CHAPITRE V
Programme de Robespierre : guerre aux conspirateurs reconnus tels, protection à l'innocence. — Il invite tous les bons citoyens à dénoncer les actes d'oppression. — Il demande l'indulgence pour ceux qui ne sont qu'égarés. — Il proteste contre l'extension donnée à la Terreur, et contre le système de trouver partout des coupables. — Il se plaint de l'arrestation de pauvres artisans dont tout le crime est de s'être enivrés. — 11 dénonce comme une manœuvre contre-révolulionnairc une pétition demandant la peine de mort contre quiconque mêlera le nom de Dieu à un jurement. — Repas fraternels, dénoncés par Payan. — Robespierre attaque Foucbé comme Terroriste. — Dubois- Crancé et Fouché sont exclus delà Société des Jacobins. — Cou thon s'élève contre la tyrannie exercée a Tours par Senar. — Robespierre jeune dénonce un système universel d'oppression et se fait gloire d'être • un modéré. » — Robespierre attaque indirectement Barère, aux Jacobins. — Barèt e, au sortir de la séance. — Pourquoi Barère lie sa cause à celle de Voulland et de Vadier; leurs parties de plaisir à Clichy. — Pourquoi Carnot se joint aux ennemis de Robespierre. — Sain i-Just revient de l'armée. — Remarquable aveu de Billaud- Varenne. — Développement du complot ourdi contre Robespierre. — Fausses rumeurs répandues sur un second 51 mai. — Faute des Robespierristes. — Hypocrisie de leurs adversaires. — Visite d'Amar et de Voulland aux Madelonnettes.— Mot féroce de Vadier. — Lettre offectuetuc de Tallien à Couthon. — Javogues rétracte ce qu'il a écrit contre Couthon et en témoigne son repentir. — Payan. — Répugnance de Robespierre a recourir à la force. — Il travaille à son testament de mort. — Lettres de sympalbie adressées & Robespierre par la sœur de Mirabeau, par Duranri-Maillane. — Lettre de reconnaissance, écrite à Robespierre, au nom de soixante-treize députés sauvés par lui. — Menaces anonymes. — Calomnies. — Détails d'intérieur. — Robespierre à l'Ermitage. — Altitude de Billaud-Varenne dans le Comité.— Tentative de conciliation manquée. —Les meneurs des Comités font partir de Paris des compagnes de canonnière ; pourquoi ? — Établissement des commissions populaires pour juger promptement les détenus sur toute la surface de la République : Robespierre ne signe pas. — Continuation de la Terreur ; exécution de Roucher
et d'André Chénicr. — Remarquable pétition des Jacobins. — Barère fuit Téloge de Robespierre, à la veille de le frapper. — Important aveu de Laurent Lecoinlre. — Contraste. — Critique historique.
Cependant, Robespierre se préparait pour la crise suprême qui allait décider de son sort et des destinées de la République.
Jamais situation ne fut plus formidable que la sienne. Placé entre les- ultra-révolutionnaires, dont les excès lui faisaient horreur, et les contre-révolutionnaires, auxquels il s'était bien promis de faire une guerre à mort, il marchait le long d'un étroit sentier, tracé, à une hauteur effrayante, entre deux précipices. Malheur à lui, s'il penchait trop à gauche! Et, s'il paraissait pencher à droite, malheur à lui! Prendre son parti de la Terreur, en accepter la responsabilité à tout risque, se livrer aux furies, en compagnie des Voulland, des Vadier, et plonger la Révolution dans le sang jusqu'à ce qu'enfin elle y périt suffoquée, sa raison l'en empêchait, alors même que sa conscience ne le lui aurait pas interdit. Il savait que l'extrême violence et la durée sont choses incompatibles; il comprenait que le ressort de la Terreur avait été manié trop rudement, pour n'être point à la veille de se briser.
D'un autre côté, il tremblait, en cherchant une issue à la situation, d'ouvrir une porte à tous les réactionnaires coalisés. Il se rappelait avec quel succès les royalistes étaient parvenus à envelopper dans leur alliance l'imprudente Gironde, et par quelle bruyante affectation de sympathie ils avaient irrévocablement compromis les Dantonistes. Était-il donc réservé à fournir le sujet du troisième acte, dans cette comédie funeste? Donnerait-il aux Terroristes des deux Comités, ses ennemis, l'occasion de crier : « Le voilà qui mollit à son tour?» On était si porté alors à transformer en trahison la faiblesse ou ce qui en avait l'apparence! Parmi les révolutionnaires violents, il y en avait de très-sincères, et dont le vertige tenait à une con-
m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.
viction profonde de la nécessité d'être inexorable : celte force, fallait-il risquer de la mettre contre soi, et la livrer aux énergumènes sans conscience, à qui la question était précisément d'arracher leur sceptre d'airain?
Dans ces conjonctures critiques, le programme politique que Robespierre résolut de porter à la Convention, après l'avoir développé dans le club des Jacobins, fut celui-ci : « Guerre persévérante aux contre-révolutionnaires conspirateurs; mais, en même temps, guerre aux Terroristes oppresseurs de l'innocence. »
Dangereux programme, qui créait à Robespierre, dans l'un et l'autre camp, des ennemis mortels, mais qui témoigne de son courage, en expliquant sa chute, et honorera éternellement sa mémoirel
Le i er juillet (13 messidor), il se rend aux Jacobins, demande la parole, et commence par ces mots solennels, qui montrent assez qu'il ne se faisait aucune illusion sur le péril :
« Il est temps, peut-être, que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont celle salle a retenti dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie '. »
Puis, allant droit au fait : « Quand les factions sont audacieuses, dit-il, quand l'innocence tremble pour ellemême, la République n'est pas fondée sur des bases durables *. » Et, après avoir protesté contre ceux qui taxent de cruauté la sévérité employée à l'égard des conspirateurs, il ajoute : « L'homme humain est celui qui se dévoue pour la cause de l'humanité, et qui poursuit avec rigueur et avec justice celui qui s'en montre l'ennemi: on le verra toujours tendre une main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée 5 . »
Mais fallait il que la protection vigilante due à l'inno-
1 Séance des Jacobins du 13 messidor 1794. Voy. ffist. parlent , t. XXXIM,p. 320, • /6ie/., p. 320.
cence allât jusqu'à couvrir d'une indulgence systématique les ennemis de la Révolution, reconnus tels, et les artisans de complots? Fallait-il confondre le cuite de l'humanité avec le désarmement de la justice, et favoriser le triomphe de celte grande calomnie : que le Tribunal révolutionnaire avait été organisé «pour égorger la Convention elle-même ?» Voilà ce que Robespierre désignait comme une manœuvre révolutionnaire ; voilà ce dont il accusait la « faction des indulgents, h et il avait soin de faire remarquer que l'humanité des agents de cette faction consistait à parer les coups portés aux ennemis de l'humanité, en cherchant sans cesse l'occasion de frapper les patriotes 4 .
Venant aux calomnies dirigées contre lui : « A Paris, on dit que c'est moi qui ai organisé le Tribunal révolutionnaire pour égorger les membres de la Convention, et je suis dépeint comme un tyran, comme un oppresseur de la représentation nationale; à Londres, on dit qu'on imagine en France de prétendus assassinats, pour me faire entourer d'une garde militaire. Ici l'on dit, en parlant de la Renault, que c'est sûrement une affaire d'amourette, et qu'il faut bien croire que j'ai fait guillotiner son amant. C'est ainsi qu'on absout les tyrans, en attaquant un patriote isolé qui n'a pour lui que son courage et sa vertu *. »
A ces mots, une voix des tribunes ayant crié : « Robespierre, tu as tous les Français pour toi ! » « La vérité est mon seul asile, reprit-il avec tristesse; je ne veux ni partisans ni éloges; ma défense est dans ma conscience 5 . »
11 termina, en* invitant les bons citoyens à dénoncer les « actes d'oppression; » mais en déclarant que, si on le forçait à renoncer à une partie de ses fonctions, il n'en continuerait pas moinsjcomme représentant du peuple, de« faire une guerre à mort aux tyrans et aux conspirateurs 4 . »
1 Séance des Jacobins du 13 messidor 1794. Voy. Hiti. parltm., t. XXXIII, p. 321-321
« ibid., p. 323-324.
