CHAPITRE IV
Effroyable aggravation du régime de la Terreur pendant la retraite de Robespierre. — Les ennemis de Robespierre, terroristes furieux. — De quels hommes Fouquier-Tinville fut l'instrument. — Précipitation des jugements. — Affreuses méprises. — La vérité sur l'affaire de la veuve Maillet, et sur celle de Loizerolles. — Calomnies historiques. — Histoire delà guillotine. — Statistique funèbre. — Déplacement de la guillotine.
— Hallucinations de Fouquier-Tinville. — Tableau de la Tirreur et de ses effets. — On se familiarise avec la mort. — Les cimetières. — Bals, concerts, amusements publics, étalage de luxe, galanterie. — La Terreur eu province. — Lequinio à Fonlenay-lc-Peuple. — Joseph Le Bon à Arras. — Politique violente servie par Le Bon. — Calomnies répundues contre lui. — Service important qu'il rend à la France, dans sa mission à Cambrai. — Caractère de l'impulsion partie de Paris. — Arrestation et mort de Guadet, de Salles, de Barba roux. — Commetit le régime de la Terreur doit être jugé. — Les faux assignats. — Lettre inédite et curieuse de Fouquier-Tinville. — Chiffre des condamnations et des acquit lemeols.
— Rapprochements historiques. — Critique historique.
Longtemps après la mort de Robespierre, Rewbcll disait de lui : « Je ne lui reproche que d'avoir clé trop doux 1 . »
Ce qui est certain, c'est que la Terreur redoubla, dès qu'il se fut éloigné de la scène. Pendant les quarante-cinq jours qui précédèrent sa retraite du Comité, le nombre des personnes guillotinées avait été de 577 : il fut, suivant
1 Mot rappelé par M. de Baraulc, dans son Histoire du Directoire, p. 16, et tiré des Mémoire* de Carnoi.
Laurent Lecointre, de 1,285 1 pendant les quarante-cinq jours qui la suivirent, c'est-à-dire depuis le 23 prairial jusqu'au 9 thermidor.
Le 25 prairial, les prisons contenaient 7,321 personnes ; et le 9 thermidor, bien que, dans l'intervalle, ce chiffre eût subi, par les exécutions, les acquittements et les morts naturelles, une diminution de* 1,663, il ne s'élevait pas à moins de 7,800.
En d'autres termes, la retraite de Robespierre fut marquée par une augmentation comparative de 708 dans le nombre des personnes qui périrent sur l'échafaud, et par une augmentation de 893 dans le nombre des personnes qui furent jetées en prison f .
Aussi l'écrivain royaliste Bcaulieu n'hésite-t-il pas à dire : « Il reste pour constant que les plus grandes violences, depuis le commencement de l'année 4794, ont été provoquées par ceux-là mêmes qui ont écrasé Robespierre... Une chose sue de tout le monde, c'est que, six semaines avant la révolution du 9 thermidor, Robespierre ne paraissait plus aux Comités; et c'est à cette époque que les arrestations furent plus multipliées et les exécutions plus épouvantables s . »
Est-il vrai, ainsi qu'un historien de nos jours se hasarde à l'affirmer, que, quoique Robespierre n'allât plus au Comité, il n'en exerçait pas moins un grand pouvoir, attendu qu'il « gardait sa signature et signait chez lui? »
On va juger de l'exactitude de cette assertion parla déclaration suivante de Billaud-Varcnne, Barère et Collot-dllerbois : « Robespierre a pu assister à la signature lorsqu'il
1 Encore ce chiffre est- il au-dessous delà vérilé.Ou verra plosbas, par le tableau des exécutions quotidienne*, que le nombre des personnes guillotinées, depuis le 23 prairial jusqu'au 9 thermidor inclusivement, s'élève à i ,356.
1 Ces chiffres, tous tirés de documents officiels, sont ceux dont Laurent Lecointre, tout ennemi mortel de Robespierre qu'il était, se servit, pour établir qu'il y avait eu un redonblement de la Terreur, dès qu'il avait cessé de se rendre au Comité. — Voy. Laurent Lecointre au peuple français, p. 199-131, dans la Bibl. hit t. de la Rêv., 1100-1. (Britiih Muséum )
« Beaumeu Essai historique sur la Révolution de France, t. VI, p. 3.
a été mandé deux fois an Comité, en messidor et fructidor, pour répondre a quelques faits à lui imputés par les deux Comités. Il a pu signer quelques extraits, lorsque, pour se ménager une réponse aux reproches qu'il prévoyait sur son absence, il affectait de passer quelquefois dans les salles à cinq heures, quand la séance était levée 1 . Là se borna l'intervention politique de Robespierre, pendant les quatre dernières décades, de l'aveu même de ceux de ses collègues qui le renversèrent; et ils nient formellement que, durant celle période, ils aient présenté les arrêtés ou extraits à sa signature 9 . Aussi les investigations de Laurent Lecointre ne lui fournirent-elles que douze arrêtés signés par Robespierre, durant les quatre dernières décades; et c'est lui-même, Laurent Lecointre, qui fait observer que, de ces douze arrêtés, il y en a onze qui ne touchent en rien au régime de la Terreur. Ils portent : sur les taxes révolutionnaires, — sur les ouvriers venant à Paris pour fabriquer des fusils, — sur le rappel de Dubois-Crancé, — sur un concours d'artistes, — sur la quantité de cordages provenant de la descente des cloches, — sur les valeurs métalliques, — sur la déclaration des fabriques de toile, — sur les citoyens réfugies du département du Nord, — sur les ouvriers de clouterie mis en réquisition, sur l'exportation des soies nos ouvrées, — sur les citoyens mis en réquisition pour les chargements 3 .
C'est encore Laurent Lecointre 4 , un des ennemis les plus acharnés de Robespierre, qui a légué à l'Histoire les renseignements que voici :
Arrêté du 4 er thermidor, qui envoie au Tribunal révolutionnaire quatorze individus portés sur une liste présentée par la Commission séante au Muséum. Signé Vadier,
1 Réponse des membres des deux anciens comités aux imputations renouvelées contre eux par Laurent Lecointre, p. 61. Bibl. ki$t. delà Rév , 1097-8-9. (Britith Muséum.)
* Ibid.
8 Laurent Lecointre au peuple français, p. 171. — Bibl. hiet. de Rcv. t 1 100- 1. (Britith Muséum.) « Ibid., p. 132 et 133.
Amar, Voulland, Élic Lacoste, Rhul, Collol-d'Herbois, Barère, Billaud-Varenne. Absentes, les signatures de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just.
Autre arrêté du 5 thermidor, qui envoie au Tribunal révolutionnaire quarante-huit personnes, désignées aussi par la Commission séante au Muséum. Signé Vadier, Amar, Voulland, Êlie Lacoste, Rhul, Collot-d'Herbois, Billaud- Varenne. Absentes, les signatures de Robespierre, de Couthon et de Saint Just.
Autre arrêté du même jour qui envoie au Tribunal révolutionnaire trois cents personnes. Signé Vadier, Amar, Voulland, Rhul, Prieur, Collot-d'Herbois, Barère, Billaud- Varenne. Absentes, les signatures de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just 1 .
Maintenant quels furent les hommes qui, a celte époque, se tenaient prêts à frapper le coup du 9 thermidor? Ces hommes furent, outre Vadier, Amar, Voulland, Collot, Billaud et Barère, tous, comme on sait, partisans avoués de la Terreur :
Bourdon (de l'Oise), qui en avait défendu violemment le principe contre Chabot et Bazire, dans la séance du 20 brumaire i 793 8 ;
Guflroy, l'auteur de l'obscène et sanguinaire feuille intitulée le Hougiff;
André Dumont, qui écrivait à la Convention : a II y a trois choses qui font trembler les traîtres dans ce département : le Tribunal révolutionnaire, la guillotine et le maratiste André Dumont 5 ; »
Tallien, dont le farouche proconsulat avait pesé sur Bordeaux 4 ;
Fréron, dont le nom faisait pâlir les Toulonnais 5 ;
1 Laurent Lecointrc au peuple français, p. 132 et 133. — Bibl. hist. de la Rév., 1 100-1. {Britith Muséum.) 1 Voy. celle séance dans le Moniteur.
