‹ Histoire de la révolution franc̜aise (volume 2)Chapitre 22 sur 26 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

LE PATROUILLOTISME.

Non, mes amis, cette révolution n’est pas d’une nature h consolider. Est-ce que les feux, les fièvres, les graines semées, les mélanges chimiques, les hommes, les événements, toutes les incorporations de la force qui travaille dans cette merveilleuse complication de la force qu’on appelle Univers, ne s’en vont pas croissant , à travers leurs phases et leurs développements naturels, chacun selon son espèce, atteignant leur plus grande hauteur, atteignant le moment visible de leur déclin ; et enfin s’affaissant et disparaissant, ce que nous appelons mourir. Tout a sa croissance, il n’y a aucune chose qui ne croisse, qui ne se développe dans son expansion spéciale, une fois qu’il lui a été donné de se produire. Remarquez d’ailleurs que chaque chose se développe avec une rapidité proportionnée en général au désordre et à l’insalubrité qui est en elle : une croissance lente et régulière, quoique devant

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aussi se terminer par la mort, est ce que nous appelons santé et bien-être.

Un sans-culottisme qui a renversé des bastilles, qui a la pique et le mousquet, et qui s’en va maintenant brûlant les châteaux, votant des décisions et haranguant sous les toits et sous le ciel, peut être considéré comme venu ; et par la loi de la nature il doit croître. A en juger par le désordre et les intempérances qui sont non-seulement en lui, mais dans le sol et les éléments où il se trouve, on peut s’attendre à ce que la rapidité [et la monstruosité de l’expansion seront extrêmes.

Beaucoup de choses d’ailleurs, surtout les choses malsaines, poussent par jets et par convulsions. Le premier jet, la première grande convulsion du sans-culottisme se manifesta lorsque Paris conquit son roi ; car la métaphore de Bailly n’était’qu’une trop douloureuse réalité. Le roi est conquis, libre seulement sur parole, à condition d’ailleurs d’une bonne conduite, ce qui dans de telles circonstances signifie malheureusement absence de conduite. Position insoutenable que celle d’une Majesté dépendant d’une bonne conduite ! Hélas ! n’est-il pas naturel que tout ce qui vit cherche à se maintenir vivant? De sorte que bientôt la conduite de Sa Majesté deviendra sujette à caution ; et ainsi, la seconde grande convulsion du sans-culottisme, qui consistera à mettre le roi sous garde, ne peut pas être éloignée.

Necker, dansl’Assemblée nationale se lamente, comme d’habitude, sur son déficit : les barrières et les bureaux d’octroi sont brûlés, les collecteurs d’impôts pourchassés et non pourchassant ; le trésorde saMajesté à peu près vide. Le remède est un emprunt de trente millions; puis, à des conditions bien plus favorables, de quatre-vingts millions. Mal-

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heureusement, sur aucun des deux emprunts, les gens de bourse ne veulent se risquer à prêter. Les gens déboursé n’ont aucune patrie, excepté leur noir repaire de Y agio.

Et cependant, en ces jours, chez les hommes qui ont une patrie, quelle flamme de patriotisme brûle dans les cœurs 1 Dès le 7 août, un don patriotique de « bijoux, en quantité considérable » , a été solennellement offert par certaines Parisiennes, et solennellement accepté avec mention honorable* Offrande qui chez tous excite l’imitation et l’émulation* Les dons patriotiques arrivent à l’Assemblée de près et de loin, toujours accompagnés de quelque morceau d’héroïque éloquence que l’Assemblée doit écouter, auquel le président doit répondre. Bientôt ils sont en tel nombre, que la mention honorable ne peut être faite que sur des listes publiées par intervalles. Chacun donne ce qu’il peut i les corroyeurs ont agi avec munificence 1 un propriétaire donne une forêt ; la société élégante donne ses boucles de souliers et se réduit de bon cœur aux cordons. Des femmes infortunées donnent ce qu’elles ont amâssé en aimant (1). Tout argent, disait Vespasien, sent bon.

