PAS UNE RÉVOLTE
De Launay, reconnu en frac gris avec un ruban rouge, veut se tuer avec sa canne à épée. On le mène à l’hôtel de ville; Hulin, Maillard et d’autres l’escortent, Élie marchant en tête avec l’acte de capitulation sur la pointe de son sabre, à travers les vociférations, les malédictions, à travers les bousculades, les poussées et enfin les coups ! L’escorte est dispersée, renversée. Hulin exténué s’affaisse sur un tas de pierres. Malheureux de Launay, il n’entrera jamais à l’hôtel de ville ! Il n’y entrera que la queue de sa chevelure ensanglantée, tenue par une main ensanglantée en guise de trophée. Le tronc saignant est couché sur les marches, et la tête, effrayante à voir, promenée en triomphe dans les rues sur une longue pique.
L’austère de Launay est mort, criant : « Oh ! mes amis, tuez-moi vite ! » Il faut que l’indulgent de Losmc meure ; quoique la reconnaissance l’embrasse dans cette heure terrible, et veuille mourir pour lui, mais c’est en vain. Mes frères, votre colère est cruelle ! Votre place de Grève est devenue la gueule du tigre, pleine de féroces rugissements et altérée de sang. Un autre officier est massacré, un autre invalide pendu à la lanterne : avec de grandes difficultés, avec une généreuse persévérance, les gardes françaises sauveront le reste. Le prévôt Flesselles, depuis longtemps frappé de la pâleur de la mort, doit descendre de son siège « pour ôtre jugé au Palais-Roval » , hélas ! pour être fusillé par une main inconnue, au tournant de la première rue.
O soleil couchant de juillet, à cette heure, tes rayons obliques tombent sur le moissonneur dans les paisibles champs, sur les vieilles femmes filant dans leurs chaumières, sur des vaisseaux lointains au milieu de l’Océan, sur des bals à l’orangerie de Versailles où de belles dames fardées dansent avec les officiers de hussards, et
aussi sur ce tumultueux enfer du portail de l’hôtel de ville. La tour de Babel avec la confusion des langues ne peut en présenter le type ; il faut y ajouter Bedlam avec la confusion des idées. Une forêt sans fin d’acier étincelle en face du comité électoral, se dresse et menace en horribles rayons tantôt l’iine, tantôt l’autre des poitrines accusées. Ce sont les Titans guerroyant avec l’Olympe, et n’osant croire à leur victoire. Prodige des prodiges ! c’est du délire et ce ne pouvait être autre chose. Dénonciation, vengeance, éclat de triomphe sur un fond noir de terreur, toutes les choses extérieures ou intérieures confondues dans un naufrage général de folie.
Quand le comité électoral eût eu mille gosiers d’airain, il n’aurait pu suffire. L’abbé Lefèvre, dans la voûte des caves, est noir comme Vulcain, distribuant cinq mille livres pesant de poudre, avec quels dangers, pendant ces quarante-huit heures 1 La nuit dernière, un patriote pris de boisson persistait à rester assis avec sa pipe allumée sur le bord d’un baril de poudre : là il fumait, fort de son indépendance, jusqu’à ce que l’abbé Lefèvre, lui ayant acheté sa pipe trois francs, s’empressa de la jeter au loin.
Elie est assis dans la grande salle, sous les yeux du comité électoral, son épée tirée et ployée en trois différents endroits, son casque aplati (car il était du régiment de cavalerie de la reine), son uniforme déchiré, le visage roussi et souillé, comparable, prétend-on, à un guerrier antique, jugeant le peuple et formant une liste des héros de la Bastille. « Oh ! mes amis, n’entachez pas de sang les lauriers les plus verts qui aient jamais été conquis dans ce monde. » Tel était le refrain d’Élie ; si seulement on pouvait l’écouter. Courage, Élie I courage, électeurs municipaux 1 un soleil couchant, le besoin d’aliments, le besoin
PAS UNE RÉVOLTE, clc raconter les nouvelles, amèneront l’apaisement et la dispersion : toutes choses en ce monde doivent finir.