5 Ibid , p. 324.
* Ibid , p. 325.
D'une part, on le voit, il annonçait bien haut sa résolution de défendre énergiquemenl la Révolution, lant qu'elle serait attaquée ; et, d'autre part, il se portait l'adversaire de quiconque tirerait de celte nécessité de la défendre un prétexte de tyrannie, l'adversaire de quiconque osait dire, à l'exemple de Collot-d'Herbois : « Il est bien question, en Révolution, du juste ou de l'injuste 1 ! »
Ce qui indignait surtout Robespierre, et il ne s'en était jamais caché, c'est qu'on fit peser la Terreur sur les pauvres, sur les ignorants, sur beaucoup d'esprits simples, faciles à séduire et à entraîner. Voilà ceux en faveur de qui il aurait voulu voir appliquer cette politique d'indulgence dont on ne parlait que lorsqu'il s'agissait des chefs. Il lui paraissait affreux qu'une révolution, dont le bonheur du peuple était le but, devînt pour le peuple un sujet d'effroi ».
Et en effet, quand on consulte les listes du Tribunal révolutionnaire, on y voit, confondus pêle-mêle, princes et concierges, duchesses et femmes de chambre, marquis et charretiers, magistrats et laboureurs, prêtres et artisans. 11 est même à remarquer que les classes aisées ne figurent que pour le nombre de six cent cinquante dans le chiffre total des guillotinés, qui fut de deux mille sept cent cinquante 5 ! Les choses en vinrent à ce point que les deux Comités durent enfin proposer, par l'organe de Vadier, un décret qui ordonnait la mise en liberté provisoire de ceux des suspects qui, dans les campagnes, bourgs ou communes de moins de douze cents habitants, se trouvaient appartenir à la classe des laboureurs, manouvriers, mois-
1 Vitale rapporte ce mol de Collol-d'Herbois comme lui ayanl été adressé à lui-même. Voy. les Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor,
* Voy. son discours du 8 thermidor, dans VHist. parlent., à la p. 411 da I. XXXIII.
Voy. la note critique placée à la suile de ce chapitre. 5 M. Wilton Croker en fait la rcmai que dans ses Etsays on Ihe Freneh Hérolution, p. 514-515.
sonneurs, brassiers et artisans 1 . Étaient exceptés ceux d'entre ces pauvres gens qui avaient été emprisonnés comme complices d'un « crime de haule trahison 1 ! »
Robespierre n'avait cessé de s'élever contre ce système de porter « la terreur dans toutes les conditions, et d'ériger en crimes, ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables, et rendre la Révolution redoutable au peuple même s . »
Le 9 juillet (21 messidor), il se plaignit aux Jacobins, avec beaucoup d'amertume et d'émotion, de ce qu'on avait arrêté des artisans qui n'étaient coupables que de s'être enivrés dans un jour de fête. Sans doute l'ivresse était une maladie dont il fallait guérir les hommes; mais quel remède que cette intolérance farouche qui transformait en attentat un mouvement de gaieté ! Était-ce donc ainsi qu'on entendait l'application de la loi qui avait mis la probité et la vertu a l'ordre du jour? Ceux qui lui donnaient cette interprétation méchante et hypocrite ne pouvaient être que de faux patriotes, d'autant moins indulgents à l'égard des malheureux, qu'ils l'étaient davantage envers les aristocrates 4 .
Avec plus de véhémence encore, Robespierre dénonça un certain Magenthies, auteur d'une pétition qui réclamait la peine de mort contre quiconque prononcerait un jurement dans lequel le nom de Dieu serait mêlé. Dans ces exagérations barbares, un sûr instinct lui faisait deviner une manœuvre de la contre-révolution 5 .
1 Ce décret fui adopté par la Convention le 4 juillet (16 messidor). Voy. VHitt. parlent., t. XXXIII, p. 327.
1 Ihid.
5 Ce sont les expressions mêmes dont il se sert dans son discours du 8 thermidor. Voy. VHitt. parlem , t XXXIII, p. 4M.
4 Séance des Jacobins du 21 messidor. Hisl. parlent., t. XXXIII, p. 352-335.
5 C'est à propos de cette pétition de Magenthies que Saint-Jusl disait, dans son discours du 9 thermidor s m Ah ! ce ne sont point là des blasphèmes (les jurements que Magenthies voulait proscrire) : un blasphème est Pidée de fane marcher devant Dieu les faisceaux de Sylla. «• Voy. VHitt, parlent., t. XXXIV, p. 16.
Mais, pondant qu'il s'attachait ainsi à briser le masque de vertu dont certains hommes se couvraient, d'autres, prenant le masque de l'égalité, essayaient d'inaugurer l'ère des repas fraternels en plein air. Tel qu'on venait d'entendre parlant, chez lui, à ses domestiques d'une voix rude et méprisante, allait se placer à côté d'eux dans des banquets publics, et, le verre à la main, criait avec affectation : « A ta santé, Picard M » Rien, certes, n'eût été plus touchant que ces réunions civiques, s'il eût été possible de croire sincère le sentiment qui les avait provoquées; mais comment y voir autre chose qu'une stratégie de la réaction, alors que la lutte des idées, des intérêts et des passions se produisait sous ses aspects les plus terribles, alors que la haine grondait au fond des âmes où l'effroi ne dominait pas, alors que le sang ruisselait sur l'échafaud? h Je ne sais, dit l'agent national Payan devant le Conseil général de la Commune, si ce sont aujourd'hui des sansculottes qui composent ces repas, mais j'ai vu des tables splendidement servies... Je démêle vos intentions du moment, messieurs les aristocrates : depuis le commencement de la Révolution, vous donniez le payement de vos contributions pour preuve de votre civisme ; sous Hébert et Chaumetle, vous assuriez que vous aviez pris le bonnet rouge et la carmagnole; aujourd'hui, vous nous direz que vous avez assisté au repas fraternel de votre section... Je déclare, au reste, que je m'opposerai à toutes les mesures rigoureuses que l'on pourrait proposer contre ces repas prétendus fraternels. II suffît d'indiquer au peuple le piége r pour qu'il s'en éloigne... Les aristocrates, dévoilés, n'oseront plus se montrer à ces banquets publics, et la pclitemattresse cessera de venir crier dans les rues : « Voyez « comme j'aime l'égalité ! Je mange publiquement avec « mes domestiques *. »
1 Discours de Payan devant le Conseil général de la Commune, séance do 15 juillet (27 messidor) 1794.
* Ditcours de Payan devant le Conseil général de la Commune.
Le lendemain, Barère fît un rapport où il tenait le même langage, et ces manifestations prirent fin.
Nous avons dit que Fouché figurait au premier rang de ceux dont Robespierre se proposait d'attaquer la tyrannie. 11 avait suivi, d'un cœur indigné, les progrès de l'oppression sous laquelle Fouché et Collot-d'Hcrbois avaient écrasé les Lyonnais; il se rappelait que devant la terrible « Commission des cinq, » créée par les deux proconsuls, l'erreur, l'entraînement, la faiblesse n'avaient eu que trop souvent de la peine à obtenir grâce. Il s'en était plaint : le passage suivant d'une lettre que Fernex lui écrivait d'Orange, le 1 er fructidor (18 août), est un document dont, à cet égard, la portée est décisive :
« Je ne puis m'empêcher de te dire que j'ai été un
peu affecté de l'espèce de reproche que tu me fais relativement à Commune-Affranchie... J'atteste ici que j'étais plutôt le défenseur que le juge de ceux qui pouvaient être présumés avoir agi plutôt par erreur que par méchanceté, et je peux l'assurer qu'il n'en est guère péri que de ceux qui persécutaient les patriotes, soit en les désarmant, soit en indiquant leur retraite, soit en les désarmant ou en les forçant de prendre les armes. Permets-moi, en passant, cette petite justification ; car il me serait bien dur d'être connu de toi pour autre que je suis ». »
D'où il résulte que Robespierre avait reproché aux membres de la Commission lyonnaise des cinq leur inflexible sévérité à l'égard des prévenus qui n'avaient agi que par erreur, et s'était plaint que ceux-là ne trouvassent pas des défenseurs dans leurs juges mêmes M De là son aversion pour Fouché, qui avait inauguré, à Lyon, le système de la fureur 3 . Aussi résolut-il de commencer la lutte, sans
1 Papiers inédils trouvés chez Robespierre, Suinl-Just, Payan, supprimés ou omis par Courtois, p. 194. — Baudouin frères, 1828.