5 Moniteur, un it, 1793, n° 268.
4 Voy. dans le volume précédent le chapitre intitulé : Les Proconsuls.
6 Ibid.
RÉVOLUTION FRANÇAISE. II, iO
Barras, que Robespierre accusait d'avoir opprimé Marseille 1 ;
Moyse Bayle,qui avait demandé qu'on déportât la moitié de la ville d'Aix *;
Rovère, l'apologiste des" massacres de la Glacière s , l'ami et le défenseur de Jourdan Conpe-tète 4 ;
Cambon, enfin, auquel on n'a point à reprocher des actes cruels, il est vrai, mais qui n'en disait pas moins à haute voix: «Voulez-vous faire face à vos affaires? Guillotinez! Voulez-vous payer les dépenses immenses de vos armées? Guillotinez! Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? Guillotinez! guillotinez 6 ! »
Parmi les papiers trouvés chez Robespierre après sa mort, étaient des notes écrites de sa propre main sur différents députés de la Convention. Voici ce qui concerne Bourdon (de l'Oise) :
« Bourdon (de l'Oise) s'est couvert de crimes dans la Vendée, où il s'est donné le plaisir, dans ses orgies avec le traître Tuuk, de tuer des volontaires de sa main... Il y a à peu près dix jours, il se transporta chez Boulanger, et trouva chez ce dernier une jeune fille, qui est la nièce de ce citoyen. H s'informa des liaisons de son oncle, de ses moyens d'existence. Elle répondit vaguement. Il prit deux pistolets sur la cheminée. La jeune fille lui fit observer qu'ils élaieut chargés, o Eh bien, répondit-il, si je me tue, on dira que c'est toi, et tu seras guillotinée. » Il continua de manier les pistolets, et les tira sur la jeune fille. Ils ne partirent pas, parce que l'amorce était ôtée 6 . »
! Mémoires de Barère, I. IV, p. 14.
1 Réponse de Fréron aux diffamations de Moyse Bayle, p. 13. — Bibl. lu si. de la Bév., 993-6-7. {Brilish Muséum.)
5 Bkaulieu, Biographie universelle, art. Rovère, * Moniteur, an 11, 1794, n« 121.
8 « Voilà ce que Cambon disait à haute voix, en présence ilu public et de nuire collègue Gantier (de Sainte::), qui m'a autorisé à citer ce Irait, dont il j éîé témoin. » Laurent Lecointre au peuple français, à l'univers, à la postérité^ p. 19*». — Bibl. hisl. de la Rév., 1100-1. (British Muséum.)
6 N« Ll de 3 pièces à ht suite du rapport de Courtois.
Le lecteur se rappelle ce que nous avons raconté, dans HiUloire de
A cette liste un nom manquerait si nous n'y mettions celui de Fouquier-Tinville, qui, de la même bouche qui laissait échapper ces mots : ■ Il faut nous liguer contre le despotisme de Robespierre pour sauver nos têtes f $ » disait : « Il nous faut du sang; le peuple veut du sang *. ■ Ce qui est certain, c'est que Fouquier-Tinville n'avait aucun rapport avec Robespierre ; c'est qu'il n'entretenait avec lui aucune correspondance; c'est qu'il n'était allé le visiter qu'une fois, à l'occasion des tentatives de meurtre imputées à Admirai età Cécile Renault, et parce qu'il n'avait pu s'en dispenser décemment, d'après ses propres explications, ayant rendu, ce jour-là, visite à Collot-d'Herbois; c'est qu'il ne connaissait pas la demeure deCoulhon, non plus que celle de Saint-Just \
Loin d'appartenir à ce parti, il était l'instrument du parti contraire, comme cela résulte de nombreux témoignages. Lors du procès qui lui fut intenté, Ardennc, substitut de l'accusateur public, lut au tribunal trois lettres que Vadier avait écrites à Fouquier-Tinville pour lui recommander de pousser vivement à la guillotine dix contrerévolutionnaires de Pamiers, envoyés à Paris par les représentants Milhaud et Soubrany. La première de ces lettres portait: a Je te recommande cette affaire; je t'engage à la conduire à fin avec le zèle, l'activité et le dévouement qui te caractérisent. Je sais qu'il suffit de t'indiquer des ennemis de ton pays, pour être assuré de ton courage et de ton adresse. * Quelques jours après, Vadier écrivait : a II m'est impossible, mon cher Fouquier, de me rendre au tribunal demain matin, comme tu le désires.... Je t'ai transmis tout ce que nous avions relativement aux dix scélérats qu'on doit juger... Il n'en est pas un seul sur les dix qui ne soit un ennemi forcené de la Révolution... Ce serait une
la Vendée, des accès de folie furieuse auxquels Bourdon (de l'Oise) était sujet.
1 Déposilion de Muriel, représentant du peuple, dans le procès de Fouquier-Tinville. Hisl. parlent., t. XXXV, p. 15 et 16.
* /bid., p. 131. — Déposition de Gommer, député.
5 Mémoire pour Antoine Quentin Fouquier, t. XXXIV de 17/ w/ parte*., p 239.
calamité publique, s'il pouvait en échapper un seul au glaive de la loi , . >»
Qu'on rapproche ces documents des déclarations de Fouquier-Tinville mettant au défi qu'on trouve, soit dans ses papiers, soit dans ceux de Robespierre, une seule lettre qui établisse leurs rapports 9 , et qu'on décide qui , du second ou de ses ennemis, encouragea le zèle farouche du premier. Lors du procès qui vient d'être rappelé, Étienne Masson, greffier du Tribunal révolutionnaire, s'exprimait en ces termes : « J'ai vu Amar, Vadier, Voulland, Jagot, visiter souvent l'accusateur public, et lui recommander de mettre en jugement tels ou tels qu'ils désignaient. Je ne doute pas que le tribunal n'ait été influencé d'une manière terrible par les susnommés 3 . »
Ils furent terribles, en effet, les résultats de cette influence. On a vu qu'à dater de la retraite de Robespierre le nombre des guillotinés s'accrut au point que, dans l'espace de quarante jours, 1,285 personnes périrent sur l'échafaud. Eh bien, c'est à peine si l'impatience meurtrière de Fouquier-Tinville était satisfaite ; et à ceux qui la lui reprochaient, il répondait : « Le gouvernement le veut ainsi 4 . » A l'en croire, le gouvernement, — c'est-à-dire les membres des Comités dont il servait les passions, tels que Vadier, Voulland, Amar, — disait que t cela n'allait pas assez vite; » et il était question d'établir quatre tribunaux ambulants, suivis de la guillotine 5 .
On frémit en songeant à la manière dont on disposait de la vie des hommes. Un commis-greffier du Tribunal révolutionnaire est dénoncé. On l'arrête dans son lit à cinq heures du matin ; à sept heures, il est conduit à la Conciergerie ;
1 Procès de Fouquier-Tinville. Hisl. parlent., t. XXXV, p. 121 et 122. * Mémoire pour Antoine-Quentin Fouquicr, iftirf., I. XXXIV, p. 230.
3 Procès de Fouquier-Tinville, ibid., t. XXXV, p. 89. — Que devient, après cela, celle assertion, si rondement émise, de M. Thiers, t. V, chap. vi, p. 570 : « Les cruels agents de Robespierre, Fouquier-Tinville, etc.? »
4 Déposition d'Auvray, huissier du Tribunal révolutionnaire, f/ist. parlent., t. XXXV, p. 9.
5 Déposition de Fouquier, dans son procès, Ibid., p. 10.
à neuf, il reçoit notification de l'acte d'accusation ; à dix, il monte sur les gradins ; à deux heures de l'après-midi, il est condamné; à quatre heures du soir, il était mort M
On conçoit quelles méprises durent naître de cette précipitation effroyable, alors surtout que des familles entières se voyaient traînées sur le banc des prévenus. Un ancien conseiller du Parlement, nommé Sallier, fut condamné à la place de son fils 2 . Un tout jeune homme, du nom de SaintPern, le fut à la place de son père 3 . Ce dernier, le jour où il parut sur les funestes gradins, se trouvait assis près d'un gendarme qui, croyant le prisonnier protégé par son âge, et voulant le rassurer, lui avait pris la main. Le jeune homme, traduit devant le tribunal, avec son père, sa mère el sa sœur, sous la prévention d'avoir, au iO août, trempé dans le massacre du peuple, demanda de prouver, par la lecture de son extrait de baptême, qu'il n'avait que dix-sept ans; il affirmait, en oulre, que, le 10 août, il n'était pas à Paris. Le président lui ayant coupé la parole, par ce motif monstrueux qu'il « n'avait pas besoin de ses certificats, » le gendarme comprit que le malheureux était perdu. « Je retirais ma main, raconte le gendarme; il me dit : Je suis innocent, je ne crains rien ; mais ta main n'est pas ferme »
11 ne faut pas croire, toutefois, que ces épouvantables erreurs aient été aussi fréquentes que presque tous les historiens jusqu'ici ont affecté de le dire; et, sous ce rapport, l'amour de la vérité nous commande d'importantes rectifications.
Combien de fois n'a-t-on pas dit et répété, d'après un livre relatif aux conspirations de Saint-Lazare, qu'une veuve Maillet ayant été amenée à l'audience au lieu d'une veuve Maillé, la première fut condamnée et guillotinée,
1 Déposition deTavernier, commis-greffier du Tribuual révolutionnaire. Hist.parUm.,{. XXXV, p. 4.
a Déposition de Dobsen. tbid., p. 99.
