‹ Histoire de la révolution franc̜aise (volume 2)Chapitre 16 sur 26 · BROGLIE DIEU DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

BROGLIE DIEU DE LA GUERRE

La cour se sent indignée d’être vaincue. Eh bien ! quoi? une autre fois elle fera mieux. Mercure est descendu en vain ; maintenant, c’est le tour de Mars. — Les dieux de l’OEil-de-Bœuf se sont retirés dans l’obscurité de leur nuageux Ida; et demeurent là, fabriquant et forgeant ce qui peut être nécessaire, fût-ce des billets d’une nouvelle banque nationale, des munitions de guerre, ou des choses à jamais impénétrables aux hommes.

En conséquence, que signifie cet appareil de troupes?

L’Assemblé© nationale ne peut obtenir aucune aide pour son comité de subsistances : elle apprend seulement qu’à Paris les boutiques des boulangers sont assiégées ; que , dans les provinces, le peuple se nourrit de son et d’herbe bouillie. Mais, sur toutes les grandes routes, planent des nuages de poussière, soulevés par la marche des régiments et le roulement des canons : voici des étrangers, des pandours d’un aspect féroce; Salis-Samade, Esterhazy,le Royalallemand; la plupart d’entre eux étrangers; au nombre de trente mille, que la crainte peut grandir à cinquante : tous se dirigeant vers Paris et Versailles ! Déjà, sur les hauteurs de Montmartre, on bêche et l’on creuse, comme pour faire des talus et des tranchées. Le concours de Paris, dans la direction de Versailles, est arrêté par une barrière de canons sur le pont de Sèvres. Aux Écuries de la Reine , des canons sont pointés sur la salle même de l’Assemblée nationale. L’Assemblée nationale a même son sommeil interrompu par le piétinement des soldats, fourmillant et défilant en rangs sans fin ou semblant sans fin, au plus épais de la nuit, sans tambours, sans aucun mot de commandement perceptible (1). Que signifie tout cela?

Est-ce que huit ou même douze députés, nos Mirabeau et nos Barnave en tête, vont être soudainement traînés au château de Ham ; le reste ignominieusement dispersé | aux vents ? Aucune Assemblée nationale ne peut faire la constitution avec des canons braqués sur elle aux Écuries de la Reine. Que signifient ces réticences de l’OEil-de- Bœuf, interrompues seulement par des mouvements de tête ou d’épaules? Dans le mystère de ce nuageux Ida,

(1) A. Lameth, Assemblée constituante, t. I, p. 41,

BROjLIE dieu de la guerre.

qu’est-ce donc qui se fabrique et se forge? Voilà les questions que pose un patriotisme troublé, qui ne reçoit pour réponses que des échos.

Questions et échos d’un caractère peu rassurant : — et maintenant, par-dessus tout, pendant qu’une année stérile, qui court d’août en août, devient plus avancée, se transformant de plus en plus en une année de famine, avec du son et de l'herbe bouillie pour nourriture, les brigands vont se rassembler, se présentant en foule aux fermes et aux domaines, avec ce cri de colère : A manger! à manger! En vain on envoie contre eux des soldats: à la vue de la troupe, ils se dispersent, disparaissent comme sous terre, et aussitôt vont ailleurs se réunir pour de nouveaux tumultes et de nouveaux pillages. Spectacle effrayant à voir ; mais plus effrayant encore ce qui s' en dit, dans des récits répercutés par vingt-cinq millions d’esprits soupçonneux. Les brigands et Broglie, des conflagrations publiques et des rumeurs mystérieuses, jettent dans l’égarement presque tous les esprits. Quelle sera la fin de toutes ces choses?

A Marseille déjà, depuis des semaines, les citadins ont pris les armes, pour la suppression des brigands et autres choses encore : le commandant militaire en pensera ce qu’il voudra. Ailleurs, partout, ne pourrait-on pas faire de même? Dans l’imagination troublée du patriote, flotte comme une dernière ressource de délivrance, l’image confuse d’une garde nationale. Mais qu’on se figure surtout la tente de bois du Palais-Royal 1 Là se produit un vacarme universel, comme une dissolution de mondes; là s’entendent les plus bruyants récits des sinistres rumeurs qui égarent les esprits ; là se tient le pâle soupçon, interrogeant le tourbillon confus des événements, créant

de vaines images et des fantômes : des régiments altérés de sang, campant au Champ de Mars ; l’Assemblée nationale dispersée; des boulets de canon rougis (pour brûler Paris); les pas retentissants du farouche dieu de la guerre et de Bellone. Pour les hommes les plus calmes, il devient trop manifeste que la bataille est inévitable.

Inévitable, affirment aussi les airs significatifs de Messeigneurs et de Broglie : inévitable et prompte ! L’Assemblée nationale, arrêtée subitement dans ses travaux constitutionnels, peut fatiguer les oreilles royales de ses adresses et remontrances : nos canons sont convenablement braqués; les troupes sont prêtes. La déclaration du roi, avec ses trente-cinq articles trop généreux, a été lue, n’a pas été écoutée ; mais elle reste sans être révoquée : luimême peut l’exécuter; seul il fera!

Quant à de Broglie, il a son quartier général à Versailles, comme étant le siège de la guerre : des commis écrivant ; des officiers d'état-major avec des airs significatifs, portés à la taciturnité ; des aides de camp emplumés, des courriers, des ordonnances en route ou en attente. De Broglie, lui-même, prend des airs importants, impénétrables, écoute., avec des sourires silencieux les communications de Besenval, commandant de Paris, venu tout exprès pour lui signaler les dangers des mesures violentes (1). Les Parisiens résister? répondent avec dédain Messeigneurs. A la façon des émeutiers de farine. Ils se tiennent tranquilles depuis cinq générations, soumis à tout. Leur Mercier déclarait, dans ces mêmes années, qu’une révolte parisienne était désormais impossible (2). Il faut s’en tenir à la déclaration royale du

(1) Besenval, t. III, p. 398.

(2) Mercier, Tableau de Paris, t. VI, p. 22-

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