‹ Histoire de la Révolution françaiseChapitre 12 sur 25 · LE DÉNOUAIENT · texte numérisé non relu

LE DÉNOUAIENT

dans un récit qui est celui d'un ennemi elle montre combien les chefs du parti robespierrisle attachaient d'importance à distinguer entre l'Assemblée et ce qui à leurs yeux n'était qu'une faction, ne voulant à aucun prix pousser à la révo|(e contre le principe de la souveraineté du peuple, sur lequel la Convention reposait. Cette préoccupation ressort vivement des termes d'une invitation que Le Bas adressa, dans ces heures mémorables, à Labretèche, commandant du camp des Sablons. Le Bas exerçait sur ce qu'on appelait « l'école de Mars » une influence considérable. Eh bien, tout l'usage qu'il consentit à en faire consista dans une lettre où le nom de la Convention n'était pas prononcé, et dans laquelle, « sans dire a Labretèche de faire inarcher les jeunes élèves au secours doses amis, il lui inspirait de ne faire aucun mouvement contraire *. » La lettre était conçue en ces termes : « Un complot affreux vient d'éclater. Je suis au nombre des représentants fidèles que les conspirateurs ont fait arrêter. Mes soupçons sur la destination du camp sont réalisés : c'est à toi de l'opposer à ce que l'on ne l'abuse pas au point de s'égorger luimême en marchant sous les étendards des traîtres. Le peuple t'observe; il est déterminé à se sauver: songe à lui être fidèle 3 .

La nuit était descendue sur Paris; et, à mesure qu'elle s'avançait, tes chances de la Commune allaient diminuant, tant par l'effet des calomnies répandues contre Robespierre que par suite du pouvoir attaché à ces mots sacramentels : « La Commune est hors la loi! » Ce pouvoir était si grand, que le décret ayant été lu à ceux qui assistaient aux délibérations de l'hôtel de ville, et Payan s'étant avisé d'ajouter artificieusementau texte: «et le peuple des tribunes, » les assistants, loin de faire éclater l'indignation surlaquelle

1 Voy. la noie critique placée à la suite de ce chapitre.

* Il est à noter que ce commentaire est de Courtois, dont nous citons les paroles textuelles. Voy. sou rapport sur les événements de thermidor, p. 67 et 68.

5 tbid., p. 68.

Payan avait compte, furent saisis d'épouvante et prirent la fuite f .

Si, pour vaincre, il eût suffi de l'activité et de l'audace que déployèrent Coffinhal, Payan et Lescot-Fleuriot, la Commune l'eût très-probablement emporté. Ils lirent sonner le toscin, éclairer l'hôtel de ville, arrêter les administrateurs suspects; ils envoyèrent des émissaires dans toutes les sections ; ils ordonnèrent des patrouilles dans tous les quartiers ; ils mandèrent les Jacobins-, ils appelèrent aux armes *.

Mais une sanction qui leur eût été nécessaire leur manqua.

Nous avons eu sous les yeux l'original d'une proclamation adressée à la secliou des Piques^ celle de Robespierre. Jamais manuscrit ne présenta un aspect plus tragique. Il nous semble le voir encore. L'écriture a quelque chose d'emporté. Le papier est taché de sang. Sur ce papier, un appel à l'insurrection : « Courage, patriotes de la section des Piques! la liberté triomphe. Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres sont en liberté. Partout le peuple se montre digne de son caractère. Le point de réunion est à la Commune, où le brave Henriot exécutera les ordres du comité d'exécution créé pour sauver la Patrie. »

Suivent les signatures : Legrand, Louvet, Payan, Lerebours, Ro.... »

Quelle révélation et quel drame dans ce mot inachevé! Il raconte que Robespierre, pressé par ceux qui l'entouraient, au nom de leur salut commun, de signer la guerre civile, la mort de la Convention, le renversement d'un principe, se sentit troublé jusqu'au fond de l'âme, prit la plume, commença, et, sa conscience protestant, ne put continuer 3 .

Cependant les troupes conventionnelles, que Barras avait

1 Noirs p'acérs à la suite de la préface du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, 37 e note.

* Voy. le rapport de Courtois, possim, el dans VHist. parlm., t. XXXIV,

8 Nous avons vu, il y a plusieurs années déjè, chez M. Rousselin Saint-

LE DÉNOUMENT

divisées en deux colonnes, s'avançaient â la lueur des torches, et des agents de l'Assemblée lisaient la proclamation, votée par elle, aux canonniers qui couvraient la place de Grève. Ceux-ci, qu'Hcnriot laissait sans direction, n'avaient plus leur première ardeur; fatigués d'attendre, découragés, ils cèdent peu à peu aux sollicitations des émissaires de la Convention, et un à un, deux à deux, se retirent; si bien qu'en peu de temps la place resta presque déserte. Henriot sortit le sabre à la main, sans chapeau, suivi de deux aides de camp, de trois officiers municipaux., et criant avec rage : « Comment! est-il bien possible que ces scélérats de canonniers, qui m'ont sauvé la vie il y a cinq heures, m'abandonnent ainsi 1 ? » Les troupes conventionnelles avançaient, avançaient toujours.

Des deux colonnes placées sous le commandement de Barras, lui-même conduisait la première le long de la rue Saint-Honoré, pour aller, en traversant les rues Saint-Denis et Saint-Martin, investir les derrières de l'hôtel de ville. La seconde, composée principalement des forces de la section des Graviltier8, unie à la section des Arcis, avait à sa tête Léonard Bourdon, et suivait les quais. On juge du désordre que jetèrent à l'hôtel de ville la désertion des canonniers et l'approche d'un péril désormais inévitable.

Profitant de la confusion, et de ce que la route est libre, un gendarme nommé Méda, qui avait servi dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, et qu'à cause de cela ses camarades avaient surnommé Veto *, se glisse furtivement

Albin, l'original de la pièce dont il est ici question ; et il nous souvient qu'en ayant parlé à une dame de nos amies , très-célèbre, dans le inonde des lettres, elle exprima vivement le désir que ce document lui fût montré. Le lendemain nous la conduisions chez M. Rousselin Saint-Albin, qui, en lui mettant sous les yeux ce qu'il considérait comme un trésor de collecteur, lui dit : « N'est-ce pas que c'est bien curieux, madame? — Curieux ! réponditelle avec une expression de physionomie impossible ù rendre, mais qu'on devine; curieux ! non, monsieur, c'est émouvant ! »

1 Récit de Dulac, employé au Comité de salut public, n° xxxix des pièces à l'appui du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.