Le long des rues de Paris circulent sept prisonniers de la Bastille portés sur les épaules ; sept têtes au bout des piques, les clefs de la Bastille, et bien d’autres choses. Voyez aussi les gardes françaises marchant avec leur régularité militaire vers leurs casernes, ayant avec bonté formé un carré autour des invalides et des Suisses. Il y a un an et deux mois, que ces hommes, sans y participer, furent avec Brennus d’Agoust au palais de justice, lorsque le sort triompha de d’Espréménil, et à présent ils ont participé et participeront à tout : non plus désormais gardes françaises , mais grenadiers du centre de la garde nationale , hommes d’une discipline de fer, gais, et nullement dépourvus d’idées.
La chute des pierres détachées de la Bastille continue aussi à tonner dans l’obscurité ; les archives de papier voltigent. Les vieux secrets se présentent à la vue, et le désespoir, depuis longtemps enseveli, trouve une voix. Lisez ce fragment d’une vieille lettre datée du 7 octobre 1752 : « Si, pour ma consolation, Monseigneur voulait » m’accorder pour l’amour de Dieu et de la très-sainte » Trinité, que je puisse avoir des nouvelles de ma chère »> femme, ne fût-ce que son nom sur une carte, pour mon- » trer qu’elle vit î ce serait la plus grande consolation que » je pourrais recevoir, et j’en bénirais 5. tout jamais la » grandeur de Monseigneur. » Pauvre prisonnier, qui te nommes Quéret-Démery, et qui n’a pas d’autre histoire. Elle est morte cette chère femme, et tu es mort 1 II y a cinquante ans que ton cœur brisé fit cette question, entendue à présent pour la première fois, mais devant vivre longtemps dans le cœur des hommes.
Mais voici que s’obscurcit le crépuscule de juillet; voici que Paris, comme un enfant malade et comme toute créature affolée, s’endort par ses propres cris. Les électeurs municipaux, étonnés d’avoir encore leurs têtes sur leurs épaules, rentrent chez eux : seul, Moreau de Saint-Méry, avec un cœur et une naissance tropicale, avec un jugement calme, reste avec deux autres, en permanence à l’hôtel de ville. Paris dort, la cité illuminée rayonne: des patrouilles circulent sans mot d’ordre ; il y a des rumeurs , des alarmes de guerre ; on parle de quinze mille hommes traversant le faubourg Saint-Antoine, qui ne l’ont jamais traversé. A la confusion du jour on peut juger celle de la nuit. Moreau de Saint-Méry, avant de quitter sa place, donne plus de trois mille ordres : « Quelle tête 1 comparable à la tête d’airain du moine Bacon 1 sur elle repose Paris. » Prompte doit être la ^réponse, bonne ou mauvaise. Dans Paris il n’existe pas d’autre autorité; sérieusement, c’est une tête froide et bien ordonnée, pour laquelle, ô brave Moreau de Saint-Méry, dans bien des fonctions, depuis celle d’auguste sénateur, commis négociant, libraire, vice-roi en bien des endroits, de la Virginie à la Sardaigne, en vrai brave,. tu trouveras toujours de l’emploi.
Besenval a décampé sous un nuage de poussière, au milieu d’une grande affluence de peuple, qui ne lui fait pas de mal ; il marche d’un pas faible et chancelant pendant toute la nuit, le long de la rive gauche de la Seine, vers l’espace infini. Besenval sera cité de nouveau pour être jugé et difficilement acquitté. Ses troupes du roi, son Royal-allemand, sont partis pour toujours.
A Versailles, les bals et les rafraîchissements sont terminés ; l’Orangerie est muette, excepté pour les oiseaux de
nuit. Dans la salle des Menus, le vice-président Lafayette, les lumières non éméchées, avec environ cent membres étendus sur des tables autour de lui, siège la tête haute, veillant au delà des lumières étoilées. En ce jour, une seconde députation se présente à Sa Majesté, puis une troisième, mais sans effet. Quelle sera la fin de tout cela?
