordes catholiques : c'était là que Henri IV avait rendu, en faveur de la liberté de conscience, l'immortel édit dont la révocation par son petit-fils inonda de sang les Cévennes.
Qu'allait-il arriver? Nantes avait eu longtemps dans son sein un ennemi cruel, la division. Deux clubs s'y étaient livré une guerre acharnée : l'un, celui de Saint- Vincent, composé de révolutionnaires pleins de feu, tels que Bachelier, Chaux, Goullin 1 ; l'autre, celui des Halles, qu'appuyait un comité des trois corps administratifs*.
D'un autre côté, les hommes naturellement appelés par leur position à diriger la défense ne présentaient à la Révolution que des garanties douteuses. L'impression que pouvait donner de lui à de francs jacobins l'ex-marquis Canclaux est curieuse à observer dans le passage suivant d'un rapport lu. quelques mois plus tard, à la Convention, par Nicolas Henlz, député de la Moselle : « Caudaux m'a paru un homme do l'ancien régime, moulé pour l'ancien régime, mais non pas un traître. Seulement, de telles gens, liés avec les aristocrates, dont ils aiment les manières de cour, trahissent sans s'en apercevoir. Le plus sûr est de ne pas s'en servir*. »
Beysser, commandant temporaire de la ville et du
* Voyez la Notice sur Bachelier, imprimée à Fontenay en 1849.
* Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher, p. 109.
s Observations de iïicolas llentz sur la guerre de la Vendée, imprimées par ordre de la Convention nationale.
château de Nantes, ne pardonnait pas aux Montagnards leur récente victoire sur la Gironde, et couvait dans sa pensée le projet de soulever contre la Convention la ville qu'il avait à défendre contre les Vendéens1.
Couslard, que nous avons vu figurer avec éclat dans l'affaire de Saumur, était un homme d'une bravoure aventureuse, mais d'opinions suspectes. Né dans l'île de Saint-Domingue, et venu de bonne heure en France, où il entra dans les mousquetaires, son mariage avec une Nantaise l'avait fixé à Nantes dès 1768, et on le citait pour l'audace avec laquelle, un des premiers, on l'avait vu, après la découverte de Mon Igol fier, monter en aérostat, aux acclamations d'une immense multitude, attirée par la nouveauté du spectacle. Élu membre de l'Assemblée législative, son attitude y avait été telle, qu'on le soupçonna d'avoir été gagné par Louis XVI ou par la reine; et, lorsque dans la Convention il se rallia à la Gironde, ce fut de manière à laisser craindre qu'il ne penchât secrètement pour la royauté '.Toutefois il n'existait contre lui aucune preuve, et sa conduite à Saumur avait été celle d'un citoyen et d'un soldat.
Comme Couslard, Baco, maire de Nantes, était un homme d'un courage bouillant, que relevaient encore son âge avancé et sa chevelure blanche. Mais son cœur appartenait à la Gironde : circonstance fâcheuse, dans un moment où les Girondins cherchaient à se venger de leur défaite en attisant la guerre civile, et où l'anéantissement du royalisme était au prix d'un concours sans réserve au pouvoir delà Convention.
Les chefs vendéens n'ignoraient rien de tout cela, et fondaient sur l'aveugle emportement de l'esprit de parti l'espoir d' une prompte réussite. Ils se trompèrent. L'esprit de parti, cette fois, se trouva moins fort, parmi les
1 Voyez plus loin.
* Notes de M. Uugast-Matifeux.
Nantais, que l'amour de la Révolution et le culle de la France. Les jalousies se lurent, les dissidences s'ajournèrent. Peuple et bourgeoisie s'unirent dans une sainte résolution de sauver la ville ou de périr. Il n'y avait guère, pour la garder, que cinq bataillons de troupes régulières; mais de quels miracles n'est point capable une grande cité dont chaque habitant a fait pacte avec la mort? On vit Baco, le maire aux cheveux blancs, le véhément vieillard, parcourir les rues, félicitant les uns, encourageant les autres, soufflant à tous son àme ardente. Merlin (de Douai), trop homme de loi pour être un guerrier, se laissa néanmoins porter de bonne grâce par l'élan général. Caudaux, qui, comme tous les militaires, n'avait de foi qu'aux militaires, songea sérieusement à organiser une défense qu'il avait d'abord jugée impossible. Que dire encore? Ceux du club de Saint-Vincent et ceux du club des Halles se tendirent noblement la main, tirent alliance pour le combat, et coururent confondre leurs rangs dans une église dont ils firent retentir les voûtes de ce cri, aussi girondin que montagnard, après tout : « Vive la République1! »
Le 28 juin au soir Canelaux fut averti par ses avanlpostes qu'on apercevait au loin comme des fusées volantes et des ballons illuminés. Bientôt on entendit des bruits semblables au mugissement du taureau. C'était l'avantgarde des Vendéens, qui arrivaient, en hurlant, faute de tambours, dans des cornes de bœuf, pendant que l'arrière-garde s'avançait an son des cantiques '.
