‹ Histoire de la révolution française (volume 5)Chapitre 6 sur 34 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

La contre- révolution à Lyon. — Assassinat de Saulemouche. — Robert Lindet. — Inutiles efforts de la Convention pour sauver Châtier. — Pouvoir dictatorial. — Désarmement des Jacobins â Lyon. — Proclamation factieuse. — - Chalier dans sa prison. — Lettre de Chalier à Bernascon, son ami. — Décret du 3 juillet 1795. — Biroleau applaudi et trompé. — Arrivée de Chasset à Lyon. — Armée départementale; choix de Précy pour la commander. — Décret du 12 juillet contre les Lyonnais rebelles. — Chassagnon essaye de sauver Chalier. — Calomnies répandues par les royalistes. — Lettre supposée. — Le peuple induit en erreur. — Dévouement de Bernascon. — La guillotine dressée à Lyon pour la première fois par les modérés- — Exécution de Chalier. — Progrès du parti royaliste. — Mélange d'hypocrisie et d'audace. — Aspect de la révolte dans l'Est et le Midi. — La contre-révolution dans les autorités à Grenoble. — Dubois-Crancé et Gauthier; mesures qu'il prennent. — Carteaux marche sur Avignon au pouvoir des Marseillais. — Infériorité des troupes commandées par Carteaux. — Les royalistes à Lyon jettent le masque; désespoir et confusion des Girondins; fuite nocturne de Chasset et de Biroteau.

Pendant qu'à Paris Marat mourait assassiné, les contrerévolutionnaires, devenus maîtres de Lyon, y assassinaient l'ex-municipal Sautcmouche et y dressaient la guillotine pour Chalier.

On a vu comment le royalisme, à Lyon, s'était glissé sous la bannière de la Gironde : le monstrueux rappro-

LYON SE SOULÈVE. i l J

chement durait encore : ce que la peur avait commencé, l'ardeur de la vengeance le maintenait. L'installation d'un tribunal extraordinaire avait été dénoncée par les ennemis du parti jacobin comme le comble de l'horreur1; et, maintenant que ce tribunal était nu service de leurs colères, ils ne songeaient plus qu'à en recueillir les bénéfices sanglants. Malheur aux juges s'ils avaient la faiblesse d'être justes ! Les victimes, d'ailleurs, eussent eu peu de chance d'échapper : des assassins les attendaient aux portes du prétoire.

Au nombre de ces victimes, condamnées d'avance, était Sautemouche. En exécution de l'arrêté du 14 mai, par lequel les corps administratifs, alors en fonction, avaient frappé un emprunt forcé de six millions, destiné à l'entretien de l'armée révolutionnaire, Sautemouche était allé demander à deux sœurs leur quote-part de l'impôt, et cela un sabre nu à la main 2. Tel était son crime : ses plus mortels ennemis ne purent lui en trouver un autre; et Sautemouche, traduit devant la police correctionnelle, fut acquitté3. Il sortait donc de prison le 27 juin, lorsque, étant entré dans un café sur la terrasse de l'Évèché, il y est reconnu par des jeunes gens appartenant au parti de la contre-révolution. Menacé d'être mis en pièces, il prend la fuite et court se réfugier dans la salle de la section des Porte-Frocs. La section était assemblée: le malheureux implore la vie, on le repousse. Toujours poursuivi, il gagne les bords de la Saône; mais déjà, sous les coups de sabre qu'il a reçus, son sang ruisselle. 11 se précipite dans le fleuve : un coup de pistolet lui est tiré à la tête. Il enfonce, reparaît: on l'achève à coups de pierres. Et le lendemain, dans le monde

1 Voyez comment s'exprime à cet égard l'historien royaliste Guillon de Montléon, dans le tome l" de ses Mémoires, chap. vi, p. 231 . 1 Voyez le volume précédent de cet ouvrage, p. 400. » Journal de Lycn, n° du 30 juin 1795.

des femmes s; lisibles, dans le monde de ceux qui s'appelaient les « honnêtes gens,» une plaisanterie courait, qu'on trouvait charmante : Après tout, ce n'est qu'une mouche 1 !