1 Précis historique des événements du 9 thermidor, par Méda, p. 377. Collection des Mémoires relatifs à la Révolution.

dans les escaliers de l'hôtel de ville, remplis en cet instant d'une foule de gens éperdus, pénètre dans la salle en se disant ordonnance secrète, parvient jusqu'à la porte du secrétariat, frappe, et, à l'aide du même mensonge, se fait ouvrir 1 . L'assassin portait deux pistolets cachés dans sa chemise. Au milieu d'une cinquantaine d'hommes qui paraissaient fort agités, il reconnaît celui que ses yeux cherchent. Robespierre était assis dans un fauteuil, le coude appuyé sur ses genoux, et la téte reposant sur sa main gauche. L'assassin vise a "la poitrine, mais la balle atleint Robespierre au niveau de la bouche et lui casse la mâchoire. Les assistants, saisis d'horreur, se dispersent. Quelques-uns s'enfoncent dans un escalier dérobé, emportant Coulhon. L'assassin prend un flambeau, court après eux, et, le vent ayant éteint sa lumière, tire au hasard son second coup de pistolet, lequel blesse à la jambe un de ceux qui portaient le paralytique *.

A la vue de son frère étendu par terre, couvert de sang, Robespierre jeune s'était livré aux transports de la plus violente douleur; il implorait la mort 5 : n'ayant point d'armes pour se la donner, il monte sur le rebord d'une des croisées de Fhôfel de ville, tenant ses souliers à la main, et s'élance sur la pointe de la première baïonnette qu'il aperçoit au-dessous de lui. On le releva affreusement mutilé, mais respirant encore.

Quand Léonard Bourdon, suivi des siens, fut aux portes de l'hôtel de ville, le bruit des deux coups de pistolet tirés dans l'intérieur lui faisant croire à de grands préparatifs de défense, il hésita, et songeait à cerner l'édifice 4 . Dulac, mieux instruit de l'état des choses, entra aussitôt,

1 Voy. le récit de Méda, Collection des Mémoires relatifs à la Révolution, p. 384 et 385, en le rapprochant des observations contenues dans la noie critique cl-après.

■ Ibid.

5 Procès-verbal de la section de V Indivisibilité, u° xxx des pièces à l'appui, rapport de Courtois. — Déclaration de Foucher cl de Jacques Meunier. Ibid. . n« xxxviii.

* Récit de Dulac, n" xxxix des pièces à l'appui, Rapport de Courtois.

LE DÉNOUMENT.

accompagné des plus ardents, et ee lut lui qui arrêta Saint- Just et Dumas. S'il faut en croire son récit, qui, à côté de circonstances vraies, contient beaucoup de mensonges 1 , Saint-Just était armé d'un couteau, qu'il remit sans résistance, et Dumas, caché dans une autre pièce, sous la table auprès de laquelle Robespierre était étendu, Dumas tenait à la main un Uacon d'eau de mélisse des Carmes, que l'espion des Comités lui arracha, craignant que ce ne fût du poison - . Quant à Le Ras, dont la jeune femme était accouchée depuis six semaines d'un lils, depuis membre de l'Institut 3 , il venait de se brûler la cervelle 4 . Léonard Bourdon occupa l'hôtel de ville quand il n'y avait plus qu'à laver le sang, ramasser les blessés et faire enlever les morts. 11 était environ deux heures du matin 5 .

Peu de temps après, les Jacobins, inébranlables daus leur attachement à Robespierre, envoyaient à la Commune, dont ils ignoraient le sorl, une députation chargée de « veiller avec elle au salut de la patrie 6 . » Mais tout alors était terminé. Legcndre parut, le pistolet au poing, lit évacuer la salle, en ferma les portes, et mit les clefs dans sa poche 7 . La contre-révolution était la.

On trouva, réfugié dans une petite cour de la Commune et à moitié mort, Henriot, que Coiîinhal, furieux, avait jeté par la fenêtre 8 , Lui s'échappa et parvint à se cacher, pen-

1 Voy., pour la preuve, lu uote critique placée à lu suite de ce chapitre.

* Ubi suprà, n° xxxix.

8 Voy. le Dictionnaire de la Conversation.

4 Rccil de Dulac.

s Voy. la déclaration de Bochard , concierge de la Maison Commune, le procès-verbal du Comité civil de la Maison Commune , Rapport de Courtois, n" xxxvi et xxxviu.

6 L'arrêté porte la date remarquable que voici : « Deux heures et demie du 10 thermidor, Tan deuxième. » Voy. le n° xxi (première pièce), a la suite du rapport de Courions.

7 Discours deLegendre. Séance du 9-10 thermidor.

8 Compte rendu de Duraesnil, commandant la gendarmerie près les tribunaux. Rapport de Courtois, n° xxi. — Dumesnil dit qu'Henriol fut arrêté à une heure du matin. Il ne put l'être que plus tard. A une heure et demie, le conseil générai était encore en séance à l'hôlel de ville. Voy. à cet égurd l'arrêté cité par Courtois, p. 51 de son rapport.

danl Irois jours, dans une île de la Seine, l'île des Cygnes.

Coulhon, blessé à la tête, était gisant sur le quai Pelletier. Ou l'accablait d'outrages. Quelques-uns disant : « A quoi bon laisser ici cette voirie ? Il faut la jeter à la rivière; » l'infortuné leur lit remarquer qu'il n'était pas mort *.

Robespierre jeune avait été transporté sur une chaise au Comité civil de la section de la Maison Commune. Presque mourant, il rassembla ce qui lui restait de forces pour déclarer que, s'il s'était précipité d'une des croisées de l'hôtel de ville, c'était parce qu'il ne voulait pas tomber vivant au pouvoir des conspirateurs; que ni lui ni son frère n'avaient un instant manqué à leur devoir envers la Convention; qu'il était sans reproche; que Collot ne désirait pas le bien de son pays; que Camot lui paraissait un conspirateur... Il s'interrompit, son état ne lui permettant pas de continuer *. Après un intervalle de repos, interrogé une seconde fois, il dit qu'il regrettait d'avoir été arraché de la Force; qu'on lui avait rendu là un bien mauvais service; que, dans sa prison, il avait attendu la mort avec la sérénité d'un homme libre; qu'à la Commune, il avait parlé pour la Convention, et contre les conspirateurs qui la trompaient 3 ... Il ne put en dire davantage... Quoiqu'il n'eût plus qu'un souffle de vie, l'ordre exprès fut envoyé par Barras de le transporter, « en quelque état qu'il pût être, » au Comité de sûreté générale; il fallut obéir 4 .

Pendant ce temps, son frère arrivait à l'entrée de la Convention, porté par quelques hommes du peuple, dont les uns lui tenaient la téle et les autres les pieds. Ceux-ci recommandaient à leurs compagnons de tenir la tête aussi

1 Rapport de Courtois, p. 72, note fournie par Fréron. Voici la couleur que la haine de Fréron donne à celte circonstance : « Coutbon répondit d'un ton jésuitique, » etc.