* Séance de la Convention du 16 Juillet (28 messidor) 1794.
3 Nous avons déjà cité, sur les causes de l'aversion de Robespierre pour Fouché , un passage frappant des Mémoires de Charlotte Robespierre, que Fouché avail eu l'inU-mion d'épouser.
tarder davantage, et en choisissant pour lice le club des Jacobins, bien que Fouché y comptât des partisans, et y exerçât une influence qu'avait assez prouvée, peu de temps auparavant, sa nomination à la présidence du club. Ce fut dans la séance du H juillet (23 messidor) qu'on évoqua le souvenir de l'oppression qui avait pesé sur les Lyonnais. Attentif à ne donner aucune prise aux royalistes, Robespierre ne cacha point que la Commission temporaire, à Lyon, avait, après avoir déployé de l'énergie, cédé à la faiblesse humaine, et tourné peu à peu contre les patriotes eux-mêmes le pouvoir dont elle avait été armée contre leurs ennemis. Ce changement, résultat des séductions de certaines femmes, avait entraîné la persécution de citoyens honorables, héritiers de l'enthousiasme révolutionnaire et du dévouement de Chalier. Là était la cause du suicide de Gaillard, qu'il fallait venger, ainsi que tous ceux qui, comme lui, avaient succombé sous les manœuvres de la contre-révolution; mais là n'étail point la justification des crimes d'une faction qui n'était qu'Pn apparence opposée à la première. Quant à lui, Robespierre, ses principes étaient « d'arrêter l'effusion du sang humain, versé par le crime l . »
Comme conclusion, il demanda que Fouché fût invité à venir répondre aux reproches qu'on lui adressait. C'est ce que le club des Jacobins décida, après avoir, sur la proposition de Couthon, rayé de la liste des membres Dubois-Crancé, auquel ou imputait d'avoir laissé échapper Précy et sa bande *.
Ainsi se dessinait de jour en jour plus vivement la politique du parti robespierriste, qui était de couper court à la Terreur, sans toutefois rien faire qui donnât aux royalistes l'espoir d'entamer la Révolution 3 .
1 Séance des Jacobius du II juillet (23 messidor). Voy. YHitt. parlent., t. XXXIII, p. 541.
« Ihid., p. 342.
3 M. Michelet, en rappelant celle séance, a commis une erreur extrême- Djenl grave. 11 a cru que la commission à qui Robespierre reprochait d'avoir
Fouché, cité au tribunal des Jacobins, n'osa pas comparaître. Le 14 juillet (2G messidor), on lut dans le club une lettre de lui, par laquelle il priaiUla société de suspendre tout jugement à son égard, jusqu'à ce que les Comités de salut public et de sûreté générale eussent statue sur sa conduite. Indigné, Robespierre se lève et s'écrie : « Craint-il les yeux et les oreilles du peuple? craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime; que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachées on n'y lise ses pensées? » Il continua sur ce tou, déclarant que Fouché était un imposteur méprisable et vil; que sa démarche était l'aveu de ses crimes; et que la liberté ne serait pas sacrifiée à des hommes dont les mains étaient pleines de rapines î . »
Cette véhémente sortie enlraina les Jacobins : Fouché fut exclu. Mais, à la fin de la séance, le club élut pour président Élie Lacoste 5 , un des ennemis de Robespierre, qui
faibli était celle des Cinq, qui fut établie par Fouché et Collol-d'Merbois, tandis qu'un contraire c'est de celle qui fut établie par Coulhon qu'il s'agit ici. Sur ce point, nul doute possible. En ellcl, « ce changement dû à la séduction de certaines femmes, » dont parle Robespierre, est celui que Collold'Herbois, dans son rapport sur la .situation de Lyon, m* plaignit d'avoir remarqué dès sou arrivée dans celle ville, et qu'il attribua, lui aussi, à des influences féminines. (Voy. le Moniteur, an u (1794;, n«« 113 et 114.) Il esteertaiu, comme nous l'avons raconté (t. X, p. 140), que l'extrême modération de Coullion avait encouragé outre mesure les royalistes lyonnais; et à ce point, que l'accusateur public qui avuit fait condamner Châtier se promenait la léle haule. (Voy. le rapport de Collot-d'llerbois, ubi suprà.) Or c'était précisément de cet élal de choses qu'ils trouvèrent en arrivant à Lyon, que Collol-d'Herbois et Fouché s'autorisaient pour justifler la politique sanguinaire qu'ils avaient adoptée, et que Robespierre condamnait, tout en ayant soin de blâmer le relâchement qui lui avait servi de prétexte, fidèle en cela à sa résolutiou de frapper à lu fois, et sur ceux qui tendaient la main an royalisme, et sur ceux qui dét>uouoraient lu République par leurs cruautés.
La lettre de Fernex à Robespierre, citée plus haut, montre asstz jusqu'à quel point les appréciations de M . Michelet ici sont erronées.
1 Séance des Jacobins du 14 juillet (26 messidor). Voy. VHiH. parlcm., t. XXXIII, p. 345-347.
s Ibid., p. 354.
put juger de la sorte, au sein même d'une victoire, de tous les périls qui l'attendaient!
Mais son parti était pris, ou d'arracher la Révolution aux mains impures, ou de périr; et, dans ce dessein, nul ne le secondait avec plus de courage que son frère. On avait essaye" de jeter entre eux des germes de division : Robespierre jeune courut dénoncer lui-même aux Jacobins ces manœuvres artificieuses : « On a voulu me séparer de mon frère ; on a été jusqu'à dire que je valais mieux que lui. Mais tant qu'il sera le proclamateur de la morale cl la terreur des scélérats, je n'ambitionne d'autre gloire que de partager son tombeau. » A son tour,Couthon ayant déclaré qu'il offrait sa poitrine aux poignards dirigés contre son ami, toute la salle retentit d'acclamations passionnées *.
A quelques jours de là, Couthon s'élevait en termes pleins de force contre la tyrannie qu'on accusait Senar d'avoir exercée à Tours '; et Robespierre jeune disait : « Il existe un système universel d'oppression.... On a eu l'impudeur de prétendre, dans le département du Pas-de-Calais, que je suis en arrestation comme modéré. Eh bien, oui, je suis modéré, si l'on entend par ce mot un citoyen qui ne se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la justice, mais qui veut leur application; si l'on entend par ce mot un homme qui sauve l'innocence opprimée aux dépens de sa réputation.» Et, rappelant que la foudre révolutionnaire devait servir à renverser les conspirateurs, non à remplir d'effroi tous les citoyens, il adjura quiconque saurait affronter la mort d'aller à la racine du mal, en frappant jusqu'aux autorités qui abuseraient de leur pouvoir pour écraser le peuple *.
Déjà, dans la séance du 9 juillet (21 messidor), Robespierre aîné avait attaqué indirectement Barère, en présence de Barère même , qui , ce jour-là , occupait le fauteuil.
1 Séance du 11 juillet (23 messidor). Hist. parlent. , t. XXXIII, p 342. * Séance des Jacobins du 21 juillet (3 thermidor). Voy Hist. parlent , t.XXXIll, p. 379 et 381.
» IbH.