3 Déposition de ia veuve Cornuilhière, née Sainl-Pern. Ibid., p. 9i.
4 Déposition du Huel, gendarme, Hist. parlrm., t. XXXIV, p. 93.
iii HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.
bien que Terreur eût été reconnue, et sur ce simple mot de Fouquier-Tinville:t Aulant la juger tout de suite, puisque son tour devait venir bientôt.» Ce qui, ajoute-l-on, n'avait pas empêché, la nuit suivante, d'aller chercher la veuve Maillé, et de la guillotiner sans jugement. La réponse de Fouquier-Tinville, qu'il est juste de reproduire, est décisive ; la voici : « 1° Je n'ai point siégé le 7 (date assignée au fait); 2° il n'y a eu ni méprise, ni substitution de personnes, puisque c'est bien la veuve Maillet qui avait été dénoncée, qui devait être mise en jugement, et que son identité a élé publiquement constatée à l'audience; 5° la veuve Maillé a été si peu exécutée sans jugement, qu'elle vit encore, et demeure rue Pelletier, n° 9 \ »
Qui n'a lu dans une foule de livres, et vu, retracée dans un des Tableaux historiques de la Révolution, la louchante scène de Loizerolles se présentant à la place de son fils, et mourant pour le sauver? Ici encore, le roman a été substitué à l'histoire. Les faits, tels qu'ils se passèrent réellement, sont ceux-ci :
Parmi les détenus de la prison Saint-Lazare, figuraient Jean Loizerolles, vieillard de soixante et un ans, et François, son fils, âgé de vingt-deux ans seulement. Le vieillard avait encouru l'inimitié de l'administrateur Gagnant : il fut dénoncé par ce dernier, mis sur la liste de ceux qu'attendait le Tribunal révolutionnaire, et transféré de la prison de Saint-Lazare à la Conciergerie. Mais il advint que l'huissier chargé d'aller prendre à Saint-Lazare les prénoms, âge et qualités du père, n'ayant point demandé s'il y avait plusieurs Loizerolles, prit les prénoms, âge et qualités du fils, lesquels se trouvèrent, en conséquence, portés • sur l'acte d'accusation, lequel fut signifié à Loizerolles père, après son entrée à la Conciergerie. Il s'aperçut de l'erreur commise, et craignant sans doute, s'il la faisait remarquer, d'appeler l'attention sur son fils, resté à Saint-
1 Réponse d'Antoine-Qucnlin Fouquier-Tinville aux différenU chefs «I accusation, p. 17. Bibl. hist de la !lcv. y H7-8. (Brilish Mutcum.)
Lazare, il eut la présence d'esprit de se taire. Mais en cela seul consista son dévouement paternel ; son fils n'avait pas été dénoncé, tandis que lui l'avait été, et il ne pouvait, par suite, ignorer que la victime désignée, c'était luimême. II n'y avait donc pas lieu, pour lui, de se sacrifier à son fils; et, en réalité, l'affreux malentendu dont on a fait tant de bruit n'exista pas; car, à l'audience, Coflinhal, averti de l'erreur commise par l'huissier qui était allé à Saint-Lazare, la rectifia, séance tenante, en rétablissant sur la minute le mot Jean à la place du mot François, le mot père à la place du mot fils et le chiffre 61 à la place du chiffre 22. En résumé, c'était Loizerolles père qui avait été dénoncé, c'était lui qu'on voulait frapper, et ce fut lui que les juges, après avoir constaté son identité, condamnèrent. Il n'y eut donc point, en ce cas, substitution de personnes; et la rectification à cet égard était d'autant plus nésessaire, qu'il n'est pas de fait dont les ennemis de la Révolution aient tiré meilleur parti, dans leurs efforts pour la rendre odieuse : témoin le contraste présenté en ces termes par un narrateur intéressé, que citent avec complaisance, p. 265, les éditeurs du Tableau historique de la maison Lazare : « Quel atroce assassinat ! quel sublime sacrifice 1 ! >»
La vérité ne sanctionne ni l'un ni l'autre terme de ce rapprochement, où la vengeance de l'esprit de parti perce à travers le culte de l'héroïsme; et si nos lecteurs regrettent d'avoir un acte louchant de moins à admirer dans les annales du dévouement, leur regret sera tempéré par la satisfaction d'avoir une atrocité de moins à maudire dans les annales de la fureur.
C'est ici le lieu de faire, en peu de mots, l'histoire de l'instrument nouveau qui, par la simplicité redoutable de son mécanisme, imprima tant d'activité à la mort 2 .
1 Pour les preuves, — el elles sont décisives, — &ur lesquelles s'appuie la réfufnfion d'une erreur si répandue, voy. la noie critique placée a la fin de cc\olumc.
* 11 est bien siugulier qu'aucun de nos prédécesseurs n'y ail songé; car
Sous l'ancien régime, un des privilèges de la noblesse avait clé d'avoir, le cas échéant, la tète tranchée, les gens du commun n'ayant droit qu'à être pendus : du désir d'introduire l'égalité dans les supplices, uni à celui d'abréger les souffrances du patient, naquit la guillotine.
Le problème posé, le 40 octobre 1789, devant l'Assemblée constituante, par le docteur Guiilotin, un deses membres, problème qu'il se flattait d'avoir résolu, était celui-ci : u Exécuter tous les condamnés d'une manière uniforme, et par l'effet d'une simple machine. »La décision fut ajournée; et, le 4 er décembre, la discussion s'ouvrit. La décapitation n'aurait-elle point pour effet de dépraver le peuple, en le familiarisant avec la vue du sang? Voilà ce que l'abbé Maury objecta ; sur quoi, Guiilotin s'étant écrié : « Avec ma machine, je vous ferai sauter la tête en un clin d'œil, et sans que vous éprouviez la moindre douleur; » il y eut un immense éclat de rire. Hilarité tragique, lorsqu'on songe que la guillotine, cette chose horrible qui n'avait encore ni une forme ni un nom, devait tuer la plupart de ceux qu'alors elle faisait rire ! En ce qui est non moins tragique, c'est que, l'hilarité se répandant au dehors, la phrase de Guiilotin se trouva devenir une source inépuisable de plaisanteries. On s'amusa fort de cette idée de vous faire sauter la tête en un clin d'œil, par philanthropie; Peltier, Rivarol, tout le cénacle des royalistes hommes d'esprit, qui rédigeaient les Actes des apôtres, mirent en couplets le docteur et sa machine, qu'ils jugèrent équitable de baptiser, de son nom, guillotine. De sorte que l'idée eut son origine dans un sentiment d'humanité, et le nom dans une chanson! La guillotine n'était encore qu'à l'état de promesse vague et de promesse tournée en ridicule, quand, vers le milieu de janvier 4790, les deux frères Agasse, imprimeurs et propriétaires du Monileur> furent convaincus de faux et condamnés à être pendus. Cette circonstance,
cela ne fait que trop partie intégrante de l'histoire de la Révolution,
hélas!
qui semblait de nature à raviver la question posée par Guillotin, n'eut point pourtant ce résultat. Mais elle donna lieu à une manifestation populaire, d'une exagération étrange, en faveur d'un des principes que la philosophie du dix-huitième siècle avait mis le plus en lumière :
Le crime fuit la honte, et non pas l'échafuud.
A l'aurore même de la Révolution, la Société des Arts, à Melz, avait proposé, comme sujet de concours, « un Essai contre le préjugé qui étend à la famille des condamnés l'opprobre de leur châtiment, » et Robespierre avait remporté le prix. L'injustice de cette responsabilité héréditaire avait été, depuis, dénoncée avec émotion, dans l'Assemblée constituante, par des personnages d'une opinion moins extrême. En réalité, c'était là un principe définitivement conquis. Mais celte conquête, il faut bien le dire, fut célébrée à l'occasion de la condamnation des deux frères Agasse, d'une manière qui manquait de gravité et de décence. Non content d'adresser à l'oncle des deux condamnés une fastueuse lettre de condoléance, le bataillon de garde nationale du district Saint-Honoré se hâta d'élire au grade de lieutenant le troisième des frères et un de leurs cousins. C'est peu : un banquet solennel fut donné aux nouveaux élus, banquet où leur place avait été marquée à côté de la Fayette, qui, pendant le repas, les embrassa plusieurs fois, et à l'issue duquel la garde nationale les promena dans Paris, au son d'une musique triomphale. L'exécution des coupables eut son cours néanmoins, et selon l'ancien mode, Guillotin n'ayant pas encore fourni le modèle de la machine qu'il avait annoncée. Le 21 septembre 1791, après d'intéressants débats ouverts quatre mois auparavant, et où ni Duport ni Robespierre ne purent obtenir de l'Assemblée l'abolition de la peine de mort, on adopta le nouveau Code pénal, dont le premier et le troisième articles portaient : « La peine de mort consistera seulement dans la privation de la vie; aucune torture ne sera
HfSTOIKE DE LA RÉVOLUTION.
infligée au condamné. — Toute personne condamnée à la peine capitale aura la tête tranchée. » Restait à décider de quelle façon la décollation aurait lieu. On pensait alors si peu à la machine dont avait parlé Guillotin, qu'un nommé Pelletier ayant été condamné à mort pour vol et meurtre, Duport-Dutertre , ministre à cette époque, écrivit, le 3 mars 47912, à l'Assemblée, pour lui exprimer l'horreur que lui inspirait la décollation par le sabre. De son côté, le bourreau Samson publiait, sur les inconvénients de ce genre de supplice, des remarques empreintes d'une sorte d'effroi. Une commission fut nommée ; elle consulta Louis, secrétaire du collège des chirurgiens; ce dernier présenta un rapport où, sans même mentionner Guillotin, il proposait le mécanisme dont on se sert aujourd'hui, et qui, adopté par l'Assemblée, garda le nom de guillotine*. Quant à Guillolin, qui n'avait fait qu'indiquer l'instrument, il n'est point vrai, comme on l'a prétendu, qu'il ait eu à en éprouver, pour son malheur, l'efficacité sanglante. S'il fut emprisonné pendant la Terreur, pour s'être indigné trop haut d'une proposition de Danton, relative à la construction d'une triple guillotine, c'est ce qu'affirme l'auteur d'un des essais dont ce qui précède est le résumé. Quoi qu'il en soit, il lui fut donne de survivre à la Révolution, et il mourut tranquillement dans son lit en 1814*.
