UISTOME DE LA RÉVOLUTION
liberté. Le médecin m'a dit que la bonne Pie ne fait que pleurer. Ah I qu'elle se console! Elle sait mon innocence: qu'elle vive pour se rappeler les maux inouïs qu'on fait souffrir aux amis de la liberté ! Dites-leur que j'ai grand courage... Je suis au désespoir de voir que toute la terre m'abandonne, connaissant mon innocence. 0 malheureuse et trop aveugle ville de Lyon!... Les jours sont pour moi des siècles, excepté le matin... Où êtes-vous, et qu'ai-je fait? La liberté veut fuir de cette terre, et personne ne veut rien sacrifier pour elle... Brissot est un scélérat, il est pris. Adieu, mon ami... Venez à la seconde fenêtre du second étage, du côté du tribunal; regardez sous le toit qui est au fond de la cour, dans le milieu. Je suis dans un cachot où il y a une petite fenêtre sous le toit. Faites-vous voisin d'un morceau de pierre; regardez depuis midi jusqu'à cinq heures : vous me verrez1 !...»
Bernascon aimait Ghalier comme un frère; il le vénérait comme un saint* : il s'empressa de faire parvenir les lettres qu'il recevait à Paris, où, communiquées aux patriotes, elles les remplirent d'indignation et de douleur. Le 3 juillet, Couthon paraît à la tribune, et d'une voix émue: « Les patriotes, s'écrie- t-il, sont opprimés à Lyon comme à Marseille. » Aussitôt décret portant qu'il y a lieu à accusation contre le procureur général syndic de Rhône-et-Loire, le procureur syndic du district de la ville de Lyon, et que les dépositaires actuels de l'autorité dans Lyon répondront individuellement, sur leurs tôles, des atteintes portées à la sûreté des citoyens arrêtés par suite du 29 mai. En même temps, un courrier extraordinaire était envoyé aux représentants du
1 Lettres de Chalier à Bernascon.
* Voyez comment il en parle dans La vie, la mort et le triomphe de ChaUer. {Ibid.)
LYOIN SE SOULÈVE. 117
peuple près l'armée des Alpes, pour qu'ils tinssent la main à l'exécution du décret1.
Mais déjà les nouvelles autorités lyonnaises se préparaient à lancer à la Convention un défi suprême. Car, de Bordeaux, de Marseille, de Caen, arrivaient des nouvelles enflammées; et, d'un autre côté, le girondin Biroteau était là, soufflant autour de lui l'imprudente fureur dont il était animé. 11 croyait servir la République, le malheureux, et ne servait que les royalistes, qui l'applaudissaient en le trompant1!
Le 8 juillet, la commission qui se parait astucieusement du titre de républicaine et populaire tenait séance, lorsque soudain l'arrivée d'un personnage important est annoncée. C'était Chasset, le conventionnel. Il entre au milieu des acclamations, et, placé à la droite du président, il prend la parole pour dire que « la Convention n'est plus composée que d'un reste impur de factieux et de scélérats'; » qu'il faut résister, s'armer4. On applaudit; le président embrasse l'orateur ; et, séance tenante, il est décidé qu'on formera une armée départementale; qu'on en confiera le commandement au citoyen Perrin, dit Précy ; qu'on lui dépêchera un courrier extraordinaire à Roanne, pour l'appeler sans retard à son poste, et que les adjudants généraux seront les citoyens Valabry, Gabriel et Louis Julien 5.
1 Moniteur, séance du 5 juillet 1793.
■ Pour se faire une idée de l'hypocrisie du rôle joué à Lyon par tes royalistes, on n'a qu'à consulter leur propre historien, l'abbé Gnillon de Montléon, qui ne s'est pâscru tenu à en faire mystère, tout moyen lui paraissant bon, sans doute, pour relever la cause du trône et de l'autel. Voyez, sur la manière clandestine dont le royalisme parvint à supplanter le girondinisme à Lyon, les Mémoires de cet ecclésiastique, t. l*r, chap. vu.