Beau mouvement, mais inefficace 1 Le clergé doit être invité à fondre l’argenterie superflue des églises, pour la monnaie royale. Enfin, une contribution patriotique forcée doit être ordonnée, quoique avec répugnance. Que la quatrième partie de votre revenu annuel soit versée pour cette fois seulement ; de sorte que l’Assemblée nationale puisse faire la constitution sans avoir les inquiétudes de l’insolvabilité. Le salaire des députés, fixé par décret du 17 août, n’est que de dix-huit francs par jour ; mais le service

(1) Hist. parlent., t. H, p, 427.

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public doit avoir du nerf, de l’argent pour apaiser le déficit non pour le combler , quand môme on le pourrait. Car, comme le dit Mirabeau, «c’est le déficit qui nous sauve » .

Vers la fin d’août, notre Assemblée nationale, dans ses travaux constitutionnels, est arrivée à la question du veto : Sa Majesté aura-t-elle ou n’aura-t-elle pas un veto sur les décrets nationaux ? Que de discours sur cette question, au dedans et au dehors, pleins de logique et de passion, pleins d’imprécations et de menaces, fort heureusement ensevelis pour la plupart dans les limbes. Grâce à la cervelle fêlée et aux poumons non fêlés de Saint-Huruge, le Palais-Royal mugit sur le veto. Le journalisme y est tout entier; la France retentit du veto.

« Je n’oublierai jamais, dit Dumont, qu’allant à Paris avec Mirabeau, ce jour môme ou le lendemain, il y avait des gens qui attendaient sa voiture devant la boutique de le Jay, et qui se jetèrent au-devant de lui en le conjurant, les larmes aux yeux, de ne pas souffrir que le roi eût le veto absolu .» C’étaient des transports! «Monsieur le » comte, vous êtes le père de ce peuple, vous devez nous » sauver, vous devez nous défendre contre ces malheureux » qui veulent nous livrer au despotisme. Si le roi a le veto, » il n’y a plus besoin d’Assemblée nationale, tout est » perdu, nous voilà esclaves (1). » Amis, si les deux tombent, nous pourrons attraper beaucoup d’alouettes! « Mirabeau, ajoute Dumont, représentait fort bien : il les apaisait, ne disait que des mots vagues, et les renvoyait avec une politesse un peu patricienne. »

Des députations vont à l’hôtel de ville; des lettres anonymes adressées aux aristocrates de l’Assemblée natio-

(1) Souvenirs sur Mirabeau , p. 156.

nale, leur annonçant avec menaces que quinze mille ou quelquefois soixante mille citoyens « se mettront en marche pour vous illuminer». Tous les districts de Paris sont en mouvement ; des pétitions se signent. Saint-Huruge part du Palais-Royal avec une escorte de quinze cents individus pour pétitionner en personne. Le marquis gigantesque et débraillé est résolu, ou semble l’ôtre ; le café de Foy aussi : il y a également de la résolution chez le commandant général Lafayette. Les rues sont toutes garnies de patrouilles. Saint-Huruge est arrêté à la barrière des Bons- Hommes, peut à son aise beugler comme les taureaux de Basan, mais il lui faut absolument rétrograder. Les frères du Palais-Royal circulent toute la nuit et font des motions à ciel ouvert, tous les cafés étant fermés. Néanmoins l’hôtel de ville et Lafayette l’emportent ; Saint-Huruge est jeté en prison ; le veto absolu s’ajuste en veto suspensif, prohibition non définitive, mais pour un temps, et cette clameur menaçante fera silence comme d’autres.

Voilà le point où est arrivée la consolidation, non sans peine, réprimant le monde inférieur du sans-culottisme ; et la constitution sera faite au milieu de la jubilation et delà disette, des dons patriotiques et des queues aux boulangers , des harangues de l’abbé Fauchet et des feux de pelotons pour Amen. Seipion l’Américain a mérité les remercîments de l’Assemblée nationale et de la France. On lui offre des gratifications et des émoluments d’un taux considérable, qu’il refuse sans scrupule et d’une manière chevaleresque, avide qu’il est d’autres avantages que l’argent.

Cependant pour le Parisien de la foule, une chose reste inconcevable, c’est qu’aujourd’hui que la Bastille est renversée et la liberté rétablie, le blé continue à être aussi

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cher ! Les Droits de l’homme sont votés, la féodalité et toute tyrannie abolies, et cependant voilà que l’on fait encore queue. Sont-ce les accapareurs aristocrates? Est-ce une cour habile en intrigues? Il y a quelque chose de suspect quelque part.