Le nombre total des personnes exécutées depuis le 18 germinal (7 avril) 1793, époque à laquelle le Tribunal révolutionnaire entra en fonctions, ayant été, jusqu'au 9 thermidor inclusivement, de deux mille six cent vingtcinq, et celui des personnes exécutées durant la retraite
1 L'instrument n'était pas d'invention nouvelle. Un instrument tout à fait analogue avait été employé, à une certaine époque, dans un district d'Ecosse, sous le nom de « Halifax Gibbet; »» cl à Milan, en 1702, ce fut par «ne machine du même genre que fut exécuté le comte Bozelli... Voy. Crokrr. Essay VIII.
* Voy. Notice historique et physiologique sur le supplice de la guillotine, par G. D. F. (Guyot de Fère). — Recherches historiques et physiologiques sur ta guillotine, cl détail» sur Saumon, ouvrage rédigé sur pièces officielles par Louis Dubois. — Essnys on Oie early period of the Frctuh Révolution, by Wîlson Croker, Etsay MU.
de Robespierre s'étant élevé à quatorze cents, il en résulte que, dans les quarante-cinq jours que dura cette retraite, le nombre des victimes dévorées par l'échafaud dépassa la moitié du nombre total, correspondant à un espace de seize mois !
Jusqu'au 23 prairial 1794, la guillotine avait fonctionné sur la place de la Révolution, forçant de la sorte ses victimes à la venir trouver le long de la rue Saint-Honoré, très-populeuse, et, dans ce temps-là, très-brillante. Le 23, il fut décidé qu'on n'exécuterait plus désormais que sur la place Saint-Antoine. Quoi ! à l'endroit même qu'avait consacré la chute de la Bastille! Cela pouvait paraître une profanation; de sorte qu'une décision du 24, réformant celle de la veille, relégua l'instrument meurtrier à la barrière du Trône. C'était condamner le quartier des pauvres au spectacle du déûlé des charrettes. Et quel défilé!
Il est très-vrai, — la remarque en a été faite, — que le nombre des personnes guillotinées à Paris, pendant toute la Révolution, forme à peine la quarantième partie du nombre de ceux que moissonna la seule bataille de la Moskowa Mais, au moment d'une bataille, la certitude de mourir n'existe pour personne ; et celui qui meurt, il semble que c'est le hasard qui le tue : dans une exécution, au contraire, rien n'est laissé à l'imprévu; la guerre au principe de la vie s'annonce et s'accomplit avec un sangfroid féroce, avec une lâche solennité, par un acte d'usurpation qui transporte de la nature au bourreau le droit d'être inexorable; de là l'horreur. Elle fut telle, dans Paris, à de certains moments, que Fouquier-Tinville luimême ne put s'en défendre. Un soir, en passant sur le pont Neuf, il lui arriva tout à coup de pâlir. « Je ne me sens pas à mon aise, dit-il à Scnar, je crois voir les ombres des morts qui me poursuivent. » Et il se trouva mal 1 .
Mais de quelle énergique souplesse n'est point douée la
• M. Mîcbdel, Histoirede lu Révolution, liv. XXI, cbap. i, p. 421. 1 Procès de Fouquier-Tinville. Mit. portai., I. XXXIV, p. 308.
nature de l'homme, et à quelles situations n'est-elle point capable de s'adapter! La fréquence des exécutions finit par blaser les âmes sur ce que cette fréquence même avait d'affreux. Suivant le témoignage de Mercier, le boutiquier en vint à dire, quand on lui parlait d'une téle coupée, ce que disait cet homme auquel on annonçait que le feu était à sa maison : « Je ne me mêle pas des affaires du ménage 1 . » La mort fut acceptée comme un hôte inévitable, auquel il convient de faire bon visage, et dont la présence n'est plus importune dès qu'elle est attendue. Tout un langage nouveau fut inventé en l'honneur de cet hôte terrible. La guillotine reçut le nom de « rasoir national 2 . » Le mot de Barère : t battre monnaie sur la place de la Révolution, » fît fortune; et, en le rappelant, Mercier ajoute : « Amar tenait le balancier 5 . » La pensée chercha, pour s'exprimer, des formes monstrueuses, analogues à celle que David employait un jour, dans l'assemblée du Louvre, lorsque, se plaignant du peu de patriotisme de ses confrères, il s'écriait : « On peut lirer à mitraille sur les artistes, sans craindre de tuer un seul patriote 4 . »
On se plut à étaler tout ce qui rappelait des idées de destruction, à ce point qu'au Tribunal révolutionnaire Dumas présidait ayant deux pistolets posés devant lui 5 . La considération morale du bourreau ne pouvait que gagner à ce culte de la mort. Déjà, dans l'Assemblée constituante, le comte de Clcrmonl-Tonnerre, faisant la revue générale des préjugés à détruire, avait plaidé la réhabilitation de l'exécuteur public 6 . L'importance sociale de ce personnage s'étant accrue depuis lors, et ses fondions l'ayant rapproché des tétes couronnées, Lequinio mit en pratique la théorie de Clcrmont-Tonnerre d'une manière fastueuse :
1 Le Nouveau Paris, t. Il, cliop. l, Insouciance.
* .Mercier, Le Nouveau Paris, t. III, chap. ixxxn. 3 Ibid., t. II, chap. lu.
* Ib d , t. Il, chap. xlv.
a Procès de Fouquier-Tinville, déposition de Deliègr. //«t. parlent., I. XXXIV, p. 314.
« Séance du 23 décembre 1789.
il fit manger le bourreau à sa table, et manda triomphalement à la Convention qu'il venait de « vaincre un préjugé de plus 1 . » On se familiarisa si bien avec les images de la Terreur, que les femmes admirent parmi leurs objets de toilette o*es bijoux sinistres, dont leur coquetterie fit des instruments de séduction. A Nantes, on en vit qui portaient comme boucles d'oreilles de petites guillotines de vermeil *. Jouer a la guillotine était, dans les prisons, un des divertissements favoris des détenus 3 . On cessa bien vite de remarquer, tant la chose était devenue commune, ceux qui mouraient de bonne grâce; et il y en eut même qui allèrent à l'échafaud ainsi qu'à une partie de plaisir. Dans les mémoires des prisons, on cite un soldat qui, après avoir allumé sa pipe avec son acte d'accusation, mangé des huîtres et bu du vin blanc, dit à ses compagnons en les quittant : « Maintenant que nous avons bien déjeuné, il s'agit de souper, et vous allez me donner l'adresse du restaurateur de l'autre monde, pour que je vous fasse préparer un bon repas. » Devant le tribunal , il affirma la parfaite vérité de tous les chefs articulés contre lui, et son défenseur lui demandant s'il avait la tête à lui, « Jamais, répondit-il, elle n'a été plus à moi qu'en ce moment, quoique je sois à la veille de la perdre 4 . » Parmi les femmes à qui l'amour donna une soif ardente de la mort, il faut citer la maîtresse de Boyer-Brun. Apprenant que son amant venait d'être condamné, la pauvre femme imagina, pour le suivre au tombeau, d'écrire à la Convention une lettre furieuse, qu'elle terminait par ces mots : «Vive le roiî » Elle craignait tant de manquer son but, que, dans un post-scriptum, elle ajoutait : « N'ayez pas l'air de croire que je suis folle : je pense tout ce que je
1 La Vie et les Crimes de Carrier, par Baboeuf, p 139, dans la Bibl. hist. de la Rév., 1049-50-1. (Britith Muséum.)
* Mercier, l. III,chap. xcvn.
5 Voy. les Mémoires sur les prisons, t. I. — Éclaircissements historiques, noie A.
* Mémoires sur les prisons. — Éclaircissements historiques, noie K.
m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.
viens de dire, et je le signe de mon sang. » C'était avec du sang, en effet, qu'était tracée la signature *.
Il y eut des protestations; elles portaient... sur le nombre des guillotinés? Non, mais sur le danger qui résultait, pour ta salubrité publique, de l'engorgement des cimetières. L'idée que, si l'on n'y prenait garde, les morts tueraient les vivants, ayant saisi l'imagination populaire, des plaintes très-vives se firent entendre. Les cimetières de la Madeleine, de Mousseaux, de Sainte-Marguerite, avaient successivement reçu les suppliciés , chassés de poste en poste par les protestations que provoquait leur voisinage : on dut leur chercher à Picpus une demeure suffisamment spacieuse et assez éloignée; mais là même, la nature argileuse du terrain se refusant à l'absorption des dépôts sanglants qui lui étaient confiés, et dont la décomposition, hâtée par de fortes chaleurs, répandait au loin une odeur infecte, il fut question de construire un monument pour la combustion des corps a . L'action du feu eût complété l'œuvre de destruction commencée par la guillotine.