5 Ibid., p. 291.
♦ Journal de Lyon, cité dans YHist. parlent., t. XXVIII, p. 294.
* Rapprocher ce que disent de la séanre du 8 juillet Yabhô Guillon de
Le choix du commandant qui venait d'être désigné était significatif, et disait assez combien la commission républicaine et populaire était, au fond, royaliste. Pcrrin, comte de Précv, avait servi comme lieutenant- colonel dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, pour lequel il s'était battu bravement au milieu des Suisses le 10 août1!
Inutile d'ajouter que ceux qui faisaient ce pas décisif n'avaient pas à s'arrêter au décret du 5 juillet. A cet égard , la commission passa à Tordre du jour, motivé sur ce qu'on s'en rapportait au comité de surveillance, et attendu « que la commission s'occupait des moyens de bien recevoir Dubois-Crancé, s'il avait l'audace de se présenter devant Lyon *. »
Ces nouvelles, communiquées à la Convention dans la séance du 11 juillet 8, y portèrent l'indignation au plus haut point. Legendre propose de faire immédiatement marcher des troupes. C'est peu : si les Lyonnais ne se prononcent pas sous quinze jours, il faut que la Convention donne quittance à tous leurs créanciers. Luimême ira faire exécuter ce décret, au péril de sa vie. Un membre ajoute que la ville de Lyon doit être déclarée en état de révolte ouverte; mais Couthon combat cette mesure, qui tendrait à confondre les bons et les mauvais citoyens *. Le décret ne fut rendu que le lendemain : rédigé en partie par Couthon, il portait :
Que Bi rote au était mis hors la loi, comme traître à ht patrie;
Que ceux-là aussi étaient déclarés traîtres, qui, admi-
Montléon, t. I", chap. vu, p. 291, et le Journal de Lyon, n" des 10 et H juillet 1793.
*lbid.
* Journal de Lyon, ubi supra.
5 Discours de Couthon.
4 Moniteur, séance du 11 juillet 1793.
nistrateurs, officiers municipaux, fonctionnaires, avaient convoqué ou souffert le congrès départemental ;
Que la Convention enverrait des forces pour faire respecter la souveraineté du peuple, garantir les personnes et les propriétés, délivrer les citoyens arrêtés arbitrairement, et traduire les conspirateurs au tribunal révolutionnaire;
Que les biens de ces conspirateurs seraient séquestrés, et, quand ta confiscation aurait été prononcée, répartis entre les patriotes indigents et opprimés ;
Que tous payements de sommes dues, soit par la trésorerie nationale, soit par les particuliers à la ville ou aux habitants de Lyon, notamment ceux de l'emprunt viager connu sous le nom des trente têtes de Genève , seraient provisoirement suspendus;
Que tous particuliers non domiciliés à Lyon seraient tenus d'en sortir, dans un délai de trois jours, sous peine d'être considérés comme complices *.
En réponse à ces terribles menaces de la Convention, les contre-révolutionnaires lyonnais lui jetèrent la tête de Chalier.
Et pourtant, une voix puissante s'était élevée en faveur du captif: celle de Chassagnon. Dans un pamphlet d'une éloquence bizarre, mystique et-amère, le royaliste Chassagnon, — tant son âme était honnête! — avait épuisé, pour sauver Chalier, tous les artifices de l'anathème et toute la poésie du dithyrambe. Chalier était un monstre : quel monstre que celui qui, un jour, forcé d'arrêter un citoyen, disait à l'épouse désolée : « Ma chère amie, mettez la main sur mon cœur, et vous sentirez ce qu'il souffre... Mais un républicain doit étouffer la nature pour obéir au devoir! » El n'était-ce pas le même homme qui, entrant un autre jour dans une maison de religieuses,