* Procès-verbal du Comité civil de la section de la Maison Commune, n° xxxviii des pièces à l'appui. Rapport de Courtois.

LE DÊiNOUMBNT.

élevée que possible, craignant que le blessé n'expirât dans leurs bras Au bas du grand escalier, l'affluence de ceux qui venaient repaître leurs yeux du spectacle d'un ennemi abattu força le cortège de s'arrêter un instant, et les outrages commencèrent. L'un disait : .« Ne voilà-t-il pas un beau roi ? »Un autre : « Quand ce serait le corps de César, pourquoi ne lavoir pas jeté à la voirie ?» Et ces lâches appelaient lâche un homme qui avait mieux aimé mourir que s'armer contre cette Convention qu'eux-mêmes, la veille encore, l'accusaient de vouloir égorger ! Quand le cortège se trouva aux portes de l'Assemblée, les propres mots du président furent : « Le lâche Robespierre est là. Vous ne voulez pas qu'il entre? » Sur quoi, Thuriot déclara que « le cadavre d'un tyran ne pouvait que porter la peste *. »

On monte donc le fardeau jusque dans une grande salle du Comité. Là on dépose la victime sur une longue table à l'opposé du jour, en lui donnant pour oreiller une boite remplie de morceaux de pain de munition moisi s . Il était sans chapeau et sans cravate; son habit bleu de ciel entr'ouvert, — le même habit qu'on lui avait vu à la fête de l'Être suprême 1 — laissait voir sa chemise ensanglantée; il avait tine culotte de nankin, et ses bas, rabattus, retombaient jusque sur ses talons 4 . Il ne remuait pas, mais respirait beaucoup. Il portait souvent la main au sommet de sa tète; de temps en temps, les muscles frontaux se rapprochaient, et son front devenait tout ridé 5 . A cela seul, on

devinait l'excès de ses souffrances 6 ; car pas un accent douloureux ne lui échappa 7 . Elle Télevait au-dessus des dou-

1 Deniers instants de Robespierre et de sa faction (Bibl. hist. de la Rév., 83G-858). Celle brochure, pleine de détails fort intéressants, parait avoir été absolument ignorée de nos prédécesseurs.

* Compte rendu de la séance du 9-10 thermidor. Hist. parlent., p. 74.

8 Derniers instants de Robespierre et de sa faction, ubi suprà.

4 Notes relatives à Robespierre lorsqu'il fut apporté au Comité de salut public. N- xli des pièces à l'appui. Rapport de Courtois.

5 Derniers instants de Robespierre et de sa faction, ubi suprà. « Ibid.

7 C est ce qu'avoue Toulongeon, avec un élonnement manifesle, t. Il, p. 511.

leurs du corps, cette âme qu'il avait proclamée immortelle. On entra pour le voir, et les outrages recommencèrent. L'un disait : « Sire, Voire Majesté souffre ? » Un autre : « Eh bien, il me semble que tu as perdu la parole 1 .» Lui, tes regardait fixement.

Furent amenés par des gendarmes Saint-Just, Dumas, Payan;etô peine les eut-on conduits dans l'embrasure d'une croisée, où ils s'assirent en silence, que des misérables, faisant écarter les personnes qui cachaient Robespierre à ses amis, s'écrièrent : « Retirez-vous donc ! qu'ils voient leur roi dormir sur une table comme un homme*.* Saint-Just avança la tète ; et son visage, plein de sérénité jusqu'alors, exprima le déchirement de son cœur *. Dumas paraissait absorbé dans une rêverie profonde 4 . Payan avait un air moqueur, et souriait amèrement & . Les regards de Saint-Just étant tombés sur l'acte constitutionnel, affiché dans la salle, il dit : « Voilà pourtant mon ouvrage... et le gouvernement révolutionnaire aussi... » Il murmura encore quelques paroles, mais si bas, que le gendarme qui était à côlé de lui put seul l'entendre 6 .

« Vers quatre heures du matin, l'on s'aperçut 7 » que Robespierre tenait un petit sac de peau blanche sur lequel étaient écrits ces mots : « Au grand monarque l Lecourl, fourbisseur du roi et de ses troupes, rue Saint- Honoré, près celle des Poulies, à Paris. » Comme il n'a vait pas de linge pour retirer le sang caillé qui sortait de sa bouche, on lui avait glissé artifleieusement dans la main ce sac, dont l'apparence était celle d'un fourreau de pistolet, afin d'éloigner la supposition d'un assassinat, en accré-

* Derniers instants de Robespierre et de sa faction, ubi supra. » Ibid.

* « Ses yeux grossis peignaient le chagrin. » Ibid.

* Ibid.

5 ibid.

« ibid.

' Voy.,sur ee point important, le no xii des pièces à Pappui, Rapport de Courtois, et la note critique placée à la suite de ce chapitre.

LE DÉNOUMENT

HZ

ditant celle d'une tentative de suicide ; et Ton avait eu soin de choisir l'inscription la plus propre à entretenir l'idée qu'on n'avait renversé le chef des Jacobins que parce qu'il visait à se faire roit...

Vers six heures, Élie Lacoste entre et ordonne que l'on conduise les capiifs à la Conciergerie. Puis, se tournant vers un chirurgien qu'on venait d'amener : « Pansez bien Robespierre pour le mettre en état d'être puni *. »

Le pansement eut lieu avec tout le soin désiré. On lève le blessé sur son séant ; on lui lave la figure ; on lui enfonce dans la bouche plusieurs tampons de linge pour pomper le sang dont elle était remplie; et enfin le chirurgien applique sur la plaie un morceau de charpie que maintient un bandeau passé autour du menton; tout cela, au milieu des ricanements et des insultes. Lorsqu'on lui noua le bandeau au-dessus du front, un des assistants s'écria : « Voilà qu'on met le diadème à Sa Majesté 1 / » Son intelligence veillait, et il entendait ces choses ! mais — bien qu'il lui restât la force de parler 5 , — il se tut, se contentant de regarder les insulteurs d'un œil calme, pensif et fixe.