Qui le croirait? au milieu de tant de scènes et de préoccupations funèbres, bals, concerts et galas allaient se multipliant. Jamais on n'avait fait autant de dépenses inutiles, étalé des costumes aussi brillants. Une foule animée remplissait tous les lieux consacrés à l'amusement public. Le jardin des Tuileries, mieux tenu que dans les temps les plus prospères de la monarchie, présentait un aspect riant qu'on ne lui avait point connu alors. D'élégantes voilures sillonnaient la ville ; le bois de Boulogne était trèssuivi. Quand les étrangers, dans leur pays, lisaient nos journaux, ils nous voyaient taches de sang, couverts de haillons; et, quand ils arrivaient à Paris par la roule de
1 Procès de Fouquier-Tinville. //<*/. patlcm , l, XXXIV, p. 367-569.
* Pour plus de détails sur les cimetières de la Terreur, voyez le livre de M. Michelcl, auquel MM. les employés des Archiva Je ta préfecture de la Seine ont fourni des renseignements qu'il a représentés lui, avec l'énergie pittoresque qui caractérise son beau talent.
Chaillot, ils s'étonnaient de trouver la magnifique allée des Champs-Élysécs encombrée de phaétons et tout étincelante de parures 1 . En face de la morl, la vie débordait. On se bâtait de vivre.
En province, on a vu ce que produisit le ressort de là Terreur, tel que le manièrent Collot-d'Herbois et Fouché, à Lyon; Fréron, à Toulon et à Marseille; Tallien, à Bôr* deaux; Carrier, à Nantes. Pour compléter la nomenclatùré des villes que le fléau des fureurs politiques frappa d'une manière plus spéciale, nous mentionnerons Fontenay-le- Peuple et Arras.
Du 12 nivôse (1 er janvier) 1793 jusqu'au 9 thermidor (27 juillet) 1 794 — période de dix-neuf mois — il y eut, à Fontenay, plus de 250 personnes exécutées, dont deux ou trois seulement de la ville*, et, sur ce nombre, 198 furent condamnées par une commission militaire que le représentant en mission Lequinio avait substituée, le 21 frimaire (11 décembre) 1793, au tribunal criminel du lieu, dont il trouvait la justice trop lente 5 . C'est ce même Lequinio qui, Irois jours après, recevant la nouvelle de l'approche des Vendéens, donna ordre d'égorger, à la première apparition de l'ennemi, tous les prisonniers 4 .
Et, du reste, il n'avait pas attendu jusque-là pour donner lui-même l'exemple de cette lâche barbarie.
« Les malheureux qu'à Fontenay-le-Peuple on avait entassés à la maison d'arrêt étaient victimes de la cupidité du geôlier, qui spéculait sur le morceau de pain noir donné pour assouvir leur faim... Le 20 frimaire, la geôlière, pendant l'absence de son mari, élant descendue dans la cour, répondit par des menaces et des injures aux observations des détenus, dont l'un la prit à la gorge. Une
1 Mercier, Nouveau Paris, t. VI, chap. ccxxxiv.
2 Recherches h sioriques ei archéologiques de Fontenay- Vendée, par Benjamin Fil Ion, t. I, p. 180.
8 C'est ce qu*il dit lui-même dans une brochure citée par M. Benjamin F il Ion, p. 433.
4 Lettre de Lequinio à la Convention, citée ubi suprà.
petite 011e jeta l'alarme, appela le citoyen Chisson, officier municipal, et un détachement de ligne, et leur désigna le principal coupable, qui fut mis en pièces. Testard et David Fillon, avertis, parvinrent à en arracher un autre à la rage de la troupe, et firent prévenir le représentant de ce qui se passait. Lequinio accourt immédiatement , saisit une paire de pistolets, et descend dans le préau, suivi du maire, du général Baudry et d'un grand nombre de soldats. Il se fit rendre compte des faits, et, ayant commandé d'ouvrir les cachots, brûla la cervelle à l'un des émeuliers, puis remit le second pistolet à un officier pour qu'il en fit autant à un troisième détenu qu'indiqua la petite fille. Celui auquel il s'adressa voulait refuser : sur une seconde injonction, il s'appuya le long de la porte, détourna la tête et lâcha le coup. Lequinio, indigné de cette faiblesse, l'apostropha vivement, et s'écria, en tournant le dos : « B
de poltron ! As-tu peur de regarder un brigand en face? » Les témoins de celte scène atroce étaient terrifiés, et se taisaient glacés d'horreur. Testard demanda seulement s'il y avait des formalités à remplir : « Rien, » lui répliqua-t-on f . »
L'auteur de ce récit, M. Benjamin Fillon, est le fils d'un des hommes qui furent témoins du drame. Ce témoin, qui n'était, à l'époque où le meurtre fut commis, qu'un enfant de six ans, en avait reçu une impression que, jusqu'à sa dernière heure, il garda aussi vivante qu'au premier jour 2 .
1 Recherches historiques et archéologiques sur Fontenay- Vendée , par M. Benjamin Fillon, t. I, p. 427 et 428.
» Le citoyen dont il est question, père de M. Benjamin Fillon, auquel nous devons tant de précieux renseignement* sur la Vendée, et à qui revient l'honneur de ce que nous avons dit de neuf sur ecl important chapitre de la Révolution française, est mort le 22a»ril 1838, hiis.suni derrière lui îles regrets auxquels toute la population de Fontenay s'est associée. Né nu seuil de la Révolution, M. Joseph-Louis Fillon appartenait k celle époque extraordinaire. D'abord soldat, puis magistrat civil, il déploya sous un double aspect les qualités qui font un grandcitoycu.il e*l mort après avoir, selon l'expression de M. Dugiisl-Malifeux , combattu le bon combat, en donnant l'exemple de toutes les vertus que vante le philosophe et que pratique le sage. »
Lequinio partit pour Paris ie 4 germinal (24 mars) 1794; mais la Terreur, qui sortait avec lui de Fontenay-Ie- Peuple, ne tarda pas à y rentrer avec Hentz et Francastel K
Parmi les documents qui se rattachent à l'histoire de la Terreur dans les provinces, il en est un singulièrement caractéristique : c'est un certificat accordé par la municipalité de Fonlenay à Marie-Geneviève Brisson, sœur du savant naturaliste Brisson. Ce certificat est ainsi conçu :
« Le Conseil de la Commune de Fontenay-le-Peuple déclare que le citoyen M. J. Brisson est natif de cette commune; qu'il est né dans la classe ci-devant désignée sous le nom de roture; que son père, son aïeul et son bisaïeul sont nés dans la même classe, n'ont jamais été nobles, n'ont jamais joui des privilèges de la noblesse, et ont, par conséquent, supporté toutes les charges de la roture.
i Fon1en»y-le-Peuple, le 12 floréal an u de la République une el indivisible.
« Signé Brisson, maire; Nivard, Hervé, Moreau, Croizé, Fallourd, L. G. Godet, Daniel Lacombe, Cary, Panier, et Vexiau f . a
Cette attestation avait pour objet de mettre à l'abri de la proscription un des savants les plus remarquables de France. Étrange effet des vicissitudes humaines! Dix ans auparavant, combien peu qui ne se fussent estimés heureux d'être rangés au nombre des nobles ! Et aujourd'hui il y allait quelquefois de la vie de bien établir qu'on .était roturier !
Nous avons prononcé le nom d'Arras. Là siégeait un Tribunal révolutionnaire dont Choudieu, dans une de ses lettres, a énergiquement dessiné la physionomie. Selon le tableau qu'il en a tracé, les juges avaient l'air de bourreaux, avec leurchemise décolletée et leurs grands sabres
1 Recherches historiques, eicpassim.
* Recherches historiques, p. 467.
traînant à terre Jo>eph Le Bon, qui représentait dans ces contrées le pouvoir du Comité de salut public, portait toujours un pistolet à sa ceinture *. Figuraient comme juges ou jurés du tribunal redoutable où s'appuyait sa puissance, son beau-frére et trois oncles de sa femme 5 . Il exerçait autour de lui un tel despotisme, et ce despotisme était si soupçonneux, qu'on put citer un arrêté de lui qui défendait aux femmes d'Arras de s'endimancher 4 . Un jour, à Cambrai, le bourreau s'étant présenté chez lui avec les juges, il les reçut tous à sa table *. Il avait écrit sur sa porte : « Ceux qui entreront ici pour solliciter des mises en liberté n'en sortiront que pour aller en prison. » Cette précaution, qui lui fut imputée à crime aux jours de la réaction triomphante, pouvait ne déceler en lui que la ferme volonté d'accomplir son devoir, et il n'y a rien d'inadmissible dans l'explication qu'il en donna lui-même : « On est vertueux de loin; de près, l'on est homme 6 ; » mais il n'en est pas moins vrai qu'il y avait quelque chose de terrible à avoir tellement peur... de la miséricorde.