Celui-ci ne s'attendait pas à être publiquement mis en cause : il rentra chez lui atterré. Vilale raconte en ces termes la scène qui suivit :
« Tout défaillant, Barère s'étend dans son fauteuil ; à peine il pouvait prononcer ces mots : « Je suis soûl des « hommes! Si j'avais un pistolet... Je ne reconnais plus « que Dieu et la nature. >» Après quelques minutes de silence, je lui fais celte question : « Quelle a pu être sa raison de t'attaquer ? » La crainte et la douleur ont besoin de s'épancher. «Ce Robespierre est insatiable, dit Barère: parce qu'on ne fait pas tout ce qu'il voudrait, il faut qu'il rompe la glace avec nous. S'il nous parlait de Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, Cambon, de ce Monestier qui a vexé toute ma famille, et de toute la séquelle dantonistc, nous nous entendrions. Qu'il demande encore Tallien, Bourdon (de l'Oise), Legendre, Fréron, à la bonne heure Mais Duval, mais Audoin, mais Léonard-Bourdon, Vadier, Voulland, il est impossible d'y consentir l . »
Un autre passage de Yilate explique pourquoi Barère liait sa cause à celle de Vadier et de Voulland :
« Barère avait à Clichy une maison de plaisance, tout à la fois séjour des jeux de l'amour, et repaire odieux où les Vadier, les Voulland, inventaient avec lui les conspirations que la guillotine devait anéantir. Ils s'y rendaient deux fois par décade. L'enjouée Bonncfoy y accompagnait Dupin, aussi fameux dans sa coterie par sa cuisine de fermier général, qu'il l'est dans la Révolution par son rapport sur les fermiers généraux... Barère avait cédé cette virtuose à Dupin, et Dupin à Barère, la Demahy, courtisane logée dans un superbe hôtel, rue de Richelieu... On se tromperait si l'on croyait que j'allasse souvent à Clichy. Hélas ! retiré seul dans ma chambre, des réflexions cruelles avaient trop fait soupirer mon cœur, après les deux ou trois fois seulement que j'y étais allé. J'avais vu avec joie, avec dé-
1 Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor, p. 201. Collection des Mémoires sur la révoluliou française.
m HIST01UE DE LA RÉVOLUTION.
lices, la destruclion de la cour honteuse de Louis XVI et de l'archiduchesse d'Autriche, et je voyais renaître parmi les destructeurs de cette cour scandaleuse les scènes nocturnes des jardins de Versailles et du petit Triauon. A son retour de Clichy, le lendemain d'un quintidi ou d'une décade, Barère, à la première rencontre, me souhaitait ainsi le bonjour : c Nous uvons taillé hier de f ouvrage au tri- « bunal, il ne chômera pas. » Voulland, quelquefois à côté de lui, approuvait d'un petit sourire doucereux et perfide ! . »
Un effroyable orage se formait sur la tète de Robespierre. 11 avait maintenant contre lui, dans les régions du pouvoir, outre Barère, Vadier et Voulland, Billaud-Varenne, qui nourrissait contre lui une haine aveugle, mais sincère; Collot-d'Herbois, qu'une solidarité sanglante attachait à Fouché, et enfin, Carnot, entraîné dans leur parti par certaines querelles déplorables qui s'étaient élevées entre lui et Saint-Just.
Nous avons déjà fait allusion à une dispute violente qui eut lieu, au commencement de floréal, dans le Comité de salut public. A des reproches amers de Saint-Just sur la mauvaise administration de l'établissement des poudres et salpêtres, Carnot avait répondu par d'aigres récriminations louchant les projets de dictature dont Saint-Just et ses amis étaient soupçonnés. Alors, s'il en faut croire le récit publié par Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère, à une époque où celui qu'ils accusaient était mort, Saint-Just serait entré dans une violente colère, et, menaçant Carnot de le faire guillotiner, aurait provoqué de sa part celte réponse : « Je t'y invite ! Je ne vous crains pas. Vous êtes des dictateurs ridicules *. »
Une circonstance malheureuse et qui jette quelque jour sur la part qu'un homme tel que Carnot fut amené à prendre au 9 thermidor vint ajouter à ces causes d'animosité.
1 Coûtes sécréta de la Révolution, ubi suprd.
7 Réponse des anciens membres des Comités aux inculpations renouvelées contre eux pur Laurent Lecointre. Noie 6 des pièces à l'appui.
Carnot, au moment même où les destinées de la France allaient se décider à Fleurus, avait commandé, de son autorité privée, une expédition militaire que Saint-Just jugea de nature à compromettre le succès de la campagne et le salut de l'armée. Nous avons devant nous le manuscrit inédit du maréchal Jourdan, et nous y lisons :
« Merlot venait de chasser de Seneffe un détachement autrichien, lorsque le général en chef reçut l'ordre d'envoyer seize mille cinq cents hommes dans la Flandre maritime. Il est difficile d'expliquer par quel motif on dégarnissait ainsi l'armée, alors que, d'un instant à l'autre, elle pouvait se trouver aux prises avec la totalité des forces des alliés, — et cela, pour porter des troupes sur un point où il n'y avait pas d'ennemi 1 ! » Heureusement, cet ordre, daté du 50 prairial (18 juin), et, par conséquent, antérieur à la bataille de Fleurus, ne fut communiqué par Pichegru à Jourdan que quinze jours après sa date, de sorte que la victoire, qu'il aurait peut-être compromise, put être gagnée dans l'intervalle. Mais, même après ce brillant triomphe, l'ordre de dégarnir l'armée de Sambre-et-Meuse, sans nécessité appréciable, parut si extraordinaire et si dangereux à exécuter, que Gillet et Guyton, commissaires de la Convention près celte armée, prirent hardiment sur eux de désobéir en suspendant le départ des troupes 1 .
C'est ce qu'ils firent par arrêté du 15 messidor (5 juillet) 1794, daté de Marchienne-au-Pont. Le document dont il s'agit — il est sous nos yeux — contient l'exposé des motifs qui firent juger l'ordre de Carnot absolument inexécutable, et l'on y remarque cette phrase significative :« Considérant que cet ordre n'est ni couçu avec la précision, ni revêtu des formes qui caractérisent les résolutions du Comité de salut public 5 . »
1 Manuscrit inédit du muréchal Jourdan, p. 118. * Ibid.
5 Nous donnons textuellement, dans la noie critique placée à la (in de ce chapitre, le document dont il est ici question, et qui figure parmi les pièces oJlicielles qui foui suite au récit du maréchal Jourdan.
El en effet, la décision avait été prise sans que Saint- Just eût été consulté \ bien qu'il fût le représentant spécial du Comité de salut public près Tannée de Sambre-et- Meuse.
Nul doute que Carnot, grand patriote et grand soldat, ne fût en mesure de fournir de sa conduite d'excellentes raisons ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en s'écarlant du système de guerre adopté par le Comité de salut public, il donnait prise à Saint-Jusl. Ët il le savait homme à ne rien pardonner.
Robespierre avait donc tout à craindre, non-seulement des meneurs du Comité de sûreté générale, mais des personnes en qui reposait le pouvoir du Comité de salut public et dont son absence servait les desseins. « L'absence de Robespierre nous a laissé le temps de combiner nos moyens pour l'abattre, » disait, plus tard, Billaud- Varcnne*!
En de telles circonstances, le retour de Saint-Just à Paris devenait d'autant plus nécessaire, que les infirmités de Coulhon enchaînaient souvent sa nature active.
Une première fois déjà, au commencement de prairial, Robespierre avait rappelé Saint-Just de l'armée par la lettre suivante, qu'il fit signer à ses collègues, et dont on a trouvé la minute écrite de sa main :
« Paris, 6 prairial an n de la République une et indivisible.
• Cher collègue,
« La liberté est exposée à de nouveaux dangers; les factions se réveillent avec un caractère plus alarmant que jamais. Les rassemblements pour le beurre, plus nombreux et plus turbulents que jamais, lorsqu'ils ont le moins de prétextes, une insurrection dans les prisons qui devait
1 Dbcours de Saint- Just, commencé dans» la séance du 9 thermidor. a Séance du 13 fructidor, repioduile par Laurent Lecoinlrc, dans son appel à la Convention nationale, au Peuple f rançais, à l'Europe entière.