A la cour, tout est mystère, non sans des chuchotements de terreur, bien que vous rêviez de bals et d’épaulettes, femmes frivoles ; Sa Majesté, tenue en une heureuse ignorance, rêve peut-être des fusils à deux coups ou des bois de Meudon. Le soir, tard, le duc de Liancourt, qui avait de droit officiel ses entrées, obtient accès à l’appartement royal, et de sa manière claire et constitutionnelle révèle les nouvelles désastreuses : « Mais, dit le pauvre Louis, c’est une révolte. — Sire, répondit de Liancourt, ce n’est pas une révolte c’est une révolution.»
Le lendemain, une quatrième députation au château est sur pied, d’un caractère plus solennel, pour ne pas dire plus effrayant ; car outre les «orgies à l’Orangerie», il paraît que « les convois de grain sont tous arrêtés » : le tonnerre de Mirabeau n’a pas fait défaut. Telle est la députation qui se prépare à partir. Voici venir Sa Majesté elle-même, accompagnée seulement de ses deux frères ; elle arrive de la manière la plus paternelle, annonce que les troupes et toutes les causes de méfiance sont parties,
que dorénavant il n’y aura que confiance, réconciliation et bon vouloir, et elle autorise et môme requiert l’Assemblée nationale d’en informer Paris en son nom. Des acclamations comme venant d’hommes subitement arrachés à la mort répondent : l’Assemblée entière se lève pour escorter le retour de Sa Majesté, les députés faisant une barrière de leurs bras enlacés, pour écarter et empêcher l’extrême envahissement de la foule, car tout Versailles est là poussant et acclamant. Les musiciens du château, avec une heureuse promptitude, entonnent : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille. » La reine paraît au balcon avec son petit garçon et sa petite fille, les embrassant à plusieurs reprises ; des vivats à l’infini s’étendent de près et de loin; et tout à coup il est venu comme qui dirait un nouveau Paradis sur terre.
Quatre-vingt-huit illustres sénateurs, Bailly, Lafayette, et parmi eux notre archevêque repentant, montent en voiture pour porter à Paris la grande nouvelle : des bénédictions sans fin sur leurs têtes. De la place Louis XV, où ils ont mis pied à terre jusqu’à l’hôtel de ville, est un véritable océan de cocardes tricolores et, de brillants mousquets nationaux ; une tempête de vivats, de battements de mains, accompagnés parfois de roulements de tambours. Des harangues dûment ferventes sont prononcées, spécialement par Lally-Tollendal , le fils pieux de l’infortuné Lally, sur la tête duquel on avait en conséquence placé de force une couronne de chêne ou de persil, que de son côté il transféra de force sur la tête de Bailly.
Mais il y a certainement une chose essentielle : il faut à la garde nationale un général ! Moreau de Saint-Méry, l’homme des trois mille ordres, jette un coup d’œil signi-
ficatif sur le buste de Lafayette qui y est posé depuis la guerre de l’indépendance de l’Amérique; et là-dessus Lafayette est nommé par acclamation. Ensuite à la place du traître ou quasi-traître Flessellcs, le président Bailly sera-t-il prévôt des marchands? Non! maire de Paris! Soit. Vive Bailly ! Vive Lafayette ! et les cris de la multitude qui sanctionne au dehors déchirent le firmament. Et maintenant pour conclure, allons à Notre-Dame et chantons un Te Deum.
Vers la cathédrale de Notre-Dame, en joyeuse procession, s’avancent les régénérateurs de la nation, à travers un peuple enthousiaste et d’une manière toute fraternelle; l'abbé Lefèvre, encore tout noir de la poudre qu’il a distribuée, donnant le bras à l’archevêque, revêtu de son étole blanche. Le pauvre Bailly rencontre l’école des enfants trouvés envoyés pour lui faire hommage, et verse des larmes. Le Te Deum, l’archevêque officiant, est nonseulement chanté, mais salué de coups de feu. Notre joie est sans bornes, comme menaçait de l’être notre douleur. Paris, avec ses piques et ses mousquets, avec la valeur qui est en lui, a conquis même les dieux de la guerre, à la satisfaction maintenant de Sa Majesté elle-même. Un courrier a été cette nuit expédié vers Necker : le ministre du peuple, invité à revenir par le roi, par l’assemblée nationale, et par la nation, va traverser la France au milieu des acclamations, au son de la trompette et du tambourin.