Et cependant, hélas ! que faire ? Lafayette avec ses patrouilles empêche toutes choses, même la plainte. Saint- Huruge et d’autres héros du veto sont tenus en prison. L’ami du peuple, Marat, a été saisi ; les imprimeurs des journaux patriotiques sont vexés et enchaînés ; les colporteurs mêmes ne peuvenfcrier, s’ils n’ont une permission et une médaille de plomb. Des gardes nationaux en bleu dispersent brutalement tous les groupes , et nettoient, baïonnette en avant, le Palais-Royal lui-même. Si vous traversez pour vos affaires la rue Taranne, la patrouille, présentant la baïonnette, crie : Passez à gauche! Tournez dans la rue Saint-Benoît, la patrouille crie : Passez d droite ! Un judicieux patriote (comme Camille Desmoulins, dans cette circonstance) est réduit, pour n’être pas molesté, à suivre le ruisseau.

O peuple à bout de souffrances, notre glorieuse révolution s’évapore en cérémonies tricolores et en harangues à compliments ! k De ces dernières, selon les calculs de ’ Loustalot, il y en a eu plus de deux mille dans le 'cours du mois dernier au seul hôtel de ville. Et nos bouches, vides de pain, doivent être fermées sous peine de châtiment? Le caricaturiste publie sa gravure emblématique: Le patrouillotisme chassant le patriotisme. Impitoyables patrouilles, longues harangues raffinées et de rares pains mal cuits, plus semblables à des briques cuites et produisant un effet sur les intestins 1 Comment cela finirat-il? Est-ce par la consolidation?

Car, hélas l l’hôtel de ville lui-même n’est pas sans inquiétudes. Le monde inférieur du sans-culottisme a été jusqu’ici réprimé. Mais il y a le monde supérieur de la cour ! Certains symptômes annoncent le réveil de l’OEilde-Bœuf.

Plus d’une fois dans le sanhédrin municipal, très» souvent dans les propos tenus à la queue des boulangers, on a entendu répéter : 0 1 si notre restaurateur de la liberté française était ici, s’il pouvait voir par ses propres yeux et non par les faux yeux des reines et des cabales, combien son cœur vraiment bon serait soulagé ; car la fausseté l’environne encore, des intrigants ducs de Guiche avec les gardes du corps, des espions de Bouillé, une nouvelle volée d’intrigants, maintenant que les anciens ont disparu. Que signifierait sans cela l’arrivée du régiment de Flandre entrant à Versailles comme nous l’apprenons le 23 septembre, avec deux pièces de canon ? Est-ce 'que la garde nationale de Versailles ne fait pas son devoir au château? N’avait-on pas les Suisses, les Cent-Suisses, les gardes du corps? Bien mieux, il paraît que par une manœuvre silencieuse, le nombre des gardes du corps de service a été doublé ; la nouvelle compagnie de trimestre étant arrivée et celle qui était remplacée n’étant pas partie.

Actuellement il court un bruit parmi les cercles élevés, ou il s’y voit des signes de tête significatifs : on parle

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d’une fuite projetée du roi à Metz, d’un engagement de s’y rallier autour de lui signé par la noblesse et le clergé, jusqu’à concurrence de trente mille ou môme de soixante mille signataires. Lafayette l’annonce froidement au comte d’Estaing, à table; et le comte d’Estaing, un homme des pl us braves , tremble que qu elques laquais ne l 'aient entendu , et, devenu tout pensif, reste sans sommeil toute la nuit(l). Cependant, comme nous le disions, le régiment de Flandre est arrivé. Sa Majesté, dit-on, hésite à sanctionner le h août, fait des observations d’une nature peu rassurante, même sur les Droits de l’homme. En outre, toutle monde et môme les personnes faisant queue chez les boulangers pouvaient voir dans les rues de Paris un nombre extraordinaire d’officiers en congé, croix de Saint-Louis et autres. Quelques personnes calculent qu’il y a de mille à douzo cents officiers de toutes armes ; on signale même un uniforme qui ne s’était jamais vu auparavant: vert avec parements rouges. La cocarde tricolore n’est pas toujours visible : mais, au nom du ciel, que nous présagent ces cocardes noires portées par quelques-uns ?

