‹ Histoire de la révolution franc̜aise (volume 2)Chapitre 11 sur 26 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Pendantqu’uneinexprimableconfusion fermente partout à l’intérieur, et que d’une foule de crevasses à la surface filtre une fumée sulfureuse, la question qui se présente est celle-ci : A travers quelle crevasse se fera jour la principale explosion ? A travers lequel des vieux cratères? Ou faudra-t-il qu’elle forme par elle-même un cratère nouveau ? Dans toute société il y a de ces cheminées à échappement, des institutions qui en servent. Constantinople même a ses soupapes de sûreté ; là aussi le mécontement peut trouver son issue dans un feu matériel. C’est au nombre des incendies nocturnes et des boulangers pendus, que le pouvoir régnant peut lire le signe des temps, et changer sa marche en conséquence.

Nous pouvons dire que cette explosion française voudra sans doute essayer d’abord toutes les vieilles institutions à échappement ; car par chacune d’entre elles il y a, ou du moins il y a eu quelque communication avec l’abîme

intérieur ; c’est en vertu de cela qu’elles sont des institutions nationales. Quand même elles seraient devenues des institutions personnelles, obstruées par les abus, là cependant les obstacles peuvent être plus faibles qu’ailleurs. Donc à travers laquelle cherchera-t-on une issue ? Tout observateur peut le deviner : à travers les parlements judiciaires, et surtout à travers le parlement de Paris.

Les hommes, quelque chargés qu’ils soient de dignités, ne demeurent pas inaccessibles aux influences de leur époque, surtout les hommes qui ont une vie d’affaires, et qui à chaque mouvement, quoique retranchés sur leurs sièges judiciaires, se trouvent en contact avec le travail social. Le conseiller au parlement, le président lui-même qui a acheté sa charge à beaux deniers comptants afin d’acheter en même temps de la considération, ne peut pas, dans les soirées philosophiques, dans les salons d’une culture élégante, se faire remarquer comme un ami de l’obscurantisme. Parmi les longues robes de Paris il y a plus d’un patriotique Malesherbes, qui a pour règle sa conscience et le bien public; il y a notoirement plus d’un ardent d’Espréménil, dans les confuses pensées duquel une haute réputation à la Brutus peut sembler glorieuse. Les Lepelletier, les Lamoignon ont des titres et des richesses, mais à la cour, on ne les reconnaît que comme noblesse de robe. Il y a les Dupont, aux profondes combinaisons; les Fréteau, les Sabatier, à la langue incontinente : tous nourris plus ou moins du lait du Contrat social. D’ailleurs cette patriotique opposition n’est-elle pas pour le corps entier un combat personnel ? Debout donc, parlement de Paris, reprends ta longue bataille 1 Le parlement Maupeou n’a-t-il pas été aboli avec ignominie ? Ce n’est pas maintenant que tu as à redouter un Louis XIV, avec son

fouet et ses regards olympiens, ni un Richelieu et ses bastilles; non, toute la nation est derrière toi. Toi aussi, (ô ciel) tu peux devenir un pouvoir politique, et les ébranlements de ta perruque ébranleront les principautés et les dynasties, ni plus ni moins que la chevelure ambroisienne de Jupiter.

Le volage et vieux Maurepas a été, à la fin de 1781, fixé par les glaces de la mort. « Je n’entendrai plus jamais, dit le bon Louis, son pas dans la chambre au-dessus de ma tête. » Ses bouffonneries et ses pirouettes ont pris fin. La réalité importune ne peut plus être dissimulée par des bons mots, ni le mal d’aujourd’hui renvoyé adroitement au lendemain. Le lendemain lui-même est arrivé; et maintenant ne siège plus là que le solide et phlegmatique M. de Vergennes, ne s’attachant qu’aux faits comme un épais commis (ce qu’il fut d’abord) et admèttant ce qui ne peut être nié, vienne ensuite le remède d’où il pourra. Ce n’est pas en lui qu’est le remède; il ne connaît que l’expédition des affaires suivant la routine des bureaux. Le pauvre roi, gagnant de l’âge mais peu d’expérience, doit se résoudre, avec son absence de facultés, à gouverner par lui-même, et dans cette besogne la reine aussi lui viendra en aide. Brillante reine avec ses limpides regards et ses ardentes impulsions : limpides et même nobles, mais le tout trop superficiel, trop violent et trop frivole pour une telle œuvre. Gouverner la France est un tel problème î et maintenant il est devenu presque difficile de gouverner même l’OEil-de-Bœuf. Car si un peuple misérable a ses gémissements, de même une cour amoindrie a les siens, plus bruyants encore. Pour l’OEil-de- Bœuf, il demeure inconcevable que dans une France si pleine de ressources, la corne d’abondance puisse se tarir :