Durant cette agonie sans exemple, supportée avec un stoïcisme dont l'antiquité elle-même ne fournit pas de modèle, qui sait quelles pensées occupèrent cet indomptable esprit? S'interrogea-t-il sur la loi, effroyablement mystérieuse, qui, depuis l'origine du monde, couronne les artisans de l'iniquité, et ne réserve que tortures aux serviteurs de la justice? La veille, il s'était écrié : « Quel homme défendit jamais impunément les droits de l'humanité? m Et voilà qu'à son tour il montait de la dignité d'apôtre à celle de martyr : puisa-t-il dans celte idée quelque motif sublime de consolation, et la constance? Cette foi au progrès qui a épuisé tant de dévouements, ouvert tant d'abîmes et fait tant de cruciûés, lui fut-elle, contre l'inénarrable amertume d'une mort qui renfermait mille morts,

1 Derniers instants de Robespierre et de sa faction, ubi suprà. a Ibid.

5 ibid.

une ressource souveraine? Ah! il dut avoir, en tout cas, la morne certitude que, cette fois encore, le peuple allait reprendre l'ancien fardeau. Un fait saisissant prouve qu'il eut une très-claire intuition du mouvement en sens inverse que sa chute annonçait et déterminait : une des personnes présentes lui ayant prêté aide dans un moment où il se baissait avec effort et portait ses mains au jarret comme pour relever ses bas, il témoigna sa gratitude en reprenant un mot qui était d'une autre époque, qu'on ne prononçait plus depuis longtemps, qu'on avait presque oublié ; il dit d'une voix douce : « Je vous remercie, Monsieur ■« »

Défenseur des pauvres, il avait vécu pauvre : on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinquante livres, et des mandats de l'Assemblée constituante pour son indemnité de représentant, qu'il avait négligé de toucher 2 .

Lorsqu'ils l'eurent « bien pansé, » conformément aux recommandations d'Élie Lacoste, rien ne s'opposant plus à ce qu'on le guillotinât, ils le transportèrent à la Conciergerie. Mais il y avait une difficulté. Un décret voulait que l'identité des individus hors la loi fût constatée en présence des membres de la municipalité; or ici la municipalité en masse était hors la loi. Fouquier-Tinville fît part à la Convention de son embarras, et l'Assemblée, qu'on avait vue jusqu'alors étrangère à ces détails sinistres, trancha la question en déléguant des commissaires 5 pour certifier que les hommes qu'on allait tuer au nom de la Révolution étaient bien Robespierre et Saint-Just!

L'échafaud fut dressé sur la place de la Révolution, par mesure spéciale. Le long de la route que les charrettes avaient à parcourir, les fenêtres étaient louées à des prix fabuleux; des femmes du « grand monde, » en habits de

1 Nous empruntons celle circonstance caractéristique à notre illustre confrère M. Michelcl, à qui le fait fui raconté par le général Petict, qui luimême le tenait de la personne remerciée en ces termes par Robespierre.

* Voy. la note critique placée a la suite de ce chapitre.

5 Mémoires de Lcvasscur, I. III, chap. M, p. 335.

LE DÉNOUMENT. 245

fête, s'y pressaient, radieuses et souriantes f . On avait appelé dans les rues l'immonde foule des « aboyeurs et des aboyeuses de guillotine ; » mais les artisans et les ouvriers n'étaient pas là.

Les charrettes parurent; elles contenaient vingt et un condamnés. Dans la première étaient Couthon, Hcnriol, et, à côté de Robespierre, les restes mutilés et sanglants de son frère, qui mourait pour lui 1 Saint-Just, toujours calme, s'entretenait avec ses pensées. Le cadavre de Le Bas suivait. Sur le passage de Robespierre, que les gendarmes montraient de la pointe de leurs sabres, on criait : « A mort le tyran! » et l'homme qui poussait ce cri avec le plus de fureur, c'était Carrier * !

Devant cette même maison de Duplay, dont Robespierre avait fait fermer les volets, le 21 janvier 1793, quand Louis XVI passa, et, le 5 avril 1794, quand passa Camille 5 , des mégères firent arrêter les charrettes et dansèrent en rond tout autour 4 . Pour compléter la scène, on avait posté là un enfant avec un seau rempli de sang de bœuf : lorsque Robespierre atteignit la demeure où étaient son père et sa mère adoptifs, la famille de son choix et sa fiancée, l'enfant trempa un balai dans le sang et en lança quelques gouttes contre la maison. Impassible jusqu'alors, la victime tressaillit et ferma les yeux.

Une femme s'approcha, criant : «Va, scélérat, descends m aux enfers avec les malédictions de toutes les épouses a et de toutes les mères de famille 6 ! » Mais toutes les mères de famille ne le maudissaient pas : témoin cette jeune fermière qui, apprenant la fin de la grande tragédie,

1 C'est ce que l'écrivain tory, M. Wilson Croker, exprime de cette façon : « The streels and Windows werecrowded, and teith what is represented as a better elass of persons. » Voy. Essays on the French Révolution, p. 428.

* IlisL parlem., t. XXXIV, p. 96.

« Voir, dans les volumes précédents, le récit de l'exécution de Louis XVI et celui de l'exécution des Dantonisles.

4 Nougaret, t. IV, p. 313.

5 Cette circonstance est rapportée à la fois par Nougaretcl par les Deux amis.

au moment où elle tenait son ûls sur ses genoux, fut prise d'un tel saisissement, qu'elle laissa tomber son doux fardeau, et les mains levées vers le ciel: Aco n'es finit pol bounhur del paouré poble. Han tuat aquel que Vaimabo tant. — « Oh ! c'en est fait du bonheur du pauvre peuple; h on a tue celui qui l'aimait tant *. »

Les vaincus moururent sans protester, sans se plaindre ni du sort ni des hommes, courageusement et simplement. De ceux que contenait la première charrette, seul Robespierre était en état de se mouvoir : il monta, inaidé, les marches de l'échafaud. Quand il fut sur la plate-forme de la guillotine, le bourreau, royaliste exalte, lui ayant arraché, d'un mouvement brusque et barbare, l'appareil qui couvrait ses blessures, l'excès imprévu de la douleur lui fit pousser un cri perçant. C'était le cri de ce pauvre peuple dont parlait la paysanne, c'était le cri de ces millions d'infortunés qu'on allait ramener aux carrières. Le couperet s'abaissa et, pour longtemps, tout fut dit.

1 Cet le scène se passa à l'occasion de la nouvelle de l'cxécu lion du 10 llicrmidor, apportée à son frère par M. Laromiguière, le philosophe et ancien membre du Tribunat; c'est sur ton témoignage que le fait repose, el nous rempruntons à Dne intéressante Hisloinde Sainl-Just, que vient de publier M Ernest Haroel. Voy. ce livre, p. 617 et 618.

Nous croyons avoir présenté, dans le chapitre qui précède, le tableau le plus complet, el qu'on nous pardonne d'ajouter , le plus vrai qui ait jamais été tracé jusqu'ici des fameux événements «lu 9 thermidor. Kl pourtant, même ce tableau ne peut élre que très-incomplet, les vainqueurs ayant fait disparaître une masse énorme de documents, parmi lesquels, cela va sans dire, tous ceux qui parlaient en faveur des vaincus.