En voyant la tournure que prennent les choses, messeigneurs du triumvirat de la cour, messieurs du ministère Broglie, mort-né, et autres pareils, jugent que leur parti à prendre est clair : c’est celui de monter en voiture et de décamper. Partez, trop royalistes Broglie, Polignac
et princes du sang, partez, pendant qu’il en est encore temps. Le Palais-Royal, dans ses dernières motions nocturnes, n’a-t-il pas mis à prix chacune de vos têtes (sans indiquer l’endroit du payement)? Avec mille précautions, avec l’aide de canons et de régiments sur lesquels on peut compter, messeigneurs, dans la nuit du 16 au 17, gagnent leurs différentes routes. Non sans risque ! Le prince de Confié voit (ou croit voir) des hommes le suivant au grand galop, avec l’intention, dit-on, de le précipiter dans l’Oise, à Pont-Sainte-Maxence (1). Les Polignac voyagent déguisés , des amis au lieu de cochers sur les sièges. Broglie rencontre des difficultés à Versailles, court des risques à Metz et à Verdun, parvient néanmoins à gagner en sûreté Luxembourg, où il s’établit.
Ce fut ce qu’on appelle la première émigration, décidée, à ce qu’il paraît, en plein conclave à la cour, en présence du roi, toujours prompt à suivre toute opinion, comme pour en avoir sa part de responsabilité. « Trois fils de France, et quatre princes du sang de saint Louis, dit Weber, ne pouvaient pas mieux humilier les bourgeois de Paris, qu’en paraissant par leur retraite craindre pour leurs jours. » Hélas ! les bourgeois de Paris supportent l’humiliation avec le stoïcisme le plus inattendu ! Le prince d’Artois est parti, mais a-t-il, par exemple, emporté avec lui les terres d’Artois? Pas même Bagatelle, sa maison de plaisance, qui va maintenant servir utilement de cabaret ; à peine ses culottes à quatre laquais, laissant derrière lui le culottier 1 — Quant au vieux Foulon, on apprend qu’il est mort ; au moins de somptueuses funérailles ont eu lieu, les entrepreneurs de pompes fu-
(1) Weber, t. II, p. 126.
nèbres lui faisant honneur à défaut de tous autres. L’intendant Berthier, son gendre, vit encore, se tenant aux aguets : il a rejoint Besenval dans cette journée des Euménides, le dimanche, paraissant traiter la chose avec légèreté ; et maintenant il s’est sauvé on ne sait où.
L’émigration n’est pas encore bien loin, le prince de Condé à peine au delà de l’Oise, que Sa Majesté, suivant ce qui a été arrangé (car l’émigration aussi pensa que ce pouvait être bon), prend une résolution assez audacieuse, celle de visiter Paris en personne. Avec une centaine de membres de l’Assemblée, avec peu ou point d’escorte militaire, qu’il congédia même au pont de Sèvres, le pauvre Louis se met en route, quittant un palais désolé, une reine en pleurs : pour elle, le présent, le passé et le futur sont également cruels.