ïl avait été convenu entre les chefs que l'attaque aurait lieu simultanément par l'année de Calhelineau et celle de
1 Cette scène touchante se trouve constatée d'une manière solennelle et officielle dans le discours de l'orateur de la uYpuUttion nantaise dont nous avons déjà pnrlê. Voyez le Moniteur du 24 juin 1795.
* Mémoires sur la guerre de Vendre, par un administrateur, oie., p. 60. ...
* Entrée des Vendéens à Aneenis, p. 7.
Charette,lec29 juin, pendant la nuit, à deux heures. A deux heures, en effet, Gharelte étaità Pont-Rousseau, d'où il tirait sur la ville à boulets rouges. Faire plus, il ne le pouvait guère; car il lui eût fallu, pour cela, pénétrer, sur une longueur d'une demi-lieue, à travers une gorge étroite formée par les ponts de la Loire et de la Sevré, sans pontons ni bateaux. Et cependant le caractère de ses soldats était si connu, on les savait si avides de meurtre et de butin1, que d'un mouvement impétueux, et au nombre de vingt-cinq ou trente mille, les habilants se portèrent de ce côté, laissant dégarnies les roules de Vannes, de Rennes et de Paris. Si donc, en ce moment, l'armée de l'Anjou et du Haut-Poitou eût été à son poste, engageant le combat, c'en était fait de Nantes, sans doute. Mais l'ennemi ne parut de ce cùlé qu'à huit heures du matin, lorsque déjà tout était préparé pour le recevoir*. Qui fut le sauveur de Nantes? un ferblantier nommé Meuris.
Cet homme, en qui le cœur d'un héros battait sous l'habit de l'artisan, s'était offert à aller, avec le 3e bataillon de la Loire-Inférieure qu'il commandait, défendre Nort, point très-important que les Vendéens avaient à franchir, pour prendre à revers le camp de Saint-Georges, seul obstacle à leur attaque par les routes de Paris, de Rennes et deVannes. Or, le 27 juin, à quatre heures du soir, un corps de quatre mille Vendéens s'était présenté devant Nort, prêt à traverser l'Erdre. Mais Meuris était là qui les attendait de pied ferme, bien qu'il n'eût à leur opposer que cinq cents hommes et deux pièces de campagne. Le feu commença et ne dura pas moins de quatorze heures3. La rivière paraissait profonde; les Ven-
1 Voyez, sur leurs dispositions au siège de Nantes, le paragraphe 5 des Éclaircissements historiques, à la suite des Mémoires de madame de la Hoche jaquelein.
* Voyez les Mémoires de madame de la Bochejaquelcin , chap. ix, p. 153 et 154; et, dans la Biographie universelle, l'arlicle Meuris. [ 5 Biographie universelle, au mot Meuris.
<]écns. n'osant risquer le passage, cherchaient un gué, ne 'le pouvaient trouver, hésilaient : une femme, échappée de Wort, leur indiqua l'endroit favorable. Aussitôt des cavaliers vendéens, portant des fantassins en croupe, se jettent dans l'Erdre. Les volontaires de Mcuris ont épuisé leurs munitions; mais ils savent combien il importe au -salut de Nantes que la marche ded'ennemi soit relardée : ils reçoivent, la baïonnette au bout du fusil, les premiers Vendéens qui ont passé la rivière. Le gros de l'armée suivait. Les volontaires, enveloppés, pressés de toutes parts, continuent de combatlre avec un courage indomptable, ic courage des trois cents Spartiates aux Thermopyles. €eux qui tombaient servaient de rempart aux autres. Déjà, de ce bataillon héroïque, il ne reste plus que quaranle-deux hommes. Meurisles serre autour du drapeau, et les ramène à Nantes, couverts de sang, de sueur et de poussière'. Le but de l'expédition était atteint, la marche -de l'ennemi avait été retardée; et à ce premier résultat •d'un prix inestimable se joignit l'effet électrique que produisit sur la population un exemple de dévouement sublime.
Le camp de Saint-Georges levé, la ville fut attaquée ^sur sept points à la fois. De la lande de Hagon, les Vendéens de Charette s'étaient portés en foule au faubourg des Sorinières, avec trois pièces de canon et deux picrriers, le faubourg ayant été abandonné, dès le commencement de l'attaque, par l'ordre môme de Beysser, à cause « de l'inutilité de ce poste et de l'incivisme de la plupart de ceux qui l'habitaient * . » Au reste, rien ne manquait aux préparatifs faits pour la défense de Pont-
1 liiographie universelle.
* Rapport de Jean-Michel Beysser, commandant temporaire de ta ville et du château de Nantes, aux représentants du peuple Gillcl. Merlin el Coustard, commissaires de la Convention nationale près d'armée des eûtes de Brest.