La faim et surtout le soupçon et l’indignation amplifient tout. Dans ce Paris, les réalités elles-mêmes cessent d’être réelles, tournent au surnaturel. Des fantômes troublent «ncore une fois le cerveau d’une France affamée. — • O fainéants et lâches ! s’écrient des voix aiguës, aux portes des boulangers : si vous aviez des cœurs d’hommes, vous saisiriez V 03 piques et vos fusils de hasard pour vous faire rendre compte, au lieu de voir vos femmes et vos filles livrées à la faim, au meurtre et à pis 1 — ■ Paix, femmes 1

(i) Brouillon de lettre deM. d’Estaing à la reine. (Hist. parlem., t. III, p. 24.)

— Le cœur de l’homme est triste et pesant, le patriotisme chassé par le patrouillotisme ne sait que résoudre.

La vérité est que l’OEil-de-Bœuf s’est rallié. Jusqu’à quel point? on ne le sait. C’est un- OEil-de-Bœuf modifié, avec des gardes nationaux de Versailles et leurs cocardes tricolores, une cour enluminée de tricolore. Cependant, même autour d’une cour tricolore, on peut se rallier. Allons, cœurs fidèles, seigneurs évincés, groupez-vous autour de votre reine ! avec de bonnes volontés, qui produiront des espérances, lesquelles produiront des tentatives.

Car, enfin, la conservation de soi-même étant une si puissante loi de nature, que peut faire une cour ralliée, sinon essayer et entreprendre, ou, si l’on veut, comploter selon la sagesse ou la non-sagesse qui est en elle? Ils fuiront escortés vers Metz, où commande le brave Bouille; ils lèveront l’étendard royal, les signataires de l’engagement deviendront des hommes armés. Ah ! si le roi n’était pas si faible ! Leur engagement doit être signé sans sa participation. Malheureux roi, il n’a qu’une seule résolution : celle d’éviter la guerre civile. Quant au reste, il chasse toujours, ayant renoncé à la serrurerie ; il sommeille et digère, et n’est que de l’argile dans la main du potier. Il lui arrivera malheur, dans un monde où chacun doit s’aider lui-même; où, selon ce qui a été écrit , «celui » qui n’est pas marteau, doit être enclume ; où l’hysope » sur le mur croît dans cette crevasse, parce que l’univers » entier ne saurait l’empêcher de croître. »

Quant à la venue du régiment de Flandre, ne peut-elle pas être justifiée par les pétitions de Saint-Huruge et les continuelles émeutes de farine ? Des soldats fidèles, qu’il y ait complot, ou seulement d’obscurs éléments de complot,

sont toujours une bonne chose. Est-ce que la municipalité de Versailles (vieille municipalité monarchique, pas encore refondue en démocratique) n’a pas spontanément secondé la proposition? La garde nationale de Versailles elle-même, fatiguée d’une garde continuelle au château, n’y a fait aucune objection. Seulement le drapier Lecointre, qui est maintenant major Lecointre, secoue la tête. — Oui, amis, certes il était naturel que ce régiment de Flandre fût appelé, puisqu’on pouvait l’avoir. Il était naturel qu’à l’aspect des bandoulières militaires, le cœur de l’OEil-de-Bœuf rallié se raffermît, et que les dames d’honneur et les messieurs d’honneur adressassent des mots flatteurs aux défenseurs en épaulettes, et se félicitassent entre eux. C’était naturel aussi et une simple formalité de politesse, que les gardes du corps, régiment de gentilshommes, invitassent leurs frères de Flandre à un dîner de bienvenue. L’invitation, dans les derniers jours de septembre, est faite et acceptée.

Un dîner est considéré comme le dernier acte de communauté ; des hommes qui Vont entre eux aucune communauté pour autre chose peuvent sympathiquement manger ensemble, peuvent s’élever à un certain degré de fraternité entre le verre et la fourchette. Le dîner est fixé au jeudi 1 er octobre, et doit avoir un certain effet. Ensuite, comme un tel dîner peut être nombreux et qu’on laisse entrer pour voir et entendre des non-invités et des hommes du peuple, ne pourrait-on pas obtenir la salle d’opéra de Sa Majesté qui a été complètement silencieuse depuis la visite du Kaiser Joseph? La salle d’opéra est accordée, le salon d’Hercule servira de salle d’attente. Non-seulement les officiers de Flandre, mais ceux des Suisses et des Cent- Suisses sont invités; bien mieux, parmi ceux de la garde

nationale de Versailles, les fidèles prendront part au festin : ce sera un repas comme il y en a peu.

