BULLES DE SAVON
sent : clameurs solennelles d’hommes réunis. Est-ce que la triomphante analyse voudrait donc escalader le ciel ?
Paris l’apprend avec de vifs étonnements ; Paris avant peu le verra. De la manufacture de papier de Réveillon, là, rue Saint-Antoine (manufacture célèbre), le nouveau navire aérien de Montgolfier s’élève. D’abord des canards et des poules furent dirigés vers le ciel ; maintenant des hommes osent y monter (1). Bientôt le chimiste Charles fait application de l’hydrogène et de la soie gommée. Le chimiste Charles montera lui-même du jardin des Tuileries, Montgolfier coupant solennellement la corde. Par le ciel, Charles monte, lui et un autre ! Dix fois dix mille cœurs sont là palpitants ; toutes les langues sont muettes d’étonnement et de frayeur, jusqu’à ce qu’un cri immense comme la voix des mers, le salue et le suit dans sa route aventureuse. Il plane, il monte jusqu’à ce qu’il devienne un petit cercle imperceptible comme la tabatière qu’on appelle turgotine , comme quelque nouvelle lune de jour ! Enfin il descend, accueilli par l’univers. La duchesse de Polignac, avec sa société, est dans le bois de Boulogne, attendant ; quoique ce soit un rude hiver : le 1 er décembre 1783. Toute la chevalerie de France, le duc de Chartres en tête, galoppe au-devant de lui (2).
Superbe invention ! montant vers le ciel superbement, sans guide ! Emblème de beaucoup de choses et même de notre âge d’espérance qui montera, avec sa légèreté spécifique, majestueusement de la môme manière, et se balancera dans les airs pour tomber où le décide la destinée. Heureux si, comme Pilâtre, il ne fait pas explosion
(1) Octobre et novembre 1783.
(2) Lacretelle, xvm® siècle, t. 111, p. 258.
L'AGE DE PAPIER
pour descendre d’une façon tragique ! C’est ainsi que, portés sur des bulles de savon, les hommes escaladent l’Empyrée.
Ou bien contemplez Herr docteur Mesmer dans ses spacieuses salles magnétiques. Il s’avance revêtu de l’étole, solennel, les regards au ciel, comme dans un commerce divin; hiérophante de l’antique Égypte, dans cet âge nouveau. Une douce musique murmure, interrompant à peine le silence sacré autour de leur mystère magnétique, qui ne représente aux yeux que des baquets remplis d’eau : là s’asseoient silencieux la baguette en main, des cercles de beauté et de mode, chaque cercle une fleur de passion vivante et circulaire, attendant les effluves magnétiques et un ciel nouvellement manufacturé sur terre. O femmes, ô hommes, grande est votre foi infidèle 1 Un parlementaire Duport, un Bergasse, un d’Espréménil sont là, le chimiste Berthollet aussi, de la part de Monseigneur de Chartres.
Si l’Académie des sciences, avec ses Bailly, ses Franklin, ses Lavoisier, n’était pas intervenue (mais elle intervient) (1), Mesmer aurait pu empocher de bonnes sommes et se retirer. Qu’il se promène donc en silence sur les rive? du Bodonsee, près de l’ancienne ville de Constance, méditant sur bien des choses. Car voici que sous les plu? étranges appareils de nouveautés, la bonne vieille vérité (qu’aucun appareil ne peut cacher) commence encore à se révéler. A savoir que l’homme est ce que nous appelons une miraculeuse créature, avec des pouvoirs miraculeux sur d’autres hommes; et en somme, avec une certaine vie en lui et un certain monde autour de lui, que la
(1) Août 1784.
LE CONTRAT SOCIAL
triomphante analyse avec ses physiologies, ses systèmes nerveux, sa physique et sa métaphysique, ne pourra jamais complètement définir, encore moins expliquer. Voilà pourquoi le charlatanisme y aura, dans tous les siècles, sa bonne part.
LE CONTRAT SOCIAL
C’est dans cette succession de singulières teintes prismatiques, chaque couleur à son tour éclairant l’horizon, que l’ère de l’espérance s’avance vers son accomplissement. Mais c’est là qu’est le problème. Car avec une ère d’espérance qui repose sur l’universelle bienveillance, la triomphante analyse et le vice guéri de ses difformités, il y a dans le fond du tableau vingt-cinq millions de noirs sauvages qui contemplent, dans la faim et l’épuisement, leur ecce signum « haut de quarante pieds ». Comment n’y aurait-il pas problème?
