BROGLIE DIEU DE LA GUERRE
23 juin. «Les nobles de France, vaillants, chevaleresques comme aux anciens jours, se rallieront avec un seul cœur autour de nous ; et, quant à ce que vous appelez tiers état, et que nous appelons une canaille de sans-culottes barbouillés, de patelins écrivassiers, rabâcheurs factieux, le brave de Broglie, avec une salve de canons, en fera justice, s’il le faut! » C’est ainsi qu’ils raisonnent, dans leur nuageux Ida, cachés à la vue des hommes ; et les hommes aussi leur étant cachés.
La mitraille, sans doute, est une bonne ressource, Messeigneurs , mais à une condition, c’est que le tireur soit fait du même métal. Malheureusement, il est fait de cbair : sous sa buffleteric et ses bandoulières, votre tireur soldé a des instincts, des sentiments, même une sorte de pensée. C’est sa parenté, l’os de ses os, cette canaille , qui doit être balayée ; il y a des frères , un père , une mère, se nourrissant de son et d’herbe bouillie; sa donzelle même, qui n’est pas encore morte à l’hôpital , le pousse vers l’hétérodoxie militaire ; déclare que s’il verse le sang des patriotes, il sera maudit parmi les hommes. Le soldat, qui a vu sa paye rognée par les Foulon, son sang gaspillé par les Soubise et les Pompadour, les portes de l’avancement inexorablement fermées pour lui, parce qu’il n’est pas né noble, le soldat a aussi ses griefs contre vous. Votre cause n’est pas la cause du soldat ; c’est la vôtre seulement, et celle d’aucun autre homme ou Dieu.
Par exemple, le monde a entendu parler de ce qui s’est passé dernièrement à Béthune, lorsque s’éleva une émeute à propos de grains , comme on en voit tant, et que les soldats étant rangés, le mot de Feu ! fut prononcé, sans qu’un seul chien s’abattît. Seulement, les crosses des fusils retentirent sur le pavé, et les soldats restèrent
mornes, avec une expression de sentiments mélangés sur leur physionomie; jusqu’à ce que chacun d’eux pris bras dessus bras dessous, par quelque père de famille patriote, ils furent tous ainsi emmenés pour être festoyés et caressés, et voir leur paye accrue par des souscriptions (1).
Même depuis quelque temps, les gardes françaises, le meilleur régiment de la ligne, ne montrent pas grand empressement à tirer dans les rues. Elles sont revenues en murmurant de chez Réveillon ; et n’ont pas, depuis, brûlé une seule cartouche, même, comme nous l’avons vu, quand on en donne l’ordre. Une dangereuse humeur règne chez ces gardes; il s’y trouve, d’ailleurs, des hommes notables : Valadi le pythagoricien a été naguère un de leurs officiers. Dans les rangs mêmes, sous le tricorne et la cocarde, quelles têtes solides peuvent se rencontrer, où il se passe mille réflexions, ignorées du public ! N’y distinguons-nous pas une des têtes les plus solides, sur les épaules d’un certain sergent? Lazare Hoche est son nom : occupé d’abord dans les Écuries royales de Versailles, neveu d’une pauvre marchande de légumes; garçon intelligent, fortement adonné à la lecture. Il est maintenant le sergent Hoche, et ne peut avancer plus loin. Il dépense sa paye en chandelles à seize et en éditions de livres à bon marché (2).
Au total, le mieux à faire, semble être de consigner ces gardes françaises dans leur caserne. C’est l’avis et l’ordre de Besenval. Consignées dans leur caserne, les gardes françaises ne font que former une association secrète, avec
(1) Ilist. y orientent aire.
(2) Dictionnaire des hommes marquants. Londres (Paris), 1800, t. U, p. 198.