éclater hier, les intrigues qui se manifestèrent au temps d'Hébert, sont combinés avec les assassinats tentés à plusieurs reprises contre des membres du Comité de salut public; les restes des factions, ou plutôt les factions toujours vivantes, redoublent d'audace et de perfidie... Le Comité a besoin de réunir les lumières et l'énergie de tous ses membres. Calcule si l'armée du Nord, que tu as puissamment contribué à mettre sur le chemin de la victoire, peut se passer quelques jours de ta présence. Nous te remplacerons, jusqu'à ce que tu y retournes, par un représentant patriote.
u Robespierre, Prieur, Carnot, Billaud-
VARENNE, BARÈRE 1 . n
Saint-Just s'était empressé de répondre à cette invitation pressante ; mais, après un court séjour à Paris, il était retourné au camp. Rappelé une seconde fois par Robespierre, il reparut au moment où on l'attendait le moins, c'est-à-dire le lendemain de la bataille de Fleurus, et il ne fut plus possible de le faire repartir 2 . Sa présence était un sérieux embarras pour Barère, Collol-d'Herbois et Billaud-Varenne 3 : elle les contraignit à couvrir leurs manœuvres cTun voile plus épais.
Que le projet de Robespierre et de ses amis fùtde rendre la sécurité à toutes les classes de citoyens, d'élargir 1rs suspects, de donner la main aux débris de la Gironde 4 , et d'assoupir les anciennes factions par une fusion générale, voilà ce que savaient plusieurs membres de la
1 Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Payan, Saint-Just, elc..., supprimés ou omis par Courtois, t. Il, p. 3el 6. Baudouin frères, 4828.
* Réponse des membres des deux anciens Comités aux imputations renouvelées contre eux par Laurent Lecointre. — Bibl. fiist. dclaRév., 1097-8-9. - Les hisloriens qui, comme M. Thiers et M. Wilson Croker, disent que Saint-Just arriva la veille du 9 thermidor, ont commis en cela une grosse erreur.
3 Séance du 13 fructidor, discours de Billaud, ubi suprà.
4 Mémoires de René Levasseur, t. III, cluip. », p. 201. Bruxelles, (83J.
Convention, et il n'est pas douteux qu'elle ne présentât, pour l'accomplissement de semblables vues, les éléments d'une majorité considérable 1 . Mais, d'un autre côté, il y avait longtemps qu'au sein de l'Assemblée une conspiralion se développait dans l'ombre.
Rapprochement de dates remarquable! C'était le 3 prairial (22 mai) que, sur un ordre du Comité de salut public, écrit de la main de Robespierre, madame de Fontenay, aimée de Tallien, avait été arrêtée*, et c'était le 5 prairial (24 mai), qu'avait été ourdie entre Tallien, Courtois, Laurent Lecointre, Guffroy et Barère, la trame qui devait se dénouer le 9 thermidor 35 . Le noyau une fois formé, il se grossit peu à peu d'hommes mus par des motifs divers : ceux-ci, par des ressentiments personnels; ceux-là, par le désir d'échapper à une vigilance importune ou à des dénonciations méritées; d'autres, enfin, par le secret espoir de renverser la République, en sapant ses plus fermes appuis.
Inutile d'ajouter que les conspirateurs n'épargnèrent rien pour augmenter leurs forces. Un député en mission, Ingrand, étant venu un instant à Paris, Billaud Varenne lui dit : * II se passe ici des choses très-importantes. Va trouver Ruamps, qui l'informera de tout. » Ingrand court chez Ruamps, qui lui fait part du complot. Lui, recule, saisi de stupeur, et s'écrie : « Si on l'attaque, la République est perdue 4 . »
Le sentiment d'Ingrand était celui des meilleurs patriotes ; et parmi les membres les plus modérés de la Convention, beaucoup tournaient leur espoir vers Robespierre. Ils se rappelaient que c'était lui qui avait sauvé de
1 Mémoires de René Levasseur, ubi suprà.
* Rapport de Saladin, au nom de la Commission des vingt et un, p. 13. Bibl. hitt. de la Rév. t n<» 1097-8-9.
8 C'est ce qui est constaté dans ta brochure de Laurent Lecointre, et confirmé par une note du rapport de Courtois, comme le font remarquer avec raison les auteurs de P H ist. parlent., t. XXXIII, p. 35*.
4 Les auteurs de P Histoire parlementaire donnent ce fait comme le tenant de la bouche de Buonarotti, t. XXXIII, p. 3a8.
la proscription les soixante treize députés signataires de la protestation contre le 31 mai, et fait rappeler Carrier ; ils songeaient aux nombreux cachots que son frère, Saint-Just ctLcbas avaient ouverts dans les provinces; ils n'ignoraient pas combien la politique de Couthon avait différé, . à Lyon, de celle de Fouché et de Collot-d'Hcrbois; ils jelaient les yeux sur la Commune, et la voyaient tran- « quille depuis que l'esprit de Robespierre y dominait Tout cela étaft aux Comités et à leurs partisans dans l'Assemblée un vif sujet d'alarmes, et leur inspira le genre de tactique qu'ils employèrent : elle consista à faire croire à la Convention que leur cause était la sienne. Dans ce but, ils commencèrent à répandre sourdement le bruit qu'on rêvait contre l'Assemblée un second 31 mai, qu'elle était à la veille d'un égorgement. A chacun de ses membres on eut soin de montrer son danger personnel dans le danger public, de manière à créer l'alternative de frapper ou d'être frappé 2 . On fit courir des listes, tantôt de dix-huit, tantôt de trente députés, sur qui, assurait-on, la hache était à la veille de s'abattre, en attendant une proscription en masse. Pour rassurer les timides contre la crainte d'affronter la plus grande autorité morale du moment, on eut soin de ne leur demander « qu'un acte de volonté simultané qui, enveloppant tout dans un même élan, ne laisserait aucun individu plus remarqué qu'un autre 5 .» Et Barère d'augmenter les inquiétudes, en parlant sans cesse de factions, de trahisons, et de Pitt et de Cobourg 4 .
Vainement Robespierre prolesta-t-il contre ces artifices dont étaient venus l'avertir des députés qui n'osaient plus habiter leurs maisons, tant la peur les avait gagnés 5 ; vainement dénonça-t-il bien haut le système qui tendait
1 Mémoires de Tient- Levasseur, l. III, cliap. xi, p. 201.
2 Todlonceon. Histoire de France depuis 1789, 1. Il, p. 490.
3 Ibid.
4 Laureni Lecointre à la Convention nationale, au Peuple fiançais, à l'Europe entière. — Bibl. hist. de la Rtv., 1100-1. (British Muséum.)
6 Discours de Robespierre, séance des Jacobins du 12 nieasid. (30 juin).
à avilir la Convention par des terreurs imaginaires, affirmant, lui, « qu'elle était pure, qu'elle était au-dessus de la crainte comme du crime 1 ; » vainement Couthon déclara-t-il, à diverses reprises, « que lui et ses amis étaient pleins de respect pour la représentation nationale, passionnés pour sa gloire, et prêts à verser tout leur sang • pour elle * : » ni Robespierre ni Couthon ne niaient, après tout, leur résolution d'appeler devant la justice révolutionnaire les « quelques hommes impurs qui, dans la Convention, cherchaient à corrompre la morale publique et à élever un trône au crime 5 . » Ces hommes impurs, il eût fallu les nommer, et comme on ne les nommait pas, la menace, quoiqu'elle ne s'adressât qu'à quelques-uns, sem- . blait planer sur tous 4 .