De tout temps, si nos leçons sont vraies, le péché fut, est, sera le générateur de la misère : cette terre s’appelle très-chrétienne; elle a des croix et des cathédrales, mais son grand prêtre est quelque Roche-Aymon, quelque Louis de Rohan, cardinal au collier. La voix du pauvre, durant de longues années, monte inarticulée en jacqueries , en émeutes, à propos de farine : échos plaintifs d’un immense gémissement. La terre y est sourde. Le ciel n’y est pas sourd. Toujours d’ailleurs, quand les millions sont misérables, il y a des milliers dans le malaise, dans l’infortune ; les unités seules peuvent prospérer, disons plutôt être les dernières ruinées. L’industrie, muselée
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et étranglée, comme si elle était aussi quelque gibier de chasse, fournissant des jeux et des morceaux aux puissants chasseurs de ce monde, l’industrie s’en va criant ^^if^es protecteurs et à ses guides bien payés : « Laissez , faire; ne me protégez pas ; je n’ai que faire de vos surveillances. » Dans cette France, quel marché s’ouvre à l’industrie? Pour deux choses il y a offre et demande: pour les produits courants de la culture agricole, car il faut que les millions vivent; pour les produits raffinés du luxe et des goûts relevés, variés et multiformes, depuis les mélodies d’opéra jusqu’aux chevaux de course et aux courtisanes : car il faut que les unités s'amusent. C’est au fond un état de choses étrange, insensé.
Pour raccommoder et refaire le tout, nous avons, il est vrai, la triomphante analyse. Honneur à la triomphante analyse! Toutefois, en dehors de la boutique et du laboratoire, quelle chose a produite la triomphante analyse?
La découverte des incohérences et la destruction de l’incohérent. De tout temps, le doute n’a été qu’un demimagicien ; il évoque des spectres qu’il ne peut conjurer. Nous avons des abîmes interminables de logique vaporeuse, où tourbillonnent et s’engloutissent des mots et puis des choses. Regarde au fond : ce que l’on prend pour le fondement de l’espérance, n’est réellement que la présence du désespoir, avec les éternelles théories sur l’homme, l’esprit de l’homme, les progrès de l’homme, la philosophie du gouvernement et ainsi de suite. Le temps et les Montesquieu, les Mably, avocats du temps, ont découvert d’innombrables choses; et maintenant, Jean- Jacques n’a-t-il pas promulgué son nouvel évangile d’un Contrat social , expliquant tous les mystères du gouvernement, et comment il est contracté et marchandé, à la
LE CONTRAT SOCIAL
satisfaction générale ? Théories du gouvernement! G’est ce qui s’est toujours vu et se verra toujours dans les âges de décadence. Appréciez-les à leur valeur; comme des procédés de la nature, qui ne fait rien en vain ; comme des pas dans ses grands procédés. Mais quelle théorie est aussi certaine que celle-ci : Toutes les théories, quelle que soit la loyale conscience qui les élabore péniblement, sont et doivent être, par les conditions mêmes qui sont en elles, incomplètes, problématiques et même fausses. Sache donc que cet univers est ce qu’il fait profession d’être, un infini. N’essaye pas d’en faire la pâture de ta digestion logique : sois reconnaissant si en fixant ici ou là quelque solide colonne dans le chaos, tu l’empêches de faire sa pâture de toi. Une jeune et nouvelle génération a changé son scepticisme contre une foi aveugle en cet évangile, selon Jean-Jacques ! Voilà un grand pas dans les affaires, et qui présage beaucoup.
Bénie soit l’espérance ! Toujours dès les origines des temps, a été prophétisé quelque millénaire : millénaire de sainteté; mais, ce qui est notable, jamais jusqu’à cette nouvelle ère, aucun millénaire de simple bien-être et d’abondantes provisions. 0 mes amis ! ne vous fiez pas à ces prophéties annonçant un pays de cocagne , avec le bonheur, la bienveillance et le vice guéri do ses difformités 1 L’honnne n’est pas ce qu’on appelle un animal heureux ; son appétit pour les succulentes nourritures est si énorme 1 Comment dans ce vaste univers qui plane sur lui comme une tempête, infini, plein de vagues menaces, ce pauvre homme trouvera-t-il, je ne dis pas le bonheur, mais l’existence, mais un endroit pour placer son pied, si ce n’est en se ceignant les reins pour une vie de continuels efforts, de continuelle résignation? Malheur si dans
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son cœur ne repose aucune foi sainte, si le mot de devoir a perdu pour lui toute signification 1 Quant à celui de sentimentalisme, si approprié aux larmes que l’on verse sur des romans ou dans de pathétiques occasions, il n’est dans tout autre cas, bon à rien; il est moins que rien. Le cœur sain qui se dit à lui-même : <i Combien je suis sain » est déjà tombé dans la plus fatale espèce de maladie. Le sentimentalisme n’est-il pas frère du jargon de l’hypocrisie, ou ne forme-il pas une seule et même chose ? Ce jargon n’est-il pas la matière première du diable? d’où naissent toutes les faussetés, les imbécillités, les abominations d’où rien de vrai ne peut naître. Car ce jargon est proprement lui-même un mensonge doublement distillé , un mensonge à la deuxième puissance.