Et maintenant supposez la partie solide de ce repas terminée, la première bouteille vidée. Supposez les toasts ordinaires portés : la santé du roi, de la reine, avec des vivat assourdissants, le toast à la nation omis ou même rejeté. Supposez des flots de champagne, avec discours d’une vaillance cuivrée et musique instrumentale ; les têtes emplumées vides et tapageuses se montant d’autant plus dans le vide et dans leur mutuel tapage. La reine, qui semble ce soir plus que d’habitude triste (le roi assis, fatigué de sa chasse du jour) , se laisse dire que ce spectacle pourra la remettre. La voici 1 elle entre, en passant par les salles de réception, et apparaît comme la lune se dégageant des nuages, belle et malheureuse reine des cœurs; son royal époux est à ses côtés, le jeune Dauphin dans ses bras 1 Elle descend des loges au milieu des splendeurs et des acclamations, circule majestueusement autour des tables, gracieusement escortée, gracieusement faisant des salutations ; ses yeux sont remplis d’angoisse, et cependant de reconnaissance et d’audace, avec l’espoir de la France sur son sein maternel. Et maintenant que la musique militaire joue à grand orchestre : O Richard ! ô mon roi! f univers t' abandonne! comment les cœurs ne seraientils pas exaltés au plus haut point de compassion et d’enthousiaste fidélité? Gomment de jeunes officiers à têtes emplumées pouvaient-ils faire autrement que de témoigner l’état orageux et le vide de leur esprit par des serments faits sur les cocardes blanches que leur distribuent de belles mains, sur les épées que l’on fait flamboyer en l’honneur de la reine ? Puis viennent les insultes à la cocarde nationale foulée aux pieds; l’escalade des loges,

d’où pourraient venir des murmures déplacés; des vociférations, des danses, des fureurs, des désordres dans la salle et au dehors, jusqu’à ce que le champagne et la danse aient fait leur effet, et que tous dorment étendus, silencieux, rêvant passivement d’exploits et de récompenses militaires.

Repas très-naturel, et dans des temps ordinaires trèsinnocent, maintenant fatal, comme celui de Thyeste, comme celui des fils de Job quand le vent des tempêtes secoua les quatre coins de la salle du banquet ! Pauvre reine malavisée, avec l’impétuosité d’une femme et non la prévoyance d’une souveraine ! C’était si naturel, et cependant si imprudent l Le lendemain, dans un discours public de cérémonie, la reine se déclare « enchantée de ce jeudi ».

Le cœur de l’OEil-de-Bœuf s’illumine d’espérance, de rêves audacieux qui sont prématurés. De belles filles d’honneur’, en compagnie d’abbés , font des cocardes blanches, les distribuent avec des coups d’œil, des paroles d’encouragement, à des jeunes gens en épaulettes ; ceux-ci en retour peuvent baiser, non sans ardeur, les belles mains des couseuses. Des capitaines à pied et à cheval s’en vont paradant avec d’énormes cocardes blanches, jusqu’à un capitaine do la garde nationale de Versailles qui, mettant de côté sa cocarde tricolore, s’en attache une blanche, tant ont été séduisants les coups d’œil et les doux mots 1 A bon droit, le major Lecointre l’apostrophe sévè-» rement et lui adresse de vifs reproches en termes éclatants. Mais voici qu’un fanfaron portant une énorme cocarde blanche, entendant les paroles du major, l’invite insolemment à se rétracter, sinon à accepter un duel. Le major Lecointre lui déclare nettement qu’il n’entend pas

se soumettre aux lois des salles d’armes, mais que, suivant la loi de la nature, avec le poignard et le sabre, il extermi nera tout vil gladiateur qui se permettrait une insulte envers lui ou envers la nation. Et il avait déjà tiré son sabre, lorsqu’on les sépara, et il n’y eut pas de sang répandu (1).

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