Là fut la grande faute des Robespierristes, et leurs ennemis en profitèrent avec une habileté pleine d'hypocrisie. On vit des hommes tels que Vadier, Voulland, Alitai*, affecter tout à coup, pour la sûreté ou la dignité des représentants du peuple, une sollicitude qu'ils n'avaient pas connue quand il s'était agi de frapper Danton, Hérault de Séchelles, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine. Parmi les papiers de Robespierre trouvés chez lui après sa mort et publiés par Courtois , il existe un rapport de l'administrateur Faro, sur une visite d'Amarel de Voulland aux députés détenus aux Madelonncltcs. La scène serait grotesque, si elle ne se rapportait à une manœuvre odieuse. Les députés en question avaient écrit au Comité de sûreté générale une lettre où ils se plaignaient d'être « traités avec tant de dureté, malgré leur qualité de représentants du peuple, qu'on leur refusait du sirop de vinaigre et les
1 Discours de Robespierre, séance des Jacobins du 12 messidor (30 juin).
■ Voy. séance des Jacobins du 3 thermidor (21 juillet), et séance du 6 thermidor (24 juillet).
8 Discours de Couthon dans la séance des Jacobins du G thermidor (24 juillet).
4 Voy. la note critique placée a la suite de ce chapitre.
douceurs propres à l'existence *. » Là-dessus, Amar et Voulland courent à la prison, mandent leurs collègues, et, d'une voix attendrie : « Est-il bien vrai qu'on arrête votre correspondance? Vous refuse-t-on les douceurs de la vie, soit en café, soit en sirop , chocolat ou fruits? Parlez, parlez, chers collègues. Le Comité de sûreté générale nous envoie vers vous pour vous apporter des consolations et recevoir vos plaintes, afin de punir ceux qui ont avili en vous les représentants du peuple. » Et Amar se mit à pleurer 9 . 11 n'avait pas pleuré en rédigeant le rapport qui fit tomber la tête du représentant du peuple Fabre d'Églantine et celle du représentant du peuple Bazire !
Un mot féroce échappé à Vadier peu de temps avant le 9 thermidor montrera ce qu'il y avait au fond de celle sollicitude que les meneurs du Comité de sûreté générale affichaient à l'égard des membres de l'Assemblée. Un jour, Vadier, croyant s'apercevoir que Robespierre cherchait des partisans dans les rangs modérés de la Convention, laissa échapper ce mot féroce : u Si cela continue s , je ferai guillotiner cent crapauds de son marais. »
Non contents de recourir à ces manœuvres, les conjurés s'étudiaient à endormir par toutes sortes de flatteries la prudence de ceux dont ils préparaient la ruine. Tallien, par exemple, écrivait à Couthon, au moment même où il aiguisait contre lui les poignards : « Si lu pouvais me recevoir à Tissue de ton dîner, mon cher Couthon, je te demanderais un conseil d'ami. La trop confiante jeunesse a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr 4 . »
Peu de temps avant, Javogues, autre thermidorien,
1 Rapport des administrateurs de police, n° XXXIII des pièces à la suite du rapport de Courtois sur les papiers de Robespierre * Rapport de l'administrateur Faro. Ibid.
3 Réponse aux détracteurs du 9 thermidor, par Courtois. Note 38.
4 Nous trouvons ce curieux document dans le recueil des lettres manuscrites et inédiles dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Benjamin Fillon. — La lettre dont il s'agit est datée du 28 prairial, cVi>t-à dire qu'elle fut écrite vingt-trois jours après la formation du complot dirigé contre Coin hou et ses amis !
avait écrit à la Convention : « J'ai outragé noire collègue Coulhon dans une proclamation que je désavoue, que je rétracte, que je voue solennellement au blâme de l'opinion publique. Mon cœur n'a jamais cessé d'honorer et d'aimer le citoyen Coulhon, ainsi que le citoyen Maignet. Voilà la profession de foi dont je ne me serais jamais écarté si j'eusse toujours été moi. Je prie la Convention de la recevoir et de permettre qu'elle soit insérée dans son bulletin , . >»
En ce qui touche Robespierre, jamais les conjurés n'avaient été, à son égard, plus prodigues d'éloges; et celte accusation, tous la méritent, à l'exception de Billaud- Varenne, qui put dire, plus tard, avec vérité : « Ai-je jamais parlé de Robespierre pour le louer 8 ? »
Lui, cependant, était-il dupe de ces artifices? Non, sans doute; et plus il avançait, plus il se sentait près du couteau. Mais comment en éviter la pointe, lorsque déjà elle touchait à son cœur ?
S'il eût été dans sa nature de recourir à la force, il pouvait aisément avoir une insurrection à ses ordres; car Henriol lui répondait de l'appui de la garde nationale, et le maire de Paris, Lescot Fleuriot, de l'appui de la Commune. Mais mettre ses ennemis hors la loi, en s'y mettant lui-même ! Essayer d'un second 51 mai, en se chargeant, cette fois, de la responsabilité de l'attentat! Se faire le plagiaire de la dernière tentative héberliste, et descendre, lui, l'homme des principes, le régulateur de l'opinion publique, à n'être plus qu'un conspirateur et un factieux! C'est à quoi Robespierre ne se put résoudre, quoiqu'il fût poussé à ce parti extrême par quelques-uns ile ses partisans les plus décidés, et, entre autres, par l'agent national Payan, âme ardente et tête froide.
Ce Payan est une figure qui vaut qu'on s'y arrête. Les notes de lui qu'on a retrouvées annoncent un esprit qui
1 Voy. Papiers inédits, etc., ubi supra.
* Hvponxe de J.-N. Rillaud à Laurent Lecohitrr, ilans la bibl. hiit de la /?<•»., 1100-1. [Hritish Muséum )
n'eût pas été incapable de grandes vues et qui, dans tous les cas, avait quelques idées fort saines. Convaincu de la nécessité de combattre le fanatisme et de faire disparaître ce qu'il appelait, à la manière des hébertistes, les « Petits Jésus, » il ne croyait pas néanmoins que le vrai moyen de détruire Pinfluence des prêtres fut de se livrer, sous leurs vêtements, à des parodies indécentes; et les cérémonies de l'Église lui paraissaient impossibles à détruire, tant qu'on ne les aurait pas remplacées par des fêtes nationales propres à empêcher un vide de se former dans les imaginations débiles 1 . C'était parce qu'il regardait le dérèglement des mœurs et la corruption comme les bases fondamentales du despotisme qu'il ne tolérait sur les ponts et dans les lieux publics que la vente des livres de nature à former l'esprit public 3 . A ses yeux, la paye qui, sur la proposition de Danton , avait été accordée aux indigents , membres des assemblées générales de section, était avilissante pour le peuple et immorale; il voulait en proposer l'abolition, en s'autorisant de l'exemple des sections des Droits de l'homme et des Sans- Culottes, lesquelles n'avaient jamais accepté rien de semblable 4 . Dans l'aristocratie, il voyait une maladie dont les germes sont au fond du cœur humain \ Il pensait que chez les peuples libres on doit s'attacher à entretenir par tous les moyens l'horreur de la tyrannie 6 , et en conséquence il demandait qu'à la Croix du Trahoir, nom du carrefour de l'Arbre-Sec, on substituât Trahoir Brunehaut, pour rappeler sans cesse au peuple que c'était là qu'une reine aux mains teintes de sang était venue expirer, après avoir été, par ordre des états généraux, traînée le long des chemins à la queue
1 Voyez Papiers inédits trouve! chez Robespierre, Saint- Just, Payan, elc, supprimés ou omis par Courtois, l. Il, p. 352. rt 394. 3 Ibid.^p. 389.
4 lbid. y p. 379.
5 Ibid., p. 394.
8 Ibid., p. 401.
d'une cavale indomptée , . Ayant la surveillance des prisons, il soumettait à un contrôle inexorable les malversations des économes et des employés, ne dédaignant aucun détail , vérifiant jusqu'aux comptes des blanchisseuses, et s'inquiétant de la propreté des détenus pauvres autant que de leur santé *. Il déclarait antiphysique et anlimorale la loi qui, pour une période prolongée, condamnait des êtres humains au pain et à leau s , et il disait : « Accoutumer les prisonniers à l'oisiveté, c'est les rendre inutiles à la société quand ils y rentrent *. »
Il est aisé de découvrir en tout ceci le lien qui rattachait Payan à Robespierre. Où il semble qu'ils aient différé, c'est dans l'appréciation de la légitimité des moyens, envisagée au point de vue de la légitimité du but. On lit dans une lettre de Payan, du 18 brumaire, ces mots horribles : « Quand bien même Philippe (d'Orléans) eût été innocent, si sa mort pouvait être utile, il fallait qu'il périt 5 . » On comprend de reste que l'homme capable de tracer de semblables lignes ait pressé Robespierre de ne point s'arrêter à des scrupules de légalité et d'agir 6 . Mais, outre que ce dernier répugnait à l'emploi de la violence, il avait exercé jusqu'alors avec trop de succès l'empire de la parole, pour se défier de cet instrument de sa puissance, et il mit tout son espoir dans un discours composé de manière à être, ou son programme s'il avait le dessus, ou, s'il succombait, son testament de mort.