A la barrière de Passy, le maire Bailly, en grand gala, lui présente les clefs, le harangue en style académique ; déclare que c’est un grand jour; qu’avec Henri IV, c’est le roi qui a fait la conquête de Paris, mais que dans ce moment plus heureux, c’est le peuple qui a conquis son roi. Le roi, si heureusement conquis, s’avance lentement, à travers un peuple d’acier, silencieux ou criant seulement : Vive la nation ! est harangué à l’hôtel de ville par Moreau des trois mille ordres, par le procureur du roi M. Ethys de Corny, par Lally-Tollendal et autres, ne sait que dire ou penser, apprend qu’il est le « restaurateur de la liberté française », comme doit le témoigner à tous une statue qu’on va lui élever sur l’emplacement de la Bastille. Enfin, il est montré au balcon avec une cocarde tricolore à son chapeau, est salué alors de véhémentes acclamations partant des rues et carrefours, des fenêtres et des toits ; puis, reprenant la route au milieu de cris mélan-
gés, avec une alternative et comme un mariage entre Vive le roi! et Vive la nation! regagne Versailles, harassé, mais en sûreté.
C’était le dimanche que les boulets rougis étaient suspendus menaçants sur nos têtes ; nous voici au vendredi, et la révolution est sanctionnée. Une auguste Assemblée nationale fera la constitution ; et ni pandour étranger, ni triumvirat domestique, avec ses canons braqués et ses complots de poudre à la Guy-Fawx (car cela aussi fut dit), ni aucun pouvoir tyrannique sur terre ou sous terre ne lui dira : « Que fais-tu?» — Ainsi se félicite le peuple, certain maintenant d’avoir une constitution. Le délirant marquis Saint-Huruge est entendu sous les fenêtres du château, murmurant des paroles de trahison (1).
LA LANTERNE
La chute de la Bastille peut être considérée comme ayant ébranlé toute la France jusqu’aux dernières fondations de son être. La rumeur de ces merveilles vole de tous côtés avec la promptitude ordinaire de toute rumeur, avec un effet jugé surnaturel et produit par des complots. D’Orléans ou Laclos, ou même Mirabeau (non cependant alors surchargé d’argent), ont-ils envoyé de Paris des courriers pour galoper en rayonnant sur toutes les grandes routes, vers tous les points de la France? C’est
(1) Compan, t. II, p. 4G-G4.
LA LANTERNE
là un miracle qu’aucun homme de pénétration ne mettra en question (1).
Déjà, dans la plupart des villes, des comités électoraux se sont constitués pour voter des regrets à Necker, faire des harangues et prendre des résolutions. Dans plus d’une ville, comme Rennes, Caen, Lyon, un peuple en ébullition a témoigné ses regrets par des projectiles et des coups de feu. Mais maintenant, dans ces jours d’épouvante, aux portes de chaque ville, en France, se présentent des hommes, des hommes à cheval , car en général les rumeurs ne vont pas à pied. Ces hommes déclarent avec une figure alarmée que les Brigands arrivent, qu’ils sont dans le voisinage, et puis ils reprennent leur course et poursuivent leur besogne, quelle qu’elle soit. En conséquence, toute la population des villes court précipitamment pour se défendre. Des pétitions sont ensuite envoyées à l’Assemblée nationale : dans de tels périls, au milieu de semblables terreurs, la permission de s’organiser ne peut être refusée, et la population armée devient partout une garde nationale enrôlée. Ainsi court la rumeur, rayonnant dans toutes les directions de Paris à l’extérieur : en quelques jours, d’autres disent quelques heures, toute la France, jusqu’aux dernières frontières, se trouve hérissée de baïonnettes. Chose étrange, mais incontestable, miraculeuse ou non ! C’est ainsi que tout liquide chimique, quoique refroidi jusqu’au point de congélation, ou plus bas, peut encore rester liquide, et puis au moindre choc, au moindre mouvement, se transformer entièrement en glace : de même, la France, après avoir été pendant de longs mois, de longues années, soumise à des élaborations
(1) Toulongeon, t. F, p. 95 — Weber, etc.
chimiques, amenée au-dessous de zéro, se trouve tout à coup secouée par la chute de la Bastille ; la congélation arrive et devient une énorme masse cristallisée d’acier tranchant ! Guai a chi la tocca, gare à qui la touche !