Que, parmi les papiers saisis chez Robespierre* et ses partisans, Courtois eu ail supprimé cl détourné un grand nombre, c'est ce qu'il est impossible de nier, après ses propres aveux. Tout ce qui élail à la charge des Thermidoriens — el Courtois comptait parmi les plus furieux, — toul ce qui était de nature à montrer sous leur vrai jour les desseins et les actes d'hommes que les Thermidoriens avaient d'autant plus d'intérêt à flétrir qu'ils 1rs avaient assassinés, a été de la *orlc dérobé à l'histoire. Perle iinmrnsr, irréparable ! En 1816, le minisire de la police, Decazes, lit envahir ledonii-

LE DÉNOUMRNT.

cile île Courtois et enlever sans inventaire, avec violence, une foule de pièces et de renseignements très-curieux, dont une très-pelile partie seulement a été publiée depuis, après un triage fait dans le même esprit que celui auquel Courtois avait présidé. Le reste a été dispersé ou détruit.

Le lecteur, s'il a le culte de la vérité, ne doit pas perdre un instant de vue que l'histoire , pour juger Robespierre et ses partisans, ne possède en dehors de leurs actes avoués et de leurs discours -que des documents trie* par leurs plus mortels ennemis, des calomnies qui s'eulre-délrtiisrnl, et les imputations tardives de Billaud-Varenne, de Collol-d'Hcrbois, de Yadier, de Barère, forcés, pour sauver leurs têtes, de rejeter la responsabilité de leurs propres fureurs sur ceux qui en avaient été les victimes. Combien de fois ne fuul-il pas que des hommes aient eu raison, pour que leur réhabilitation résulte nécessairement d'un examen critique et sincère des sources, même lorsque les sources ont été a ce poiut, et systématiquement, ompoisonnées 1

Il existe deux rapports de Courtois : l'un concernant les papiers de Robespierre; l'autre, relatif aux événements du 9 thermidor : ce dernier, devenu assez rare. Nos prédécesseurs l'ont-ils eu sous les yeux? Leurs divers récits tendent à prouver que non El pourtant, c'est un document qui mérite, non pas certes d'être suivi à l'aveugle, mais «l'être lu attentivement, le flambeau de la critique à la main.

Sigalons rapidement quelques-uns des points sur lesquels il importe le plus de faire tomber la lumière.

Que Robespierre ail voulu arrêter la Terreur, il n'y a pas à en douter ; mais ne pouvait-on vouloir cela sans « pencher à droite, » ainsi que M. Michelel le donne à entendre, liv. XXV, chap. iv, p. 450 et suivantes 7 M. Nichelel veut absolument voir une tendance à « pencher à droite » dans le discours où Robespierre rappelait qu'il avait sauvé les 73 Girondins, comme si avoir sauvé les signataires « républicains » d'une protestation coutre le 31 mai était une mauvaise note duns la vie d'un républicain! Il appuie sur ce que la droite avait, en novembre, tranché la question, c'est-àdire, ajoule-t-il, arrêté tout court la Révolution. Que signifie cela? Eu matière religieuse, le principe proclamé par Robespierre fut, toujours et invariablement, la liberté de conscience : était-ce là arrêter la Révolution? Le vote par lequel le procès de Danton fui clos nous esl donné aussi par .M. Michelet comme une indication de l'alliance de la droite avec Robespierre. Et pourquoi pas avec Saiul-Jusl, qui demanda si ardemment la mort de Danton? Pourquoi pas avec Billaud-Varenne, qui fut l'auteur véritable de cette mort, et ne cessa de s'en vanter? M. Michelet oublie que ce fut précisément pour avoir « penché à droite » que Danton péril. Le vote que Sainl-Jusl obtint contre lui ne fut pas demandé pour un autre motif.

.Maintenant, que dit M. Michelel des démarches des ennemis de Robespierre pour se concilier celle même droite, la veille du 9 thermidor? L'aveu est remarquable ; mais singulièrement en désaccord avec ce que hasarde un peu plus haut l'illustre écrivain : « La droite finit par comprendre que, si elle aidait à ruiner ce qui, dans la Montagne, était la pierre de l'angle, l'édifice croulerait. » Ceci esl la vérité même ; et, pour le coup, M. Michelet a grandement raison. Mais par quelle incompréhensible inconséquence peut-il dire, à quelques lignes de distance, d'une |>art, que la « droite regardait

Robespierre, homme d'ordre, comme un homme de l'ancien régime, • et, d'autre part , qu'elle s'unit à ses adversaires parce qu'elle comprit que ruiner ce qui était la pierre de l'angle de la Révolution, c'était faire crouler l'édifice?

Eo meutionnanl l'exécution qui eut lieu le 9 thermidor, M. Michelet écrit, p. 473 : » Quelques-uns veulent faire rétrograder les charrettes. Mais Hcnriot arrive au grand galop et disperse la foule à grands coups de sabre, « apurant celte dernière malédiction à son parti. » Où .M. Michelet a-l-il pris cela ? Est-ce dans M. Thiers qui, t. VI, p. 457, présente les choses sous cet aspect ? Mais M. Thiers lui-même aurait dû citer ses autorilés, ce qu'il ne fait pa«. Or lu version de Toulongcon, auteur du temps, est bien différente ; la voici : « Au moment du décret qui mettait Robespierre en arrestation, plusieurs voilures chargées de victimes « ayant été abandonnées par les gend armes qui les escortaient et qu'Hcnriol avait rappelés à lui,» les exécuteurs laissèrent inutilement voirie désir qu'on leur Ht une sorte de violence pour délivrer les condamnés. Ils achevèrent leur roule et subirent leur sort » (voy. Toulongeon, t. 11, p. 512). Henriot ne figure donc dans celle affaire que comme ayant convoqué toute la gendarmerie a l'hôtel de ville, et si l'exécution eut lieu, ce fut uniquement parce que la foule ne voulut pas profiter de l'absence des gendarmes de l'escorte pour faire violence aux exécuteurs, comme ceux-ci le désiraient, Samson se trouvant être, du reste, un ardent royaliste.

Au sujet de cette histoire des charrettes, M. Thiers s'exprime en ces termes: «Comme Robespierre était supposé l'a u leur de tous les meurtres, on s'imaginait que, lui arrêté, les exécutions devaient finir » (voy. t. VI, chap. xn, p. 457). En ceci, nous avons regret de le dire, M. Thiers s'est montré plus juste que M. Michelet, qui, liv. XXI, p. 472, écrit : « Au bruit « de l'arrestation de Robespierre, le mol de tous fut celui-ci : Alors l'écha- « faud est brisé, » tellement il avait réussi, dans tout cet afl'rcux mois de « messidor, à identifier son nom avec celui de la Terreur ! • C'est tellement on avait réussi qu'il aurait fallu dire, en tout cas; car dans le mois de messidor, l'autorité officielle de Robespierre fut nulle, et son autorité morale exclusivement employée à combattre les Terroristes: c'est ce que nous avons prouvé d'une manière irrécusable. Mais, d'ailleurs, est-il donc vrai de dire que la Terreur fût identifiée au nom de Robespierre, lors de sa chute ? Loin de là, et ce résultai ne se produisit que beaucoup plus tard, lorsque, à force de mensonges, les Thermidoriens furent parvenus à falsifier l'histoire de la Révolution. Après avoir parlé du sentiment d'inquiétude que la nouvelle du 9 thermidor causa, dans les départements de l'Est, aux républicains exaltés, Charles Nodier constate que, dans les rangs opposés, on se disait à mi-voix: • Qu'allons-nous devenir? Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore des amis et de» parents, et que MM Robespierre sont morts I » Voy. la biographie de Robespierre jeune, par Charles Nodier, Dictionnaire de la Conversation.