Les Comités en prirent alarme. Le 2 thermidor (20 juillet), Barère s'éleva, dans la Convention, contre « ces citoyens qui ne devaient pas influencer les autres sections
1 Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint- Just, Payan, etc., supprime* ou omis par Coui lois, l. Il, p. 401 .
* Ibid.y p. 397 et 398.
8 lbid. y p. 397.
* Ibid., p 3%.
* lbid. y p. 318.
« Nous «vous déjà cité la lettre qu'il lui écrivit en messidor.
du peuple par des discours préparés, » Il fallait, selon lui, les surveiller jusque « dans leur domicile K p
Et pendant ce temps, les Comités faisaient répandre sous main que des projets sinistres étaient sur le tapis ; que certaines gens visaient à rétablissement d'une dictature ; qu'on connaissait le dictateur * ; que le voile était enfin déchiré ; que dans Robespierre ce qu'il s'agissait d'abattre, c'était le tyran : tyran bien étrange, en vérité, et certainement unique dans son espèce, que cet homme qui n'eut jamais ni trésors ni soldats, et dont les moyens de tyrannie consistèrent dans l'effet produit par son éloquence, uni à l'opinion qu'il avait donnée de sa vertu !
Aussi lui adressait-on de toutes parts des lettres où, bien souvent, la sympathie parla le langage de l'admiration et d'une admiration passionnée.
Voici en quels termes lui écrivait une sœur de Mirabeau :
« Cher Robespierre... Les principes de vertu que tu exprimes autant dans tes paroles que dans tes actions m'ont fait concevoir le projet d'instruire les enfants gratis... Mon cher Robespierre, non, je ne te quitterai jamais. J'aurai des vertus en suivant tes conseils et tes exemples; et loin de toi, peut-être, un autre air que celui que tu habites me perdrait... L'amour du bien est ton cri d'armes; le mien est que tu vives longtemps pour le bonheur d'une Convention que j'aime... Compte sur mon cœur 5 .
« RlQUETTl. »
* Voy. Uist. purUm., t. XXXIII, p. 377.
Vuy. la note critique placée à la fin de ce chapitre.
* Sur le point de savoir s'il est vrai que Saint-Jusl ait proposé au Comité de salut public un dictateur, voyez la note critique placée à la suite de ce chapitre.
3 Lettre du 30 germinal an il. Sur le mauuscril était écrit en marge : • Saur de Mirabeau. » Voy Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint-
Durand Maillane — ce nom dit tout — écrivait à son tour, au tyran 1 :
« Mon cher collègue, continue à défendre le faible, l'homme trompé, en n'épargnant ni les chefs des complots contre-révolutionnaires, ni les traîtres bien assurés. Tu ne voulais pas de la première guerre, et j'étais bien de ton avis. Je l'écrivis à Pélion dans le temps, en janvier 1792, et je lui parlai de toi, dans une lettre, avec beaucoup d'affection, le priant de te la communiquer; tu m'as appris qu'il n'en fit rien. Oh ! que ton caractère était supérieur au sien ! Que ton désintéressement, avec l'indépendance glorieuse qu'il te donne, t'assure d'avantages sur tous les ambitieux, sur tous les républicains a grandes et petites places. C'est là ma pierre de touche; car si, dans mon obscurité, je ne parle pas, je juge, et je juge sans partialité ni flatterie...
« Salut et fraternité,
« Durand Maillane, député,
« Rue Neuve de l'Égalité, Cour des Miracles. »
Autre lettre appartenant au dossier de la tyrannie de Robespierre, et écrite au nom des soixante Ireize députes, débris du parti de la Gironde, qu'il avait arrachés à la mort :
« Citoyen noire collègue, nous avons emporté du sein de la Convention et dans notre captivité un senliment profond de* reconnaissance excité par l'opposition généreuse que tu formas, le 5 octobre, à l'accusation proposée contre nous. La mort aura flétri notre cœur avant que cet acte de bienfaisance en soit effacé, etc.
« HECQUET, QtJElNNEC, RUAULT, SAINT-GrIX,
Delamarre, Blad, Vincent 2 . »
Jusl, Payan, etc., supprimés ou omis par Courtois, t. II, p. 163. Baudouin frères, 1828.
1 Lettre du 9 ventôse an n. — Recueil de letlres manuscrites et inédites, communiquées ù l'auteur par M. Benjamin Fil Ion.
2 Lettre en date du 29 nivôse an n — Recueil des lettre s, elc.
Parmi les lettres qu'on chercherait en vain dans le recueil desépitres laudatives publiées par Courtois, après un triage auquel présidèrent les haines thermidoriennes, nous venons d'en donner deux seulement, faute de pouvoir tout citer; mais elles font deviner le resle.
En revanche, les ennemis de Robespierre le poursuivaient de lettres anonymes \ toutes gonflées de colère et noires de menaces. « Robespierre ! ah ! Robespierre! je le vois, tu tends à la dictature... Dis-moi, est-il dans l'histoire un tyran plus tyran que toi? Et tu ne périras pas! Et nous ne délivrerons pas notre patrie d'un tel monstre ! Nous mourrons tous, s'il le faut, mais tu n'échapperas pas Écoute, lis l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends encore que le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas; que, juste dans sa fureur, il te traîne au supplice... Si mon espoir était vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis-je; cette main qui trace la sentence, et que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette main qui presse la tienne avec horreur, percera ton cœur inhumain. Tous les jours Je suis avec toi, je le vois tous les jours ; à toute heure, mon bras levé cherche ta poitrine. 0 le plus scélérat des hommes, vis encore quelques jours pour penser à moi ; dors, pour rêver de moi; que mon souvenir et ta frayeur soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! Ce jour même, en te regardant, je vais jouir de ta terreur 5 . »
Ces menaces répétées et leur caractère mystérieux provoquaient naturellement une surveillance act^e; mais, contre plusieurs députés, tels que Legendre, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Tallien, elle fut poussée jusqu'à l'espionnage, sans qu'on puisse, du reste, savoir au juste si cet espionnage fut commandé ou volontaire 4 .
1 Papiers trouvés chez Robespierre, et publiés par Courtois.
* C'est en parlant de ces lettres anonymes que les Deux amis de la liberté, t. XIII, p. 376, ont l'ineptie d'écrire : « Des caractères terribles tracés par des mains courageuses .»
3 Deux amis de la liberté, t. XIII, p. 576.
4 Les auteurs de YHisl. parlent, affirment qu'il fut volontaire et l'attribuent au zèle de « personnes dévouées ; • mais ils ne le prouvent pas.
m HISTOIRE DE LA KÉVOLUTION.