Dans Paris, un comité électoral avec un nouveau maire, un nouveau général, a fort à faire avec les ouvriers belliqueux, pour leur faire reprendre leur travail. De fortes dames de la halle font des harangues de congratulation, présentent des bouquets à la châsse de sainte Geneviève. Les hommes non régulièrement enrôlés déposent leurs armes, pas avec autant d’empressement qu’on le voudrait, et reçoivent neuf francs. Avec le Te Deum, les visites royales et la sanction delà révolution, le temps revient au beau, brillant même d’un éclat surnaturel : l’ouragan est balayé.
Néanmoins, comme c’est naturel, les flots sont encore agités, et dans le creux des rochers retentissent les murmures. Nous ne sommes qu’au 22 du mois, une semaine à peine après la chute de la Bastille, lorsque soudainement il se dit que le vieux Foulon est vivant ; bien plus, qu’il est ici, dans les rues de Paris, dès l’heure du matin ; l’exacteur, le comploteur, qui veut que le peuple mange du foin, qui a été toujours et dès l’origine un menteur. Il en est pourtant ainsi : ni les trompeuses funérailles (de quelque domestique mort), ni l’asile caché de Vitry vers Fontainebleau n’ont profité au misérable vieillard. Quelque domestique vivant, ou quelque subordonné, car personne n’aime Foulon, ont fait connaître sa retraite au village. Des paysans impitoyables de Vitry le déterrent, se précipitent sur lui comme des chiens d’enfer : «Vers l’ouest, vieille infamie ! à Paris, pour être jugé à l’hôtel de ville 1 » Sa vieille tête dépouillée, de soixante-quinze
LA LANTERNE, 269
années, est nue. Ils ont attaché à son dos une emblématique botte de foin ; une guirlande d’orties et d’épines est autour de son cou : c’est de cette manière que, conduit au bout d’une corde, poursuivi de malédictions et de menaces, il lui faut se traîner avec ses vieux membres ; de tous les vieux hommes, le plus digne de pitié, et celui qui en rencontre le moins.
Le noir Saint-Antoine et toutes les rues vomissent leurs foules sur son passage; la grande salle de l’hôtej. de ville, la place de Grève elle-même est à peine assez grande pour lui et son escorte. Foulon, non-seulement doit être jugé selon les règles, mais jugé sur place, sans délai. Nommez sept juges, ô municipaux, ou soixante-dix-sept, nommezles vous-mêmes, ou nous les nommerons, mais qu’il soit jugé (1) 1 La rhétorique électorale, l’éloquence du maire Bailly, se perdent pendant des heures à démontrer la beauté des délais de la loi. Des délais, toujours des délais 1 Vois, ô maire du peuple, le matin est déjà passé au midi, et il n’est pas encore jugé ! Lafayctte, appelé .à la hâte, arrive, donne son avis : « Ce Foulon, homme bien connu, est indubitablement coupable; mais ne peut-il pas avoir des complices? Ne pourrait-on pas adroitement obtenir de lui des révélations dans la prison de l’Abbaye?» C’est une lumière nouvelle ! Le sans-culottisme bat des mains, et le malheureux Foulon, voyant une lueur d’espoir et entraîné par sa destinée, bat aussi des mains. «Voyez î ils s’entendent entre eux! » s’écrie le sombre sans-culottisme, exaspéré par le soupçon. — « Amis » , dit une personne bien vêtue, en s’avançant dans la foule, « qu’est-il besoin » de juger cet homme? N’a-t-il pas été jugé depuis trente
(t) Hist. parlent., t. Il, p. 146-9.
» ans?» Aussitôt, avec de sauvages hurlements, le sansculottismele saisit de ses cent mains ; il est traîné à travers la place de Grève vers la lanterne qui est au coin de la rue de la Vannerie, plaidant amèrement pour la vie, mais sa voix se perdant aux vents. Il fallut trois cordes pour le pendre, les deux premières ayant cassé, et dans l’intervalle sa voix gémissante plaidait encore. Son corps est traîné dans les rues ; sa tête plantée au bout d’une pique, avec du foin dans la bouche; au milieu des vociférations infernales poussées par un peuple mangeur de foin (1).