On a vu avec quej le ardeur, quel enthousiasme, quelle persévérance, la Société des Jacobins prit parti. contre la Convention, dans la journée du 9 thermidor. Non-seulement les Jacobins s'unirent à la commune, mais ils mirent tout en œuvre pour assurer son triomphe. Les faits qui en témoignent abondent, elon en trouve une longue, une véhémente énumération dans le

„ LE DÉNOUMENT. 2*9

Rapport de Coin lois (p. 57, 58, 59 et 60). Eh bien, M. Michelel ne se contente pas de voiler ce grand mouvement, lequel montre combien In cause «te Robespierre était associée à celle de la Révolution dans l'esprit des plus zélés révolutionnaires ; mais il se hasarde jusqu'à affirmer, p. 485, que la Société jacobine se ménagea plus qu'on n'eût cru. » Et il en donne pour preuve, p. 486, qu'elle « envoya a la vérité des députalions à la Commune, mais n'y alla pas en corps. » Ce à quoi M. Michelel ne prend pas garde, c'est qu'il était de la plus haute importance que les Jacobins n'abandonnassent pas en masse la séance; et ce qu'il parait avoir entièrement ignoré, c'est que la Commune elle-même fut la première à le leur recommander. Voiei les propres termes de l'iuvitation qu'elle leur adressa : « Camarades, vous êtes invités à vous rendre à l'instant en grand nombre, ainsi qu'une partie des ri lu yens et citoyennes de vos tribunes, pour vous unir aux membres de la Commune ; néanmoins vos frères vous engagent, au nom du salut public, à ne pas abandonner votre séance. » (Voy. le Rapport de Courtois, p. 51.)

M. Michelet ne cache pas que Brival fut chassé par les Jacobins quand ils apprirent qu'il avait voté contre Robespierre : mais il fait observer, p. 486, qu'un moment après, « reulré dans l'Assemblée, il se vit rapporter sa carte par des commissaires jacobins. » Tout cela est inexact. Le compte rendu de la séance du 9-10 theimidor porte que Brival, après avoir raconté comme quoi les Jacobins lui avaient enlevé sa carte et l'avaient couvert de huées, annonce ce qui suit, comme simple information qu'il a reçue cl qui n'est pas vérifiée : « Je viens d'apprendre que la prétendue Société avait rapporté t»ou rapport et nommé uu commissaire pour me rapporter ma carie, m El il n joule : « Je ne prendrai ma carte qu'après lu régénération de la Société. » (Voy. VHist. parlent., t. XXXIV, p. 63.)

Rien n'est donc plus contraire aux faits que la manière dont M. Michelet présente la conduite des Jacobins en celte journée célèbre. Loin de rester froids, ils poussèrent le zèle jusqu'au transport, et leur a (lâchement à Robespierre fui si persistaut, que, même à deux heures et demie du malin, le •

10 thermidor, ils prenaient la lésolution suivante, — nuire documenl dont

11 est clair que M. Michelet n'a pas eu connaissance: • Les citoyens Uupluy, Gauthier, Rockenslioch, Didier, Faro, Oumont, Accard, Lefort, Lagardc, Versenne, sont nommés pour accompagner la dépulation de la Commune, et s'unir avec elle pour veiller uu salut de la chose publique. Il est deux heures et demie du 9 thermidor, l'un il. Signé Vivier, vice-président { Cazalès, secréluire. » (Voy. à la suile du Rapport de Courtois, le n» xxi, 1" pièce.) Celte dépulation arriva trop lard ; au moment où ou la nommait, la Convention était déjà victorieuse.

Un mouvement non moins indispensable à décrire que celui des Jacobins, c'était celui des sections. D'où vient que cette partie, si essentielle, de l'histoire du 9 thermidor a été entièrement passée sous silence par tous nos prédécesseurs, M. Michelet excepté? Encore ce dernier ne mentionne-l-il qu'un nombre limité de sections, les procès-verbaux de dix-sept d'entre elles, manquant, dit-il, p. 497, à la préfecture de police. Mais parmi les pièces justificatives placées a lu suile du rapporl de Courtois, il existe un résumé très-enrieux des procès-verbaux de toutes les sections ; et nous sommes surpris que personne jusqu'à nous n'ait puisé à cette mine. Si M. Michelet y avait eu accès, peut-élre eûl-il hésité à émcllre des assertions

telles que celle-ci : « Les Piques, la place Vendôme, section de Robespierre , lui fut si hostile, qu'elle brûla sans les lire les lettres de la Commune. » (Voy. M. Nichelet, liv.XXI, cliap. vu, p. 497.) Voilà une affirmation étrangement en désaccord avec ce que nous lisons p. 159 des pièces justificatives à la suite du rapport de Courtois : « Il est constant que la section des Piques ne s'est réunie qu'à deux heures du matin, et qu'elle a pris toutes les précautions possibles pour ne se prononcer qu'avec la certitude des événements favorables à la Convention. » Il résulte, en outre, des papiers des Jacobius, que celte section avait promis de fraterniser avec eux. (Ibirt.) Elle était donc favorable à Robespierre, contrairement au dire de M Michelel ; et comme elle ne se rassembla qu'à deux heures du matin, au moment où la Commune succombait, on conçoit de reste qu'elle ait brûlé les lettres delà Commune, sans que eela prouve le moins du monde qu'elle était hostile à Robespierre. Elle se rallia à la Convention, lorsqu'elle vit qu'il n'y avait plus moyen de faire autrement : voilà tout. Quant au motif qui l'empêcha de se réunir plus tôt, il nous est fourni par la pièce même Mtr laquelle Robespierre ne put se résoudre à mettre sa signature et qui porte seulement les deux premières lettres de son nom. Comme il était de la section des Piques, elle devait naturellement attendre, pour répondre à un appel de la Commune, que le nom de Robespierre y figurât. On pressa celui-ci de le donner ; il écrivit Ro. . . et ne put se résoudre à achever !