Et maintenant, si toute une nation tombe là-dedans? En un tel cas je réponds : Infailliblement elle en reviendra. Car la vie n’est pas une déception habilement combinée, se décevant elle-même : c’est une grande vérité que tu es vivant, que tu as des désirs, des besoins, et ceux-ci ne peuvent subsister et se satisfaire avec des illusions, mais avec des faits. Comptez-y donc, nous reviendrons à des faits, à des faits heureux ou malheureux, tels que les comporte notre degré de sagesse. Le plus bas, le moins louable des faits que l’on connaisse parmi ceux qu’ont amenés les besoins des mortels, est le fait primitif du cannibalisme : c’est à moi à dévorer toi. Qu’est-ce donc si, à l’aide de nos méthodes perfectionnées, c’est précisément un tel fait primitif que nous voulons ramener, pour en faire un nouveau point de départ !
Dans une France aussi pratique, quoi que dise la théorie de la perfectibilité, les mécontentements ne peuvent manquer : la réforme promise est indispensable; pourtant elle ne vient pas ; qui la commencera par luimême ? Le mécontentement pour ce qui est autour de nous, encore plus pour ce qui est au-dessus de nous, s’en va grossissant, cherchant partout de nouvelles issues.
Inutile de parler des ballades de carrefours, ni des vieilles épigrammes qui tempéraient le despotisme ; encore moins des nouvelles à la main. Baehaumont et ses gais compagnons peuvent clore leurs trente volumes de récits bouffons et renoncer au métier d’écouteur aux portes ; car enfin il n’y a pas liberté de la presse, il y a licence. Des pamphlets peuvent être subrepticement vendus et lus à Paris, quand ils porteraient ces mots : « imprimés à Pékin. » Nous avons en ce temps un Courrier de l'Europe , régulièrement publié à Londres par un certain de Morande, que la guillotine n’a pas encore dévoré. Là aussi, un Linguet, déréglé, non encore guillotiné, peut émettre ses grossières lamentations, et la Bastille dévoilée , maintenant que son pays est devenu trop chaud pour lui, et que ses confrères du barreau l’ont expulsé. Le loquace abbé Raynal atteint enfin ses désirs : il voit Y histoire philosophique avec ses lubricités, ses faussetés, son phébus éleuthéromaniaque, diffus et bruyant (œuvre commune, dit-on, du philosophisme associé, quoique sous le
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nom de l’abbé et à sa gloire), brûlée par la main du bourreau, et part pour ses voyages comme un martyr. C’était l’édition de 1781, le dernier livre notable qui jouit de cette béatitude du feu, le bourreau s’apercevant que cela ne servait à rien.
Dans les cours et tribunaux, avec les querelles d’argent, les cas de divorce, chaque fois que l’on peut jeter un coup d’œil sur un intérieur domestique, quelles révélations ! Les parlements de Besançon et d’Aix renvoyant leurs échos dans toute la France, retentissent des amours et des destinées d’un jeune Mirabeau. Celui-là, sous la tutelle d’un Ami des hommes , dans des prisons d’État, dans des régiments en marche, dans des auteurs allemands, dans des greniers ou autres asiles, a pendant vingt ans appris à résister au despotisme des hommes, et môme, hélas ! à celui des dieux. Comment, sous ce voile rose de bienveillance universelle et du retour d’Astrée, le sanctuaire de la famille est-il si souvent un triste désert ou un bruyant asile de disputes, un enfer terrestre 1 Le vieil Ami des hommes a aussi son procès de divorce, et parfois toute la famille, excepté un, est sous les verrous : il écrit beaucoup sur la réforme et l’affranchissement du monde, et pour ses rancunes privées, il lui a fallu soixante lettres de cachet. Un homme de prévoyance, cependant, de résolulution, môme de principes virils, mais le tout confondu dans de tels éléments intérieurs et extérieurs, qu’ils le laissaient sans règle, presque sans raison. Avidité, rapacité, directement le contraire des belles sensibilités du cœur 1 Insensés, qui attendez votre verdoyant millénaire et rien que l’amour et l’abondance, avec les ruisseaux charriant le vin, et les vents respirant la musique, avec la base et le fondement de votre existence plongeant dans