1 Décret du 12 juillet WJZ. Voyez le Moniteur.
leur disait les larmes aux yeux : « Mes chères filles, avez* vous quelque peine? Ne me déguisez rien. Je suis voire père spirituel. Votre recueillement me touche, votre modestie m'enchante... Queje serais heureux d'épouser une des vierges de ce sanctuaire 1 ! »El puis, comme ils avaient vite ouhlié, ceux qui se faisaient les accusateurs de Chalier et ses juges, de quelle pusillanime idolâtrie, naguère encore, ils l'entouraient! «Lamourette, poursuivait Chassagnon, lui dédia sa mitre; Joliclerc, son bréviaire; Maisonncuve, son écharpe; Bret, sa Bible; Billiemaz, ses facéties; Yilet, sa lactique; Carret, son énergie; Grandchamp, son jabot et ses odeurs; Nivière, sa conscience; Gilibert (médecin), sa morale; Rozier (curé), sa philanthropie, et Frossard (pasteur), ses principes. Si la loi fait marcher Chalier à l'échafaud, que d'hommes vertueux qui ont porlé sa livrée et qui encensèrent son écharpe doivent, par gratitude, ou du moins par bienséance , assister à cette cérémonie funéraire, les cheveux épars, un crêpe au bras et un flambeau de cire jaune à la main * ! »
Inutiles adjurations ! la perte de Chalier était résolue. Et, pour lui faire savourer la mort dans toute son amertume, ses ennemis avaient imaginé de le faire périr aux acclamations du peuple, de ce peuple qu'il aimait jusqu'au délire. Ils s'étaient donc étudiés à répandre parmi les classes ouvrières, et autour de Lyon, dans les campagnes, que Chalier était un complice des émigrés; que c'était au nom de la République, et parce qu'il la trahissait, qu'il fallait le tuer; que son crime, en un mot, était de vouloir un roi*! Ah 1 quel profond dégoût soulève le cœur quand on songe que ceux qui poursuivaient
i Offrande à Chalier.
*lbid.
■ La vie, la mort et le triomphe de Chalier, dans la Bibliothèque historique de la Révolution, 1320-1-2. {British Muséum.)
LYON SE SOt LÈYK. 121
Chalier de celte accusation meurtrière, « il veut un roi, » étaient précisément des royalistes!
La vérité est qu'on ne lui pouvait rien reprocher, sinon une furieuse intempérance de langage et des menaces forcenées, dans un temps et dans une ville où le vocabulaire de la fureur était à lusage de tous les partis, témoin la lettre citée par l'abbé Guillon dcMonlléon lui-môme !, dans laquelle un des sbires du parti modéré disait, à propos de Chalier et des siens : « Je porterai leurs boyaux en bandoulière, et garderai leurs crânes pour y boire à la santé des vrais républicains *. » Dans l'embarras où Ton était, on inventa une lettre où la main du faussaire se reconnaît, rien qu'au luxe inusité dès précautions prises pour la faire croire authenlique \ On l avait intitulée : « Lettre adressée à Chalier d'Oberstad, le 22 mai 1795, timbrée de Reinhausen, taxée vingt sols, et arrivée le lendemain de l'arrestation de Chalier. » Elle était supposée écrite au tribun lyonnais par un émigré qui l'engageait à se eouvrir toujours du voile du patriotisme, pour mieux servir la cause des rois, et l'informait que « son projet avait été fortement goûlé du prince. Pas de nom, cela va sans dire, et, pour toute signature, Mût... de Saint-V... \
Il était difficile de recourir à un expédient plus grossier; mais les royalistes mirent un art infini à propager cette calomnie. Ils la mêlèrent à des exhortations patriotiques; ils lui donnèrent du poids en la glissant
1 Nous avons déjà cité ces horribles menaces, p. 595 du précédent volume.
5 Comme le font observer avec raison les auteurs de VHist. parlera., t. XXIV, p. 587.
4 Cette prétendue lettre figure parmi les prétendus documents placés à la suite du libelle de l'avocat Guerre, dont nous avons déjà parlé, et qui fait partie de la Bibliothèque historique de la Révolution, 1520- 1-2. (Britixh Muséum.)