Un point, jusqu'ici resté fort obscur, est celui de savoir si Robespierre, à la Commune, se tira on reçut un coup de pistolet? Beaucoup d'historiens, M. Thiers entre autre*, ont adopté, sans examen, l'hypothèse d'une tentative de suicide. Cette opinion n'a aucune espèce de fondement. Au récit, trèscirconstancié, du gendarme Méda, qu'on peut lire dans la Collection des Mémoires relatifs à la lléoolution française, nous joindrons ici la copie textuelle d'une lettre manuscrite de Méda, suivie d'un certificat de Tallien, le tout faisant partie de la collection d'autographes de M. de Girardot. C'est un document historique du plus haut intérêt ; on en va juger :

m Renvoyé au ministre de la gu«*rre pour faire un prompt rapport au Directoire.

Pari», le tO germinal, an iv.

Barra». »

» Citoyens directeurs, les pièces ci-jointes rappelleront à votre souvenir la grande époque du 9 thermidor, les services que j'ai rendus dans celle journée, et particulièrement les témoignages d'affection, de gratitude, dont les citoyens Barras et Merlin (de Douai) m'honorèrent alors. Le vœu de la Convention nationale, la bienveillance particulière de quelques-uns de ses membres, semblaient m'assurer une place plus honorable et digne des services que j'avais rendus ; mais les partisans du traître que j'avais frappé restèrent encore, quelque temps après la chute de leur chef, à la tète des comités du gouvernement ; ils éludèrent le plus qu'ils purent le favorable décret de la nuit du 9 thermidor, et rnc donnèrent la place la plus inférieure de l'année, place que Collot et Barère me forcèrent d'accepter, me menaçant de leur puissante colère, et écartant mes réclamations en disant que Ton ne devait rien à un Assassin. (Ce mot est en grosses lettres dans

LE DÉNOUMENT

l'original.) Persuadé du danger de leur résister en leur opposant d'autres représentants, je rejoignis mon nouveau poste. Espérant des temps plus heureux, depuis j'ai réclamé ; mais l'éloignement rendit mes réclamations infructueuses. Permettez donc présentement, citoyens directeurs, que je réclame votre bienveillance et l'entière exécution du favorable décret de la nuit du 9 thermidor. Le ministre de la guerre a chez lui les meilleurs certificats de mes généraux, de mes chefs, qui attesient mes moyens pour servir la République avec distinction dans un poste supérieur. Veuillez donc, citoyens directeurs, m 'accorder la place de chef d'escadron, vacante depuis deux ans dans le régiment où je sers, et qui est à la disposition du Directoire, ou charger quelqu'un de recevoir des renseignements et de vous préparer un rapport sur des faits que je n'ose vou» rappeler ici, qui amèneront votre conviction et vous feront connaître les dangers que j'ai courus dans la journée et après le 9 thermidor.

« C'est en espérant tout de votre justice que je suis avec le plus profond respect,

.M Km, S. t. (sous-lieutennnt).

(Textuel.)

m Paris. U germinal an vi de ta République française. »

« Je certifie que le citoyen Méda est an des braves qui, dans la nnil'du ) thermidor, se rangèrent sons les drapeaux de la Convention nationale. Le premier, il entra les armes à la main dans la Commune, où les conspirateurs étaient réunis. Ce fut lui qui s'empara de Robespierre. Par un décret solennel on lui promit de l'avancement. Il n'a pus obtenu tout ce qu'il avait droit de réclamer, il sollicite auprès du Directoire. Je croirais faire injure à chacun de ses membres, si j'employais pour Méda d'autre recommandation que celle qui doit résulter des sertiecs qu'il rendit à cette mémorable époque.

« Talliejc, membre du conseil des Cinq-Cents. »

(Textuel.)

Ces mots du certificat : « Ce fut lui qui s'empara de Robespierre » sont remarquables : Tu I lien n'ose pas écrire qu'il recommande un « assassin ; » et Méda lui-même avoue avoir entendu dire à Col lot et à Barère qu'on « ne «levait rien à un assassin. »Lcs Thermidoriens sentaient bien qu'une pareille tentative de meurtre ne pouvait que déshonorer leur victoire et la rendre odieuse. Voilà pourquoi Barère, dans son rapport du 10 thermidor, laissa tomber négligemment ces mots : « Robespierre aîné s'est blessé; » voilà pourquoi on mil dans la main de Robespierre, lorsqu'il était étendu sanglant sur une table du Comité de salut public, ce sac qui ressemblait à un fourreau de pistolet et qu'on ne lui vit que « vers trois ou quatre heures du matin; » voilà pourquoi enfin on obtint do concierge de la maison commune, Brochant , qu'il déposât dans le sens du suicide.

Heureusement, la déclaration de ce concierge nous a été conservée, et elle porte sa réfutation avec elle :

u Sur les deux heures du malin, un gendarme m'a dit qu'il venait d'en-

trndre un coup «le pislolel dans la salle de l'Égalité. 4e suis entré, el j'ai vu Le Bus étendu par terre, et de suite Robespierre lainé s'est tiré un coup de pislolel dont la balle en le manquant a pansé à trois lignes de moi J'ai failli èlre tué, puisque Robespierre a tombé sur mot en quittant la salle de l'Égalité au passage. » (Voy. n<> xxxvi des pièces justificatives à la suite du rapport de Courtois.)

En fait de témoins oculaires, le seul qui ait jamais été produit eu faveur de la thèse du suicide, est ce Bochard qui assure avoir vu Robespierre se tirer un coup de pistolet et se... manquer 1

Encore faut-il remarquer que celte déclaration est eu complet désaccord avec celle de l'espion Dulac, lequel affirme être entré le premier à l'hôtel de ville, cl y avoir trouvé Robespierre étendu près d'une table, dans une des salles, el Le Bas mort, dans une autre pièce. (Voy. n© xxxix des pièces jusli- (i< alives à la suite du rapport de Courtois.)

Mais à quoi bon insister? La thèse du suicide est combattue par un argument sans réplique : c'est le rapport des oflieirrs de santé Verges et Marriguis, sur le pansement de la blessure de Robespierre. Voici comment la blessure est décrite duos ce rapport : « Le coup a |>orlé au niveau de la bouche, à un pouce de lu commissure des lèvres. Comme sa direction était oblique, de dehors en dedans, de gauche à droite, de haut en bas, et que la plaie pénétrait dans la bouche, » etc. (Voy. ubi suprà, n« xxxvu.) Il est impossible de se figurer un homme se tirant un coup de pislolel au niveau de la bouche, de gauche à droite, el de haut en bas.