Quant aux noirs forfaits dont la dénonciation conduisit Le Bon à l'échafaud, et dont l'horreur est restée attachée à son nom, la justice cl la vérité demandent qu'on recherche avec soin s'ils ne furent pas une invention de la haine. Or voici ce qu'en pleine Convention Joseph Le Bon affirma, sans être démenti par celui qu'il mettait en scène.
Gufïroy avait attaqué, dans son journal le Rotigiff, l'accusateur public d'Arras, Desmeuliers, et Desmeuliers avait répondu en exhumant du greffe un faux billet de 6,000 fr. qu'il prétendait avoir été fabriqué par Guffroy. Celui-ci, inquiet, se rend à Arras; les poursuites sont dis-
1 Lettre de Cboudieu, citée dans le rapport de Quiraull, nu nom de la Commission des vingt et un, séance du 1" meteidor an lit. Moniteur, n» 274.
» Ibid.
3 Rapport de Quirault. Moniteur, messidor an m, n« 274. « Ibid.
8 II avoua lui-même ce fait, dans la séance du 20 messidor 1795.
6 Défense de Joseph Le Bon. Voy. le Moniteur, messidor an ni, n° 296.
continuées; d'ennemis qu'ils étaient, Desmeuliers et Guffroy deviennent amis. Bientôt il arrive que, soupçonnant Desmeuliers d'intelligences secrètes avec la contrerévolution, Joseph Le Bon le fait arrêter et transporter à Paris. Ce dernier, furieux, appelle à lui Guffroy, auquel il dépeint le proconsul d'Arras comme un monstre, et qui, sur les renseignements venus de cette source, compose une brochure intitulée Censure républicaine*. C'était un libelle dont la contre révolution, une fois maîtresse du terrain, fil un arrêt de mort. Nous aurons à raconter plus loin le procès de Joseph Le Bon; et ce sera le moment alors de dire par quelle série d'indignités Ton parvint à donner à ce procès une issue meurtrière; qu'il nous suffise de constater ici que les deux accusations les plus graves lancées contre Le Bon étaient deux calomnies. Fut-il coupable, ainsi que Fréron ne rougit pas de l'affirmer dans son journal, d'avoir arraché les faveurs d'une épouse éplorée qui venait implorer la grâce de son mari? La Commission des vingt et un, chargée plus lard d'examiner la conduite de Le Bon, cl où dominaient ses ennemis, fut obligée de reconnaître que l'histoire racontée par un journaliste , — on n'osait pas avouer que le calomniateur était le représentant du peuple Fréron, — n'avait aucun fondement ; que le fait n'était point attesté, et qu'aucune des 2,900 pièces analysées par la Commission n'en avait fourni la preuve *. Le Bon fut il coupable, ainsi que Guffroy osa le publier à diverses reprises, d'avoir volé un collier de diamants dans la succession d'une comtesse qu'avait réclamée l'échafaud? Les scellés apposés sur la succession de celte comtesse ayant été levés, le collier y fut retrouvé à sa place et intael 5 .
* Voy., relativement à ces faits, le moniteur, messidor an m, n n 291.
- Rapport de Quirault, au uom delà Commission des vingt et un. Moniteur, messidor au m, n» 274.
s Aussi, lorsque, dans la séance du 22 messidor an m, le rapporteur de l'affaire de Joseph Le Bon parla de vols, de dilapidations, plusieurs voix s'écrièrent : « C'est inutile, il s'en est justifié, » et le rapporteur reprit : « Eh bien, je passe à la fin du rapport. » Voy. le Moniteur, an m, n° 297.
Joseph Le Bon était-il naturellement cruel ? On a des indications nombreuses du contraire. A Beaune, dans la congrégation de l'Oratoire, où il passa huit ans avant la Révolution, on lavait surnommé le Bien nommé \ Élu, à l'âge de vingt-sept ans, maire d'Arras et administrateur du département, il s'était signalé, presque immédiatement après, en faisant arrêter et chasser d'Arras les Commissaires envoyés de Paris pour vanter les massacres de septembre*; et Guffroy, qui devait plus tard le dénoncer comme ultrà-révolutionnaire, avait commencé par le dénoncer comme suspect de modérantisme 5 . Suivant un témoignage royaliste, il avait une Ogure douce et agréable; il portait toujours du linge très-blanc; ses mains étaient fort soignées; et sa mise, loin d'annoncer des habitudes de dévergondage, trahissait une sorte de coquetterie 4 . Nous avons sous les yeux les lettres qu'il écrivit à sa femme pendant les quatorze mois de captivité et d'agonie morale qui précédèrent son exécution : rien qui dénote une conviction plus forte, une sérénité plus soutenue, et, en certains passages, un plus grand fonds de tendresse : «0 mon amie, ne dis plus que je vais mourir, je vais commencer une nouvelle vie dans tous les cœurs dévoués à la République \ »
En réalité, Joseph Le Bon fut un instrument fidèle, trop fidèle certainement, de l'implacable politique née d'une lutte sans exemple; mais il ne fut que cela. Sa violence
I Voy. la brochure iutitulée : Lettres de Joseph Le Bon à sa femme, publiées par son fils Emile Le Bon, juge d'instruction de l'arrondissement de Châlons-sur-Saône, p. 126, 1845.
• Ibid., chap. i.
« Hist. parlem., t. XXXV, p. 220.
* Souvenirs d'une actrice, par madame Louise Fusil, t. Il, p. 12. Bruxelles.
II est vrai que l'auteur, qui ne peut pas comprendre qu'un révolutionnaire ne tieune point de Satan, croit avoir remarqué que la figure « douce et agréable » de Joseph Le Bon, « avait cependant quelque chose de diabolique. » — De plus, le portrait se termine par ces mots : « On disait qu'il mettait du lougc. »
5 Lettre de Joseph Le Bon à sa femme, en date du 19 vendémiaire, an iv delà République.
vint d'un patriotisme exailé oulre mesure, et celle exaltation était celle du temps où il vécut. Ils sont vrais de lui comme de beaucoup d'autres révolutionnaires de la même dale, ces mots de sa défense : « On me fait un crime ici de n'avoir pas été froid quand vous étiez brûlants *. »
Ajoutons que Joseph Le Bon rendit à la France un service dont le souvenir ne doit s'éteindre dans aucune âme française.
Appelé à Cambrai par Saint-Just et Le Bas, au moment même où les Autrichiens se croyaient sûrs de franchir ce dernier boulevard de notre pays, Joseph Le Bon, en ranimant tous les courages et en déconcertant la trahison, ruina les projets de l'ennemi, et commença l'œuvre de délivrance qui fut complétée par l'immortelle victoire de Fleurus. C'est ce dont témoigne le passage suivant du rapport qui annonçait à la Convention cette victoire : « Les représentants du peuple Guyton, Gillet, Laurent, Duquesnoy et Saint-Just, qui oui assisté à la bataille de Fleurus, découvrent en ce moment les beaux traits, les actions de bravoure qui ont brillé dans cette affaire : nous nous empresserons de les faire connaître à la Convention. Mais ces représentants ne sont pas les seuls qui aient concouru au succès. Le Bon, tant calomnié par les ennemis de la liberté, Le Bon, selon la lettre de Saint-Just, a fait exécuter à Cambrai les espions et les intelligences de l'ennemi. La police faite à Cambrai depuis deux mois, contre laquelle les journaux étrangers et les émigrés vomissent des imprécations horribles, a fait manquer le plan de campagne de nos ennemis. Le fait est attesté par plusieurs officiers prisonniers, qu'ont interrogés Sain t-Just,Guy ton et Le Bas f . »
Cependant, le 25 juin (6 messidor) 4794, Guffroy ayant porlé à la Convention ses dénonciations contre Joseph Le Bon, et l'affaire ayant été renvoyée à l'examen du Comité de salut public, Barère, dans un rapport qu'il présenta
1 Moniteur, messidor an m, n»288.
2 Rapport de Barère, séance du H messidor an u
quelques jours après, s'exprima en ces termes : « Lè résultat et les motifs de conduite, voilà ce que nous recherchons. Les motifs sont-ils purs, le résultat est-il utile à la Révolution, profitc-t-il à la liberté? Les plaintes ne sontelles que récriminaloires, ou ne sont-elles que le cri vindicatif de l'aristocratie? C'est ce que le Comité a vu dans cette affaire. Des formes un peu acerbes ont été érigées en accusation; mais ces formes ontdétruit les pièges de l'aristocratie. Une sévérité outrée a été reprochée au représentant; mais il n'a démasqué que de faux patriotes, et pas un patriote n'a été frappé *. »
Il fallait que les formes de Joseph Le Bon fussent acerbes en effet, pour que Barère lui même les déclarât telles ; mais, quant aux mesures de salut public adoptées par le proconsul d'Arras, était-ce Barère qui aurait pu les condamner, lui dont on trouve la signature au bas de la lettre suivante adressée à Le Bon, au nom du Comité de salut public :
« Le Comité applaudit aux mesures que vous avez prises... Elles sont non-seulement permises, mais commandées par votre mission. Rien ne doit faire obstacle à votre marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie. Vos pouvoirs sont illimités. Tout ce que vous jugerez convenable au salut de la patrie, vous pouvez, vous devez l'exécuter sur-le-champ.