dans des adresses qu'appuyaient les lettres pastorales de l'évêque constitutionnel de Lyon, La mou relie1 ; elle figura sous les mois sacramentels liépublûine, Liberté, Égalité, inscrits en tête de placards dont on inondait les campagnes*. Comment de pauvres laboureurs crédules auraientils pu soupçonner la vérité dans ce chaos de publications astucieuses? c< Le peuple est un être changeant et grossier, qui ignore ses forces, supporte les coups et les fardeaux les plus lourds. 11 se laisse guider par un faible enfant qu'il pourrait renverser d'une secousse. Mais il le craint et le sert dans tous ses caprices ; il ne sait pas combien on le redoute, et que ses maîtres lui composent un philtre qui l'abrutit. Chose inouïe ! il se frappe et s'enchaîne de ses propres mains; il se bat et meurt pour un seul des carlini* qu'il donne au roi. Tout ce qui est entre le ciel et la terre est à lui, mais il l'ignore, et, si quelqu'un l'en avertit, il le terrasse et le tue*. » Ce cri déchirant de Campanella, Chalier dut le pousser, lui aussi, du fond de son cachot : « Tout trahit le peuple, écrivait-il avec sanglots, et le peuple lui-même se trahit5 ! »
Toutefois il restait à l'infortuné des amis fidèles, prêts à donner pour lui tout le sang de leurs veines. Bernascon el Lauras formèrent le projet de l'arracher par force de sa prison. Ils rassemblent cinquante hommes déterminés, et peut-être eussent-ils réussi, sans les pièces de canon chargées à mitraille qu'on avait eu soin de disposer dans toutes les avenues conduisant à la prison'.
Le jour arriva donc où celui que Bernascon appelle
1 Voyez La vie, la mort et le triomphe de Chalier, ubi supra.
* Ibid.
5 Petite monnaie napolitaine.
* Œuvres choisies de Campanella, traduites par madame Louist» Colet, p. 85.
* Lettres de Chalier à Bernascon, ubi supra.
9 La vie, la mort et le triomphe de Chalier, ubi supra.
L\OS SK SOLLÈVfc. 125
le plus humain des hommes ' allait cire sacrifié. Celait le 16juillef. En présence d'une foule nombreuse, lecture fut faite des dépositions. Tout à coup Bernascon fend la presse, demandant à défendre son ami; mais on le repousse, on cric que quiconque osera parler en sa faveur est son complice*. La sœur de Marteau, la Pie et la femme de Bernascon s'enfuient, épouvantées. Bernascon seul, au péril de sa vie, insiste et parvient à se faire écouler. Il y eut un instant d'hésitation parmi les juges: mais « la voix du peuple les menaçait de mort s'ils osaient absoudre*. » La sentence fatale fut prononcée.
Quand Bernascon entra dans la prison pour dire à son ami l'adieu élernel, le voyant étendu sur un grabat, il resta muet de saisissement. Mais Chnlier : « Ne l'afflige pas, mon ami. Je meurs content, puisque je meurs pour la liberté. Dis que l'on punisse les grands coupables qui ont égaré le peuple, toujours bon et juste quand il n'est pas séduit; mais qu'on épargne, dans le grand jour des vengeances, ces milliers d'hommes, victimes innocentes de l'erreur. Je ne te verrai plus. Adieu. » En ce moment, une voix terrible retentit; c'était celle du bourreau. On emporta Bernascon évanoui*.
Chalier lit à pied, au son du tambour, et accompagné d'un prêtre, le chemin qui conduisait de la prison au lieu du supplice. 11 marchait d'un pas ferme, refoulant dans son cœur l'impression des huées dont le poursuivaient de malheureuses femmes, trompées par ses ennemis. Sous le couperet, il dit au bourreau : « Rends-moi ma cocarde, attache-la-moi; car je meurs pour la liberté5. » La guillotine, dressée à Lyon pour la première fois par le parti modéré, n'avait pas encore servi, et le
1 La vie, la mort et le triomphe de Chalier, ubi supra
* Ibid.