Assurément, si la vengeance est une espèce de justice , elle est d’une espèce sauvage. O délirant sans-culottisme, as-tu donc surgi, dans ton obscurité délirante, dans tes souillures et tes haillons, subitement, comme un Encelade enterré vivant de dessous sa Trinacrie? Ceux qui voulaient faire manger le foin le mangent ainsi eux-mêmes. Après de longues générations de gémissements inarticulés, ton tour est-il tout à coup venu ? Voilà à quels abîmes, à quels renversements, à quels effrayants déplacements du centre de gravité conduisent les solécismes humains, avec une responsabilité et des ruines proportionnées à la grandeur et à la durée du solécisme.
Pour ajouter à l’horreur du maire Bailly et de ses municipaux, la nouvelle leur arrive de l’arrestation aussi (Je Berthier ; il est en route, amené de Compiègne ; Berthier, intendant, collecteur d’impôts à Paris, délateur et tyran, accapareur de blé , organisateur de camps contre le peuple, accusé de beaucoup de choses. N’est-il pas d’ailleurs le gendre de Foulon? et par ce seul fait coupable en tout, surtout dans ces heures où bouillonne la colère
(1) Deux Amis, l. II, p. CO-G.
LA LANTERNE
du sans-culottisme. Les municipaux épouvantés envoient un des leurs pour l’escorter avec des gardes nationaux h cheval.
A la chute du jour, le malheureux Berthier, portant encore une physionomie de courage, arrive à la barrière en voiture découverte, avec le municipal à scs côtés, cinq cents cavaliers le sabre au poing, des piétons sans armes, en nombre, non sans bruit. Ues affiches circulent autour de lui, portant en immenses caractères son acte d’accusation tel que le sans-culottisme l’a rédigé avec une concision extra-lcgalc (1). Paris est venu à sa rencontre avec des battements de mains, avec le monde aux fenêtres, avec des danses, des chants de triomphe, semblables aux chants des furies. Enfin, se présente devant lui au bout d’une pique la tête de Foulon. A cette vue, on comprend que « ses regards deviennent ternes », et qu’il perdit connaissance. Néanmoins, quelle que soit sa conscience, ses nerfs sont de fer. A l’hôtel de ville, il ne veut foire aucune réponse. Il dit qu’il obéissait h des ordres supérieurs ; ils ont ses papiers, ils peuvent le juger et prononcer : quant à lui, n’avant pas fermé l’œil depuis deux nuits, il ne demande qu’une chose, c’est le sommeil. Sommeil de plomb, infortuné Berthier! Les gardes se lèvent avec lui pour se diriger vers l’Abbaye. A la porte même de l’hôtel de ville ils sont dispersés, jetés de côté par un tourbillon de bras; Berthier est traîné vers la lanterne. Il saisit un fusil, frappe et renverse, se défendant en lion furieux; enfin il est abattu, foulé aux pieds, pendu, mutilé : sa tête
(1) Il a volé le roi et la France ; il a dévoré la substance du peuple ; il a été l’esclave îles riches et le tyran des pauvres ; il a bu le sang de la veuve et de l’orphelin; il a trahi son pays. (Deux Amis, t. II, p. 67-73.)
aussi, et même son cœur, parcourt la cité au bout d’une pique.
Chose horrible, dans des pays ayant connu une justice égale pour tous ; pas si étrange dans des pays qui ne l’avaient jamais connue. Le sang qui coule est-il donc si pur? demande Barnave, insinuant par là que les galères, quoique d’une manière irrégulière, ont la proie qui leur était due. Et'toi-même, ô lecteur 1 quand tu tournes ce coin de la rue de la Vannerie, et que tu vois cette même branche noire de vieux fer, les réflexions ne te feront pas défaut. Elle est là encore, par-dessus une boutique d’épicier ou tout autre commerçant, avec le buste de Louis XIV, dans une niche au-dessous, le buste cependant n’v étant plus aujourd’hui; elle est là, supportant encore un réverbère à lumière douteuse ; elle a vu crouler des mondes, et reste muette.