On juge quel pouvait être le pouvoir des commissaires de la Convention, là où les contre-révolutionnaires se livraient impunément à de tels excès : Robert Lindet, envoyé à Lyon, après le 31 mai. vit son autorité méconnue; il rcprésenlait, disait-on, ce qui n'existait plus, l'intégrité de la Convention ayant été détruite par la proscription des Girondins. Il fut même question de l'enfermer comme otage au château de Pierre-Scisc*. Vainement déploya-t-il une modération que la roideur bien connue de son caractère rendait encore plus remarquable en de pareilles circonstances : les contre-révolutionnaires ne lui surent aucun gré de sa sagesse, dont un de leurs écrivains ne parle que pour la traiter de patelinayc9.

Lui n'en persévéra pas moins dans celte voie; si bien que, de retour à Paris, il lit un rapport où, gardant le silence sur tout ce qui était de nature à irriter les esprits, il assurait qu'il n'y avait rien à craindre à Lyon pour la liberté. « si la nouvelle autorité qui s'élevait dans cette

1 Tout ceci extrait textuellement d'une lettre datée de Lyon, et lue par Sansbat aux Jacobins, séance du 14 juillet 1705. — Le Journal de Lyon, feuille girondine, et l'abbé Guillon de Montléon dans ses Mémoires, n'ont pu s'empêcher d'avouer l'assassinat de Sauiemouehe, quoiqu'ils s'étudient à en voiler les horribles circonstances. C'est a cette occasion que l'abbé Guillon de Montléon dit, t. Ier, p. 280 : * « Le municipal Sautemouche, dont quelques crime* ont été racontés, p. 239, etc. n Or, à la page indiquée, que trouve-t-on? Rien, sinon que Sautemouche entra un jour dans la demeure de deux femmes timides, le sabre nu à la main, et leur « extorqua la somme dont il avait besoin. » Dont il avait besoin ! lorsqu'on sa qualité d'officier municipal il allait lever un impôt voté par les corps administratifs réunis de la ville de Lyon, et commandé par le salut public !

* Mémoires de F abbé Guillon de Montléon, t. Ie', chap. vu. p. 275-

« Ibid., p. 275.

ville tenait avec fermeté les rênes de l'administration \ » Cela voulait dire : « Si la nouvelle autorité, qui se pare

encore des couleurs de la République, ne se laisse pas déborder par le royalisme.» Tel était effectivement le danger, et Robert Lindel ne s'y était pas trompé. Il avait compris qu'à Lyon les Girondins ne formaient que l'avanlgarde d'une armée dont le grosse composait de royalistes, lesquels n'attendaient qu'un moment favorable pour se débarrasser de leurs auxiliaires et arborer le drapeau blanc. Aussi avait-il soin d'ajouter dans son rapport : « Il y a beaucoup à observer3. » Et il concluait en demandant que la Convention « mît sous la sauvegarde de la loi cl des autorités constituées les citoyens arrêtés à Lyon dans les derniers troubles. »

Le projet fut aussitôt converti en décret. Son but était de soustraire Clialier au glaive des vengeances locales, en évoquant la procédure au tribunal révolutionnaire de Paris.

Mais les vainqueurs du 29 mai n'entendaient pas lâcher ainsi leur proie. «Une loi, non expressément révoquée, qui établissait que les jugements seraient rendus sur les lieux du délit, servit de motif au refus de céder les coupables 3. »

C'était le premier pas des contre-révolutionnaires lyonnais dans la révolte. Bientôt, le tocsin de la guerre civile ébranlant tout le Midi, et leur audace croissant avec les malheurs de la France, ils songent à créer un pouvoir rival de la Convention. Oubliant tout à coup avec quelle fureur ils avaient maudit l'institution d'un comité local de salut public, lorsqu'ils étaient les plus faibles, les voilà qui créent à leur usage, sons le nom de • .1