« Billaijd-Varenne. »
« Les membres du Comité de salut public chargés de la correspondance,
a Carnot, Barère, Robert Lindet *. »
Cette lettre, où respire l'esprit de Billaud-Varcnne, et qui témoigne si vivement de son influence, caractérise
1 Rapport «le Barèrr à ta Convention, 21 mesiidor 1 794. » Lettre du 26 brumaire an n de la République française.
l'impulsion qui parlait de Paris : clic explique comment, de la capitale, la Terreur se répandit dans les provinces. Avertir les représentanls en mission qu'ils devaient se con* sidérer comme investis d'une autorité sans bornes, c'était donner aux méchants un brevet de tyrannie, et souffler aux bons mêmes la plus dangereuse des tentations.
Que ne nous est-il permis de clore ce funèbre chapitre, sans avoir à rouvrir la plaie creusée au sein de tout enfant de la Révolution par les malheurs de l'illustre Gironde ! Ce fut le 28 juin (8 messidor) que la Convention reçut la nouvelle officielle de la mort de Guadet, Salles et Barbaroux. Les trois fugitifs et leurs compagnons Buzol, Pétion, Valady et Louvet, avaient paru, neuf mois auparavant, au Becd'Ambès, et l'on avait appris depuis que, quiKant les lieux où ils s'étaient d'abord aventurés, ils avaient remonté la rivière. On soupçonna qu'ils étaient cachés dans les grotles de Saint-Émilion ; sur quoi Julien, agent du Comité de salut public, concerta les mesures nécessaires pour faire cerner au même instant toutes les ouvertures de ces grottes, pendant qu'on les fouillerait avec des chiens. L'horrible expédition fut préparée et conduite avec beaucoup de mystère. Les recherches les plus longues, les plus minutieuses furent faites dans les souterrains glacés qu'on supposait être le dernier refuge des proscrits; et pendant ce temps, des perquisitions non moins ardentes avaient lieu en diverses maisons désignées comme suspectes. Celle du père de Guadet avait été déjà visitée plusieurs fois, et toujours en vain, lorsque deux des agents crurent remarquer que le grenier était moins long que le rez-de-chaussée. Ils en conclurent qu'une loge devait être pratiquée à l'extrémité. Montant aussitôt sur les toits, ils travaillent à découvrir la cachette. Tout à coup, le bruit d'un pistolet qui rate se fait entendre. Salles et Guadet, les seuls qui fussent là, crient qu'ils vont se rendre. On les mena à Bordeaux, où ils furent exécutés. A une demi-lieue de Castillon, près d'une pièce de blé, un homme fut trouvé baigné dans son sang. Il venait de se tirer un coup de
pistolet,mais il vivail encore..., c'était Barbaroux. Valady, pris dans les environs de Périgueux, avait été guillotiné dans cette ville dès le commencement de décembre 1793. Louvet s'était séparé de ses amis, et parvint à se sauver. Quant à Pélion et Buzot, on rencontra leurs cadavres, à demi mangés parles loups 1 . Non, jamais la liberté ne fit expier plus cruellement aux siens la gloire d'avoir embrassé son culte !
Nous avons raconté la Terreur sans rien taire, sans rien voiler, sans chercher à nous soustraire à aucun des déchirements de cœur auxquels nous condamnaient la volonté et le courage d'être sincère. C'est pourquoi nous nous sentons le droit de dire que quinconque, en jugeant ce régime, refuse de tenir compte des circonstances qui le provoquèrent, s'expose à porter un jugement peu équitable.
Ces circonstances furent, qui l'ignore ? la guerre contre toute l'Europe, des complots sans cesse renaissants, la révolte, la famine, et, parmi les manœuvres infâmes nées d'une haine sans scrupules comme sans frein, les faux assignats.
Que le papier-monnaie ait fait naître un étrange esprit de spéculation ; qu'il ait ouvert aux imaginations vives de dangereuses perspectives ; qu'il ait contribué à créer ces contrastes que Mercier peint avec tant de relief lorsqu'il nous montre, à côté d'une marquise devenue ravaudeuse, une vendeuse d'herbes serrant 20,000 liv. dans son portefeuille, ou à côté d'une comtesse donnant des leçons de musique, des ex-religieuses vendant des souliers d'hommes, en perruques blondes *, ces résultats sociaux de l'assignat, quelque dignes qu'ils soient d'être notés, disparaissent devant la grandeur de ses résultats politiques. On peut dire, sans trop d'exagération, que l'assignat fut le fonda-
* Voy. le compte rendu, lu par Jay-Sainle-Foix, dans la séance de la Convention du 28 juin (8 messidor) ; la lettre écrite à la Convention par la Société populaire de Castillon et reçue par rassemblée le 7 juillet (19 messidor) ; et enfin les Mémoires de Louvet, p. 254 et 255.
* Mercier, Nouveau Paris, t. III, chap. lxxxv.
LA TERREUR A SON APOGÉE. m
leur de la liberté, le vainqueur de l'Europe. Mais, à cause de cela même, la contre-révolution n'épargna rien pour le détruire, et la fabrication des faux assignats vint ajouter aux fléaux que la France avait à combattre, un fléau presque pire que la guerre, la révolte et la famine. Les faux assignats, partis de Londres 1 , envahirent la France, du côté de la Suisse et du Mont-Blanc. On en introduisait par millions ; on les jetait même par paquets dans les auberges 2 . « On me marque, écrivait le député Dubouloz au comité d'agriculture, que la maison Porte de Lausanne, dans le pays de Vaux, reçoit d'Angleterre des assignats à la manière de Pitt. Ils inondent les districts frontières, et principalement celui de Thonon. Tous les Anglais ne sont pas en Angleterre. Il s'en rencontre plusieurs à Lausanne et à Genève. Genève, où les assignats perdent jusqu'à 80 p. c, est un petit Londres. De ce point fangeux, on dessèche les canaux environnants. Les départements du Mont-Blanc et de l'Ain en font la funeste expérience 3 . » Faut-il s'étonner, après cela, si l'assignat, quoique soutenu longtemps par le Maximum, dut succomber? «J'ai vu, écrit Mercier, un billet de cent francs par terre, et j'ai entendu un homme du Temple dire : Il ne vaut pas la peine d'être ramassé 4 . »
C'est cette guerre abominable, déclarée sous toutes les formes aux idées nouvelles, qui explique la Terreur. L'immensité du péril avait fait du patriotisme une fièvre dévorante ; ceux qui vivaient dans la Révolution y respiraient une atmosphère de feu ; ils se croyaient sur un champ de bataille, et lancés dans une guerre à mort.
Malheureusement, la confusion créée par cet esprit de vertige n'était que trop de nature à servir des instincts barbares et des passions viles. Le salut public, qui était le
1 Mercier. Nouveau Paris, t. III, chap. cvn.
8 Recueil de lettres manuscrites et inédites concernant lu Révolution. — C'est à M. Benjamin Fillon que nous devons communication de ce précieux recueil.
4 Nouveau Paris, t. IV, chap. cxlviii.
iU . HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.
but des uns, ne fut, pour les autres, qu'un moyen ou un masque; de sorte que vertus et vices, emportements sincères et basses fureurs, héroïsme et hypocrisie, roulèrent pèle-méle dans le lit que le torrent révolutionnaire avait creusé.
Et c'est ce qui rend si délicate, disons mieux, si redoutable, la tâche de l'Histoire, sommée de voir clair dans ce noir imbroglio, et de démêler, parmi des hommes qui tous semblent avoir été acteurs du même drame, ceux que son devoir est de réhabiliter, et ceux qui méritent d'être marqués par elle à l'épaule.
Tous les fanatismes se ressemblent. Il n'est donc pas surprenant que le fanatisme politique soit venu fournir son contingent de victimes à l'œuvre de destruction poussée si avant, sur toute la surface du globe, par le fanatisme religieux. Mais une chose, du moins, est certaine : c'est que la plupart des malheureux qui furent frappés ne le furent que parce que réellement on les crut coupables. Que des gens aient péri, dont le crime unique était d'être opposés par éducation, par habitude ou par position sociale, aux idées du jour, cela est affreux sans doute; mais les historiens qui ont pris plaisir à montrer la Révolution foulant aux pieds de gaieté de cœur des hommes qu'elle jugeait innocents, ces historiens-là ont trahi la vérité. De même qu'à d'autres époques et en d'autres pays, on avait cru digne d'être brûlé vif quiconque n'admettait pas le dogme de la présence réelle, de même on crut alors digne de mort — et ce genre d'intolérance était certes moins inconcevable — quiconque se révoltait contre le principe de l'égalité et de la fraternité humaines *. Le document inédit
1 En Angleterre, sous le règne de Henri VIII, un pauvre maître d'école, nommé John Lambert, fut brûlé vif, pour avoir combattu, dans une dispute solennelle contre lesévéqueset en présence du roi, le dogme de la présence réelle. La description de son supplice fait dresser les cheveux sur la létc. La sentence portail qu'il serait brûlé à petit feu, que ses jumbes seraient consumées les premières. Les tortures qu'il endura raient telles, que, ne pouvant soutenir cette vue, quelques-uns des gardes mirent fin à l'agonie
qu'on va lire mérite d'autant mieux de trouver sa place ici, que le nom du signataire le recommande doublement à l'attention du lecteur :
« Paris, ce 4 pluviôse an n de la République une el indivisible.