Mais aux gens du patriotisme éclairé, quel coup de tonnerre, éclatant dans les rayons des beaux jours. Nuage d’une noirceur infernale, annonçant des masses cachées d’une électricité sans limites. Le maire Bailly, le général Lafayette, donnent avec indignation leur démission, ont besoin d’être ramenés par des flatteries. Le nuage disparaît comme tous les nuages portant le tonnerre. Le beau temps revient, quoique avec quelques teintes grises, mais d’un caractère de plus en plus évidemment non surnaturel.
Ainsi, danstousles cas, quelles que soient les souffrances accidentelles, la Bastille est effacée de la terre, et avec elle la féodalité, le despotisme, et aussi, on l’espère, l’oppression et tout abus de l’homme sur ses frères en humanité. Hélas 1 l’oppression et l’abus ne sont pas aussi aisément effacés 1 Quant à la Bastille, elle s’écroule jour par jour,
LA LANTERNE
mois par mois; ses pierres et ses moellons démantelés sans discontinuer, par ordre exprès de nos municipaux. Des foules de curieux rôdent dans ses cavernes, contemplent les squelettes murés, les oubliettes, les cages de fer, les monstrueux blocs de pierre où sont scellées des chaînes avec leurs cadavres. Un jour, nous y distinguons Mirabeau, venu avec le Génevois Dumont (1). Ouvriers et spectateurs lui ouvrent respectueusement le chemin, jettent sur ses pas des vers et des fleurs, et dans sa voiture des papiers de la Bastille et des pièces curieuses, avec force vivat.
D’habiles éditeurs publient des livres avec les archives de la Bastille. Combien y en a-t-il qui survivent? La clef de cette tanière traversera l’Atlantique, et restera sur le bureau de Washington. La grande horloge tinte maintenant dans l’appartement privé d’un horloger patriotique, ne mesurant plus les seules heures de douleur. La Bastille a disparu, ce que nous appelons disparu; le corps ou les pierres suspendues maintenant par une heureuse métamorphose, et pour de longs siècles, au-dessus des eaux de la Seine, sous le nom de pont Louis XVI (2), Y âme devant vivre encore plus longtemps dans la mémoire des hommes.
Voilà où vous nous avez conduits, augustes sénateurs, avec votre inertie et votre impulsion, votre sagacité et votre persévérance. « Et cependant, messieurs, comme le disaient avec justice les pétitionnaires, vous qui étiez nos sauveurs, vous avez vous-mêmes eu besoin de sauveurs)), à savoir les braves bastilliens, les ouvriers de Paris, beaucoup d’entre eux dans la plus déplorable position
(1) Dumont, Souvenirs de Mirabeau, p. 364.
(2) Dulaurc, Histoire de Paris, t. VIH, p. 434.
pécuniaire (1). Des souscriptions sont ouvertes; des listes sont formées, plus correctes que celles d’Élie ; des harangues sont prononcées. Un corps de héros de la Bastille , passablement complet, est organisé, comparable aux Argonautes, espérant vivre autant qu’eux. Mais dans un peu plus d’une année, le tourbillon des choses les a dispersés, et ils sont anéantis. 11 y a tant de superlatifs créés par l’homme qui sont suivis de superlatifs plus grands, et dégénèrent en comparatifs et en positifs. Le siège de la Bastille, auprès duquel la plupart des autres sièges, y compris celui de Troie, placés dans la balance historique, ne pèseraient pas un cheveu, ne coûta en morts et mortellement blessés que quatre-vingt-trois personnes du côté des assiégeants, et du côté des assiégés, après tant de paille brûlée, de jets d’eau des pompes, après un déluge de mousqueterie, qu’un pauvre invalide solitaire, tué roide mort sur les remparts (2). La forteresse de la Bastille, comme la cité de Jéricho, fut renversée par des sons miraculeux.
(1) Moniteur , séance du samedi 18 juillet 1789.
(2) Dusaulx, Prise de la Bastille, p. 447,