une boue de sensualités, qui devenant journellement plus profonde, n’aura bientôt plus d’autre fond que l’abîme 1 Ou considérez cette inénarrable affaire du collier. Le chapeau rouge, cardinal Louis de Rohan ; le rat de prison sicilien Balsamo Gagliostro ; la marchande de modes, dame de Lamotte « d’une figure assez piquante » ; les plus hauts dignitaires de l’Église valsant, en danses échevelées, avec des prophètes charlatans, des coupe-bourses et des filles publiques ; tout le monde invisible de Satan mis au jour et s’évertuant sans relâche dans l’enfer visible de la terre, tandis que monte vers le ciel la fumée de ses tourments. Le trône a été mis en scandaleuse collision avec le bagne. L’Europe étonnée retentit de ces mystères, pendant neuf mois, ne voit que le mensonge se multiplier par le mensonge ; la corruption parmi les grands et les humbles, la goinfrerie, la crédulité, l’imbécillité; et la force nulle part excepté dans la faim. Pleure, belle reine, verse tes premières larmes d’une douleur sans mélange 1 Ton beau nom a été terni par une haleine impure, terni sans remède tant que durera ta vie. Jamais plus il n’y aura pour toi amour ou pitié dans des cœurs vivants, jusqu’à ce que naisse une nouvelle génération et que ton propre cœur soit mort, guéri de toutes ses douleurs. Les épigrammes deviennent désormais, non plus vives et amères, mais cruelles, atroces, sans nom. Le 31 mai 1786, un misérable cardinal Rohan, grand aumônier, à sa sortie de la Bastille, est escorté par les applaudissements de la multitude : ce n’est pas qu’il soit aimé ni digne de l’être, mais c’est un homme important parce qu’il a pour ennemis la cour et la reine (1).
(1) Mémoires de Mirabeau , t. II, p. 325. — Essais biographiques de Carlyle , S Cüluer de diamants, § Le comte de Cagliostro.
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Combien est obscurcie notre brillante ère d’espérance! Tout le ciel se noircit des signes de l’ouragan et de la tempête. C’est un monde condamné. Plus rien du principe d’obéissance qui faisait les hommes libres, bientôt plus rien de l’obéissance qui faisait les hommes esclaves, au moins l’un de l’autre. Les voilà esclaves de leurs propres convoitises et devant être esclaves du péché, inévitablement aussi de la douleur. Contemplez cette masse corrompue de sensualité et de mensonge autour de laquelle se joue niaisement quelque rayon de sentimentalisme, qui n’est lui-même qu’une phosphorescence corrompue, et au-dessus de tout cela, comme l’arche de la charte nouvelle, le sombre monument patibulaire, haut de quarante pieds et bientôt lui-même presque en pourriture. Ajoutez à cela que la nation française se distingue parmi toutes les autres nations par son caractère d’excitabilité; ! avec le bien, mais aussi avec le mal périlleux qui s’y attache. Les rébellions, les explosions d’une portée incalculable peuvent être prévues. Il y a là, comme l’écrivait Chesterfieid, « tous les symptômes que j’ai pu rencontrer dans l’histoire » .
Dirons-nous donc : malheur au philosophisme, qui a détruit la religion, ce qu’il appelait écraser l’ infâme ! Malheur plutôt à ceux qui ont fait des saintes choses une abomination, une chose que l’on écrase ! Malheur à tons les hommes qui vivent dans une telle époque d’abomination et de désolation ! Non, répondent les courtisans, c’est Turgot, c’est Necker avec leurs folles innovations, c’est la reine avec son défaut d’étiquette, c’est lui, c’est elle, c’est [ ceci, c’est cela. Amis, c’est cha'jue coquin qui a vécu, prétendant avec son charlatanisme faire quelque chose, et qui n’a fait que manger et mal faire, dans tous les
départements de la vie, comme cireur de bottes ou comme seigneur suzerain, chacun dans son degré, depuis le temps de Charlemagne et plus tôt. Tout ceci (car soyez-en sûrs, aucun mensonge ne périt ; c’est une graine semée pour croître), tout ceci s’est accumulé depuis des siècles, et maintenant est venu le jour des comptes. Et terrible sera la liquidation des colères amoncelées pour le jour de la colère ! O mon frère, ne sois pas parmi les charlatans ! Meurs plutôt, si tu veux prendre mon conseil ; ce n’est que mourir une fois, et tu es quitte pour toujours. Mais cette spéculation maudite porte en elle des malédictions qui se continuent longtemps, bien longtemps après que tu n’es plus, après que le salaire que tu en as recueilli est consommé ; bien plus, ainsi que l’a écrit le sage antique, à travers l’éternité; car elles sont inscrites dans le livre de jugement d’un Dieu !