5 Ibid.
4 Ibid.
%lbid.
bourreau manquait d'expérience. Le couteau se trompa quatre fois, et il fallut achever de couper avec un couteau ordinaire cette tête ruisselante de sang : spectacle abominable qui n'empêcha pas quelques claquements de mains!... Le peuple, une fois revenu de son erreur, fit de Chalier un martyr; mais trop tard... « Le peuple se bat et meurt pour un seul des carlini qu'il donne au roi. Tout ce qui est entre le ciel et la terre est à lui ; mais il Pignore, et, si quelqu'un l'en avertit, il le terrasse el le tue1! »
La veille de l'exécution de Chalier, que suivit de près celle de Riard, la commission lyonnaise avait remplacé au fauteuil de la présidence le Girondin Gilibert par le royaliste Rambaud. Grâce à ce dernier, le royalisme, qui, selon les propres expressions de l'abbé Guillon, « s'était Introduit clandestinement dans la commission populaire et républicaine*, » ne tarda pas à étendre son influence. Pcrcy, présenté à la commission le 19 juillet, accepta le commandement auquel on l'avait appelé, et, dès ce moment, la contre-révolution se tint prête à lever le masque. La garde nationale du département fut sommée de fournir, pour compléter la force départementale, un contingent de neuf mille six cents hommes, et la ville fut taxée à une somme de trois millions, requis pour sa défense s.
1 L'abbé Guillon de Montléon, dans ses Mémoires, t. I", p. 295, et la Biographie universelle, art. Chalier, s'accordent à dire qu'à la vue de l'inslrument du supplice ses forces l'abandonnèrent. Le Journal de Lyon, quoique très-opposé à Chalier, ne dit rien de semblable, et on comprend mal qu'un homme en état de défaillance ait pu dire au bourreau : Attache-moi ma cocarde'. Nous avons déjà fait remarquer jusqu'à quel point le livre de l'abbé Guillon de Montléon est infecté de l'esprit de parti. Quant à l'article de la Biographie universelle, qui n'est qu'une diatribe contre Chalier, il est bon de noter que dans la liste des auteurs, cet article a pour toute signature Anonyme.
» Ibi4.t p. 299-300.
Toutefois, comme les royalistes ne se jugeaient pas encore en état de se passer de l'appoint girondin, et qu'à l'égard de la République l'hypocrisie leur semblait, jusqu'à nouvel ordre, commandée par la prudence, ils continuèrent à employer le mot en minant la chose. La vérité commençant à percer, et les républicains de Lyon manifestant des inquiétudes, Rambaud publia une proclamation destinée à dissiper les soupçons par un mensonge. Il assura que des hommes pervers calomniaient la commission en lui prêtant des vues royalistes, quoiqu'elle eût déclaré « n'avoir d'autre vœu que celui du maintien de l'égalité, de la liberté et de la République \ » Suivait un ardent appel aux armes : « Levez-vous, citoyens ! ne souffrez pas qu'on vienne ravir vos propriétés, et un bien infiniment plus précieux, la liberté. Préparez-vous à combattre et à vaincre. Quittez à l'instant toute affaire; plus de sollicitudes domestiques et commerciales !... Aux armes !... L'ennemi est à vos portes*... »
L'état des choses dans l'Est et le Midi expliquait tant d'audace. Rien de plus triste que le tableau du Mont- Blanc, tel que le tracèrent les commissaires de la Convention envoyés à l'armée des Alpes. AChambéry, le patriotisme dominait; mais les campagnes environnantes appartenaient sans réserve à un fanatisme ignorant et brutal. Les lois françaises y étaient inconnues, les assignats conspués. En Tarentaise et en Maurienne, pas une auberge qui ne fût fermée. Les volontaires n'auraient
* Ceci raconté naïvement, chap. vu, p. 300, par l'abbé Guillon luimême, qui semble le trouver tout naturel, quoiqu'il dise, dans une autre occasion, chap. vu, p. 269 : « L'hypocrisie, cette vile ressource des âmes noires et lâches. » Mais il paraît qu'au service de la royauté vire devient vertu !