n’était-elle pas habituée à couler? Necker néanmoins, avec son système de parcimonie, a supprimé plus de six cents places avant que les courtisans aient pu le déposséder : parcimonieux pédant de la finance 1 Ensuite un pédant militaire, Saint-Germain, avec ses manœuvres prussiennes, ses idées prussiennes, comme si le mérite et non le blason devait être une règle d’avancement, a mécontenté les militaires ; les mousquetaires avec beaucoup d’autres choses sont supprimés. C’est ainsi qu’on va bouleversant, déplaçant, abolissant et causant gratuitement du mal à l’OEil-de-Bœuf. Les plaintes abondent ; l’anxiété règne, la disette : c’est un OEil-de-Bœuf tout changé. Besenval dit que déjà dans ces jours (1781), il y avait à la cour tant de tristesse, en comparaison des temps précédents, que cela faisait peine à voir.

11 n’est pas étonnant que l’OEil-dc-Bœuf se sente mélancolique, quand on supprime ses places ! Pas une place ne peut être supprimée sans qu’une bourse ne devienne plus légère, et que plus d’un cœur ne devienne plus pesant; car n’occupe-t-on pas aussi les classes ouvrières, les fabricants, hommes et femmes, de don-, telles et d’essences, du plaisir en général et tout ce qui peut fabriquer le plaisir? Misérables économies, qui n’auront aucun effet sur vingt-cinq millions ! Elles se poursuivent cependant, et ne sont pas encore au bout. Peu d’années encore et les meutes' à sangliers, les meutes à loups seront supprimées avec toute la fauconnerie; les places tomberont dru comme les feuilles d’automne. Le duc de Polignac démontre, sans que la logique ministérielle trouve une réponse, que sa place ne peut être supprimée; puis, se tournant galamment vers la reine, lui remet sa démission, puisque Sa Majesté le désire ainsi.

Le duc de Coigny est moins chevaleresque, mais ne réussit pas mieux : « Nous eûmes une véritable querelle, Coigny et moi, dit le roi Louis, mais si même il m’eût frappé, je n’aurais pu le blâmer (1). » Sur de telles matières il ne peut y avoir qu’une seule opinion. Le baron Besenval, avec cette franchise qui signale l’homme indépendant, affirme nettement à Sa Majesté que c’est affreux : « en allant se coucher, on n’est pas sûr de ne pas se réveiller plus pauvre le lendemain; autant vaudrait être en Turquie ». C’est en vérité, une lamentable vie.

Combien est singulière cette perpétuelle détresse du trésor royal ! Et cependant c’est une chose qui n’est pas plus incroyable qu’impossible à nier ; une chose péniblement vraie; la pierre d’achoppement à laquelle se heurtent tous les ministres pour tomber successivement. Que ce soit défaut de génie fiscal ou tout autre défaut, il y a une différence palpable entre le revenu et la dépense ; un déficit dans le revenu ; il faut combler le déficit ou être englouti par lui. Voilà le redoutable problème, désespérant, à ce qu’il paraît, comme la quadrature du cercle. Le contrôleur Joly de Fleury, qui succède à Necker, n’v peut rien, rien que proposer des emprunts qui sont tardivement couverts ; qu’imposer de nouvelles taxes improductives d’argent, productives de clameurs et de mécontentements. Le contrôleur d’Ormesson fait aussi peu, et peut-être moins; car si Joly s’est maintenu au delà d’un an et un jour, d’Ormesson ne compte que par mois, jusqu’à ce que le roi ayant acheté Rambouillet sans le consulter, il en prend occasion pour se retirer. De sorte que, vers la fin de 1783, les choses menacent d’en venir à un

(1) Besenval, t. III, p. 255-258.

effroyable temps d’arrêt. Tout expédient humain semble inutile. En vain a lutté une nouvelle institution : « le . conseil des finances » ; en vain se démènent les intendants des finances, le contrôleur général des finances ; il n’y a malheureusement pas de finances à contrôler. Une fatale paralysie arrête le mouvement social ; des nuages d’aveuglement ou d’obscurcissement nous enveloppent : allonsnous tomber dans les sombres horreurs de la banqueroute

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