Quant à prétendre, comme certains historiens n'ont pas craint de le faire, que dans ces jours suprêmes de messidor et thermidor, où chaque minute était comptée, Robesbierre passait son temps à chercher les plaisirs de la table, et à faire des courses à Maisons-Alforl, suivi de Dumas, Coflinhal, Payan, Fleuriot, Henriot et autres, traversant les routes au galop, renversant tout ce qu'il rencontrait, et semant partout l'alarme, la calomnie est si grossière, si transparente, qu'elle vaut à peine qu'on s'arrête à la réfuter \ Outre que rien au monde ne pouvait être inventé qui fut plus en contradiction avec la nature de Robespierre, avec ses goûts, ses habitudes et sa ligne de conduite, il résulte du témoignage de quelques-uns de ses ennemis, bien connus pour leur acharnement, que jamais il ne se montra plus réservé et ne veilla plus attentivement sur lui-même qu'en approchant de la mort. Et, par exemple, c'est une lettre de Fréron qui nous apprend que, quoique Robespierre aimât le vin et les liqueurs, il y avait renoncé, et ne but que de l'eau pendant les derniers mois de sa vie *. On pouvait citer de lui, toutefois, un goût qu'il portait jusqu'à l'excès, mais celui-là fort innocent : il aimait avec passion... les oranges. « Chez Duplay, écrit Fréron, la place qu'il avait occupée à table était toujours marquée par les monceaux d'écorces d'orange qui couvraient son assiette 3 . » Fréron complète ces détails en assurant que Robespierre, vers la fin de sa carrière, s'exerçait tous les jours au pistolet dans^son jardin, et était devenu très-adroit à cet exercice 4 ; mais des prétendues cavalcades sur la route de Maisons-Alfort, pas un mot.
Voy. VHitt. parlent., t. XXXIII , p. 359. Dè son côte, Courtois ne manque pas de pal ier « d'espions à la solde de nos tyrans , » mais il ne prouve pas son dire davantage, et Ton ne s'explique pas comment Robespierre aurait pu solder des agents quelconques, en dehors des Comités.
1 Voy. au surplus la note critique placée à la suite de ce chapitre.
* Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint Just, Payan, etc., supprimés ou omis par Courtois, t. I, p. 157-158.
5 Ibi.i.
« ibid.
ROBESPIERRE VEUT ARRÊTER LA TERREUR. iG7
Ce que des renseignements puisés à des sources sûres permettent, au contraire, d'affirmer, c'est que l'hôte de Duplay se plaisait aux promenades solitaires. Souvent, sans autre compagnon qu'un grand chien nommé Brounl, auquel il était singulièrement attaché, il prenait le chemin des Champs-Élysées et s'en allait rôder tout pensif du côté des jardins de Marbeuf, où il s'oubliait volontiers à entendre de petits Savoyards jouer de la vielle et chanter quelque air des montagnes. Il leur parlait avec tant de bonté, et les traitait avec une munificence si assidue, qu'il était connu parmi eux sous ce nom : Le bon monsieur*.
Un autre lieu l'attirait, parce qu'il y rencontrait à chaque pas le souvenir de Jean-Jacques : c'était l'Ermitage, dans la vallée de Montmorency. Ses dernières inspirations lui vinrent de là 2 .
On approchait d'une grande catastrophe; mais ceux-là mêmes qui travaillaient à l'amener ne la voyaient pas venir sans un trouble profond. La division qui régnait maintenant sur la Montagne tendant à donner à ceux du Centre, dans la Convention, le pouvoir de faire pencher la balance, chacun se demandait avec anxiété ce qu'ils décideraient. Eux, paraissaient hésiter. « Pouvez-vous nous répondre du Ventre ? » dit Billaud-Varenne à un des hommes que les circonstances y avaient placé. A quoi celui-ci répondit : «c Oui, si vous êtes les plus forts 5 . » Réponse cynique et terrible !
D'un autre côté, ni Billaud-Varenne, ni Collot-d'Herbois, ni Barère ne se dissimulaient qu'en renversant Robespierre, ils risquaient de renverser la République, et que leur victoire pourrait bien n'être qu'un suicide. Le cri échappé à Ingrand, ils l'entendaient retentir au fond de leur cœur. Ils avaient beau appeler Robespierre un tyran, leur conscience les accusait de mensonge et leur annonçait
1 Nous empruntons ces détails à VHisioirc des Montagnards, dont l'auteur, M. Esquiros, a connu madame Ubas, et noté sa conversation. * Ibid.
5 Toulokceon, t. II, p. 493.
comme inévitables les vengeances du remords. Lorsque, longtemps après, Barère se rappelait celte époque de sa vie, ce n'était jamais qu'avec un frémissement douloureux. Un jour, vieux et déjà un pied dans la tombe, il reçoit la visite de David (d'Angers). L'artiste républicain venait lui faire part d'un projet de couler en bronze le portrait des hommes les plus célèbres de la Révolution. Il lui nomme Danton. Barère, qui était couché, se lève brusquement sur son séant, et, le visage animé par la Cèvre, s'écrie : « Vous n'oublierez point Robespierre, n'est-ce pas? Car c était un homme intègre, un vrai républicain. Son irascible susceptibilité, son injuste défiance envers ses collègues, le perdirent... Ce fut un grand malheur!... » 11 s'arrêta très-ému, pencha sa tête sur sa poitrine, et demeura perdu dans ses pensées *•
Les agitations de Billaud-Varenne à la veille de ce combat sacrilège ont été décrites par Saint-Just d'une manière saisissante : « Tout fut rattaché à un plan de terreur. Afin de pouvoir tout justifier et tout oser, il m'a paru qu'on préparait les Comités à recevoir et à goûter l'impression des calomnies. Billaud annonçait son dessein par des paroles entrecoupées; tantôt c'était le mot de Pisistrate qu'il prononçait, tantôt celui de dangers : il devenait hardi dans les moments où, ayant excité les passions, on paraissait écouter ses conseils, mais son dernier mot expira toujours sur ses lèvres; il hésitait, il s'irritait, il corrigeait ensuite ce qu'il avait dit hier ; il appelait tel homme absent Pisistrate; aujourd'hui présent, il était son ami. Il était silencieux, pâle, l'œil fixe, arrangeant ses traits altérés. La vérité n'a point ce caractère ni cette politique ». »
Saint-Just assistait à ce spectacle avec une impassibilité apparente, mais non sans y trouver matière à des pressentiments sinistres 5 . Chargé de présenter un rapport sur la
« Notes de David (d'Angers). . .
* Dernier discours de Saint Just, commencé dans la séance du J lueimidor. Voy. VHist. parlent., t. XXXIV, p. 11.
*/6id.,p. 15.
situation générale de la République, il laissa entrevoir ses préoccupations au Comité de salut public, dans ce langage laconique, menaçant et fier, qui lui était propre : « Je ne puis épouser le mal, dit-il à ses collègues... Tout se déguise devant mes yeux, mais j'étudierai tout ce qui se passe..., et ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté aura ma bainc *. »
Le lendemain, 5 thermidor (22 juillet) *, incertains du résultat de la lutte, les deux Comités se réunissent, et, pour une dernière explication, mandent Robespierre 5 . On s'aborda d'un air contraint, et pendant quelque temps chacun garda le silence 4. Enfin, Rarère énonce les faits dont les Comités croyaient avoir à se plaindre, et dont la note avait été rédigée d'avance 5 . Il y eut échange de récriminations amères. Saint -J ust déclare tenir d'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge, que « les alliés attendent tout d'un parti qui renversera la forme terrible du gouvernement; » qu'un grand crédit militaire, la libre disposition des finances sont nécessaires à quiconque aspire à dominer, et que « ces choses ne sont point dans les mains de ceux contre qui l'on insinue des soupçons 6 . » David appuya ce discours. Alors, se tournant vers Robespierre, Billaud-Varcnne lui adressa ces paroles qui firent tressaillir Saint Just comme dictées par une dissimulation profonde 7 , bien qu'elles ne témoignassent peut-être que des angoisses d'un cœur irrésolu : « Nous sommes tes amis, nous avons toujours marché ensemble 8 . >»
On peut juger de la portée d'une pareille tentative de conciliation par ce cri contre-révolutionnaire, échappé
1 liisl. partent., t. XXXIV, p. 15.
* Observations de Barère sur le rapport de Saladin, Bibl. hitt. de la Hév-, 1097-8-9.
8 Voy. la noie critique placée à la fin de ce chapitre.
4 Discours de Saint-Jusl, précité, ubi suprà.
5 Observations de Barère sur le rapport de Saladin, ubi suprà. 0 Discours de Sainl-Just, «6» suprà, p. 1î> et 16.
7 Ibid.
8 Ibid.