L’espérance ajournée rend le cœur malade. Et cependant, comme nous l’avons dit, elle n’est qu’ajournée, non détruite, non destructible. C’est une chose remarquable et touchante de voir comment cette même espérance éclaire encore la marche de la nation française, à travers ses rudes destinées. Car nous trouvons l’espérance brillant toujours, soit comme une douce invitation , soit comme une parole de colère et de menace ; elle a brillé comme une pure lumière céleste ; elle brille comme une rouge conflagration; elle brille encore en flammes bleues sulfureuses, à travers les plus sombres régions de la terreur, et ne s’éteint pas du tout, car le désespoir lui-même est une sorte d’espérance. C’est ainsi que notre ère peut encore être nommée espérance, quoique dans un bien triste sens, quand il ne reste rien que l’espérance.
Mais si quelqu’un veut savoir sommairement quelle
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boîte de Pandore est là, destinée à être ouverte, il faut le voir dans ce qui est par sa nature le symptôme des symptômes, la littérature survivante de l’époque. L’abbé Raynal, avec sa lubricité et son phébus diffus et sonore, a dit son mot, et déjà la génération hâtive répond à un autre. Voyez le Mariage de Figaro , qui maintenant (178â) après maintes difficultés, s’est produit sur la scène et parcourt ses cent soirées, aux applaudissements de tous. Par quel mérite, par quelle vigueur interne un si grand succès ? Le lecteur d’aujourd’hui pourra s’en étonner. Il n’en saura d’ailleurs que mieux que cette pièce chatouillait quelque démangeaison de l’époque; qu’elle disait ce que tout le monde sentait et brûlait de dire. Peu de substance dans ce Figaro : de minces intrigues tréfilées, de minces sentiments et sarcasmes tirés par les cheveux ; une chose maigre, aride , et qui cependant se déroule et se trémousse adroitement, comme à travers un monde entièrement égaré, avec un certain grand air dédaigneux. Et dans chaque allusion, ce qui est le grand secret, chacun peut voir quelque image de lui-même, de son état et de ses manières. Ainsi la pièce parcourt-elle cent soirées et toute la France avec elle, riant et applaudissant» Si le barbier soliloque demande : « Qu’a fait votre seigneurie pour gagner tout cela » ? et ne peut que répondre : « vous vous êtes donné la peine de naître », tous les hommes doivent rire, et la gaie noblesse anglomaniaque avec ses courses de chevaux, rira plus fort que tous les autres. Car comment de petits livres peuvent-ils avoir en eux de grands dangers ? demande le sieur Caron ; et il s’imagine que cette piteuse épigramme peut être une sorte d’argument. Conquérant de la Toison d’or par une gigantesque contrebande; apprivoiseur de chiens d’enfer dans
le parlement Maupeou, et finalement couronné Orphée au Théâtre-Français, Beaumarchais est maintenant au faîte, et cumule les attributs de plusieurs demi-dieux. Nous le rencontrerons encore une fois dans le cours de son déclin.
Plus significatifs encore sont deux livres produits'à la veille même de la mémorable explosion, et lus avec avidité par tout le monde : Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, et le Chevalier de Faublas de Louvet. Livres dignes d’être notés, et qui peuvent être considérés comme les dernières paroles de la vieille France féodale. Dans le premier s’élève comme une mélodie, le gémissement d’un monde moribond : partout la saine nature en conflit inégal avec l’art perfide et malsain; elle ne peut y échapper, dans la plus humble chaumière, dans la plus lointaine île des mers. La ruine et la mort doivent frapper la bienaimée, et ce qui est plus que tout significatif, la mort même ici, non par nécessité, mais par étiquette. Quel monde de prurit et de corruption se montre visible dans cette extra-sublimité de pudeur! Cependant, en somme, notre bon Saint-Pierre est harmonieux, poétique, quoique très-morbide. J’appellerai son livre léchant du cygne de la vieille France expirante.
Quant h Louvet, que personne ne le prenne pour harmonieux. En vérité, si ce misérable Faublas est une parole de mort, c’est de mort sur les galères, dite par un coquin qui ne se repent pas. Livre cloaque, sans même la profondeur du cloaque ! quel « tableau de la société française » avons-nous ici? Tableau, à vrai dire, d’aucune chose, si ce n’est de l’esprit qui l’a produit comme une espèce de tableau. Cependant, symptôme de beaucoup de choses ; et surtout du monde qui a pu y trouver sa pâture.