1 Rapport de Robert Lindet, au nom du Comité de salut public, 29 juin 1703.

5 Guillon deMontléon. Voyez ses Mémoires, t. I chap. vu, p 277. ix i. - 8

Commission républicaine et populaire de salut public, une autorité dictatoriale devant laquelle il faudra que tout tremble, et à la tête de laquelle ils placent, royalistes encore sous le masque, le Girondin Gilibert. Celte commission, à peine installée1, arrête que dix-huit cents gardes nationaux, choisis à tour de rôle dans les bataillons, seront casernes; elle envoie nombre de citoyens, armés de pelles et de pioches, travailler aux retranchements de la ville; et, le 3 juillet, appelant dix mille hommes sous les armes; les faisant ranger sur deux haies le long des maisons, depuis le pont d'Aisne jusqu'à Saint-Just; ordonnant qu'on ferme les portes d'allée et les fenêtres, et qu'on braque quatre canons, un à la place Saint-Georges, un au pont volant, deux à Saint-Just, elle donne le signal du 'désarmement des Jacobins dans les deux sections du Gourguillon et de Saint-Georges9.

Le lendemain, solennellement, en grand cortège, à la lueur d'illuminations joyeuses, les autorités s'en allaient lisant dans les rues la proclamation suivante :

« Le peuple de Rhône-et-Loire déclare qu'il mourra pour le maintien d'une représentation nationale républicaine, libre et entière ;

« Déclare que la représentation nationale n'est ni entière ni libre ;

« Déclare qu'il demande, dans le plus bref délai, la réunion d'une représentation nationale, libre et entière ;

« Déclare que, jusqu'au rétablissement de son intégralité et de sa liberté, les décrets rendus depuis le 51 mai sont regardés comme non avenus, cl qu'il va prendre des mesures pour la sûreté générale \ o

Et le Journal de Lyon d'écrire : « Mânes de nos amis

« 1" juillet 1793.

• Journal de Lyon, cité dans YHist. parlent., t. XX Vin, p. 289 291.

* lbid.f p. 292.

égorgés dans la journée du 29 mai, soyez satisfaits, vous serez vengés 1 ! »

Pendant ce temps, Ghalier, dans sa prison, se rongeait le cœur. Sans autre couche qu'un méchant grabat que lui disputait la vermine1, sans autre compagnie que celle d'un pigeon dont la compatissante sympathie d'un autre prisonnier lui avait fait cadeau, il exhalait ses tourments dans des lettres haletantes, décousues, toutes pleines du désordre de ses pensées. Culte exalté de la patrie, effroi de la solitude, horreur des tyrans, tressaillements d'une àme où la tendresse déborde, tragiques étonnemenls de l'innocence qui se sent opprimée, amour naïf de la vie, que ne trouve-t-on pas dans ces lettres étranges? « Tout trahit le peuple, et le peuple lui-môme se trahit. Je n'entends plus parler de la bonne Pie, ma gouvernante. N'y a-t-il donc pas un être qui puisse dire à la Convention, à Paris, à la France, que Lyon est en contrerévolution? Allez à pied à Paris, mon ami, allez-y à mes dépens; allez vile, allez vite, et sauvez les patriotes, qui sont sous le couteau. Dites à l'ami Marteau, et à sa sœur, et à la bonne Pie, que je suis dépourvu de tout, que la vermine me dévore déjà. Mes ennemis onl la perfidie d'animer le peuple contre moi quand je vais à linterrogat devant Amper, grand royaliste. Le peuple se forge à lui-même des fers! «Ligez de la noirceur de leurs complots : ils ont osé inventer des lettres d'Allemagne pour me faire croire d'intelligence avec Du mouriez etCobourg! Que je suis en peine de la bonne Pie!... Vous et Marteau, remuez ciel et terre; allez voir les citoyens Ricottier, Artaud etDjsurgey : ils connaissent la pureté de mon cœur... Écrivez-moi ce qui peut m'intéresser... la

« Numéro do 5 juillet 1793.

* Utlres de Chalier à Bernascon, dans la Bibliothèque historique de in licvoluUon, 1320-1. {British Muséum.)

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