« L'accusateur public près le Tribunal révolutionnaire, au citoyen ministre de la guerre.
« Citoyen, une scène attendrissante a eu lieu hier au tribunal. La veuve Maréchal, maîtresse de pension à Verneuil, près Chantilly, a été traduite au tribunal, sur une dénonciation faite par un nommé Lefebvre, son ex-instituteur. L'innocence de cette citoyenne a été reconnue, elle a été acquittée, et l'imposteur Lefebvre a été accusé à l'instant, et condamné à la peine de mort, que ce monstre a subie aujourd'hui. Dans le cours des débats, il a été avéré que le calomniateur Lefebvre t'avait dénoncé le fils Maréchal, parly (sic) pour la réquisition du département de l'Oise; que, d'après cette dénonciation, tu avais donné des ordres de le faire arrêter, et que ce jeune homme était en ce moment dans la maison d'arrêt de Douai. Il parait que la dénonciation dirigée contre lui est la même que celle dirigée contre la mère, dont elle a été acquittée. Si cela est, je ne vois plus aucune raison qui puisse autoriser la détention. — Il est bien entendu que je ne parle de ce jeune homme qu'autant que sa détention aurait la dénonciation de Lefebvre pour motif. Je ne puis le transmettre encore le jugement, parce qu'il n'est pas expédié; mais, si tu en avais besoin, je te le feray transmettre sans délay. J'ai cru de mon devoir de l'informer de ce fait, pour te mettre dans le cas de rendre justice à l'innocence opprimée, et je ne m'y
de ce malheureux, en le soulevant sur la pointe de leurs hallebardes. Voy. GoW»mith; hi$lory of England, vol. Il, p. 181-183.
suis déterminé encore que d'après l'intention du tribunal qui m'y a invité.
« Salut et fraternité,
« A. A. Fouquier. »
(Noie du ministre. — 4« division.)
« Écrire à l'accusateur militaire de l'armée du Nord, lui envoyer copie de cette lettre, et si la dénonciation n'a pas d'autre fondement que ce qu'a dit Lefebvre, il jugera sans doute juste de le mettre en liberté. — Répondre à l'accusateur public que je fais écrire pour Maréchal \ »
La vérité est que, si le Tribunal révolutionnaire prononça beaucoup de condamnations, il prononça aussi beaucoup d'acquittements ; et c'est ce que n'ont jamais dit ceux qui ont voulu faire croire à la postérité que, de la part de ce tribunal, il y avait toujours eu parti pris de frapper. Au moment du procès de Fouquier-Tinville, le nombre des individus mis en jugement s'élevait à 2,718, et sur ce nombre 900 personnes avaient été acquittées 9 .
Un jour, — et c'est notre plus chère espérance, — un jour, l'œil fixé sur les siècles écoulés, les hommes se demanderont avec stupeur comment il a pu arriver qu'à de certaines crises de la vie des peuples on ait regardé le bourreau comme un agent du progrès, le sang versé comme un moyen de régénération sociale, et la Terreur comme l'aurore de la liberté. Mais que nous sommes loin encore de l'état de perfectionnement social qui rendrait cette stupeur naturelle et légitime! La Terreur de 1793 et 1794 est-elle donc le seul événement de l'histoire dont le souvenir nous fasse frissonner? Dans quel temps et dans quel pays le déchaînement des passions politiques et le choc des intérêts en lutle n'ont-ils pas conduit les combattants
1 L'original de ce document fait partie de la collection de M. de Girardot, secrétaire général de la préfecture de la Loire-Inférieure.
1 Voy. la déclarai ion, non contredite, de Fouiiuier-Tiiiville, Uist parlent., t. XXXIV, p. 336.
à fouler aux pieds les droits de l'humanité et agrandi outre mesure le domaine de la mort? Les exemples, hélas! se présentent en foule, et pour en trouver d'effroyables, il n'est nullement besoin de consulter la biographie de Catherine de Médicis, ou d'ouvrir les registres de l'inquisition, ou de chercher le sens du mot dragonnades, ou de remonter à ce qu'on nomme les âges de barbarie, . ou de fouiller les annales des nations réputées barbares. C'est dans l'histoire d'Angleterre, c'est à propos d'événements qui correspondent à la date de 1689, qu'on lit ce qui suit :
« Les communes d'Irlande n'eurent pas de cesse qu'elles n'eussent extorqué la sanction de Jacques H en faveur d'une épouvantable loi, d'une loi qui n'a point son égale dans l'histoire des contrées civilisées, le « great act of attarder. » Une liste fut dressée contenant de deux à trois mille noms. En tête figuraient la moitié des pairs d'Irlande. Venaient ensuite baronnets, chevaliers, hommes d'église, gens de condition, marchands, francs tenanciers, artisans, et, dans le nombre, des enfants et des femmes. Nulle investigation. Un membre de l'Assemblée voulait-il se défaire d'un créancier, d'un rival, d'un ennemi particulier, il faisait passer le nom au bureau, et ce nom était en général inscrit sans plus ample informé. L'unique débat dont le souvenir nous 'ait été transmis concernait le comte de Strafford. Le comte avait des amis dans la Chambre, et ils se risquèrent à dire quelque chose en sa faveur. Mais, en peu de mots, Simon Luttrell trancha la question. « J'ai entendu le roi, dit-il, mal parler de ce lord. » 11 n'en fallut pas davantage ; et sur les tables de proscription le nom de Strafford occupe le cinquième rang. Un délai fut fixé, avant l'expiration duquel ceux dont les noms étaient sur la liste devaient venir se soumettre à la justice, telle qu'on l'administrait alors aux prolestants, à Dublin. Si une des personnes proscrites était en Irlande, il lui était enjoint de se présenter vers le 10 du mois d'août; si elle avait quitté l'Irlande avant le 5 novembre 1G88, elle avait a se
présenter, au plus tard, le 1 er octobre : faute de quoi, elle devait être, sans jugement préalable, pendue, traînée le long des rues et écartelée, le tout suivi de la confiscation des biens. Or, parmi les victimes désignées, il y en avait auxquelles il pouvait être matériellement impossible de se présenter à temps : tel pouvait être alité, tel autre aux Indes occidentales, tel autre "en prison. De fait, c'était le cas pour certains, et cela, au su de tous. Au nombre des lords compris dans le « great act of attainder » était Mounljoy. Trompé par les conseils perfides de Tyrconnel, il s'était rendu à Saint-Germain avec une aveugle confiance; et on l'avait jeté à la Bastille, où il était encore. Eh bien, le Parlement irlandais n'eut pas honte de décider que si, dans l'espace de quelques semaines, il ne pouvait s échapper de sa prison et se présenter à Dublin, il serait mis à mort
Ajoutons que la culpabilité des malheureux portés sur la liste homicide n'avait pas été le sujet du moindre examen, qu'aucun d'eux n'avait été entendu dans sa défense a . Et, comme on avait la certitude que plusieurs de ceux qu'on sommait ainsi de comparaître étaient dans l'impossibilité physique de le faire à l'époque fixée s , le c great act of attainder » était tout simplement une loi d'assassins.
Quelque horrible que fût la loi du 22 prairial, qui oserail la comparer à l'acte hideux dont nous venons d'évoquer le souvenir? Et quel feuillet des annales de la Révolution française nous fournira un fait qui dépasse en atrocité le fameux massacre de tout le clan des Macdonald dans la vallée de Glencoe, sur un ordre signé de Guillaume III 4 ?
1 Macaulay's hittory of Englani, t. III, p. 216-217. » !bid., p. 217.
5 Ibid.
* Mucaulay, admirateur quand même de Guillaume III, voudrait bien qu'on crût que Guillaume III signa, sans le lire. Tordre abominable. Mais celle supposition charitable a été mise à néant par un Irès-savant travail inséré dans le Times du 18 décembre 1855 ; et, postérieurement à cette date, VEdinburgh Rcoiew a publié un arUdc plein de recherches intéressantes,
LA TERREUR A SON AFOfiÉE.
Nous préserve le ciel de vouloir de la sorte atténuer la juste horreur qu'inspirent les excès révolutionnaires dont l'histoire se mêle si déplorablement à celle de tant d'actes et d'efforts héroïques ! Mais ceux-là sont d'étranges commentateurs du passé, qui parlent de la Révolution française comme si elle eût pris dans le monde l'initiative de la fureur. Son initiative! elle consista dans la proclamation de vérités impérissables; elle consista dans l'indication d'un but dont la violence même des moyens employés, toute lamentable qu'elle est, ne fera jamais oublier la grandeur.
qui lève tous les Joules sur lu responsabilité directe de Guillaume et de Miirie dans le massacre de Glencoe.