IX — k. .*>
60 HISTOIHfc DE LA RÉVOLUTION (1795).
Rousseau : une pièce de dix-huit, mise en batterie dans la plaine d'Orillard, enfilait le village des Sorinières ; on avail abattu les arbres qui auraient pu protéger les assaillants ou nuire au jeu des pièces républicaines; et des postes nombreux gardaient tous les points menacés. L'artillerie des républicains, servie avec moins de vivacité, mais plus d'habileté et de succès que celle des ennemis, leur lit éprouver d'assez grandes pertes. Trois fois h* drapeau blanc fut renversé '.
Pendant ce temps, une colonne d'environ quatorze mille Vendéens arrivait par la route de Rennes, soutenue d une grosse artillerie, et s'avançait jusqu'à une demiportée de canon des barrières. Là commandaient Canclaux, du côté des Nantais, et, du côté des Vendéens, Cathelineau. Les batteries vendéennes furent placées sur une éminenec, au milieu du grand chemin, et un corps nombreux se posta sur la gauche, tandis que, lancés sur les roules de Vannes et de Paris, de forts pelotons s'avançaient, à la faveur des blés, le long des haies, et s'emparaient de diverses maisons, d'où les assiégeants tiraient à couvert sur la ville. L'attitude des bataillons républicains fut admirable. Ils supportèrent le. feu de l'ennemi avec une fermeté que rien ne put ébranler, et y répondirent sans relâche. Dirigée par l'adjudant général Billi, leur artillerie sema partout le ravage. Plusieurs canons appartenant aux assiégeants sont coup sur coup démontés; un de leurs caissons est brisé; leurs meilleurs pointeurs tombent l'un après l'autre et sont aperçus étendus sans mouvement à côté de leurs pièces'.
Une lueur d'espoir, mais bien vile dissipée, brilla aux yeux des Vendéens. Le prince de Talmont était venu à Angers rejoindre l'armée. Impatient d'y signaler sa présence, il oublia, dans son ardeur, ce qu'on avait décidé
1 Rapport de Bevsser.
* Ibùi.
au conseil de guerre, savoir, que des moyens de retraite seraient ménagés aux Nantais. Ayant avisé, vers le milieu du jour, une bande qui sortait de Nantes à pas précipités par la route de Vannes, il court la charger, et, en la repoussant dans la ville, ne fait qu'animer la défense \
De son côté, Cathelineau, à la tête de quelques centaines d'hommes intrépides, était parvenu à se glisser, le long des jardins, jusque sur la place Viarmes. Il croit la ville prise, ôte son chapeau, se jette à genoux, et, tirant son chapelet, se met à prier \ D'une mansarde voisine, un cordonnier le voit, le couche en joue, et Cathelineau tombe baigné dans son sang. C'était la Vendée elle-même que ce cordonnier, sans le savoir, venait de frapper au cœur!
Les hardis paysans qui avaient pénétré dans la ville ne songent plus qu'à leur chef, à ses yeux éteints, à son visage couvert d'une pâleur mortelle, et ils l'emportent en pleurant. Tout fut dit. L'armée vendéenne se trouva dissoute en un clin d'œil. Généraux, officiers, soldats, se précipitent dans des barques, et repassent la Loire en désordre, abandonnant près de cinq mille hommes sur le champ de bataille1.
Le 50, une troupe conslernée rentrait dans Ancenis, précédée d'un brancard sur lequel gisait Cathelineau *. Jl avait été atteinl d'une balle qui s'était perdue dans la poitrine, après avoir fracassé le bras : il ne survécut que quinze jours à sa blessure. Il laissait, pour le représenter dans le combat, trois frères, quatre beaux-frères et seize cousins germains, qui, tous, périrent les armes à la main, en défendant la cause illustrée par son héroïsme 5. D'Elbée
* Mémoires de madame de La Uochejaquelein, rliap. iv. p. l.V». 1 Entrée des Vendéens à Ancenis, par Benjamin Fillon. p. 8.
3 Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher, p. 211.
* Entrée des Vendéens à Ancenis, p. 7. 8 Voyez la Biographie universelle.
lui succéda, mais nul ne le remplaça. Pourquoi? Parce que, selon celle belle et forle parole de M. Michelet 1 : « Dans la con Ire-révolu lion , il représentait encore la Révolu! ion et la démocratie. »
Charetle, dans ce désastre de la grande armée, n'avait plus rien qui le retînt devant Nanles. Après un jour passé à canonner de loin la place et à danser en manière de bravade, il ramena, ou pourrait dire dans son repaire, ses soldats, très-peu satisfaits d'avoir à remporter leurs sacs vides.
Quant aux Nantais, heureux d'avoir fêté par une aussi magnifique victoire le patron de la ville, — car la levée du siège de Nantes eut lieu le jour de la. Saint-Pierre, — ils votèrent, pour toute récompense, aux frères d'armes de Meuris... quoi? Des chemises, des bas et des souliers à ceux d'entre eux qui justifièrent en avoir besoin * : imitation de l'antiquité, qu'il est bon de rappeler, parce qu'elle caractérise l'époque.
* Liv. XI, cliap. m, p. 1*21.
* biographie universelle, article Meuris.