Au reste, il est une circonstance qui sert de confirmation au récit de Méda. Dans la nuit même du 9 au lu, il fut solennellement présenté à la Convention par Léonard Bourdon, qui dit : m Ce brave geudarme que vous voyez ne m'a pas quitté, il a tué deux conspirateurs. » Sur quoi, la Convention décréta qu'il « serait fait mention honorable du dévouement civique dr ce citoyen, > et chargea le Cotnilé de salut public de lui donner de l'avancement. (Voy. le compte rendu de la séauce du U-IO thermidor, llist. parlem., t. XXXIV, p. 75-76.)

Pour tout dire, on lit dans des notes que, plus tard, Dulac fit passer a Courtois la phrase suivante : « Il faut que vous observiez, pour l'honneur de la vérité, que c'est moi qui ai vu le premier Robespierre, et qu'il n'est donc pas vrai que le gendarme qui a été présenté à la Convention par Léonard Bourdon lui ait brûlé la cervelle. (Voy., à la suite du rapport de Courtois, le n» xxxix.) Mais quand Dulac péuétra à la Maison Commune, le meurtre avait été déjà commis, puisque Dulac lui-même raconte qu'il n'avait pas encore mis le pied sur le seuil lorsqu'il entendit deux coups de pistolet tirés en dedans. Il vit Robespierre blessé, mais il n'était point la quand Robespierre fut blessé. Son témoignage sur ce point n'a doue aucune valeur, même à le supposer sincère.

L'assassinat doit donc élre rangé historiquement parmi les moyens qui concoururent au triomphe de la réaction thermidorienne; mais on doit aux Thermidoriens cette justice que, du moins, ils ne se firent pas honneur d'un crime dont le profit devait leur revenir. On a pu remarquer qu'en présentant Méda à la Convention Léonard Bourdon évita de prononcer le nom de Robespierre; de son côté, Barére, dans son rapport, présenta les choses de manière a faire croire a une tentative de suicide; nous avons produit uu

LE DÉNOUMENT. 253

document qui montre combien les réclamations de Méda parurent importunes aux vainqueurs; enfin, le rapport du Thermidorien Courtois présente ceci de frappant que, dans l'énuméralion de ceux dont ii exalte les services, Méda n'est pas même nommé.

On se tromperait, au surplus, si de ce que le témoignage de cet assassines! admissible sur un point, c'est- à-dire en ce qui touche l'invasion de la Maison Commune, on concluait à l'authenticité de tous les détails contenus dans la brochure intitulée Prèci* historique des événements qui se sont passés dans la soirée du 9 thermidor, par Méda, chef d'escadron au 7« hussards. L'auteur se vante d'avoir arrêté Henriot, qui le fut, sur la sommation de Courtois et de Hobin (de l'Aube), par six gendarmes de la 29* division, dont on a les noms : Perlot, Hamel, Lecomle, Paulin et Crouï. Méda se vanle aussi, dans le factum en question, d'avoir été, au début de la lutte, nommé, lui simple gendarme, que personne alors ne connaissait, commandant des forces de la Convention, et d'avoir suggéré l'idée de marcher sur la Maison Commune. Or la première de ces deux assertions est réfutée par son absurdité même, et la seconde par le récit très-circonstancié de FVéron, qui nous montre que l'idée d'aller assiéger la Commune vint de Billaud-Varenne. Un mensonge impudent, que nous trouvons dans ce prétendu Précis historique, est celui-ci : <« Je fouille Robespierre. Je lui prends son portefeuille; il contenait pour plus de dix mille francs de bonnes valeurs, » (Voy. p. 385.) Il est dommage que Léonard Bourdon, lorsqu'il remit à la Convention « un portefeuille et des papiers saisis sur Robespierre » (voy. Hist. parlem. % t. XXXIV, p. 76), ne se soit pas avisé de faire mention de ces dix mille francs de bonnes valeurs. Quel coup de fortune c'eût été pour les Thermidoriens! En vérité, Léonard Bourdon et ceux auxquels le portefeuille fut remis se montrèrent bien maladroits de garder à l'égard de ces bonnes valeurs un si profond secret; et Méda, ou le fabricateur de ses Mémoires, a grandement raison de s'écrier : • Je n'en ai jamais entendu parler depuis. » Il aurait pu se consoler en songeant que personne ne fut plus heureux que lui sous ce rapport. «

Sur la même ligne que cette calomnie inepte, on peut mettre celle-ci, qui orne le rapport de Courtois : « Au moment où Saint-Just vit que tout était désespéré pour son parti, il dit à Le Bas : « Tue-moi. » Le Bas lui répondit parce mol : «< Lâche 1 » Et, après une courte pause : « J'ai bien autre chose à faire, » dit-il; et puis il lire sur lui-même le pistolet dont la balle lui donna la mort, m (Voy. rapport de Courtois, p. 71.) Courtois n'oublie qu'une chose : c'esl de nous dire comment il est parvenu à savoir ce qui s'est passé entre Saint-Just et Le Bas en un pareil moment. Est-ce qu'il était là? Non. Est-ce que d'aventure il écoulait aux portes? Non. De qui lienl-il ce fait, dont il n'est question ni dans le récit de Méda, ni dans celui de Dulac, ni dans celui du concierge Bochard ? Courtois se lait prudemment là-dessus. Cette misérable invention de la haine n'eu a pas moins fait son chemin; et M. de Baranle ne manque pas de l'enregistrer, quoiqu'il veuille bien avouer que « le fait n'est pas prouvé. »

Ce travail critique, même borné à la discussion des sources, nous mènerait loin... : que serait-ce donc si nous entreprenions de relever, dans M. Thiers, M. de Baranle, M. Alison, — nous ne parlons pas de M. de Lamartine, — toutes les inexactitudes et toutes les erreurs de seconde main?

RÉVOLUTION FRANÇAISE, ff, 22

Quoi qu'il en soit, ici finit cette lâche déjuge d'instruction que nous nous étions imposée. Embrassée dans toute son étendue, elle eût exigé des volumes; mais nous osons croire que, quoique incomplète, l'étude à laquelle nous nous sommes livré en présence du public suffira pour convaincre tout lecteur sérieux que, lorsque nous avons mis la main à la plume pour écrire V Histoire tic la Révolution, cettb histoire h'etait pas faite. Il y avait une foule d'affirmations à rectifier, une foule de jugements à réformer, une foule de préjugés à détruire, une foule de calomnies à confondre; et tout cela formait un immense courant d'opinion qu'il fallait peut-être quelque courage pour remonter. Un homme qui a passé trente ou quarante ans de sa vie à croire vraie une chose fausse, ou à regarder un grand homme comme un monstre, n'arrive pas aisément a reconnaître qu'il s'est trompé pendant si longtemps : c'est la une sorte de suicide intellectuel auquel ne consentent que les natures fortes. Nous savions cela en commençant; mais nous savions aussi que celui-là est indigne du litre d'historien qui n'est pas décidé à servir la vérité quand même.

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