«Voyez cette proclamation dans les Mémoires de Vabbé Guillon,
chap. vu, p. 50i.
pas obtenu là un œuf pour cinq livres1. En passant à Mou tiers, Dubois-Crancé offrit un assignat de cinquante sols à un mendiant, qui le refusa*.
Lorsque, de Chambéry, le même Dubois-Crancé se rendit à Grenoble, accompagné de Gauthier, son collègue, il trouva celte ville au pouvoir d'administrateurs perfides qui étaient en train d'y préparer les esprits « à des événements astucieusement combines, dont ils avaient seuls le secret8.» Les deux commissaires se virent au moment d'être arrêtés et conduits à Lyon, ou leurs têtes étaient à prix. Dans une séance nocturne que tinrent les administrateurs, on alla jusqu'à mettre sur le bureau la carte de France, pour prouver géographiquement que le Midi se pouvait passer du Nord*. Ce ne fut pas sans peine que Dubois-Crancé et son collègue parvinrent à dessiller les yeux du peuple, et, dès qu'avec son aide ils se furent rendus maîtres de l'administration, que trouvèrent-ils dans les magasins? quinze cents fusils; et l'armée des Alpes manquait d'armes! quinze cents paires de souliers; et nos soldats étaient nu-pieds8 !
Encore si la Révolution n'avait eu affaire partout, comme à Grenoble, qu'à la mauvaise foi et aux manœuvres souterraines des administrations locales! Mais à Bordeaux, à Toulouse, à Nîmes, à Montpellier, à Marseille, la révolte marchait tête levée. Déjà des bataillons de Marseille et d'Aix avaient envahi Tarascon ; ceux de Nîmes occupaient le fort du Pont-Saint-Esprit avec du canon. Les contre-révolutionnaires, qui ne tardèrent pas
1 Compte rendu à la Convention nationale de la mission des représentants du peuple à l'armée des Alpes, par Dubois-Crancé, dans les Mémoires du général Doppet; note E des Éclaircissements historiques.
» Ibid.
à avoir en leur possession Arles, Avignon et les deux rives du Rhône, « comptaient se grossir en route de tous
les mécontents, frapper de terreur les patriotes ou les égorger, envahir les départements voisins du Rhône, se réunir à Lvon, et marcher avec cent mille hommes contre Paris, sur une ligne parallèle avec la Vendée, tandis que les Piémontais s'empareraient du Mont-Blanc, de l'Isère, et se partageraient avec les Anglais tous les départements situés entre le Rhône et les rochers des Alpes l. »
La clef de ce plan sacrilège fut donnée à Duhois-Crancé et à Gauthier par la saisie d'un paquet caché dans un petit sac de toile, et contenant la correspondance d'un administrateur de Grenoble avec Oreclet et Royer, que l'administration de Grenoble avait députés à Lyon l. Les meneurs du mouvement contre-révolutionnaire dans cette dernière ville n'ignoraient donc rien de ee qui était de nature à enflammer leur espoir. L'abbé Guillon deMonlléon ne cache pas que de tous les déparlements soulevés par les Girondins arrivaient des dépulations promettant aux Lyonnais des auxiliaires contre la Convention. On compta jusqu'à cinquante-deux de ces députations dans un banquet; et là, au milieu des plus vifs transports d'enthousiasme, au bruit des salves d'artillerie, les députés de Marseille couronnèrent de lauriers les triomphateurs du 29 mai, « voulant que ces couronnes fussent non-seulement la récompense de la victoire remportée, mais aussi le prix anticipé de celle qu'on espérait1... »
Dans cette crise, la Révolution ne s'abandonna pas elle-même, et proportionna son énergie au péril. Nous avons rapporté le décret terrible du 12 juillet : renchérissant sur les rigueurs de la Convention, Dubois-Crancé
1 Mémoires du général Doppet, noie E des Éclaircissements historiées.
» Hémoires de Vabbé Guillon de Montléon, t. I", chap. vu, p. 297.